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Full text of "Histoire de la langue roumaine"

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^^BRA^fS^" 



HISTOIRE 



DE LA 



LANGUE ROUMAINE 



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MAÇON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS. 



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HISTOIRE 

DE LA 

LANGUE ROUMAINE 



OVIDE DENSUSIANU 



TOME PREMIER 

LESy 



V 



V 



PARIS 
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 



ROB BONAPARTE, 






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1 



A MESSIEURS 



GASTON PARIS et ADOLPHE TOBLER 



HOMMAGE RECONNAISSANT 



DE LEUR ANCIEN ÉLÈVE 




I 



1 



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PRÉFACE 



L'ouvrage que nous présentons au public est le premierl 
essai fait pour étudier l'histoire de la langue rou- 
maine depuis ses origines jusqu'à nos jours. Comme te], 
il ne sera pas exempt de lacunes et contiendra plusj 
d'un point prêtant à la critique; nous serons les pre- 
miers à le reconnaître et à profiter des observations des 
savants compétents. 

Notre livre a pour but de réunir en un ensemble les 
diflFérents travaux qu'on a publiés jusqu'ici, en Roumanie 
et à l'étranger, sur tel ou tel chapitre de l'histoire du 
roumain. Pour chaque question que nous avons traitée, 
nous nous sommes efforcé de mettre à contribution les 
études les plus importantes dont elle a fait l'objet. 
Cette partie de notre travail n'a pas été l'une des plus 
aisées. Étant donnée la pauvreté; en matière de philo- 
logie romane, des bibliothèques de Bucarest, nous avons 
dû compléter nos matériaux à l'étranger, mais nos courts 
séjours en France et en Allemagne ne nous ont pas 
toujours permis de pousser les recherches aussi loin 
que nous l'aurions voulu. Il se peut donc que quelques 
travaux nous aient échappé. Nous croyons toutefois 
avoir produit pour chaque sujet ce qui était essentiel et 
nous espérons que notre publication donnera une idée 
assez fidèle de l'état actuel de nos connaissances. 

Sur plusieurs questions, nos opinions diffèrent de 
celles qui sont courantes aujourd'hui en Roumanie ; 



VIII PRÉFACE 

nous nous attendons même à ce qu'elles ne soient pas 
toujours approuvées par les philologues de notre pays. 
La manière dont nous nous représentons la formation 
de la langue roumaine n'est pas, en effet, de nature à 
satisfaire les susceptibilités de nos compatriotes. Il 
nous importe cependant peu que la philologie vienne 
parfois dissiper les illusions patriotiques auxquelles 
on tient encore en Roumanie. Nous avons cru qu'il 
fallait rompre avec les préjugés qui ont influencé 
, jusqu'ici les études sur le roumain. Notre seule préoccu- 
pation étant la recherche de la vérité, nous nous sommes 
imposé comme devoir de garder l'objectivité la plus 
absolue dans nos investigations et de sacrifier toute 
considération étrangère à la science. C'est pour ces 
raisons que notre livre s'adresse surtout aux lecteurs 
impartiaux et spécialement aux romanistes étrangers, 
qui pourront envisager les faits avec le même calme et 
le même désintéressement que nous. 

Pour ce qui concerne l'arrangement de la matière, 
nous avons adopté le système du Grundriss der roma- 
niscben Philologie, suivi aussi par M. W. Meyer-Lùbke dans 
I sa Grammatik der romanischen Spracben. Les discussions 
I de détail et la bibliographie ont été données dans des 
notes à la fin des alinéas ou des paragraphes, sauf les 
, cas où quelques ouvrages devaient être cités dans le 
' corps même du texte. Ce procédé nous a paru plus com- 
mode que celui des renvois en bas des pages, qui 
empêche souvent les lecteurs de mieux suivre l'exposé. 
Nos notes s'adressent surtout aux spécialistes qui vou- 
draient étudier les questions dans tous leurs détails et 
compléter les renseignements donnés par nous. Comme 
les matériaux que nous avons mis en œuvre sont fort 
dispersés et n'ont pas encore été coordonnés, nos 
notices bibliographiques ont dû être parfois plus déve- 



^- 



l 



PRÉFACE IX 

loppées que nous ne l'aurions voulu. Nous croyons 
cependant n'avoir rappelé que ce qui méritait d'être 
connu et ce qui pourra faciliter les recherches ulté- 
rieures. 

Quant à la transcription des sons, nous avons 
employé pour le daco-roumain l'orthographe phonétique, Jj 
la seule qui nous semble praticable aujourd'hui et qui 
arrivera, nous espérons, avec le temps à s'imposer par- 
tout. Pour le macédo- et l'istro-roumain nous avons > . .' 

suivi le système de M. G. Weigand, quoique nous ne 
l'approuvions pas en tout. Nous nous sommes abstenu 
d'y introduire des innovations, pour ne pas rendre <:- ,t v^'.-^ 
difficiles les recherches dans les textes publiés par ce 
savant. 

En terminant, nous devons exprimer nos remercie- 
ments aux amis qui nous ont aidé dans notre travail et 
spécialement à M. M. Bartoli qui a bien voulu faire pour 
nous des recherches dans les bibliothèques de Vienne et 
nous communiquer quelques citations des ouvrages que 
nous n'avons pu avoir à Bucarest, et à M. J. Saroïhandy 
qui a eu l'obligeance de revoir à Paris les premières 
épreuves de notre livre. 

Munich, octobre 1900. 

O.D. 



f\ .(j^Ot.^ ,C i 




I 



1 



LISTE DES ABRÉVIATIONS 



.1 



a.-bulg. = ancien bulgare, 
a.-esp. B ancien espagnol, 
a.-fr. = ancien français. 
a.-it. = ancien italien, 
a.-port. = ancien portugais, 
a.-prov. = ancien provençal, 
a.-roum. = ancien roumain, 
alb. = alban^. 
allem. = allemand, 
arét. =arétin. 
arag. = aragonais. 

ban. = parler roumain du Banat. 

basq. = basque. 

béam. = béarnais. 

bergam. = bergamasque. 

bol. = bolonais. 

bret. = breton. 

bulg. = bulgare. 

byz. = byzantin. 

cal. = calabrais. 

campid. = campidanien. 

cat. = catalan. 

celt. = celtique. 

com. = dialecte de Côme. 

corn. = comique. 

cr. = croate. 

cum. = cuman. 

dauph. =^ dauphinois. 

dor. = dorien. 

dr. = daco-roumain. 



émil. = émilien. 
eng. = engadin. 
esp. = espagnol. 

fr. a fiançais. 

franc-comt. = franc-comtois. 

frioul. = frioulan. 

gallur. = gallurien. 
gasc. = gascon, 
gén. = génois, 
germ. = germanique, 
goth. = gothique, 
gr. = grec. 

hong. =- hongrois. 

ion. = ionien. 

ir. = istro-roumaln. 

it. = italien. 

lat. = latin. 

lecc. = dialecte de Lecce. 
lith. = lithuanien, 
logoud. = logoudorien. 
lomb. = lombard, 
lorr. = lorrain, 
lucq. = lucquois. 
lyonn . lyonnais. 

mant. = mantouan. ^ 

mgl. = parler macédo-roumain 4e 

Megten. ! 



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\ 




XII 

mil. » milanais, 
modén. = modénaîs. 
mold. = moldave, 
mor. = morave. 
mr. = macédo-roumain. 

nap. = napolitain, 
navarr. = navarrais. 
néo-gr. = néo-grec, 
norm. = normand. 



LISTE DES ABRÉVIATIONS 





ombr. = ombrien. 


osq. = osque. 




pad. = padouan. 


1 


parm. = parmesan. 


\ 


pers. = persan. 




pic. — picard. 


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J 


piém. = piémontais. 




pis. = pisan. 


■ 


plais. = parler de Plaisance 


1 


pol. = polonais. 


♦ 


port. = portugais. 


• 


prov. = provençal. 




rom. = roman, 
romagn. = romagnol. 



roum. = roumam. 
rtr. =rhétoroman. 
ru th. = ruthène. 

sic. = sicilien, 
sienn. = stennois. 
si. = slave, 
slov. = slovaque. 

tarent. = tarentin. 
tchèq. = tchèque, 
tess. = tessinois. 
tosc. = toscan, 
transylv. = parler 

Transylvanie, 
triest. = triestin. 
tyr. = tyrolien, 
tzig. = tzigane. 



valaq. 
vaud. : 
vegl. = 
vén. = 
véron. 



= valaque. 
= vaudois. 
= vegliote. 
= vénitien. 
= véronais. 



wall. = wallon. 



roumain* 



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INTRODUCTION 



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On trouvera peut-être hardie notre tentative de donner 
une Histoire de la langue roumainey surtout d'après un plan 
aussi développé que celui que nous nous sommes proposé de 
suivre. Les difficultés qu'un tel travail comporte ne sont pas 
toujours faciles à surmonter et elles pourraient décourager le 
philologue le plus dévoué à sa tâche et le plus consciencieux. 

De tous les idiomes romans, le roumain est, en effet, celui 
dont le passé est le moins connu et le moins étudié. L'époque 
la plus importante de son histoire, celle qui comprend tout 
le moyen âge, ne peut guère être reconstituée d'après des 
sources directes, puisque, comme on le sait, on ne trouve i, 
aucun document écrit en roumain avant le xvi* siècle. Si 
quelques formes roumaines anciennes nous ont été conservées ^ 
chez les chroniqueurs byzantins et dans des documents slaves 
et latins, elles sont trop peu nombreuses et extrêmement 
insuffisantes pour qu'on puisse se faire une idée plus précise de \ 
l'état de la langue avant le xvi* siècle. Le philologue se \i 
trouve par ce fait devant une lacune de plusieurs siècles et, 
faute de renseignements directs, il doit se contenter de 
simples inductions. 

Les difficultés ne disparaissent pas quand on arrive au 
xvi« siècle et l'on veut tracer l'histoire de la langue roumaine 
à partir de cette époque jusqu'à nos jouK., L'insuffisance des '' 
matériaux et le manque d'études préalàDies se ressentent à 
chaque pas et rendent malaisées les recherches de l'historien. 
Les textes qu'on a publiés jusqu'ici ne représentent qu'une petite 
partie de l'ancienne littérature roumaine et plusieurs d'entre 
eux n'ont pas été édités d'une manière irréprochable, de sorte 



\ 



XIV IKTRODUCTION 



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^ qu'ils ne peuvent toujours être mis à contribution par le 
philologue. Leur valeur est, en outre, inhale, puisqu'ils se 
composent en majorité de traductions qui, au point de vue 
syntaxique surtout, offrent un intérêt médiocre et doivent être 
utilisées dans la plupart des cas avec précaution. Les docu- 
ments publics et privés, qui sont les plus importants pour 
connaître le passé d'une langue, n'ont été publiés qu'en très 
petit nombre. Et ceux-là même qui ont été tirés de la poussière 
des bibliothèques n'ont pas encore été étudiés à tous les points 
de vue, ce qui explique l'insuffisance des connaissances qu'on a 
aujourd'hui de l'ancien roumain. Si nous nous rapprochons des 
temps modernes et si nous voulons donner une image de l'état 
actuel de la langue roumaine, les choses se présentent certaine- 
ment sous un aspect plus favorable ; mais ici aussi le philologue 
manque d'informations précises. La dialectologie roumaine en 
est encore à ses débuts, et il faudra plusieurs générations de 
travailleurs assidus pour arriver à établir l'extension géogra- 
phique de telle ou telle particularité du roumain. Le macédo- 
roumain ne nous est pas suffisamment connu, malgré les tra- 
vaux qui lui ont été consacrés dans ces derniers temps. Plus 
incomplets sont encore les renseignements que nous avons sur 
l'istro-roumain. Quant au daco-roumain, il reste aussi à être 
étudié plus consciencieusement, puisque plusieurs régions lin- 
guistiques des plus importantes de son domaine n'ont pas 
encore été explorées par les linguistes. 
' X Ces circonstances expliquent pourquoi personne n'a encore 
osé écrire une Histoire de la langue roumaine^ conçue sur un 
plan aussi étendu que le nôtre. Des obstacles aussi nombreux \i 

et aussi sérieux n'étaient guère de nature à tenter les philo- 
logues d'entreprendre un travail pareil. 

D'autres raisons ont rendu plus difficile encore une telle 
entreprise. ii 

La philologie roumaine a été dominée en général par un esprit 1 1 

peu scientifique et trop unilatéral. Les théories les plus extra- 
vagantes ont trouvé accès auprès des philologues et ont été 
défendues avec une ardeur, avec un fanatisme même, qui ne 
pouvait que nuire à la science. Des idées qu'on ne se donnait 






r 



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f 









INTRODUCTION 



XV 



pas toujours la peine de contrôler ont été répétées d'un ouvrage 
à l'autre et présentées avec confiance comme solutions défini- 
tives. Des préoccupations étrangères à la science n'ont pas non 
plus manqué de se mêler aux discussions scientifiques^ pour 
égarer les savants et pour fausser l'interprétation des faits. 

Ces défauts n'ont pas encore complètement disparu des 
habitudes de quelques savants, puisqu'ils sont bien enracinés 
dans la tradition philologique roumaine et remontent bien 
haut. Leur origine doit être cherchée dans les principes 
mêmes qui ont animé jusqu'ici la philologie roumaine. Il ne 
sera donc pas inutile de rappeler ici ces principes et d'exposer 
la manière dont on a envisagé, à différentes époques, le passé de 
la langue roumaine. Un tel exposé nous permettra de mieux 
connaître ce qu'on a tait jusqu'à présent pour l'histoire de la 
langue roumaine et ce qu'il reste encore à faire. Il montrera, 
en outre, quels sont les points sur lesquels nous nous écartons 
de ceux qui ont travaillé avant nous dans cette direction. 



Les premiers qui aient étudié de près la langue roumaine ^ 
sont les savants transylvains de la fin du xviii' siècle. Les 
anciens chroniqueurs moldaves et valaques s'occupent aussi 
parfois des origines du roumain, mais seulement pour constat- 
ter des faits de peu d'importance et connus depuis longtemps. 
Un Ureche ou un Miron Costin se contente de remarquer 
simplement que le roumain est une langue d'origine latine et X^ 
qu'il se rapproche sur plus d'un point de l'italien. Les mêmes 
remarques se retrouvent chez Démètre Cantemir, qui s'eflForce 
cependant d'aller plus loin que ses prédécesseurs et de résoudre 
des problèmes plus compliqués, comme, par exemple, celui de 
l'existence d'éléments daciques en roumain. H va sans dire que 
de telles observations incidentes et isolées n'ont aucune 
valeur pour l'histoire de la philologie roumaine. 

Dans les travaux des écrivains de Transylvanie, les recherches 
philologiques prirent d'emblée une place des plus importantes. 
Micu, Sincai et Maior, les représenunts les plus dignes de l'école 
transylvaine, ne se contentèrent pas de constater et d'enr^ster 
tel ou tel fait linguistique propre au roumain ; ils employèrent 



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XI 

mi 



XVI nmioDucTioN 

toutes les ressources que l'érudition pouvait leur offrir à leur 
/*- époque pour établir les principes qui devaient être suivis, 

d'après eux^ dans les études sur la langue roumaine. 

Comme idées générales et comme tendances, il n'y pas de 

divergences marquantes qui séparent Micu, Sincai et Maior. 

n vont toujours ensemble et défendent avec la même ardeur les 

principes qu'ils ont proclamés. Tous leurs travaux philologiques 

ne sont au fond que le développement d'une même idée maî- 

\ tresse qu'ils regardent comme le point de départ de toute 

\ recherche sur l'histoire ancienne du roumain. Cette idée est la 

'^ *^ latinité de la langue roumaine, ce qui veut dire, d'après leurs 

conceptions, que le roumain n'est pas seulement une langue 
dérivée du latin, mais qu'il ne saurait contenir que des éléments 
— latins. Pour justifier cette manière de voir, il fallait montrer 

que le roumain avait conservé avec fidélité son ancien fonds 
latin, que tous les idiomes étrangers avec lesquels il était 
venu en contact au cours des siècles n'avaient nullement altéré 
sa constitution interne et que si l'on y trouve quelques mots 
slaves, grecs, etc., ils sont en nombre insignifiant et pour- 
raient, à la rigueur, être éliminés et être remplacés par 
d'autres, d'origine latine. Les trois écrivains transylvains 
n'épargnèrent rien pour prouver le bien fondé de leur 
thèse. En se mettant à l'œuvre, ils cherchèrent partout 
les faits qui leur semblaient nécessaires pour appuyer leurs opi- 
y^ nions. Ces faits n'étaient pas toujours faciles à trouver, mais à 
force de raisonnements et de combinaisons hardies on pouvait 
arriver à les présenter de telle manière que personne ne dou- 
-_ tât plus de leur justesse. Si les faits étaient souvent mal inter- 
prétés et plus souvent encore exagérés, cela importait peu. Le 
' principal était de combattre avec énergie les adversaires des 
Roumains qui allaient jusqu'à contester à leur langue le carac- 
tère foncièrement latin, dans le but de la présenter comme un 
mélange de tous les idiomes barbares des pays balkaniques. 

En dehors de ces questions, les philologues transylvains s'at- 
tachèrent à résoudre un autre poitit capital de l'histoire de la 
langue roumaine. Il fallait notamment prouver que le roumain 
représentait le latin des colons romains amenés par Trajan en 



o: 






\ 



INTRODUCTION XVII 

Dacie, et que la thèse soutenue par Sulzer et par Engel, qui pla- i 
çaient la naissance de la langue roumaine au sud du Danube, 
était complètement fausse. Cette question n'avait au fond rien 
à faire avec celle de la latinité du roumain, puisqu'on pouvait 
très facilement mettre en évidence le caractère latin de la langue 
roumaine même dans le cas où l'on admettait qu'elle était 
sortie du parler des Romains qui avaient colonisé le sud du 
Danube. Toutefois, une telle question se présentait aux yeux des 
écrivains latinistes comme l'une des plus importantes et dont la 
solution ne pouvait être retardée. Elle avait surtout une impor- 
tance politique par le fait que les Roumains devaient montrer 
' à leurs ennemis qu'ils avaient vécu pendant tout le moyen 

î âge dans la région des Carpathes et que, par conséquent, ils 

j étaient les maîtres les plus autorisés de la Transylvanie. Ce 

sont surtout ces considérations politiques qui animèrent les 
f débats suscités par cette question. Mais, comme il arrive tou- 

jours quand la politique entre en jeu, le calme et la modération 
cédèrent la place aux polémiques violentes. Et, en efiet, les dis- 
^ eussions qui s'engagèrent entre les écrivains transylvains et les 

savants étrangers à propos de la continuité des Roumains au 
nord du Danube dégénérèrent en attaques qui rappelaient 
trop souvent le ton des pamphlets. La science y était invoquée 
T à chaque moment, mais ce n'était pas toujours elle qui foumis- 

[ sait les armes aux combattants. Les convictions scientifiques 

j qu'on croyait défendre, d'un côté comme de l'autre, n'étaient en 

î réalité que des illusions et un moyen de cacher les vrais motifs 

qui avaient provoqué le débat. La cause qu'on voulait élu- 
! cider était à proprement parler un procès que les philologues 

I transylvains cherchaient à gagner à leur avantage. De toute 

cette lutte entre les deux partis, la science ne pouvait tirer 
k aucun profit. Quand les discussions s'apaisèrent, on vit qu'on 

! n'était pas bien plus avancé qu'auparavant et que la question 

i qu'on avait soulevée était loin d'être résolue. L'acharnement 

avec lequel les écrivains roumains et allemands avaient embrassé 
leur cause devait forcément les empêcher d'étudier les faits 
^ avec calme et de voir qu'il y avait peut-être un peu de vérité 

dans l'opinion de chacun. Le manque de préparation philolo- 

Dbjcsvsiamu. — Histotrt it la langui roumaine, h 



I 



I 
, I 

\ 



1 



XVIII INTRODUCTION 

gique, d'un côté et de l'autre, rendit plus difficile encore la 
solution de cette question. Les études sur le roumain et les 
autres langues balkaniques étaient trop peu avancées au com- 
mencement du XIX* siècle pour qu'on ait pu y trouver des faits 
à l'appui d'une thèse comme celle qui tourmentait les écrivains 
j_. de cette époque. C'est pour cette raison que les arguments que 
nous rencontrons chez les savants transylvains pour prouver la 
continuité des Roumains en Dacie ne sont que bien rarement 
empruntés à la philologie. C'est surtout à l'histoire qu'ils 
demandent les preuves dont ils ont besoin. Et quand l'histoire 
ne peut non plus leur prêter secours, ils s'adressent à la 
logique et s'efforcent de démontrer la justesse de leurs théo- 
ries par des raisonnements abstraits, oubliant toutefois que ce 
qui est logique n'est pas toujours historique. 

Si les efforts des écrivains transylvains n'ont pas eu les résul- 
tats qu'ils voulaient atteindre, il ne faut pas leur contester la 
grande part d'influence qu'ils ont eue dans le développement des 
études philologiques chez les Roumains. C'est à partir de Micu, 
Sincai et Maior qu'on commença à s'intéresser de plus près au 
passé de la langue roumaine. Leurs travaux stimulèrent la 
curiosité pour ce genre d'études et frayèrent la voie à d'autres 
savants. 

Celui qui se montra le plus fidèle à la tradition inaugurée par 
l'école latiniste fut Timotei Cipariu. Quoiqu'il ait travaillé 
jusque dans le dernier quart du xix*" siècle, alors que plus d'une 
idée mise en circulation par les écrivains transylvains avait cessé 
d'être généralement admise, il resta attaché avec une conviction 
inébranlable aux principes formulés par ses prédécesseurs. D 
échappa cependant aux exagérations que d'autres n'ont pu éviter. 
Cipariu reprit et développa sur plus d'un point les idées 
de Maior. Il y avait surtout un point où Maior s'était écarté 
de Micu et de Çincai et qui fut mieux précisé par Cipariu. 
/C'était celui des rapports du roumain avec le latin. Tandis que 
I Micu et Sincai considéraient le roumain comme une corruption 
du latin classique, Maior chercha à le rattacher directement au 
latin populaire. Cette idée que Maior avait emprunté aux philo- 
logues étrangers ne fît son chemin que bien lentement parmi les 



I 



INTRODUCTION XIX 

savants roumains, et c'est un mérite de Cipariu de lui avoir 
accordé l'attention qu'elle méritait. Toutefois, Cipariu, de 
même que Maior, ne sut en tirer parti et il ne resta pas fidèle 
à ce qu'il avait admis en théorie. Quand il voulut expliquer 
tel ou tel mot roumain, c'est toujours le latin classique qu'il 
prit comme point de départ. Dans ses essais de réforme de la 
langue roumaine il se montra tout aussi inconséquent, puisque, 
pour donner un cachet plus latin aux mots roumains, il les 
rapprocha toujours des formes du latin classique, en les 
orthographiant presque de la même manière que celles-ci. 
Maior n'avait pu mettre en pratique les principes qu'il avait 
adoptés, puisqu'à son époque on ne savait presque rien sur le _ 
latin vulgaire. Mais Cipariu travailla à un moment où les 
savants allemands avaient déjà commencé à étudier le latin 
vulgaire et à fixer ses rapports avec les langues romanes. Il resta 
cependant loin du mouvement philologique qui s'effectuait à 
l'étranger et continua à étudier le fonds latin du roumain d'après 
les théories qui régnaient cinquante ans auparavant, ne profitant 
guère des travaux de Fuchs, Diez, Pott et Schuchardt. Cipariu 
montre d'ailleurs à cet égard les mêmes défauts qu'on remarque 
chez la majorité des philologues roumains, qui ont tenu avec 
obstination aux anciennes méthodes et n'ont pas toujours eu 
la curiosité de connaître les travaux des romanistes et des lati- 
nistes étrangers. 

Une autre lacune qu'on observe dans toutes les études de 
Cipariu, c'est le manque de connaissances sur l'histoire des 
langues slaves. Or, pour comprendre le passé de la langue rou- 
maine, le slave est tout aussi indispensable- que le latin. Cipariu 
ne comprit guère l'utilité des études slaves pour la philologie 
roumaine ; il pensait peut-être même qu'il était déshonorant 
pour le roumain d'être présenté comme imprégné d'éléments 
slaves, n tenait ce défaut des écrivains qui l'avaient précédé. Par 
leur haine contre l'époque où les Roumains avaient vécu sous 
l'influence slave, Micu, Sincai et Maior avaient érigé en dogme 
l'idée que cette époque ne méritait pas d'être étudiée. L'in- 
fluence des Slaves était considérée par eux comme désastreuse 
pour la culture roumaine et, dans leur esprit, elle était associée 




XX INTRODUCTION 

à ridée de barbarie. De tels préjugés ne pouvaient nullement 
éveiller la curiosité des historiens et des philologues pour étudier 
rce que les Roumains devaient aux Slaves. L'école latiniste eut 
à cet égard une influence regrettable sur les études historiques 
chez les Roumains, et les conséquences s'en ressentent encore 
aujourd'hui. Cipariu crut devoir suivre la tradition des savants 
du XVIII* siècle, sans se demander pourtant si le temps n'était pas 
venu de rompre avec elle. 

Mais Cipariu a un mérite des plus grands dans l'histoire de 
la philologie roumaine. D fut le premier qui étudia l'ancien rou- 
main, non comme simple amateur, mais avec la compétence 
d'un philologue qui comprenait la valeur de ce genre d'études. 
Il recueillit de tous côtés les textes du xvi* et du xvii* siècles 
et les fit connaître à ceux qui s'intéressaient à l'ancien roumain. 
Ce qui amena Cipariu à s'occuper de l'ancienne littérature rou- 
maine, c'est toujours l'un des principes établis par l'école lati- 
^ niste. Puisque les écrivains transylvains avaient essayé d'élimi- 
ner du roumain tout ce qui n'était pas latin, on conçut l'idée 
de combler les lacunes restées après cette opération par des 
formes d'origine latine qui avaient existé jadis en roumain et 
qui étaient tombées en désuétude. Cipariu mit en pratique cette 
idée et en tira un bon parti. L'école latiniste contribua de cette 
manière indirectement à éveiller l'intérêt pour l'ancien roumain, 
et cette influence bienfaisante qu'elle eut sur le développement 
des études philologiques racheta une partie des défauts dont on 
l'a souvent accusée. 
iicL-îr [ -■\\\-k Cipariu est le dernier représentant de cette pléiade de 
:)bk^ ,' savants transylvains qui posèrent les bases de la philologie 

roumaine. Après lui, l'école latirtiste ne trouva plus aucun con- 
tinuateur aussi -vaillant et aussi dévoué. Elle ne cessa cependant 
pas d'exercer une certaine influence sur les opinions philolo- 
giques des Roumains transylvains, grâce au passé glorieux 
qu'elle rappelait. Elle compte encore aujourd'hui quelques 
adeptes, mais aux yeux des savants qui comprennent autrement 
la philologie elle ne trouve plus que le respect qu'on doit aux 
morts. 

Les études sur l'histoire de la langue roumaine, inaugurées 



( ^<.IV 



INTRODUCTION XXI 

par les savants transylvains, furent continuées en Roumanie. 
Elles attirèrent, en outre, l'attention des philologues étrangers, 
qui commencèrent à accorder un intérêt de plus en plus grand 
aux recherches sur le passé de cet idiome balkanique, trop peu 
connu au commencement du xix"^ siècle. 

Avant que les travaux de Micu, Sincai et Maior soient parve- 
nus à ^a connaissance des lettrés de Roumanie, la langue 
roumaine y était étudiée exclusivement au point de vue pratique 
et sans aucune préoccupation philologique. On n'y écrivait que 
des grammaires, de simples répertoires de mots et de règles, et 
ceux qui se chargeaient d'un tel travail n'avaient pas la moindre 
préparation philologique. Nous n'avons qu'à parcourir la gram- 
maire publiée par I. Vàcàrescu à la fin du xviii* siècle pour 
voir combien la philologie était inconnue à cette époque en 
Roumanie. 

Les œuvres des écrivains transylvains donnèrent une impul- 
sion aux études de philologie en Roumanie, où elles furent 
accueillies avec enthousiasme. Les idées qu'elles contenaient 
frappaient par leur hardiesse et par l'énergie avec laquelle elles 
étaient défendues ; elles ne laissaient pas, en outre, de flatter 
l'amour-propre national. On crut alors que le dernier mot de 
la philologie roumaine était dit et qu'il ne restait plus qu'à 
appliquer aussi fidèlement que possible les principes exposés 
dans les ouvrages des savants transylvains. 

Mais, comme il arrive souvent quand une idée sort du milieu n 
où elle a pris naissance, les théories de l'école latiniste furent l 
plus exagérées en Roumanie qu'en Transylvanie, leur pays 
d'origine. On alla parfois jusqu'à altérer les anciens textes, en 
remplaçant les mots slaves ou grecs qu'on y trouvait par 
d'autres, d'origine latine, existant déjà dans la langue ou inventés 
pour la circonstance ; et cela dans le but de prouver que le 
roumain était une langue purement latine. 

L'exemple le plus frappant des exagérations dans lesquelles on 
risque de tomber si l'on se laisse entraîner par des idées sem- 
blables nous est fourni par le Diciionarul limbei romîne, élaboré 
par A. Laurian etL Maxim et publié par l'Académie roumaine. 
Lorsque Maior rédigea, en collaboration avec quelques autres 



XXII INTRODUCTION 

savants transylvains, le dictionnaire qui parut à Budapest en 
1825 et qui devait être le premier dictionnaire étymologique de 
la langue roumaine, il ne songea guère à éliminer de son 
ouvrage les mots qui n'étaient pas latins. Laurian et Maxim 
trouvèrent plus raisonnable de suivre une autre voie et de n'en- 
registrer dans leur dictionnaire que les formes roumaines d'ori- 
gine latine, y compris celles qu'ils avaient forgées eux-mêmes 
pour enrichir, d'après leurs conceptions, la langue ; quant aux 
mots empruntés au slave, au grec, au turc, etc. ou d'origine 
inconnue ils les reléguèrent dans un glossaire à part qui devait 
montrer, à leur avis, les éléments qu'il fallait exclure de la 
langue roumaine. C'était un triage curieux à faire et un des tra- 
vaux les plus bizarres qu'on ait jamais conçus. Et encore si ce 
travail avait été accompli d'après une méthode plus rigoureuse, il 
aurait pu rendre des services aux études étymologiques sur le 
roumain. Mais les deux auteurs n'étaient pas suffisamment pré- 
parés pour une entreprise lexicographique aussi vaste, et il leur 
arriva des méprises étranges. Des mots d'origine latine dont ils 
n'avaient pu établir l'étymologie furent considérés par eux 
comme provenant d'une autre langue et exclus du dictionnaire, 
tandis qu'ils y introduisirent des formes qui n'étaient nulle- 
ment latines et qu'ils avaient envisagées comme telles. On peut 
comprendre quelle pouvait être l'utilité d'un travail pareil pour 
la philologie roumaine. 

Tout autre fut le chemin suivi par Cihac dans ses travaux de 
lexicographie. Ses connaissances étaient plus vastes et plus 
variées et il vit en général plus juste que beaucoup d'autres 
qui travaillèrent dans la même direction. Il n'échappa cepen- 
dant pas à quelques exagérations, mais elles s'expliquent par 
celles des savants qui lui étaient opposés. Puisque les partisans 
des théories latinistes voulaient méconnaître l'influence qu'avait 
eue le slave sur le roumain, Cihac s'efforça de prouver combien 
une telle manière de voir était fausse. Mais, pour mieux soute- 
nir sa thèse, il se mit à découvrir un nombre aussi grand que 
possible d'éléments slaves en roumain et à les désigner à ceux 
qui les contestaient ou faisaient semblant de les ignorer. Il en 
découvrit trop dans ses recherches, mais il arriva à montrer que 



INTRODUCTION XXIII 

le slave avait influencé le roumain dans une mesure beaucoup 
plus large qu'on, ne voulait le croire. 

L'importance des études slaves pour l'histoire du roumain 
fut pleinement mise en lumière aussi par Miklosich,dont les tra- 
vaux rendirent de si beaux services à la philologie roumaine. 
Ses recherches à cet égard précédèrent de plusieurs années celles 
de Cihac. Miklosich s'attacha surtout à montrer les éléments 
slaves les plus anciens qui avaient pénétré en roumain, tandis que 
Cihac s'occupa aussi de ceux qui y avaient été introduits à une 
date plus récente. Les travaux de Miklosich sur ce chapitre de 
l'histoire de la langue roumaine sont restés jusqu'aujourd'hui 
les meilleurs qu'on ait publiés sur ce sujet, et personne n'a songé 
à les compléter par les dernières acquisitions de la philologie 
slave. 

Le grand mérite de Miklosich, c'est qu'il a mieux précisé qu'on 
ne l'avait fait jusqu'à lui les rapports du roumain avec les autres 
langues balkaniques. Kopitar avait aussi reconnu l'importance 
de ces recherches, mais les connaissances insuffisantes qu'on 
avait à son époque des différents idiomes des pays danubiens 
l'avaient empêché de pousser plus loin ses investigations. 
Miklosich s'engagea dans la voie frayée par son prédécesseur et 
montra de plus près quels étaient les liens qui rattachaient le 
roumain à J'albanais, au bulgare et au grec. Il ne réussit pas " 
toujours à expliquer l'origine des particularités communes au 
roumain et à ces trois dernières langues, mais il attira l'atten- 
tion sur ces études qui ont été reprises et complétées dans ces 
derniers temps par Gustave Meyer dans une série de travaux 
des plus remarquables. 

C'est à Miklosich que nous devons, en outre, les premières \ 
études scientifiques de dialectologie roumaine. Avant lui, 
le macédo- roumain n'était connu que d'après la grammaire de 
Bojadèi et d'après quelques petits recueils de textes. Ces 
ouvrages ne pouvaient offrir des garanties suffisantes aux philo- 
logues, vu les conditions défectueuses dans lesquelles ils avaient 
été publiés. Bojadzi, qui s'était formé à l'école des écrivains 
transylvains, avait introduit dans son livre des formes latines 
qui n'avaient jamais existé en macédo-roumain ; quant aux 



XXIV INTRODUCTION 

collectionneurs de textes, ils n'avaient aucune préparation phi- 
lologique et s'étaient permis de changer les formes dialec- 
tales, en les rapprochant du daco-roumain. Miklosich procéda 
plus scientifiquement et enrichit nos connaissances sur le 
macédo-roumain par la réimpression de quelques textes anciens 
écrits dans ce dialecte et qui étaient plus fidèlement reproduits 
au point de vue phonétique. Plus intéressants furent encore les 
matériaux qu'il recueillit pour l'étude de l'istro-roumain, qui 
n'était que trop imparfaitement connu avant lui, malgré les 
recherches de Maiorescu qui avait publié, dans un ouvrage assez 
estimable à son époque, les résultats de ses voyages en Istrie. 
Avec la collaboration de A. Ive et de Th. Gaitner, Miklosich 
Coordonna tout ce qu'on avait écrit jusqu'alors sur l'istro-rou- 
main, en y ajoutant quelques matériaux nouveaux et des plus 
précieux. Il put ainsi donner une image plus fidèle des particu- 
larités linguistiques propres à l'istro-roumain. Ses travaux sont 
encore, avec ceux de Gustave Weigand parus dans ces dernières 
années, les plus imponants qu'on ait consacrés à la dialectologie 
roumaine. 

Sur les origines du roumain, Miklosich eut au commence- 
ment les mêmes idées que les philologues transylvains. Il le 
considérait notamment comme le représentant du latin de la 
Dacie. Plus tard, il changea son ancienne opinion et admit que 
la patrie de la langue roumaine devait être cherchée au sud du 
Danube et spécialement en Illyrie. L'illustre slaviste se montra 
à cet égard aussi inconséquent que Tomaschek qui, après avoir 
défendu la théorie de l'origine septentrionale du roumain, émit 
l'hypothèse qu'il soutint jusque dans ses derniers travaux et 
d'après laquelle le roumain serait résulté de la fusion du parler 
thrace des Besses avec le latin. 

Les raisons pour lesquelles Miklosich et Tomaschek aban- 
donnèrent, dans la dernière partie de leur activité philologique, 
les opinions qu'ils avaient partagées auparavant sur l'histoire 
ancienne du roumain doivent être cherchées dans l'apparition des 
travaux de Rosier qui eurent un si grand retentissement entre 
1870 et 1885. Rosier mit en œuvre toute sa vaste érudition et 
les remarquables qualités de son esprit critique pour réfuter 









INTRODUCTION XXV 

ropînion de ceux qui considéraient les Roumains comme les 
successeurs directs des colons latins établis en Dacie. D'après son 
système, la nationalité roumaine s'était formée au sud du Danube, 
en Mésie, et c'est là qu'elle continua à se développer jusqu'au 
commencement du xiii' siècle, lorsqu'une branche s'en détacha 
et donna naissance aux Daco-roumains qui quittèrent leur 
ancienne habitation et vinrent se fixer dans la région des Car- 
pathes. La thèse de Rosier n'était au fond qu'un développement 
de celle de Sulzer et de Engel contre laquelle s'étaient élevés les 
philologues transylvains. La manière dont le savant autrichien 
sut cependant présenter les faits et la logique serrée avec laquelle 
il enchaîna ses arguments ne manquèrent pas de donner à ses 
idées un certain caractère de nouveauté et une puissance de 
conviction qui leur assura l'approbation de plusieurs philo- 
logues. Rosier arriva à convertira ses idées Miklosich et Tomas- 
chek, quoique celui-ci l'eût vivement combattu au commence- 
ment. Sa théorie fut modifiée par ces deux savants et Miklosich 
plaça la naissance du peuple roumain en Ulyrie, Tomaschek 
en Thrace, dans la région des Balkans habitée par les Besses. 
En dehors de Miklosich et de Tomaschek, plusieurs autres 
savants se rallièrent à la thèse de Rosier. Dans le monde des 
romanistes elle fut acceptée, notamment, par Gaston Paris. 
En Roumanie, elle ne trouva, comme il était à prévoir, 
aucun adepte ; tous les philologues et les historiens roumains 
s'eflforcèrent de montrer l'impossibilité d'une telle théorie et ils 
furent secondés dans cette tâche par quelques savants étrangers 
comme J. Jung, J. Pic et T. Tamm. 

Nous aurons l'occasion de discuter ailleurs les arguments phi- 
lologiques de Rosier ; ce que nous devons cependant rappeler ici 
c'est qu'ils étaient bien plus faibles que les arguments tirés de 
l'histoire. Toutefois, ses adversaires ne s'attaquèrent pas autant 
à la partie philologique de ses travaux, qui aurait pu être plus 
facilement contestée; ils passèrent vite sur^ce côté de la 
question ou s'ils s'y arrêtèrent, les arguments auxquels ils 
demandèrent des preuves à l'appui de leur opinion étaient tout 
aussi discutables que ceux qu'ils voulaient infirmer. 

Parmi les philologues roumains, B. P. Hasdeu essaya à plu- 



XXVI INTRODUCTION 

sieurs reprises de réfuter la thèse de Rosier, mais les faits sur les- 
quels il s'appuya n'étaient pas de nature à confirmer la théorie de 
la continuité des Roumains en Dacie. Entre autres arguments, 
Hasdeu invoqua l'existence en roumain de quelques mots dont 
l'origine dacique lui semblait indubitable et qui comme tels 
devaient montrer les liens qui rattachaient les Roumains aux 
Daces. Mais un tel argument était annihilé par ce que Has- 
deu avait admis ailleurs. Â son avis, le dace était apparenté 
à l'ancien illyrien, représenté aujourd'hui par l'albanais, ce 
qui signifiait, d'après la conception de Hasdeu, que des formes 
de l'ancien dace ont dû se conserver dans l'albanais. Or, dans 
cette hypothèse, on ne saurait comprendre pourquoi des mots 
roumains comme ceux pour lesquels Hasdeu avait admis une 
origine dacique n'auraient pas été empruntés à l'albanais, 
même si leurs correspondants ne se retrouvent plus aujourd'hui 
dans cette dernière langue. Si l'on réfléchit, d'autre jtirt, que les 
emprunts faits par le roumain à l'albanais ne pouvaient avoir 
lieu qu'au sud du Danube, on voit que les arguments de Has- 
deu pouvaient tourner tout aussi bien en faveur de la théorie 
de Rosier. 

Nous avons rappelé ce point de l'activité philologique de 
Hasdeu, puisqu'il caractérise bien l'esprit de la plupart de ses 
recherches sur l'histoire de la langue roumaine. Doué d'une 
imagination des plus brillantes, Hasdeu bâtit les théories les plus 
ingénieuses et les plus hardies, sans examiner toujours les 
éléments avec lesquels il travaillait et les prémisses qu'il prenait 
comme point de départ. Ce qu'il chercha surtout dans les 
idées qu'il mit en circulation, ce fut leur nouveauté et la possibi- 
lité qu'elles lui donnaient de combiner les hypothèses qui lui 
étaient chères. C'est pour ces raisons que Hasdeu s'attacha sur- 
tout aux questions les plus obscures de l'histoire du roumain, 
puisqu'elles lui permettaient d'y déployer toutes les ressources 
de sa féconde imagination. C'est pour cela aussi que ses argu- 
mentations tournèrent trop souvent dans un cercle vicieux 
d'hypothèses compliquées, et qu'il alla chercher les solutions 
plus loin qu'il ne le fallait, oubliant que la vérité est d'habi- 
tude plus simple qu'on ne s'en doute. 



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INTRODUCTION 



XXVll 



Là OÙ Hasdeu montra surtout ces qualités, utiles peut-être 
dans d'autres études, mais extrêmement dangereuses en philo- 
logie, ce fut dans la recherche d'éléments daciques en roumain, 
une question qui par le vague dont elle était entourée devait 
en première ligne tenter sa curiosité. Hasdeu mit ici en jeu 
tous les ressorts de son esprit ingénieux, et, grâce à sa vaste 
érudition et à son talent spécial de donner une apparence de 
certitude aux rapprochements les plus imprévus, il arriva à pré- 
senter les faits de telle manière que quelques philologues cru- 
rent en effet que le dace devait être tel qu'il résultait de ses 
travaux. Il suffisait qu'un mot fût obscur, pour que Hasdeu lui 
donnât une place dans sa liste d'éléments daciques, après l'avoir 
rattaché aux formes les plus bizarres dont il s'efforçait d'établir 
le prototype ou le correspondant dacique. Il découvrit ainsi 
une longue série de mots roumains dont l'origine dacique ne 
pouvait plus, à son avis,iaisser aucun doute. Tout lui semblait 
mathématiquement prouvé, et devant la confiance avec laquelle 
il présentait ses solutions on se demandait si la philologie rou- 
maine pouvait encore avoir des énigmes. 

De tous les travaux de Hasdeu dans ce domaine il ne restera 
plus que le souvenir d'une activité des plus fécondes, mais faus- 
sée par des idées trop subjectives. Cependant, Hasdeu nous a 
donné des ouvrages plus utiles et il a droit à cet égard à la 
reconnaissance de tous les philologues. Ses études sur la langue 
roumaine du xvi* et du xvii* siècles sont encore les plus impor- 
tantes qu'on ait données jusqu'ici. En suivant en cela l'exemple 
donné par Cipariu, il entreprit la publication de plusieurs textes 
d'ancien roumain, et des plus précieux. Il accomplit cette tâche 
avec une exactitude et un scrupule rares chez les philologues 
roumains. Les commentaires philologiques qu'il ajouta aux 
textes montrent les mêmes connaissances multiples qu'on 
remarque dans tous ses travaux ; il sut néanmoins cette fois en 
tirer un meilleur parti. 

Une place à part dans l'histoire de la philologie roumaine 
est occupée par A. Lambrior. Il ne publia pas beaucoup, mais le 
peu qui nous est resté de lui montre un esprit pénétrant et judi- 
cieux. Ses études de prédilection furent celles de phonétique. Les 



XXVIII INTRODUCTION 

théories qu'il développa à cet égard furent parfois trop hasardées, 
mais elles reposaient en général sur des idées justes sur le 
passé de la langue roumaine. Le défaut principal des travaux de 
Lambrior, c'est qu'il a voulu appliquer à l'étude du roumain 
des principes qu'il avait empruntés à la philologie française. 
Lambrior fut le premier philologue de Roumanie qui ait attaché 
un grand intérêt aux études de philologie romane comparée. 
Dans son enthousiasme pour ces études, il lui arriva cepen- 
dant de croire que telle ou telle théorie établie par les philo- 
logues français pouvait trouver son application aussi dans 
l'étude du roumain. Il accorda ainsi trop de confiance à des 
analogies apparentes et tenta des explications qui contredisaient 
souvent les lois phonétiques du roumain. 

Les études de phonétique roumaine furent continuées après 
Lambrior, sur une échelle plus vaste et avec plus de succès, par 
H.Tiktin. Les travaux de ce savant doivent être comptés parmi 
les plus remarquables qui aient paru dans cette direction depuis 
1880. On y trouve la précision et l'exactitude nécessaires dans 
ce genre de recherches, de même que la prudence que doit 
s'imposer tout philologue qui travaille sur un terrain trop peu 
déblayé. 

Les savants dont nous avons retracé jusqu'ici l'activité ont étu- 
dié surtout des chapitres isolés de l'histoire de la langue rou- 
maine. Aucun d'eux n'a songé à coordonner les matériaux épars 
dans les différents ouvrages pour donner un exposé, quelque 
sommaire qu'il fût, des époques les plus importantes de l'his- 
toire du roumain. Une première tentative fut faite par Aron 
Densusianu dans son IsUyria liviheisi literainrei romine. Dans cet 
ouvrage, justement apprécié pour l'arrangement systématique 
de la matière et pour le soin avec lequel il est rédigé, Densu- 
sianu donna un aperçu général du passé de la langue rou- 
maine. Mais le plan de son livre ne lui permettant'pas d'entrer 
dans trop de détails, il dut se contenter de rappeler les faits les 
plus importants, insistant surtout sur l'histoire ancienne du 
roumain et ne s'occupant qu'incidentellement de l'époque plus 
récente. Les idées défendues par Densusianu s'éloignent sur 
plus d'un point de celles que nous développerons dans notre 



^«^■«apv 



INTRODUCTION XXIX 

ouvrage. Ainsi, le centre de la formation du roumain est placé 
par lui en Dacie ; c'est là une opinion qu'on trouve chez tous 
les philologues roumains et que nous ne partageons pas tout 
à fait. Sur le latin vulgaire il admet une théorie qui nous obli-. 
gérait à chercher plus haut qu'on ne le fait d'habitude l'origine 
de plusieurs phénomènes du roumain. Il croit notamment que 
le latin qui se trouve à la base du roumain contenait quelques 
particularités caractéristiques du latin archaïque et des anciens 
dialectes italiques et que ces traits se sont conservés en rou- 
main. Nous verrons ailleurs qu'une théorie analogue a été 
développée et appliquée dernièrement à l'étude de toutes les 
langues romanes par G. Mohl. 

A. Philippide essaya aussi de donner une esquisse de l'his- 
toire ancienne du roumain dans son manuel Introducere in 
istoria limbei Si literaturei romine. L'ouvrage de Philippide 
n'offre rien d'original ; ce n'est qu'un travail de compilation 
et un répertoire de notices bibliographiques. Seul l'exposé 
succinct des quelques phénomènes qui distinguaient le rou- 
main du XVI* et du xvii* siècles de celui d'aujourd'hui peut 
intéresser les philologues. Le travail plus récent de Philippide, 
Istoria limbei romîne (Principii de istoria limbei)y ne contient pas 
à proprement parler ce que le titre promet. C'est un exposé 
de quelques principes linguistiques empruntés à Hermann Paul 
et que l'auteur a voulu appliquer à l'étude du roumain. Le 
manque de système et l'entassement confus des matériaux, 
tirés surtout des ouvrages de Miklosich, rendent ce livre 
d'une lecture pénible. Les théories qui y sont exposées 
montrent, en outre, que Philippide n'est pas suffisamment au 
courant de la méthode et des principes suivis aujourd'hui dans 
la philologie romane. 

Telle est l'activité qu'on a déployée jusqu'ici dans les études 
sur l'histoire de la langue roumaine. Le nombre des savants qui 
ont travaillé avec plus ou moins de succès dans cette direction 
n'est pas, comme on le voit, aussi grand qu'on aurait pu s'y 
attendre. Les résultats auxquels on est arrivé n'ont pas non 
plus toujours été aussi satisfaisants qu'on était en droit de l'exi- 



XXX INTRODUCTION 

ger. Il est même regrettable de constater que les études de phi- 
lologie roumaine ont souvent été poursuivies à l'étranger avec 
plus d'ardeur et dans un esprit plus scientifique qu'en Rouma- 
nie, où elles devraient surtout être cultivées. Et nous craignons 
même que cette disproportion ne se continue longtemps 
encore. 

Les spéculations scientifiques désintéressées ne sont pas, en 
effet, arrivées à être mieux comprises en Roumanie. La philolo- 
gie ne saurait donc y trouver un abri plus bienveillant et plus 
sûr. Les recherches linguistiques continuent encore à y être con- 
sidérées comme vanof nugae qui peuvent charmer quelques 
savants résignés, mais dont l'utilité reste encore à être prouvée. 
Les Roumains ne sauraient comprendre pourquoi les savants 
chercheraient à montrer comment écrivaient et parlaient leurs 
ancêtres, quand on est arrivé à mieux écrire et surtout à 
mieux parler qu'au xvi' ou au w\V siècle. C'est un luxe 
qu'un pays trop petit ne saurait s'offrir que d'encourager de 
telles recherches. On peut penser si au milieu de ces préjugés 
qui r^nent — il faut le rappeler — même à l'Académie rou- 
maine, les études philologiques arriveront à donner de 
meilleurs fruits en Roumanie. 

D'autres idées préconçues ont les mêmes conséquences 
fâcheuses pour le développement de la philologie roumaine. 
C'est une opinion répandue partout que le roumain a été et est 
encore une langue unitaire. Si l'on y remarque par-ci par-là 
quelques différences dialectales, elles sont de peu d'importance 
et ne méritent pas d'être étudiées. On est arrivé ainsi à n'ac- 
corder aucun intérêt aux études sur l'état actuel de la langue 
roumaine et à ne pas trouver nécessaire d'explorer les diffé- 
rentes régions où elle est parlée. Il faudrait cependant montrer 
qu'en réalité les choses se présentent d'une autre manière 
et que l'idée de l'unité du roumain perd de sa consistance et 
apparaît même comme une illusion, si l'on examine les faits de 
plus près. Il ne sera pas toutefois facile de convaincre les Rou- 
mains de ce fait, puisqu'une telle conviction froisserait leurs 
sentiments patriotiques. 

Le patriotisme, tel qu'il est compris aujourd'hui en Rou- 



li 



INTRODUCTION XXXI 

manie, entravera longtemps encore le progrès de la philo- 
logie roumaine, en empêchant les travailleurs de chercher ou de 
dire la vérité. C*est pour ménager des susceptibilités patrio- 
tiques qu'on évite souvent en Roumanie de présenter les 
choses telles qu'elles ont dû se passer. On impose au philo- 
logue, comme à l'historien, de ne défendre que les thèses qui 
concordent avec les idées dominantes sur le passé du peuple 
roumain. Ce qu'il faut mettre en évidence, ce sont les pages 
glorieuses, véridiques, ou présentées comme telles, de l'histoire 
de son pays, en écartant les faits qui pourraient être moins 
flatteurs pour l'amour-propre national. On oublie cependant 
qu'en propageant ces tendances on donne une conception 
fausse du patriotisme. Ce n'est pas en cachant la vérité qu'on 
sert honnêtement son pays; en procédant ainsi, ni le patrio- 
tisme ni la science n'y trouvent leur profit. Le vrai patriote 
n'est pas celui qui cherche à dénaturer les faits et à se tromper 
soi-même, et le savant oublierait son devoir s'il évitait de dire 
la vérité, quelque pénible qu'elle doive être. 






f 



LES ORIGINES 



ISBOI 



Ea 



CHAPITRE PREMIER 



APERÇU GÉNÉRAL 
LA ROMANISATION DE LA PÉNINSULE BALKANIQUE 



I. Les origines de la langue roumaine ne doivent pas être 
recherchées exclusivement dans le latin transplanté au nord 
du Danube. Si la romanisation de la Dacie peut être consi- 
dérée comme l'un des faits les plus importants de l'histoire de 
l'extension du latin dans l'orient de l'Europe, il ne faut pas 
croire qu'on arrive jamais à expliquer le passé si obscur de la 
langue roumaine sans dépasser les frontières de cette province. 
Un événement comme celui de la conquête du pays des Daces 
était intimement lié à toute une série de faits que le philo- 
logue, aussi bien que l'historien, ne doit pas négliger, s'il veut 
expliquer les problèmes si nombreux qui se rattachent à l'ori- 
gine des Roumains. 

Il n'y a pas de méthode plus fausse dans des recherches de 
ce genre que d'envisager les phénomènes isolément, sans exa- 
miner leurs rapports avec d'autres faits et l'influence qu'ils ont 
exercée l'un sur l'autre. Les savants ont trop souvent oublié de 
regarder plus loin que la ligne des Carpathes et du Danube 
lorsqu'ils sont venus étudier les origines de la langue rou- 
maine. Ils ont tenu avec une obstination, très explicable d'ail- 
leurs, à une tradition chère aux premiers philologues transyl- 
vains qui voulaient éclaircir toutes les particularités du roumain 
par le latin transporté au nord du Danube. Il n'y a plus 
aucune raison aujourd'hui de respecter une telle tradition, et 



4 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

la philologie roumaine doit sortir des cadres étroits de Tan- 
cienne méthode pour s'engager dans une voie plus sûre et plus 
rapprochée de la vérité. 

Examinée de plus près, la langue roumaine ne peut repré- 
senter uniquement le latin de la Dacie. A côté d'éléments qui 
ne sauraient remonter, en dernière analyse, qu'au latin importé 
en Dacie, le roumain nous offre plus d'un phénomène qui 
trahit une origine méridionale et qui nous renvoie vers les 
pays situés entre l'Adriatique et le Danube. La romanisation 
assez profonde de la plus grande partie de la péninsule balka- 
nique et les relations qui ont existé, du moins jusqu'à une cer- 
taine époque, entre l'élément roman de la Dacie et celui de la 
Thrace, de l'IUyrie, etc., nous interdisent d'isoler la naissance 
de la langue roumaine dans la région des Carpathes. C'est 
retrancher un chapitre des plus importants de l'histoire de la 
langue roumaine que de négliger de suivre les destinées du latin 
au sud du Danube. Il serait même impossible de comprendre 
les conséquences de la conquête de la Dacie, si nous nous refu- 
sions à rappeler les événements qui ont précédé celui-ci et 
facilité la propagation du latin dans la péninsule des Balkans. 

2. Les expéditions des Romains contre les Daces n'étaient 
qu'un épisode de ce long travail de romanisation de l'Europe 
orientale qui avait commencé au m* siècle avant J.-C. et qui 
devait complètement changer la physionomie des pays situés 
entre l'Adriatique et la Mer Noire. La péninsule balkanique 
était romanisée en grande partie au moment où les colons de 
Trajan vinrent s'établir dans la région des Carpathes. L'IUyrie 
avait été conquise au ii* siècle avant J.-C. et était devenue 
province romaine dans la seconde moitié du i" siècle, après 
une longue résistance et de nombreuses guerres commencées 
en l'an 228. Avec la conquête de ce pays le premier pas vers la 
romanisation de la péninsule balkanique était fait, et les Romains 
n'avaient qu'à pousser plus loin leurs conquêtes et à soumettre 
les autres pays du sud du Danube avant de se diriger vers le 
nord. La Grèce et la Macédoine partagèrent le sort de l'IUyrie 
en l'an 146 avant J.-C. ; la Mésie fut soumise en l'an 29 avant 






APERÇU GÉNÉRAL 5 

notre ère ; la Pannonie fut transformée en province romaine en 
Tan 9 après J.-C. et la Thrace en 46. Au moment donc où la 
conquête de la Dacie, en 107 après J.-C, vient couronner cette 
œuvre de romanisation des provinces danubiennes et fortifier 
l'élément qui devait donner plus tard naissance au peuple rou- 
main^ le latin était parlé de l'Adriatique à la Mer Noire et des 
Carpathes jusqu'au Pinde. 

Si^ au milieu de cette population romaine, il y avait 
quelques éléments qui voulaient se soustraire à l'influence de la 
culture et de la langue latines, la civilisation romaine avait fini 
par s'imposer presque partout où sa supériorité était reconnue, 
et elle ne pouvait que pénétrer plus profondément avec le temps 
dans les couches des habitants autochtones. Il n'y a que les 
Grecs et une partie de la population thrace et illyrienne qui se 
soient montrés plus réfractaires à la culture romaine. En Grèce, 
la romanisation devait être fatalement incomplète et bien éphé- 
mère, vu la grande résistance que lui oflfrait une civilisation 
plus ancienne et bien supérieure à plus d'un égard à celle des 
Romains. Dans une partie de la Macédoine, de la Thrace et de 
la Mésie, surtout dans les grandes villes et sur les côtes, où 
les relations commerciales avaient favorisé l'établissement de 
bon nombre de colonies grecques, les Romains se trouvaient en 
face du même ennemi, et là aussi leur influence ne pouvait 
s'étendre bien loin et durer longtemps. D'autre part, des tribus ^, 
thraces et illyriennes s'étaient retirées dans les montagnes devant 
le flot toujours croissant de la population romaine, sans pou- 
voir cependant se soustraire complètement à l'influence de 
celle-ci. Leur idiome fut imprégné d'éléments latins et donna ^. 
naissance à un parler mixte qui semble s'être conservé dans 
l'albanais d'aujourd'hui. Mais en dehors de ces contrées, où les 
circonstances n'étaient pas favorables au développement de 
l'élément latin, la romanisation de la péninsule balkanique 
n'était plus entravée par aucun obstacle sérieux et elle pouvait 
poursuivre tranquillement son chemin. En Illyrie, la population 
latine finissait par supplanter dans plus d'une région l'ancien 
élément autochtone et à répandre dans le pays un idiome 
roman dont les dernières traces semblent nous avoir été conser- 




6 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAIKE 

vées dans un dialecte de l'île de Veglia. Dans une partie de la 
Macédoine et de la Thrace, et surtout au sud de la Pannonie, en 
Mésie et en Dacie, la civilisation romaine était aussi arrivée à 
s'imposer à la majorité de la population, et dans les grandes 
villes, aussi bien que dans quelques endroits plus rapprochés du 
centre, on entendait déjà au ii^ siècle le latin qui devait donner 
plus tard naissance à la langue roumaine. 

Telle est dans ses grandes lignes l'histoire de l'extension du 
latin dans la péninsule balkanique jusqu'au ir siècle après J.-C. 
Pour bien comprendre les origines de la langue roumaine, il ne 
faut pas perdre de vue ces faits et ne jamais oublier que les con- 
séquences de la romanisation de la Dacie ne sauraient être étu- 
diées sans un aperçu général sur les destinées du latin dans les 
autres pays de l'Europe orientale. Si les Romains, après la con- 
quête de rillyrie, avaient été poussés par les événements vers 
la Dacie, avant d'avoir romanisé la Mésie, la Thrace et la 
Macédoine, le roumain n'existerait pas sans doute aujourd'hui. 
Le roman qui se serait développé au nord du Danube aurait 
été repoussé vers l'ouest, où il se serait fondu, au cours des 
siècles, dans Titalien ou le rhétoroman. D'autre part, si les 
Romains s'étaient arrêtés au Danube et ne s'étaient pas établis 
en Dacie et en Pannonie, le roman oriental ne serait vraisem- 
blablement représenté aujourd'hui que par un petit dialecte 
analogue au macédo-roumain. Si la langue roumaine existe 
aujourd'hui avec ses dialectes principaux (le daco-, l'istro- et le 
macédo-roumain), il faut attribuer ce fait à ce que le latin fut 
parlé des Carpathes aux frontières de la Grèce. Le latin du nord 
et du sud du Danube se sont soutenus réciproquement, et c'est 
grâce à cet appui mutuel que le roumain a pu se constituer et 
se conserver à travers tout le moyen âge. 

Nous verrons dans ce qui suit quelles sont les circonstances 
qui ont favorisé la romanisation de la péninsule balkanique et 
comment le roumain est sorti du latin transplanté sur les deux 
rives du Danube. 

Sur la romanisation de rillyrie, voir spécialement G, Zippel, Die 
rômische Htrrschifl in Ilîyrien his auf Augustus^ Leipzig, 1877, 46 et 
suiv.; H. Cens, La province romaine de Daltnatie, Paris, 1881. Cf. 



APERÇU GÉNÉRAL 7 

C. Patsch, Arclïàoh-epigr, Untersiich, Tiur Geschichte der rôm, Provin:( 
Dalmatietty Vienne, 1899, III, 14 et suiv. (extrait des WissenscIxiftU 
MittheU. aus Bosnien und der Hercegovina^ VI). Sur la Thrace, on 
pourra consulter la monographie de D. Kalopothakes, De Thracia 
provincia romana, Berlin, 1893. Pour les autres pays, v. A. Budinszky, 
Die Aushreitung der lateinischen Sprache ûber Italien und die Provin^en 
des rômischen Reichs, Berlin, 1881, 185 et suiv. ; J. Jung, Dieroma' 
nischen Landschaften des rômischen Reiches, Innsbruck, 1881, 314 et 
suiv., et surtout Touvrage du même auteur, Rômer und Romanen in 
den Donauîàndern, 2^ édition, Innsbruck, 1887. Cf. aussi A. von 
Frtmerstdn, Jahreshef te des ôsterr. archàol. Institutes , WïcnnCy 1898, 
I (Beiblatt), 145 et suiv. 



CHAPITRE II 



L'ÉLÉMENT AUTOCHTONE 



3. L'un des chapitres les plus obscurs de Thistoire de la 
langue roumaine est celui de l'influence des idiomes indigènes 
sur le latin qui est venu les supplanter. Cest un problème 
qu'on n'arrivera jamais à résoudre d'une manière plus précise, 
puisque les éléments dont la philologie dispose sont trop insuf- 
fisants pour que nous puissions répondre aux nombreuses 
questions qu'il soulève. Les connaissances que nous avons 
aujourd'hui sur les parlers des anciens habitants de la péninsule 
balkanique se réduisent presque à rien, et ce n'est nullement par 
ces moyens qu'on pourra se faire une idée plus nette de la 
mesure dans laquelle le latin a été influencé par l'élément 
autochtone. Pour jeter indirectement un peu de lumière sur 
un problème si compliqué, il faut recourir aux témoignages de 
l'histoire et de l'archéologie qui seules peuvent combler quel- 
ques-unes des lacunes qu'un tel sujet comporte. Mais les don- 
nées de ces sciences sont aussi bien souvent trop vagues, et nous 
devrons les compléter plus d'une fois par de simples inductions. 
Il nous sera même difiicile de fixer de plus près l'époque où les 
anciennes populations des pays danubiens se sont assimilées aux 
Romains et de connaître les raisons pour lesquelles la civilisa- 
tion latine s'est propagée plus promptcmcnt dans une contrée 
que dans une autre. 

Nous ne rappellerons dans ce qui suit que les faits historiques qui 
nous semblent indispensables pour la comprc'hension des phéno- 
mènes linguistiques. Nous renoncerons d'entrer dans trop de détails 
et d'insister sur des questions qui intéressent pluicM l'histoire que la 
philologie. Il va sans dire que la plupart des remarques que nous 
ferons au paragraphe suivant peuvent s'appliquer ;\ tous les pays 
qui furent romanisés. 



1 



l'élément autochtone 9 

4. Parmi les causes générales qui amenèrent la disparition 
progressive de l'élément autochtone dans la plus grande partie 
de la péninsule balkanique, il faut placer en première ligne 
l'infériorité où se trouvaient les indigènes par rapport aux 
Romains. L'éclat d'une civilisation nouvelle et plus avancée 
devait éblouir les habitants de ces pays, habitués à une vie plus 
primitive. Les Romains apportaient avec eux les avantages 
d'une culture plus raffinée et les bienfaits d'une prospérité 
matérielle que ces populations arriérées n'avaient pas encore eu 
l'occasion d'apprécier. Les charmes d'une vie nouvelle attiraient 
ainsi tous ceux qui étaient capables de la comprendre et sen- 
taient la nécessité de s'y accommoder. On abandonnait de cette 
manière les anciennes coutumes nationales pour adopter celles 
des conquérants et pour devenir de plus en plus romain. 
En changeant de vie, on finissait par oublier sa nationalité pri- 
mitive et par se confondre dans la masse des nouveaux venus, 
dont on devait reconnaître la supériorité. 

C'est surtout dans les grandes villes que ce mouvement 
d'assimilation aux Romains dut se produire plus tôt et avec 
plus d'intensité. L'aristocratie, séduite par la civilisation latine, 
fut la première à adopter les mœurs des vainqueurs et à imiter 
leur luxe. Les classes élevées étaient plus capables que toutes 
les autres de comprendre du premier coup ce que les Romains 
leur apportaient de nouveau et de plus attrayant. C'étaient sur- 
tout les jeunes qui éprouvaient le besoin de prendre pour 
modèle tout ce qui venait de Rome et étaient impatients d'ar- 
river à la hauteur de leurs maîtres. Mais pour devenir plus 
romain, il fallait en première ligne apprendre le latin et s'initier 
à la littérature romaine. Des précepteurs furent engagés dans 
les familles riches, et le latin commença ainsi à être parlé dans 
les hautes classes comme une langue plus distinguée et plus 
expressive. Pour corriger leur accent, on prit même l'habitude 
d'envoyer les jeunes gens à Rome, où un séjour de plusieurs 
années les rendait plus maîtres de la langue et les initiait davan- 
tage à la vie de la capitale du monde (S. Jérôme, Epistola xlvi, 
9; Migne, Patrol, lat,,XKIl, 489). 

Le désir d'arriver aux dignités de l'État dut aussi faciliter la 



10 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

romanîsation de Télément autochtone. C'est surtout après Tédit 
de Caracalla (212), qui donna le droit de citoyen à tous les 
habitants libres de TEmpire, que les perspectives d'entrer dans 
les fonctions publiques s'ouvrirent aux indigènes. On pouvait 
espérer tout et solliciter les plus hautes places, une fois qu'on 
était admis à toutes les charges de l'Empire. Les anciens habi- 
tants des villes n'avaient donc plus rien à envier aux Romains, 
et leurs ambitions pouvaient être satisfaites, autant que leurs 
qualités et les circonstances le leur permettaient. Les inscriptions 
nous montrent des personnes dont les noms ne sont nullement 
latins occuper différentes fonctions et des plus hautes. C'est 
ainsi qu'on trouve en Dacie des fonctionnaires qui n'étaient sans 
doute pas romains (M. Gooss, Archiv des Vereines fiir siebenbûrg. 
Landeskunde^ XII, 129). Il serait inutile de rappeler qu'on 
devait posséder assez bien le latin pour qu'on ait pu occuper 
une place quelconque dans l'administration de l'État. C'est donc 
de cette manière qu'une grande partie de Télément autochtone 
appartenant à l'aristocratie et aux classes moyennes finit par 
se perdre dans la masse de la population romaine. Les diffé- 
rences nationales s'affaiblissaient et disparaissaient peu à peu 
pour faire place à des différences sociales. 

Dans les classes inférieures des grandes villes, la romanisation 
dut s'effectuer, pour des raisons bien compréhensibles, beaucoup 
plus lentement. Le contact avec les Romains n'y était pas aussi 
intime que dans les hautes classes. On n'y voyait non plus la 
nécessité de se rapprocher des conquérants que dans la mesure 
où les besoins de la vie et les devoirs envers l'État l'exigeaient. 
Le latin ne commença à être parlé dans ces milieux que parce 
qu'il était la langue employée dans le commerce — quoique 
seulement en partie, — dans l'administration et dans l'armée. 
Ce n'était nullement le désir de s'instruire et d'arriver à quelque 
dignité qui poussait les gens de cette catégorie à se familiariser 
avec le latin. On ne voit que bien rarement des personnes 
d'une certaine considération et occupant des fonctions 
publiques plus hautes sortir de ces rangs. 

Quant aux petites villes et à la campagne, il nous est encore 
plus difficile de suivre le mouvement qui les entraîna vers la 



l'élément autochtone II 

romanisation. Ce n'était pas à coup sûr par l'influence des 
mœurs, des arts et des sciences que la romanisation pouvait 
gagner ici du terrain. Si, pour ces milieux, on peut admettre 
jusqu'à un certain degré une tendance à imiter les grandes cités 
plus ou moins romanisées, on ne voit pas comment la civilisa- 
tion latine aurait pu se propager par cette voie indirecte jusque 
dans les endroits les plus écartés du centre. Les habitants de la 
campagne tenaient trop à leur langue maternelle et à leurs 
anciennes coutumes pour qu'ils aient consenti à les remplacer 
par de nouvelles. 

Dans ces endroits, plus éloignés du mouvement des grandes 
villes, ce fut surtout l'enrôlement dans l'armée qui amena la 
romanisation progressive des habitants. La connaissance du 
latin était indispensable à tous ceux qui entraient dans les 
armées romaines. Les soldats qui retournaient dans leur pays 
apportaient avec eux la connaissance du latin, qu'ils répandaient 
parmi leurs concitoyens. Quelques-uns d'entre eux, ayant pris 
en mariage des femmes romaines, fondaient des familles 
mixtes, où les enfants qui leur naissaient apprenaient forcément 
la langue de leur mère. De cette manière de petites colonies à 
moitié romaines et en voie de se romaniser complètement après 
deux ou trois générations s'établissaient au milieu des popula- 
tions autochtones, qui se voyaient ainsi de plus en plus mena- 
cées dans leur existence. 

Des esclaves qui avaient vécu dans les familles riches et qui, 
une fois libérés, retournaient à la campagne, s'ils ne préféraient 
pas rester dans les villes où ils avaient servi, apportaient aussi 
l'usage du latin qu'ils avaient appris dans la maison de leurs 
maîtres. Ils tenaient peut-être même à employer quelquefois cette 
langue et à vivre autrement que les autres, pour se distinguer 
de leur entourage et pour se donner un air plus civilisé et plus 
exotique. Il y avait sans doute chez eux aussi un peu de cette 
vanité qui avait poussé les plus riches à accepter la langue et 
les mœurs des conquérants. 

Les relations des propriétaires avec les habitants de la cam- 
pagne durent aussi favoriser la diffusion du latin parmi les 
populations agricoles. Même si le contact de ces propriétaires 



12 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

romains ou romanisés avec les paysans n'était pas bien fréquent, 
la connaissance du latin était indispensable pour ces derniers. 

On ne saurait cependant comprendre Teffet de toutes ces cir- 
constances, si Ton n^ligeait de rappeler un facteur qui facilita 
indirectement la romanisation de la campagne. Les grandes 
villes commencèrent peu à peu à attirer ceux qui ne pouvaient 
plus vivre aux champs ou qui trouvaient plus facile l'existence 
qu'elles leur offraient. Le prolétariat s'accrut ainsi dans les cités, 
et le nombre de ceux qui venaient y chercher du travail devint 
de plus en plus grand. Mais, comme beaucoup de ces réfugiés 
de la campagne ne pouvaient toujours gagner leur vie, on 
s'avisa à leur procurer un moyen de subsistance et^ l'on vit 
alors des empereurs, comme Dioctétien, entreprendre des travaux 
d'édification où ils engageaient, en qualité d'ouvriers, tous ces 
hommes sans emploi. L'agglomération dans les villes de ces 
prolétaires amena une décroissance de la population rurale. 
L'élément autochtone de la campagne devenait par ce fait de 
jour en jour moins compact et moins propre à résister contre 
les envahisseurs. 

L'habitude qu'avaient les Romains d'envoyer bon nombre 
des habitants des pays nouvellement conquis dans les corps 
auxiliaires des autres provinces de l'Empire dut aussi affaiblir 
l'élément indigène. C'est ainsi que nous rencontrons des 
Thraces dans les corps auxiliaires établis en Pannonie, en Rhétie, 
en Bretagne et même en Egypte et en Judée (E. Keil, De 
Thracum auxiliisj Berlin, 1883 ; cf. Hermès, XVl^ S^7"5^9)- 
Des Daces sont mentionnés dans les inscriptions de la Bretagne 
et de l'Orient ÇHermeSy XIX, 215 et suiv. ; cf. J. Jung, Fasten 
der Provin:( Dacien, Innsbruck, 1894, 101-102; C. Cichorius, 
dans la Real-Encychpàdie (Pauly-Wissowa), I, 1240 et suiv.). 
De même, des Dalmates sont attestés en Bretagne (JlermeSy XVI, 
366-567). Plus tard, quand la romanisation fit des progrès 
sensibles, ce procédé ne fut plus employé, puisqu'il n'avait plus 
aucune raison d'être, et les indigènes furent gardés dans les 
corps d'armées de leur pays ÇHermeSy XIX, 39, 210 et suiv.). 
On trouve cependant, même à l'époque d'Hadrien, des Daces 
dans les troupes d'Afrique (Jung, /. c, 99). Quelquefois, pour 



l'élément autochtone 13 

éviter le soulèvement de la population, les Romains recouraient 
h une transtocation en masse des habitants indigènes, comme 
ce fut le cas après la conquête de la Thrace (Tacite, Annales, 
IV, 46). C'étaient en somme des mesures excellentes pour 
assurer la tranquillité de l'Empire et pour rendre plus prompte 
la romanisatîon des provinces. 

Enfin, il ne faut pas oublier de rappeler parmi les causes géné- 
rales qui contribuèrent au triomphe de la langue et de la civili- 
sation latines l'extension de plus en plus grande du christia- 
nisme. Même si le btin n'était pas la langue exclusive dans 
laquelle on prêchait la nouvelle religion, son usage était consa- 
cré olHciellement et il s'imposait par cette raison même à ceux 
qui se laissaient convertir au nom de Jésus. Et puisque le chris- 
tianisme s'adressait surtout aux humbles, il aida de cette façon à 
la diffusion du latin parmi les basses classes de la population. 

II y aurait sans doute ici aussi plus d'un point obscur à éclair- 
cir, puisque la propagation du christianisme dans la péninsule 
balkanique et surtout en Dacie ne nous est pas assez bien con- 
nue. Quelques vagues que soient les renseignements que nous 
ayons là-dessus, il semble cependant que le christianisme fît de 
bonne heure des progrès rapides dans l'orient de l'Europe. Le 

témoignage de Tertullien {Adversus Judaeos, VII : inaccessa 

Somanis ioca, Christo vero subdita, et Sartmtarum, et Dacorum, 
et Germanorum, et Scytharum... in quitus omnibus locis Christi 
nomen, qui iam venit, régnât; Migne, Patrologia latina. H, 
6so), même si l'on ne veut pas le prendre à la lettre, est pré- 
cieux h cet égard et nous montre que la religion chrétienne était 
connue en Dacie à la fin du ii' siècle. Si les inscriptions ne 
confirment pas les paroles de Tertullien, il ne faut pas toute- 
fois croire que parmi les colons établis en Dacie il n'y avait pas 
aussi des chrétiens, venus surtout de l'Orient. Il était naturel 
qu'ils aient cherché à cacher leur croyance, tant que le chris- 
tianisme éuit encore persécuté. C'est ainsi qu'il faut expliquer 
pourquoi nous ne trouvons pas la moindre allusion au culte 

~^ '' ~ ' 'eU du Danube, 

1 nord, dans les 
ui nous ont été 



14 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

conservés ne remontent pas, il est vrai, bien haut, mais ils 
attestent les progrès faits par la nouvelle doctrine dans ces 
régions jusqu'au iv* siècle et nous permettent de supposer qu'elle 
y avait pénétré depuis longtemps (J. Jung, DU rom. Landschafierij 
374 ; cf. C. Jirecek, Geschichte dtr Bulgarerty 6é). II n'y a que 
les Besses, parmi Les anciennes populations du sud du Danube, 
qui aient conservé avec beaucoup de ténacité leurs croyances 
payennes, mais ils finirent aussi par accepter au iv siècle le 
christianisme et à se rapprocher de ceux qui étaient déjà chré- 
tiens et s'étaient romanisés depuis longtemps (W. Tomaschek, 
Die alten Thraker^ I, 77). 

Mais, malgré les progrès du christianisme, il ne £iut pas 
croire que les indigènes abandonnèrent facilement leurs 
anciennes croyances. Les noms des divinités payennes, probable- 
ment daces, Sarmandus et Sula, se rencontrent plus d'une fois 
dans les inscriptions de la Dacie (O. Hirschfeld, Epigraphische 
Nachlese :i^um Corpus inscr, lat. ///, dans les Sit:^ungsberichU der 
Akad, der Wissenschaften^ philoL-hist. Classe, Vienne, LXXVII, 
363 et suiv. ; cf. Gooss, Archiv, des Ver, f. siebenbûrg. Landes- 
kunde^ XII, 132-133). Sous le nom de Silvanus, les Illy riens 
continuèrent à cultiver leur ancien dieu rustique ÇArch.-epigr. 
Mittheilungen, IX, 3S-3é)« Des divinités illyriennes et thraces 
semblent aussi avoir été identifiées avec Liber, Libéra qui appa- 
raissent souvent dans les inscriptions des pays balkaniques 
(Wissowa, chez Roscher, AusfûrL Lexicon der griech. und rôm. 
Mythologie, Leipzig, 1894-1897, II", 2027, 2030). Quelquefois 
môme nous voyons les anciennes croyances confondues avec le 
christianisme, ce qui montre le passage du paganisme au mono- 
théisme. C'est ainsi qu'une inscription grecque du musée de 
Bucarest nous a conservé une formule d'enchantement où le 
soleil du culte payen est remplacé par xupio; ô luivTa èçopûv xal 
ol à-^yiXoi esoO (Hirschfeld, /. c, 404-403 ; cf. Arch.-epigr. 
MittheiL, II, 61). Quelque chose d'analogue nous offre une 
inscription de Larisse {Ephemeris epigr,, II, n^ I047)> où la 
religion romaine se confond avec le christianisme dans la for- 
mule : Dis tnanibus sacrum signo Christi, De tels exemples sont 
cependant rares, mais assez caractéristiques pour montrer la 



l'élément autochtone is 

transition du culte payen des anciens habitants et des Romains 
au christianisme. 

1,'histoire de la diffusion du dirUtianisme dans les pays balkaniques 
est encore à faire. Tout ce que nous savons aujourd'hui sut ce sujet 
repose sur quelques faîis historiques et sur l'étude de la langue. Un 
fait certain, confirmé par l'examen de plusieurs mots roumains rela- 
tifs au culte, c'est que les Latins de la péninsule balkanique connurent 
le Christian isnie d'assez bonne heure. Cf. Tomaschck, Zur Kunde der 
Haanus-Halbinstl . Vienne, 1882, 52 et suiv. (extr. des Sit^ungsbtrUhte 
dtr k. Akad. der Wissensch., pliilos.-hisl. Classe) ; G. Chifu, Columna 
lui Traian, 1882, 451 ei suiv. ; L. ^ineanu, Inctrcare asupra stmiuio- 
logùi limbâ romint, Bucarest, 1887, 18 et suiv. ; Ar. Densusianu, 
Sevista cnliUl-iilerard,V , 1 et suiv. Sur iechrislianismeeu Pannonie, 
v, spécialement W, Kubitschek, Zur Frage dtr Âuibnit. du ClirU- 
lentumi in Pannonien, dans les Blâller des Ver. f. Landtskimde v. 
Nieder- Oeslcrreich, Vienne, 1897, i68'i88. Nous reviendrons d'ail- 
leurs sur cette question quand nous étudierons les termes religieux 
slaves introduits ei 



S . En dehors des causes générales que nous avons examinées 
jusqu'ici, il nous reste à étudier quelques faits particuliers qui 
nous expliquent aussi comment l'élément autochtone des dit- 
férentes provinces de la péninsule balkanique fut englouti par 
les Romains. 

En Dacie, la population indigène fut exterminée en grande 
partie par les armées romaines. La fameuse phrase d'Eutrope, 

Dacia diulurtto bello viris erat exhausta, VIII, 3, nous dit 

expressément que le nombre des Daces avait considérablement 
diminué à la suite des guerres contre les légions de Trajan. La 
plupart de ceux qui ne tombèrent pas sur le champ de bataille 
cherchèrent la mort dans le poison; d'autres s'enfuirent pour 
écJiapper à la suprématie des conquérants. Les bas-reliefs de 
la colonne de Trajan nous montrent des Daces émigrer en 
grande masse devant les Romains (C. Cichorius, Die Reliefs der 
Trajanssàule, Berlin, 1896, 146-152, 206-207, 362-366). Les 
montagnes du nord de la Transylvanie et les vastes régions 
qui s'étendaient Ji l'est de l'Oit leur offraient un abri plus sûr 
oour garder leur indépendance. C'est ici que se réfugièrent tous 
■ qui ne voulaient pas se soumettre aux vainqueurs. Ils y 



ï6 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

trouvèrent sans doute d'autres Daces et s'y conservèrent assez 
longtemps y jusqu'à ce qu'ils se fondirent dans les différentes 
populations barbares qui habitaient en dehors des frontières de 
l'Empire romain. Longtemps après la destruction du royaume 
de Décébal les historiens font mention de Daces qui vivaient 
dans les pays limitrophes de la Transylvanie actuelle (Tomaschek, 
Diealten Thràker^ I, 103 etsuiv.). Ils devaient être relativement 
assez nombreux, puisque Dion Cassius (LXXII, 3) nous parle 
de 12.000 hommes qui furent transportés du nord en Dacie 
au temps de Commode. Les auteurs latins font, d'autre part, 
allusion à plusieurs tentatives de soulèvement de la population 
dace contre les Romains, et des » Daci rebellantes » apparaissent 
plus d'une fois sous les règnes d'Antonin le Pieux et de 
Commode (JScriptores bisloriae augustae, Antoninus Pius, V, 
Commodus, XIII). Nous voyons, en outre, des Daces occuper 
des hautes fonctions dans les autres provinces de l'Empire romain 
et prétendre même arriver au trône, comme ce fut le cas pour 
le général Régalien, de l'époque de Gallien, qui se donnait 
pour un descendant de Décébal {Script, hist, aug., trig. tyr.j 
X). Toutes ces circonstances nous montrent la ténacité avec 
laquelle les Daces gardèrent leur nationalité et la conscience de 
leur parenté avec les anciens habitants du royaume de Décébal. 
Li forte romanisation de la Dacie les empêcha cependant de se 
maintenir longtemps partout où ils furent en contact avec la 
population latine. 

En Pannonie, et spécialement dans la partie méridionale du 
pays, la civilisation latine fut vite acceptée par les autochtones. 
Nous savons même, d'après le témoignage de Velleius 
Paterculus (II, iio), que le latin y était très répandu même 
avant la conquête définitive du pays. Au m* siècle, la culture 
romaine y était des plus florissantes et la plupart des anciennes 
populations illyriennes et celtiques avaient adopté le latin 
(Budinszky, Die Ausbreit. der lat. Spracbe^ 179-180). La 
Pannonie inférieure offre à cet égard un contraste frappant avec 
la Pannonie supérieure, où la romanisation fut bien superficielle 
et éphémère. 

Quant à la Mésic, il semble qucle mouvement d'assimilation 



l'élément autochtone 17 

des indigènes aux Romains fut presque aussi prompt qu'en 
Dacie et au sud de la Pannonie. Les inscriptions qu'on a décou- 
vertes dans ces derniers temps nous montrent que la civilisation 
latine y avait pénétré plus profondément qu'on ne le croyait 
jadis. En faisant abstraction de quelques villes où l'élément 
grec était assez nombreux et de quelques régions où la popula- 
tion thrace dut se maintenir pendant plusieurs générations, on 
ne peut contester les progrès rapides que fît la romanisation ^ 
dans cette province. On ne saurait donc exagérer, comme on v 
l'a fait quelquefois, l'influence des autochtones sur les Romains 
qui s'établirent ici ; elle fut très vraisemblablement bien réduite. 

Les mêmes remarques s'appliquent à l'Illyrie ou du moins à 
une partie de ce pays. Les historiens sont d'accord pour recon- 
naître que les populations indigènes furent vite remplacées ici 
par les colons latins établis sur les côtes de l'Adriatique. 
Repoussés dans l'intérieur du pays, les Ulyriens se retirèrent 
dans les montagnes où ils furent employés aux travaux des 
mines (Florus, Epitonuij éd. Rossbach, 1896, II, 25). C'était 
certainement une vie bien dure que celle qui leur fut imposée 
par les conquérants. Refoulés dans des régions sauvages et pas 
toujours habitables, les anciens habitants du pays ne pouvaient 
s'y maintenir longtemps. L'élément autochtone diminua ainsi 
peu à peu, et Strabon nous dit expressément que plus d'une 
tribu illyrienne avait disparu à son époque (VII, 5, 6), Ce 
n'est que dans le sud que les Ulyriens réussirent à échapper 
jusqu'à un certain degré aux empiétements de l'élément romain. 
Ils subirent pendant quelque temps l'influence de la langue et 
de la civilisation latines, mais ils gardèrent leur ancien caractère 
ethnique, sans qu'ils se soient complètement romanisés. 

Plus lente fut la marche de la romanisation en Thrace. Les 
Romains y rencontrèrent une population primitive et trop 
jalouse de son indépendance pour qu'elle ait consenti à se sou- 
mettre du premier coup aux nouveaux maîtres. Parmi les tribus 
thraces il y avait surtout les Besses que les écrivains latins et 
grecs nous présentent comme le peuple le plus barbare et le plus 
indomptable de la péninsule balkanique, semper a bello indo- 
tniti niore ferarum vivenits latrones^ comme les appelle 

Dsvsvcuxo. — Histoire de la langue roumaine, a 



l8 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

S. Paulin de Noie dans une poésie dédiée à Nicétas (Migne, 
Patrologia lat.y LXI, 487), Retirés dans les montagnes, 
insoumis et menant une vie nomade, ils réussirent à se soustraire 
longtemps à un mélange plus intime avec les Romains. Mais 
l'enrôlement dans l'armée, où leurs qualités guerrières étaient 
très appréciées, et la conversion au christianisme finirent par 
romaniser aussi cette population sauvage et rebelle. 

Avec la romanisation des Besses, l'histoire de l'extension de 
la civilisation latine dans la péninsule balkanique est close. 
L'œuvre immense que les Romains poursuivaient depuis tant 
de siècles était enfin accomplie. Le latin était parlé maintenant 
par la majorité de la population et se disputait la place avec 
le grec. 

6. Les faits que nous avons examinés dans les paragraphes 
précédents nous ont permis de connaître les circonstances les 
plus marquantes qui ont déterminé la disparition de l'élément 
autochtone des pays danubiens. Dans quelques parties de la 
péninsule balkanique, la fusion des Romains avec les indigènes 
s'effectua plus promptement ; dans d'autres, elle rencontra des 
obstacles plus sérieux. La proportion dans laquelle l'élément 
autochtone entra dans la constitution du peuple roman ou plus 
spécialement roumain qui sortit de ce mélange devait varier 
d'après les régions. Toutefois les considérations que nous avons 
\ / exposées jusqu'ici ne nous autorisent guère à soutenir que les 
Daccs, les Thraces, etc. aient eu une grande influence sur la 
population latine. Entre l'opinion des philologues transylvains 
et celle de Kopitar, Miklosich, Tomaschek et Hasdeu, qui exa- 
gérèrent l'influence thrace sur le latin oriental, on ne peut 
admettre aujourd'hui qu'une théorie intermédiaire, plus modé- 
rée. Et môme dans ce cas nous verrons à quoi il faut nous 
en tenir pour ne pas hasarder des théories téméraires. 
Nous connaissons trop peu la langue des anciennes populations 
balkaniques pour que nous puissions fixer avec précision ce que 
le roumain doit à rinflucnce dace, thrace ou illyrienne. La 
question mérite cependant d*ètre examinée de plus près, même 
si les résultats auxquels nous arriverons n'étaient pas aussi 



l'élément autochtone ' 19 

satisfaisants qu'on le voudrait. Les philologues ont admis plus 
d'une fois l'existence d'éléments daciques en roumain, et nous 
tâcherons de voir ce que la science nous permet de dire là-dessus. 

Mais, avant d'aborder cette question, nous rappellerons 
quelques faits qu'on ne doit pas perdre de vue toutes les fois qu'on 
étudie les rapports du roumain avec les anciens parlers balkaniques. 

Tous les linguistes reconnaissent aujourd'hui que Tinfluence 
d'une langue sur une autre est d'autant plus intense qu'il y a 
plus de ressemblance entre elles. Si, par exemple, un pays est 
conquis par un peuple qui parle un idiome rapproché de celui 
des habitants soumis, l'action d'un idiome sur l'autre sera plus 
puissante. Si, au contraire, la langue indigène s'éloigne beau- 
coup de l'idiome importé, par sa phonétique, ses formes et sa 
syntaxe, les particularités qu'elle transmettra au nouveau parler 
qui en résultera seront moins visibles. En appliquant ce principe 
à la romanisation des différentes provinces de l'Empire romain, 
il en résultera avec évidence que là où le latin rencontra une 
langue plus rapprochée de lui, l'influence de l'élément autoch- 
tone pouvait s'exercer plus facilement. C'est ainsi que le cel- 
tique qui présentait plus d'un point de contact avec le latin 
(E. Windisch, Grundriss der rom. PhiloL, I, 300 et suiv.) dut 
laisser dans le parler des colons de la Gaule des traits qu'on s'est 
efforcé de retrouver dans le français actuel. Les faits ne se pas- 
sèrent pas certainement de la même manière dans la région du 
Danube. Ici la langue des autochtones, du moins d'après ce que 
nous pouvons savoir aujourd'hui, s'éloignait beaucoup du latin, 
de sorte que son action sur ce dernier ne pouvait être bien 
profonde. 

Le nombre des emprunts faits par une langue à une autre 
dépend donc en première ligne de la parenté plus ou moins 
grande qui existe entre elles. Les mêmes circonstances déter-' 
minent aussi la nature des emprunts. Les faits morphologiques 
et syntaxiques se transmettent plus facilement d'une langue à 
une autre si elles offrent déjà quelques points de contact. Des 
emprunts de ce genre sont plus difficiles et même impossibles 
entre idiomes appartenant à des familles linguistiques dif- 
férentes. Seuls les échanges phonétiques et lexicologiques 




20 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

peuvent se produire plus facilement, même si les langues entre 

lesquelles ils ont lieu ne sont pas intimement apparentées. 

Ces raisons nous semblent suffisantes pour ne pas exagérer 

1 l'influence du thrace et de rillyricn sur le latin des pays balkani- 

^ ques et pour ne pas admettre trop d'éléments autochtones dans 

la langue roumaine, surtout dans sa morphologie et sa syntaxe. 

7, Pour que l'étude de l'influence thrace et illyrienne sur le 
latin aboutisse à des résultats plus satisfaisants, il faudrait que 
nos connaissances sur les anciens parlers balkaniques soient plus 
précises. Or, tout ce que nous savons, par exemple, sur la 
V langue des Daces se réduit à quelques noms de lieux et de 
personnes, conservés chez les historiens et dans les inscriptions, 
et à plusieurs gloses de plantes attestées chez Pedanius 
Dioscoride, llepl Gat;; taTpixfJ; (éd. Sprengel, Leipzig, 1829- 
1830), et dans le livre de Lucius Apuleius, De niedkaminihus 
herbarum{éd. J. Ackermann, Nuremberg, 1788). Plus d'un nom 
propre qu'on cite d'habitude comme d'origine dace (K. Gooss, 
Archiv des Vereines fur siebenbiirg. Landeskunde, XII, 126 et 
suiv.) est d'ailleurs bien contestable. Qjiiant aux gloses, elles ne 
sont pas de nature à nous inspirer beaucoup de confiance, vu 
les nombreuses altérations qu'elles ont subies sous la plume des 
copistes. On devrait, en outre, avoir une édition critique de 
Dioscoride et d'Apuleius, pour que les tentatives d'édaircir ces 
gloses reposent sur un texte plus sur. Il nous est donc impos- 
sible, avec les moyens dont nous disposons aujourd'hui, de 
nous faire une idée plus claire de ce qu'était la langue des 
Daces. On n'a pas le droit non plus d'attribuer une origine 
dace à quelques phénomènes de la langue roumaine qu'on n'a 
. pu éclaircir autrement. La phonétique et le lexique roumains 
ne nous off'rent aucune particularité qui se retrouve en même 
temps dans les restes de la langue dace qui nous ont été trans- 
mis. Il serait par conséquent inutile de bâtir des hypothèses 
fiintastiques et de chercher des éléments daciques en roumain. 
On ne saurait toutefois contester l'existence de tels éléments, 
mais tout philologue doit renoncer à les admettre là où ils ne 
peuvent pas être prouvés par la science. 




ses 



l'Élément autochtone 21 

Un fait certain c'est que la langue des Daces était étroitement 
apparentée à celle des Thraces du sud du Danube. Strabon appelle 
les Daces un peuple « b\LiyX{ai:';o'i -zoXq 9pa5(v » (VII, 3, 10). 
Il y aurait donc un moyen indirect de compléter nos connais- 
sances sur le parler dace à Taide de la langue thrace. Mais mal- 
heureusement les renseignements que nous avons sur Tidiome 
thrace sont aussi bien pauvres. On ne peut citer aujourd'hui \ / 
que quelques noms propres thraces, attestés dans les inscriptions, 
et quelques mots, conservés chez les écrivains grecs et latins. Ils 
semblent avoir été moins altérés que les gloses daces, mais ici 
aussi il ne faut pas trop se fier aux transcriptions grecques et 
latines sous lesquelles ils nous sont donnés, surtout quand il 
s'agit de tirer des conclusions sur la phonétique thrace. Il est 
dans tous les cas bien étonnant que les historiens et les glos- 
sateurs ne nous aient pas transmis des matériaux plus riches 
pour la connaissance de la langue thrace, surtout quand on 
songe qu'elle a survécu plus longtemps que celle des Daces. Il 
résulte de plusieurs témoignages que le thrace fut parlé jusqu'au 
VI* siècle après J.-C, sinon même plus tard. Dans les Acta 
Sanclorum (IX, octobre, De Sancto Philippe episcopo Heracleensi, 
§ 28 ; cf. Tomaschek, Die alten Thraker, IP, 8) on fait mention 
d'une ville qui existait au iv* siècle, près Andrinople, et qui 
s'appelait en thrace Gestistyrum (quaesermonepatrioGtsûstyrumy 
interpretatione veto latinae linguae Locus possessorumtwtf/t/r). Le 
thrace y était sans doute encore parlé, puisqu'on ne saurait 
interpréter autrement les mots sermone patrio. Nous savons 
d'autre part que les Besses priaient encore au v*^ siècle dans leur 
langue (C. Jirecek, Gesch, der Bulgartn^ Prague, 1876, 59; 
L. Diefenbach, Vôlkerkunde Osteuropas^ Darmstadt, i88o, I, 
115). En outre, l'emploi du thrace à la fin du vi* siècle nous est 
confirmé par un passage de Vltinéraire d'Antonin de Plaisance 
qui nous dit qu'il rencontra dans un monastère du mont Sinaï 

quelques moines qui parlaient le besse ( très abbates, 

scientes linguaSy hoc est latinas et graecas, syriacas et aegyptiacas et 
bessasy vel multi interprètes singularntn linguarum; P. Geyer, 
binera Hierosolomytana saeculi lUI-VIII, dans le Corpus scriptorum 
ecclesiasticorum laiinorum^ Vienne, 1898, XXXVIII, 184, 2-4; 



22 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

cf. les variantes des mss. B, "jSr, Jlf, 213, 14-15). Il résulte de 
ce passage d'Antonin que le thrace était encore parlé à cette 
époque et qu'il y avait des interprètes pour les pèlerins besses 
qui voyageaient en Orient. Mais tous ces témoignages ne nous 
facilitent guère nos connaissances sur le thrace, et nous aurions 
été plus reconnaissants envers ces auteurs s'ils avaient pensé à 
nous communiquer quelques formes de cet idiome. 

Le travail historique et philologique le plus imponant sur les 
Thraces est celui de W. Totnaschek, DU alien Tbraker, I, 
II, que nous avons déjà cité plus haut et qui a été publié dans 
les Silxufi^sherichU der haiserlichen Ahademie der WissenscbafUny 
phihs.-hisL Classe, Vienne, CXXVIII, CXXX, CXXXI. L'auteur y 
a rassemblé presque tout ce que nous connaissons sur ce sujet. 
C'est une étude très documentée, mais pas toujours suffisamment 
critique. On ne peut l'utiliser qu'avec prudence, surtout dans la partie 
où l'auteur cherche à expliquer les différentes formes thraces ou con- 
sidérées par lui comme telles. Il y a plus d'un rapprochement con- 
testable et des conclusions qui ne sauraient être acceptées par les lin- 
guistes. En dehors de cette monographie, on peut consulter aussi 
L. Diefenbach, Vôlkerkunde Osteuropas, x88o, I, 104-128. Qpant aux 
rapports du thrace avec les autres langues, il y a lieu de rappeler 
encore : A. Fick, DU ehtmalige Spracbeittheil der Indogermamn Euro- 
pas, Gôttingen, 1873, 417 et suiv. ; Vergleichettdes fVôrterhuch der 
indo^ermanischen Sprachen, 4« édition, Gôttingen, 1890, I, xxi (cf. 
aussi Beitrâge ^ur Kunde der indcgerm. Sprachen, XIV, 50-51); 
K. Brugmann, Grundriss der vergleidienden Gramtnatih der indogerm, 
Spracbetty 1886, I, 289 et suiv. ; C. Paulin Eine vor^riechische Inschrift 
von Lemnos (AUitalisclx Farschungen, Leipzig, 1886, II *)f 20 et suiv. ; 
P. von Bradke, Ueher Méthode und Ergébnisse der ariscben AlUrthums- 
xvissenschafty Giessen, 1890, 65 et suiv. ; F. Bechtel, DU Hauptprcbleme 
der indogerm. Laulkhre seit SchUUher, Gôttingen, 1892, 291 et suiv.; 
H. Hirt, Gebiren dU Phryger und Thràker ^u den satem- oder centum^ 
Stàmmen ? dans les Indogermanische Forschungen, II, 143-149, cf. 
BerU phiL Woclxnschr., XV, 1143; Solmsen, Zeitschr, /. vergL 
Sprachf,, XXXIV, 36 et suiv. ; A. Torp, Zu den phryg, Inscbr., 
Christiania, 1894, 4 et suiv. Cf. aussi G. Meyer, Beitrâge ^f^r Kunde 
der indogerm, SpracIxUy XX, 123; Berliner philoiogische ÏVochenscbrift, 
XV, 435. D'après P. Kretschmcr, EinUitung in die GescJncbte der 
griech, Spr,, Gôttingen, 1896, 220, le thrace doit être considéré 
comme un idiome à part, « in demselben Sinne wie das Griechische 
oder Germanische ». Le même auteur remarque plus loin (229) que 
le thrace se rapproche surtout, au point de vue du consonnantisme. 



de l'iranien et du 
Thrakische in tnei 
chen in Gegen&ati 
Slavischen ». Cet 
est acceptée aufov 
Quant aux glos 
lement les commi 
gen, Leipzig, 1866 
Ittiogermanat Eur 
ûher dm Thrakisdx. 
XXlV,ios-ii6;l 
et surtout l'ouvrag 
II', 31 et suiv. ; 
Spracbm, XX, 11* 
tentatives d'expliqu 
conservées chez Di 
et ne méritent à't 
A. Papadopol-Cali: 
XI", )9-6o) ont c 
dr. hrustur (riboras, 
vons); dr. dracUd 
cf. B. P. Hasdeu, ( 
n" 10) ; dr. ma^ir 
dr. jaU (aoXt'a, n» 
mot ne se trouve { 
fo^'la, lirço^ila, w 

(Toiixe,]!., n" II); 

(itpoBtopva, no SI 
1> éd., Bucarest, 
ZIrnefIt). Papadop 
dacique même poi 
rents composés) ; et 
ulm. Il va sans dir 
(cf. Gr. Tocilescu, 
suiv. ; Rosier, Zei 
106). Des roots coi 
(v. la remarque de 
origine slave (A, 
IÎ7; Dielîoiuuire d 
De taàac, pie (Cil 
et î/rnJ (Or. Tocili 
(Cihac, Dicl. d'ily 
dérivé de Titar ( 
Bucarest, 18S;, t< 



24 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

douteuse <cf. cependant Cthac, Dkt. J'éiym, daco-ram,^ Hém. slaves, 
etc., 391, 48$); mais dans tous les cas Us n*ont rien A (aire avec les 
Ibnnes daciques citées par PapadapoUCalimach et Brandza. Seul 
maidn offrirait quelque ressemblance avec {lo^ouXs, mais le sens 
s*oppose à cette étymologie, puisque ma^dre signifie c pois », tandis 
que (AoCouXa est traduit chez Dioscoride par Ou}x.o( (cf. G. Meyer, Ety^ 
mologiscbes ÎVôrterhuch der tûbanesUchm Spracbe, Strasbouig, 1891, 
28$ ; cf. ci-dessous). Tout aussi contesuble nous semble le rappro- 
chement que fait Tomaschek entre le macédo-roumain p^pode et 
npoR^SouXa (n^ 3 s)). Nous ne voyons pas comment ^r^oJ^ qui signi- 
fie « bas >» pourrait £tre rattaché à nponéSouXa qui traduit le grec 
ircvtafuXXov. Le mot macédo-roumain ne peut être que d*origine 
grecque. Plus curieux encore nous semble le rapprochement qu'avait 
fait M. Môckesch (Beweise fur du altiscbe Ahstammung der W(ùaci)eny 
Hermannstadt, 1867, 40) entre nporfôouXaet un mot roumain /r//tf- 
deaU (« cinci degete »). Nous n'avons jamais entendu ce nom de 
plante et nous croyons plutôt qu'il a été inventé par l'écrivain saxon. 

Pour ce qui concerne Tillyrien, nous ne saurions fixer 
l'époque où il cessa d'être parlé. Nous sommes cependant en 
état de mieux connaître l'idiome des anciens habitants des côtes 
V de l'Adriatique. On admet généralement aujourd'hui que les 
Messapiens et les Vénètes appartenaient à la femille illyrienne. 
Or, le messapien et le vénète, dont le dernier, comme il résulte 
du témoignage de Polybe, s'est conservé après le i**^ siècle de notre 
' ère, nous sont connus d'après quelques inscriptions qu'on a essayé 
, d'élucider dans ces derniers temps. L'étude de l'albanais peut 
aussi servir jusqu'à un certain point à la connaissance de l'ancien 
illyrien. Un fait incontestable cependant c'est que les particula- 
rités linguistiques du vénète et du messapien ne concordent pas 
toujours avec celles du « substratum » indo-germanique sur 
lequel repose l'albanais. C'est pour cette raison que quelques 
linguistes ont révoqué en doute la parenté de l'albanais avec 
l'illyrien. Il faudrait alors admettre que les Albanais ne sont 
nullement les descendants directs des Illyriens. Toutefois une 
telle conclusion n'est pas nécessaire, et l'on pourrait supposer à 
la rigueur que l'albanais d'aujourd'hui représente un ancien 
dialecte illyrien qui s'était différencié de l'idiome parlé par les 
Vénètes et les Messapiens. 




l'élément autochtone ^5 

Sur Torigine des Ill3aiens et spécialement sur leurs rapports avec les 
Vènètes et les Messapiens, voy. L. Diefenbach, Volkerhundc Ost- 
europaSy Darmstadt, x88o, I, 91 et suîv. ; G. Meyer, Essays und 
Sludien T^ur Sprachgeschi^hie und Voîkskunde, Berlin, 1885, 1, 55 et 
suiv, ; C. Pauli, Die InschrifUn nordetruskisclien Alphabets {Aîtitalische 
Forschnngen, I, Leipzig, 1885), 116 et suiv. ; Die Veneter und ihre 
Schriftdenkniàler {AUitalische Forschungeiiy III, Leipzig, 1891), voir 
spécialement 232-233 ; W. Deccke, Zvr Ent^ifferung der messapiscben 
InschrifUn, dans le Rbeiniscbes Muséum, nouvelle série, XXXVI, 576- 
596 (voir spécialement 577); XXXVIl, 373-396; XL, 133-144; 
A. Torp, Zu den messapiuhen Inschr., dans les Indogerm, Forschungen, 
V, 125 et ss. Cf. aussi W. Tomaschek, Beiiràge ^ur Kunde der indo* 
germanischen Sprachen, VIII, 95 et suiv.; W. Deecke, GôtUngische 
gdehrte An^eigen, 1886, 64; Stolz, Zeitsclnrift fur die ôsterreicHschen 
Gymnasien, XXXVIl, 515-516. Pour ce qui concerne spécialement 
le vénète, A. Torp le considère comme appartenant aux langues delà 
famille centum : « Das Venetische gehôrt unzweifelhaft zu den cenium 
Sprachen, und bel der geographischen Lage ist dne Zwischenstellung 
zwischen Lateinisch und Keltisch von vomherein wahrscheinlich, » 
Zu den venet, Inschriflen, 16 (Festshrift tiî Hs. Maj. Kong Oscar Ilfra 
det kongelige nçrske Frederiks Universitet, Christiania, 1897, II). 

La thèse généralement admise aujourd'hui par les linguistes 
que les Albanais sont les descendants des Illyriens avait été soute- 
nue, quoique bien vaguement, par J. von Hahn, Albanesische Stu- 
dien^ Jena, 1854, 1, 213, 224, 227, etc. ; elle est défendue aujourd'hui 
par G. Meyer dans ses nombreuses études sur l'albanais, v. spéciale* 
ment Essays undStudien, I, 54 ; Grundr, der romanischen Philoh, I, 804 
(cf. Beitràge ^ur Kunde der indogermanischen Sprachen, VIII, 185-195); 
K. Brugmann, Grundr iss der vergîeichenden Grammatih der indogerma^ 
nischen Sprachen, I, 7 ; P. Kretschmer, Eitûeilung in die Gesch, der 
griech. Spracfx, 261 et suiv., 422. Cette opinion est vivement contestée 
par C. Pauli qui croit que les Albanais sont sortis des anciens Thraccs 
qui habitaient l'Épire {Eine vorgriechische Inschrift von Lemnos, Alti- 
talische Forschungen, Leipzig, 1894, II", 200 et suiv.). Pauli appuie 
son argumentation sur le fait que les particularités phonétiques de 
l'illyrieh et spécialement du vénète ne se retrouvent pas dans l'al- 
banais d'aujourd'hui. G. Meyer, dans ses comptes rendus sur les tra- 
vaux de Pauli (Berliner philohgische ÎVocljenschrijt, XII, 277, 309 et 
suiv. ; XV, 436), tout en admettant quelques-uns des raisonnements 
de Pauli, défend l'ancienne opinion que les Albanais sont les succes- 
seurs des Illyriens. Si l'albanais s'éloigne beaucoup de l'ancien vénète, 
ce ne serait pas une raison, d'après Meyer, de contester sa parenté 
avec l'illyrien. Il se peut très bien que le vénète représente un dia- 
lecte illyrien qui s'était éloigné avec le temps de celui sur lequel 




26 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

repose ralbaoais. Cf. P. Kretschmer* /. £., 271, qui considère le 
vénëte comme un dialecte iU3rrien septentrional et Talbanais comme 
le successeur d'un parier méridional de l'ancienne lUyrie, ce qui 
expliquerait les différences qui séparent ces deux idiomes. — La 
parenté des Vénètes avec les lllyriens a été contestée dans ces der- 
niers temps aussi par F. Cordenons, Un po^ più di litce suîU origini 
degli Veneti'Euganei^ Padoue, 1894, 191 et suiv., mais avec peu de 
succès (cf. G. Meyer, Berl, pbiM, Wochenschrift, XIV, 1206). 



Nous ne sommes pas en état de préciser jusqu'à quel degré 
le latin qui a donné naissance au roumain a été influencé par 
Tillyrien. On trouve cependant en loumaîn quelques particula- 
rités pour lesquelles on peut admettre, avec beaucoup de vrai- 
semblance, une origine illyrienne. Si Ton pense aux nombreuses 
colonies dalmates qui s'établirent en Dacie (C. Patsch, ArchàoL- 
epigr. Untersuch. :^ur Geschichte der rôm. Pravin:^^ Dalmatien^ 
Vienne, 1899, III, 112 etsuiv., extr. des WissenschaftL Mittbeil. 
aus Bosnien u, der Hercegcvina, VI), il n'y a rien d'extraordinaire 
à supposer que plus d'un élément illyrien a pénétré par cette voie 
dans la r^ion des Qrpathes. Mais ce fut surtout au sud du 
Danube que l'influence illyrienne pouvait s'exercer plus facile- 
ment, et c'est là qu'il faut chercher l'origine de quelques-unes 
des particularités propres au roumain et qui le rapprochent de 
l'albanais. 

Q)mme d'origine illyrienne doit être considéré, croyons- 
nous, le passage de et, cs(^x) à />/, ps en roumain. Les latins lucta, 
coxa ont donné en daco-roumain Inpîây coapsà. Le même phéno- 
mène se rencontre en dalmate (vegl. guapto = octo, rag. kopsa 
'=coxd) et en albanais, avec la différence que dans ce dernier on a 
//, fi au lieu de pt, ps, et seulement dans les mots introduits du 
latin Vu/U (Jtictd), hofit (coxa) (G. Meyer, Grundriss der romanis- 
chen Philologie, Strasbourg, 1888, 1, 818 ; AlbanesischeStudienylIl, 
3). La phase intermédiaire entre r/, es ctpt^ft, ps,fi doit avoir 
été *x/, *xs (cf. M. Bartoli, Ueber eine Sttidienreise T^ur Erforsehung 
des altromanischen Dalmatiens, dans VAn:;eiger der phiL-hist. CL 
der Akad.y XXV, Vienne, 1899, 80). Ce qui nous fait surtout 
supposer que nous avons affaire ici à une particularité pho- 
nétique d'origine illyrienne, c'est qu'elle apparaît en même 



l'élément autochtone 27 

temps /en roumain, en dalmateet en albanaiS| les seules langues 
qui soient venues en contact plus intime avec Tillyrien. En faveur 
de cette hypothèse parle aussi le fait que l'ancien vénète connais- 
sait les groupes consonnantiques y/, hs^ ys^ hs, au lieu de et, es 
(C. Pauli, Die Veneter und ihre Sehriftdenkmàlerj dans les Altita- 
lische Forschungen, Leipzig, 1891, III, 256, 299 ; cf. P. Krets- 
chmer, Einleit. in die Geseh. der. gr. Spr.^ 258). Ces preuves 
nous semblent suffisantes pour ne plus chercher l'origine de ce 
phénomène dans quelque prononciation particulière du latin 
vulgaire, comme c'est l'avis de quelques philologues. 

D*après G. MohI (Introduction à la chronologie du latin vulgaire, 
1899, 315-3x6, fasc. 122 de la BibliotJjèque de F École des Hautes 
Études), le pt roumain se serait développé d'une prononciation dialec- 
tale italique du groupe et qui aurait pénétré dans le latin vulgaire et 
se serait généralisée en Italie au moment de la conquête de la Dacie. 
Vers Tépoque d'Auguste, dit Mohl, on hésitait en Ombrie entre 
fayto,faitoci/âto,/aqto, « Ce dernier, favorisé par la prononciation de 
lltalie du sud (osque factud) et surtout par celle de Rome, dut 
devenir, dans les premiers siècles de l'Empire, assez général en Italie. 
C'est le roumain qui en donne une preuve décisive, caj fapt, lapte, 
opt ne peuvent reposer que sur facto, lacté, octô; la gutturale y avait 
effectivement pris un son tout spécial et exagéré, elle devait être 
vélaire comme dans aqtta; on prononçait donc au n* siècle faqto, 
laqie, oqto : de là en roumain />/ comme/» pour^ dans apà : aqua ». 
Cette argumentation est loin d'être convaincante. Une prononciatioe 
qt pour et n'est pas suffisamment prouvée. D'autre part, le rapproche- 
ment entre le q de *faqto, etc. et celui de aqua n'est pas du tout heu- 
reux. Dans apd le p ne s'est pas développé de q, mais de u : aqua — 
*aqwa — *aqha — *aqpa — apà. Mohl a négligé, en outre, d'étudier le 
développement de et à pt prallèlement avec celui de a à ps. Les deux 
phénomènes sont cependant intimement liés l'un à l'autre, et nous 
ne voyons pas comment Mohl arriverait à éclaircir le passage de es à 
ps. Le groupe es s'était réduit en osque et en ombrien à ss, s (R. de 
Planta, Grammatik der oskisch-umbrischen Dialekte, Strasbourg, 1892, 
I, 376), de sorte que Mohl ne pourrait jamais prouver l'existence 
d'une prononciation qs, qui seule expliquerait, d'après son système, le 
ps roumain. Il y a enfin une autre circonstance qui s'oppose à la thèse 
de Mohl. Si le qt s'était généralisé à l'époque d'Auguste, comment 
faut-il alors expliquer le pt, ps, ft, fs du dalmate et de l'albanais qui 
suppose les mêmes étapes intermédiaires que le roumain pt, ps ? On 
sait que le latin avait commencé à pénétrer en Illyrie au iii^ siècle 
avant J.-C, et il serait étonnant que le qt ait pu s'introduire dans le 



28 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

latin vulgaire de cette ]>rovince à une époque où cette particularité 
phonétique ne s*était pas encore généralisée. En admettant même que 
le qi de Tépoque d'Auguste a pu pénétrer dans le parler des côtes de 
la Dalmatie, qui fiit toujours en contact avec le latin de l'Italie, nous 
ne voyons pas comment ce phénomène aurait pu s'introduire en 
albanais qui resta plus éloigné du monde romain et dont l'élément 
latin nous fait remonter à une époque plus ancienne que celle 
d'Auguste. Il nous reste donc à admettre comme plus vraisemblable 
l'hypothèse que nous avons exposée plus haut et qui a été émise 
d'abord par Kopitar (KUinere Schriften, 259; cf. Schuchardt, 
Vokaïismus, III, 49). Elle seule peut expliquer la présence du pbéno* 
mène en question en roumain, aussi bien qu'en vegliote et en 
albanais. — Une autre explication du pi roumain a été donnée par 
J. Ulrich {Ziitscljr, /. rotn. Phil.^ XXJ, 235-236) qui croit que les 
formes roumaines /a/»/, copt, etc. sont sonies dejactus^ coctus par suite 
d'une prononciation fautive du et latin, d'après le modèle de quelques 
mots comme lactuca == îattuca, scritius — scripius ; le c/ = //, d'un 
côté, et le tt^pt, de Tautre, auraient amené et =pi. Tout cela nous 
semble bien contestable, puisque nous ne voyons pas comment une 
telle pronondjttion aurait pu se généraliser en roumain. 



En dehors de la phonétique, Tillyrien semble avoir influencé 
\ ' aussi le lexique roumain. Il est certainement difficile de décider 
parfois si un mot roumain qui existe en même temps en alba- 
nais doit être considéré comme un ancien élément illyrien ou 
plutôt comme un emprunt récent fait à cette dernière langue; 
mais quand la phonétique ou le sens s'oppose à l'hypothèse 
d'une provenance albanaise plus récente il ne nous reste qu'à 
supposer que le mot roumain vient directement de l'ancien 
illyrien. C'est ainsi qu'il faut expliquer la présence en roumain 
des mots comme dr. bar:(à ; dr, ma^àre, mr. fnad:(sre; dr. min^, 
mr. mçnd^i^u; dr. vie^ure. La première de ces formes est sans 
doute apparentée à l'albanais bard, mais on ne peut admettre 
qu'elle est dérivée de cet adjectif (fém. barzé)y puisque bard 
n'offre autre sens que celui de « blanc », tandis que bar^ià 
signifie a cigogne ». D'autre part, le ;ç roumain ne saurait être 
expliqué par le 8 albanais (G. Meyer, Albattesische Siudien, III, 
17, 23). Il faut donc conclure à l'existence d'une racine ^bard- 
dans l'ancien illyrien, à laquelle remonteraient les formes rou- 
maine et albanaise citées. Il se peut d'ailleurs que l'illyrien 



l'élément autochtone 29 

*bard- se soit confondu avec le latin ardea, ce qui expliquerait 
peut-être le changement de sens de *bard', dans le cas où cette 
racine illyrienne signifiait simplement « blanc » comme l'alba- 
nais correspondant (H. Schuchardt, chez B. P. Hasdeu, Cuvinte 
din bàtriniy I, xxin; cf. Hasdeu, Etymologicum magnum ^ II, 
2528-2529). — Ma^âre doit aussi reproduire un ancien mot illy- 
rien. L'albanais moluhy avec le même sens de « pois », ne peut 
nullement expliquer le mot roumain ; la présence de -tf:(- au lieu 
de -oc- de l'albanais nous renvoie à un prototype illyrien plus 
ancien qui doit être admis à la base de ma:(àre (G. Meyer, Ety- 
tnologisches IVôrterbuch der alb. Sprachey 284-285 ; Albanesische 
Studietty III, 16, 23 ; cf. Miklosich, Rum. Untersuchungeriy H, 
23; Hasdeu, Cuvinfôy I, 291). — Af/w;( « poulain » appartient 
à la même famille de mots que l'it. man:^y l'alb. tnzSy le tyr. 
nian:(^y menT^y etc. Son origine illyrienne est confirmée par l'exi- 
stence du mot Mens^ana chez les anciens habitants de la Messapie 
et qui était employé comme qualificatif de Jupiter, auquel on 
sacrifiait des chevaux (Festus, éd. MûUer, 181). La haute 
ancienneté de min:^ en roumain est prouvée par le passage de 
-en- à -/n-, ce qui ne peut plus laisser aucun doute que le mot 
illyrien pénétra de bonne heure en latin (Hasdeu, Columna, 
1877, 522 ; Tomaschek, Bei:^eubergers Bdtr.y IX, loo-ioi ; 
G. Meyer, Etym. Wôrterbuch der alb, Spr.y 276; Stolz, Die 
Urbevôlkerung Tirais y Innsbruck, 1892, 51). — Vies^ure « blai- 
reau » ne peut être rattaché directement à l'albanais vjeluh ; les 
deux formes doivent reposer sur un mot illyrien où les consonnes 
reproduites en albanais par 3, l étaient plus rapprochées du z, et 
de l'r roumains (B. P. Hasdeu, Columnay 1877, 579; Cuvinte 
din bàtriniy I, 247; G. Meyer, Etym. Wôrterbuch der alb. Sprache, 
434; Albanesische Studieny III, 7, 22). 

8. On peut donc conclure de tout ce que nous avons dit jus- y 
qu'ici que le roumain ne nous offre qu'un nombre très restreint^ 
de phénomènes pour lesquels on est en droit d'admettre avec 
beaucoup de vraisemblance une origine illyrienne. Nous n'avons 
relevé que ce qui nous a paru le moins contestable, et nous 



30 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

croyons que c*est tout ce qu'on peut dire aujourd'hui dans une 
question aussi obscure que celle que nous avons étudiée. 

Il serait téméraire d'aller plus loin et de citer d'autres élé- 
ments illyriens ou thraces en roumain, en s'appuyant simple- 
ment sur quelques rapprochements arbitraires. On sait combien 
on a abusé d'une telle méthode et que de fois on a essayé d'expli- 
quer par l'illyrien ou plus spécialement par le dace nombre 
d'autres particularités du roumain. Il y a déjà prés d'un siècle 
qu'on s'obstine à chercher dans l'illyrien ou dans le dace 
tout ce qui semble obscur dans la langue roumaine, sans qu'on 
apporte toujours des preuves suffisantes à l'appui d'une telle 
hypothèse. Kopitar fut le premier qui appliqua cette méthode à 
l'étude du roumain. En précisant les idées un peu vagues de 
Thunmann ( Untersuchungen uber die Geschichtt der ôstlichen europ. 
Vdlher, Leipzig, 1774, 339), il formula le principe que tout ce 
qui est commun au roumain et à l'albanais et qui ne peut être 
d'origine latine, slave, etc. doit être considéré comme prove- 
nant d'un ancien idiome balkanique, qu'on l'appelle illyrien ou 
thrace (JCleimre Schriften^ publ. par Miklosich, Vienne, 1837, 
239). C'est ainsi que le philologue autrichien s'efforça de 
défendre le caractère exclusivement illyrien de quelques particu- 
larités phonétiques et morphologiques du roumain (v. plus 
haut et ci-dessous), contre les savants transylvains qui voulaient 
tout éclaircir par le latin. La théorie de Kopitar fut reprise et 
développée plus tard par Miklosich qui, dans son étude Die sla- 
vischen Eletnente im Rumunischen, crut pouvoir ajouter quelques 
nouveaux éléments illyriens à la liste établie par son prédéces- 
seur. Après Miklosich, Schuchardt aborda aussi cette question et 
voulut montrer dans son Vokalismus des Vulgàrlaleins la grande 
influence que dut avoir l'illyrien sur le latin des pays balka- 
niques. Mais ce fut surtout B. P. Hasdeu qui s'éprit le plus de 
ce genre d'investigations et qui, dans ses travaux historiques et 
philologiques (Jstoria criticà, Columna lui Traian, Cuvinie din 
bàtrîniy Etyfnologicutn magnuni)^ poussa plus loin que tous ses 
prédécesseurs la méthode inaugurée par Kopitar. 

Si les philologues sont en droit de chercher une explication 
pour les phénomènes qu'ils rencontrent dans leur voie, il ne 




l'élément autochtone 31 

taut pas croire que tout ce qui nous semble obscur dans une 
langue doit être mis sur le compte d'un idiome dont elle a subi 
l'influence et que nous ne pouvons mieux reconstituer. Il y a 
dans chaque langue des faits qui ont pu se produire spontanément, 
sans l'intervention d'un parler étranger. La linguistique nous 
fournit plus d'un exemple d'un phénomène qui apparaît en 
même temps dans plusieurs langues, sans qu'il y ait eu le 
moindre contact entre elles ; il s'agit seulement de savoir distin- 
guer ces cas de ceux où l'action d'une langue sur une autre ne 
saurait être mise hors de doute. C'est nier la possibilité de tout 
développement, indépendant d'une langue que d'attribuer tou- 
jours une origine étrangère à ce qu'elle nous offre de particulier 
à un moment donné et qui ne peut être rattaché directement à 
l'idiome dont elle est sortie. Les philologues qui ont cherché 
des éléments t h races en roumain ont trop souvent oublié ce 
principe qui peut s'appliquer à l'étude historique de toutes les 
langues. 

Ce qui doit surtout nous mettre en garde contre les tenta- 
tives d'attribuer une origine illyrienne ou thrace à quelques 
particularités de la langue roumaine, c'est le manque d'une 
méthode rigoureuse chez ceux qui se sont hasardés dans cette 
voie et la confiance qu'ils ont accordée à des rapprochements 
trop souvent fantastiques et arbitraires. Il ne suffit pas de con- 
stater la présence d'un môme phénomène en roumain et en 
albanais, pour conclure à l'existence d'un tel phénomène dans 
un ancien idiome balkanique qui entra dans la constitution de 
ces deux langues. Il faut d'abord examiner si le phénomène en 
question ne doit pas être plutôt considéré comme un emprunt 
fait par l'une de ces langues à l'autre, et seulement dans le cas 
où les faits contredisent une telle hypothèse on peut admettre 
avec quelque probabilité qu'on se trouve en face d'une particu- 
larité propre à l'ancien illyrien. Et même alors il faut chercher 
dans d'autres circonstances des preuves suffisantes à l'appui 
d'une telle supposition. Ce n'est qu'en s'imposant ces restrictions 
qu'on arrivera à éviter l'écueil auquel d'autres philologues n'ont 
pu échapper. Et à ce point de vue seuls les travaux de 
G. Meyer (JEtymologisches Wôrterbtich der albanesischen Sprachcy 



K 



32 HISTOIRE D£ LA LANGUE ROUMAINE 

Alhanesische Studien) nous offrent des aperçus plus justes sur les 
rapports du roumain avec l'albanais et sur l'origine des éléments 
communs à ces deux langues. 

Avant d'admettre l'origine thrace d'un phénomène linguis- 
tique du roumain, les philologues ne se sont pas toujours 
demandés si une telle hypothèse concorde avec la chronologie 
du phénomène, autant qu'elle peut être fixée aujourd'hui. Si 
toutes les recherches nous mènent à la conclusion qu'un chan- 
gement phonétique ou morphologique n'apparait pas en roumain 
avant le v* ou le vi* siècle, toute influence thrace dans la 
genèse d'un tel changement doit être écartée- Au v* ou au 
vi^ siècle l'élément autochtone ne pouvait plus avoir aucune 
action sur le latin balkanique. Cette action ne saurait être 
admise que jusqu'au ii* ou au iii« siècle. Après cette époque 
l'élément indigène n'était plus assez puissant pour influencer le 
latin. 

Un autre défaut que nous rencontrons chez la plupart des 
savants qui ont étudié les éléments illyriens de la langue rou- 
maine, c'est la manière confuse dont ils se sont représenté la 
parenté des idiomes parlés par les anciens habitants de la pénin- 
sule balkanique. Pour eux, le thrace et l'illyrien devaient être 
presque la même langue, ce qui nous mènerait à la conclusion 
que le dace, qui n'était au fond qu'un dialecte thrace, pourrait 
être reconstitué à l'aide de l'albanais, le successeur direct de 
l'illyrien. Il en résulterait donc que l'illyrien, le thrace et le dace 
ne se distinguaient entre eux que par quelques différences de 
peu d'importance, et qu'ils se trouvaient l'un à l'égard de 
l'autre comme les dialectes et les sous-dialectes d'une même 
langue. C'est sur de telles prémisses que furent bâties les 
théories les plus extravagantes concernant l'existence d'éléments 
daciques en roumain. Malheureusement rien ne peut justifier 
une telle manière de voir. Nous ne savons guère aujourd'hui 
quels étaient les rapports des Thraces avec les Illyriens. Plu- 
sieurs savants doutent même qu'il y ait eu quelques liens de 
parenté entre ces deux groupes de peuples (Diefenbach, Vôlker- 
kunde OsteuropaSy II, 88; Tomaschek, Die alten Thraker^ I, 7, 
103). Il serait donc fastidieux de soutenir avec obstination la 



l'élément autochtone 33 

possibilité de connaître la langqe des Daces par l'intermédiaire 
de l'albanais. Les termes de « thrace », « dace », « îUyrien » 
ne devraient plus être confondus et employés trop légère- 
ment par les philologues. Si la comparaison du roumain avec s/ 
l'albanais peut nous découvrir l'existence de quelques éléments 
antéromains dans le premier, on n'a le droit de les considérer 
que comme illyriens et nullement comme daciques. C'est tout 
ce qu'on peut affirmer aujourd'hui, sans risquer de s'égarer dans 
des hypothèses trop hardies, et c'est là que nous devons nous 
arrêter. 

Sur les différentes tentatives de chercher des éléments daciques en 
roumain, v. aussi A. Philippide, Istoria limbei romtne^ J^ssy, 1894, 
290 suiv. La critique de Philippide n'est pas d* ailleurs assez objec- 
tive; l'auteur polémise surtout avec Hasdeu, dont il critique les 
travaux, en introduisant dans le débat des questions qui n'ont rien à 
faire avec la philologie. Philippide donne dans son travail aussi une 
liste des mots considérés par Hasdeu comme daciques ; mais elle est 
loin de contenir tout ce que Hasdeu a publié depuis trente ans sur 
ce sujet. Nous tâcherons de compléter cette liste ici et de citer, en 
dehors des études de Hasdeu, tout ce qui a été écrit là-dessus par 
d'autres philologues. On pourra voir ainsi quelles sont les particula- 
rités du roumain qui ont été données plus d'une fois comme d'origine 
illyrienne, thrace ou dace, mais qui nous semblent douteuses ou d'une 
tout autre provenance. 

Nous rappellerons ici une fois pour toutes que les citations que 
nous donnons plus loin de Miklosich et de Schuchardt se rap- 
portent à leurs travaux : Die slavivhen Eîemmte im Runtunischetij 
Vienne, 1861, et Vokal. des Vuîgàrlateins^ Leipzig, 1865-1868, III. 
Au point de vue phonétique, l'origine illyrienne a été admise pour 
les phénomènes suivants : le passage de a atone à à (Miklosich, 7 ; 
Schuchardt, 49 ; Hasdeu, Etymohgicum magnum, II, 2206) ; la contrac- 
tion de a-a dans cal = cabaJlus (Miklosich, 10; Schuchardt, 51) ; la 
diphtongaison de e, en ea, oa (Hasdeu, Etym. magnum, II, 2206); 
le passage de ea accentué à e et de atone à u (Miklosich, 7) ; 
le changement de t'en / dans le groupe initial in-, im-((mpàrat, etc. *, 
Miklosich, ibid, ; Schuchardt, 49) ; la présence de u au lieu de i 
dans /fiff/r« =r /fVi/^ (Miklosich, 10); l'altération des labiales p, b,f, 
V, m sous l'influence d'un i (Hasdeu, Columna lui Traian, V, 176 ; 
Etym, magnum, III, 2239); le changement àt p enh àzxisàbur = 
vapor \ hrumà =1 pruina (Miklosich, 8; Schuchardt, 51); le passage 
de i à J devant quelques voyelles et consonnes (Miklosich, 7 ; 
Schuchardt, 49); la rhotacisation de Vn intervocalique (Hasdeu, 

DimutuNO. — Histoif de la lamgia roumaine j 




34 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

« 

Cuv. din bâirtni, II, 17 ; cf. Miklosich, 7) ; la chute de n dans arici = 
erinaceus Miklosich, 8) ; le passage de 17 intervocalique à r (Kopitar, 
Kleinere Schriften, 2)9 ; Miklosich, 7); la chute de / (//) devant i, i 
(Miklosich, t'W. ; Schuchardt, 49); la métathèse de / dans php = 
populus (Miklosich, 10) ; le passage à^ r ii n dans quelques mots 
(cununà == corona, etc., Miklosich, 7) ; la prononciation de r comme 
r dans quelques parties du domaine roumain et spécialement en 
macédo>roumain (Hasdeu, Cuv. din bdtriniy I, 249); la conservation 
du k et du ^ dans chelar, chiite, chingày ghinte (Schuchardt, 49) ; la 
conservation de x dans §ase = sex (Schuchardt, chez Hasdeu, Cuv, din 
hàtrhn, I, xxviii, Lxxvii); le changement de qu en p (Kopitar, 
Kleitiere SchrifUn, 239) ; la prononciation de h entre le h albanais et 
le X grec (Schuchardt, 49). 

Parmi les faits morphologiques nous avons à dter : l'identité du 
génitif avec le datif (Miklosich, 7; Schuchardt, 49; Hasdeu, CoL lui 
Traiatty V, 150 et suiv. ; Cuv. din bdtrtni, II, 676 et suiv.); la 
présence du suffixe -uri au pluriel des substantifs neutres de la 
II« déclinaison (Schuchardt, 49); la formation des numéraux cardi- 
naux de II à 19 à l'aide de la préposition spre (Miklosich, 8; 
Schuchardt, 49) ; le numéral sutd (Meyer-Lûbke, Gramm. der rom. 
Sprachen, II, § 560; cf. G. Meyer, Alb. Studien, II, 12 ; IV, Glossaire 
de Kavalliotis, n© 254; Ascoli, Archivio ghltologico, suppl.II, 132); le 
pronom personnel et indéfini (Hasdeu, Cttv. din bdirtni, I, 153); 
l'addition d'un a aux pronoms démonstratifs (acesta, etc., Hasdeu, 
Etym, magnum, 1, 1 3) ; la i« personne sg. de l'indicatif présent de avère : 
am (Schuchardt, 49); la formation du futur avec l'auxiliaire voi 
(Miklosich, 6 ; Schuchardt, 49) ; l'emploi de tn- comme préfixe dans 
plusieurs adjectifs et verbes (Miklosich, 8 ; Schuchardt, 5 1) ; les suf- 
fixes -ac (Hasdeu, Etym. magnum, I, 116), -andru, -man (Hasdeu, ht. 
criticd, 2^ éd., I, 265), -orna (Hasdeu, Col. lui Traian, VII, 5 ; Etym. 
mag., I, 554), -for (Tomaschek, Beitr. :(ur Kunde der indcg, Sprachen, 
IX, 103-104). 

Comme particularités syntaxiques il y a lieu de citer : l'emploi de 
l'article après le substantif (Kopitar, Kleinere Schriften, 237, 239; 
Miklosich, 7 ; Schuchardt, 49 ; Hasdeu, Archivio glottolqgico, III, 420 
et suiv., V. spécialement 435; Cuv. din hdtrini, II, 61 x et suiv.; 
Meyer-Lûbke, Zeitschrift fur romanische Philologie, XIX, 305, 477); 
; la répétition du pronom personnel au cas objet sous la forme atone 
et sous la forme tonique (Miklosich, 7-8 ; Schuchardt, 49); l'emploi 
du subjonctif au lieu de l'infinitif et la disparition progressive de ce 
dernier mode (Miklosich, 6 ; cf. Meyer-Lûbke, Zur Geschichte des Infi- 
nitivs im Rum., dans les Ahhandl. Herrn Dr. A. Tobler dargebracht. 
Halle, 1895, 93, III ; Gramm. der rom. SpracJjen, III, § 18). 

Au point de vue lexical, en laissant de côté les étymologies fan- 



\ 



\ 



l'élément autochtone 35 

tastiques de Cantemir (Descriptio Moîdaviae, éd, de l'Acad. roum., 
1875, 166) et deC. Stamati (^Musa rominsascd, l, $26-535), qu'on ne 
saurait citer qu*à titre de curiosité, nous devons rappeler les mots 
suivants pour lesquels on a admis une origine illyrienne : dr. abef 
(Hasdeu, Etym., 1, 80) ; dr. Abrud(ihid,^ 92) ; dr. (Aur (ibid,, 102) : dr. 
acoîOf mr. akolOy ir. kolo (Mîklosich, 10); dr. acum, mr. akmuy ir. akmo 
(Miklosich, 8 ; cf. Schuchardt, 5 1) ; |dr. ademenesc (Hasdeu, Cci, lui 
Tr,, V, 102); dr. aghiufd (Hasdeu, Eiym, mag,, I, 511); dr. 
aidoma (ibid., 554 ; H, 2147); dr. àlà (ibid., I, 681); dr. alac (ibid..^^^ 
668); dr. aldan (ihid., 788); dr. Andilandi (iînd.. Il, 1170); dr. W 
ar^ea (Hasdeu, Ist. criticd, 2« éd., II, 50; Etym., II, 1582); dr. ava- ^ 
20mj (Hasdeu, Etym., II, 2147); dr. a:(M^d( (Hasdeu, Col, lui Traian, 
VII, 32); dr. baci (ibid., V, 104); dr. bag, mr. bagu (Miklosich, 8); 
dr. bâl, bàJan (Hasdeu, Etym,, II, 2940); dr. bcUaur (ibid,, 2970); 
dr. baltd, mr. baltg (Schuchardt, Zeitschr, fur vergl, Sprachforsch., XX, 
245 ; G. Meyer, Beitr. :(ur Kunde der indog. Sprach,, XIX, 155); dr. 
bofà, mr. barq (P. Schafarik, Slavische AlUrthùmer, Leipzig, 1843, 1, 
470; Hasdeu. Etym,, II, 2487); dr. bàsdu (Hasdeu, Cuv. din bdtrini, 
1, 270) ; dr. basardind (Hasdeu, Etym,, II, 2667); dr. bascd, mr. baskq 
\S (ibid., 259s);' dr. batal (ibid,, 2734); dr. bordei (Hasdeu, Ist, crit,, 

2« éd., I, 237-238); dr. bortà (ibid,); dr. brad, mr. bradu (Miklosich, 
8; Hasdeu, ibid,, II, 65 et suiv.); dr. brinci (Miklosich, 9); dr. 
brins^a (Schafarik, Slavische AlUrthùmer, l, 470 ; Hasdeu, Calumna \ 
lui Traian, V, 105; Cuvinie, I, 189-190); dr, brfu, mr. brunu, \u 
briu (?) (Miklosich, 9) ; dr. broancâ (Hasdeu, Etym., 1, 698); dr. broascd 
(Miklosich, 8); dr. bucatd, mr. bukatg (Miklosich, 9); dr. bttcur, mr. ^ 
bukuru (Miklosich, 9); dr. bunget (Hasdeu, Cuvinte din bdtrini, 
I, 245); dr. burghiu (Hasdeu, Istoria criticd, 2« éd., I, 237- 
238); dr. burtucd (ibid.); dr. burtu^ (il^Ol ^- ^l^, mr. bud^g 
(Miklosich, 9; cf. Schuchardt, 50); dr. cdtun, mgl., ir. hitun 
(Miklosich, 10) ; dr. cioarà, mr. tsoarq, ir. tsorç (Hasdeu, Columna, 
V, 176); dr. cioban, mr. ù(>ban(bas) (ibid., 103); dr. ciodrlie (UsLsdcu, 
Ist. crit., in éd., I, 309); dr. ciomag (ibid.); dr. cocioabd (Hasdeu, 
Ist, crit,, 2« éd., Il, 48); dr. codru, mr., ir. kodru (Miklosich, 10; 
Hasdeu, ibid., 64); dr. copac, mr. kopais, ir. kopqts (Miklosich, 10); 
dr. copil (ibid.); dr. cot, dans Barbd-cot (Hasdeu, Etym., II, 2494); 
dr. cavatà (Miklosich, 10); dr. cruf (ibid.); dr. cufbd (Hasdeu, 
Columna, VII, 32); dr. culbec (Columna, nouv. série, IV, 207); dr. 
ieftl (Hasdeu, Cuvinte, I, 275); dr. de^auc (ibid., 275-276) ;dr. dobd 
(Miklosich, 9); dr. doinâ (Rosier, Zeitschr. fur die ôsterr, Gymn,, 
XXIV, 106; Hasdeu, Columna, nouv. série, III, 405, 524; Principii 
defilol, camp,, Bucarest, 1875, 20 et suiv.); dr. dolcâ, duldu (Hsisdcu, 
Columna, V, 173); dr. Dundre (Hasdeu, Ist. crit., i^éd., I, 307); 
dr. gâta (Miklosich, 9); dr. genune (Hasdeu, Cuvinte, II, 207); dr. 




36 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

ghiob (Hasdeu, Columna, VII, 97 et suiv.) ; dr. ghiuj (Hasdeu, Isi. 
crU,y i« éd., I, 308; Coîumtia, VII, i et suiv.); dr. gîde (Hasdeu, 
CuvinUf I, 239); dr. gidilesCy mr, gadiliku (Hasdeu, Ist. crit., i« éd., 

I, 308); dr. Gi7-dans Gilort (Hasdeu, Ist. crit.^ 2^ éd., I, 258); dr. 
^ordin (Hasdeu, Co///m/j/i, V, 90); dr. groapd, mr. ^ roa/>o (Miklosich, 
9) ; dr. grumai, rar. grumad^u (tbid.) ; dr. gttfdy mr., ir. gusç (ibid.) ; 
dr. bajotna (Hasdeu, Columnay VII, 4; Etym.y II, 2147); dr. iaimd 
(Hasdeu, Columna V, 227-228); dr. û'/^(Hasdeu, Columna, V, 176); 
dr./fl/^ (Hasdeu, Ist. crit.y 2«éd., I, 259-261); dr. ;j7( {ibid. y 257- 
258); dr. ]iu (Jbid.y 258); dr. /«, lesm (Miklosich, 10) ; mr. îonduro 
(Hasdeu, Etym.y II, 11 70); dr., mr. ma/, ir. mçl (iMiklosich, 10; 
Hasdeu, Ist. crit., i^* éd., I, 308; Cuvinte, I, 288-290); dr. màlai 
(HasdeUy Columna, V, 'y^);dr. mdldac (JL. Diefenbach, Vôlkerkunde 
Osteuropas, I, xo8; cf. K. Sittl, Dulokalen Verschiedenheitm der ht. 
Sprache, Erlangen, 1882, 48); dr. -»wr/i7 dans Gwwflr/i7 (Hasdeu, 
Ist. crit.y 2e éd., I, 263); dr. melc (Hasdeu, Princ. de filol. comp., 88 
et suiv. ; Columna, nouv. série, IV, 193 et suiv. ; cf. Schuchardt, 
Zeitschr. f. rom. PUlol., I, 482); dr. mire (Hasdeu, Ist. crit., 
i« éd., I, 308); dr. mnf, mgl., ir. mos (Miklosich, 10); dr. mosoc 
(Hasdeu, Columna, V, 174); dr. mo( (ibid., VII, 32); dr. mU^coi 
(G. Meyer, Indogerm. Forsch.,1, 322-323); dr. «ami (Miklosich, 10); 
dr. -ort' dans Gilort, ottoman (Hasdeu, Ist. cr., 2» éd., I, 262-263); 
dr. pàràu (Miklosich, 10); dr. ra^à, ir. rçts{ (Hasdeu, Columna, VII, 
32; Cuvinte, II, 16); dr. ravac (Hasdeu, Columna, V, 92); dr. riml 
(Hasdeu, bt. cr., 2^ éd., II, 47); dr. r/«^d( (Hasdeu, Columna, V, 
107; Cuvinte, I, 189); dr. jdWttf (Hasdeu, Cuvinte, I, 255-256); dr. 
'Sarab' dans Basarab, ndsârimb (Hasdeu, Etym., III, 2562, 2566); dr. 
sitncea (Hasdeu, Isl. cr., 2^ éd., II, 52 suiv.; Columna, IV, 239); 
dr. sirimpiu (Hasdeu, Ist. cr., 2* éd., I, 240-241) ; dr. §iroadâ (ibid.); 

V dr. sosesc (Miklosich, 10); dr. {oplrlà (Hasdeu, Ist. cr., i""* éd., I, 

r 309); dr. j/df^m (Miklosich, 10); dr. stejar (Hasdeu, Ist. cr., 2^ éd., 

II, 67); dr. st\nà, ir. stqn (Hasdeu, Columm, V, 105, VII, 31; cf. 
Rosier, Zeitschr. f. die ôsterr. Gymnasien, 1873, 107); dr. traistà 
(Hasdeu, Columna, V, 156; Cvvinte, I, 304-305); dr. (undrd 
(Hasdeu, Ist. cr., 2* éd., II, 40); dr. furcd (Hasdeu, Columna, V, 
175); dr. urdâ (Schafarik, Slav. AUerthûmer, I, 470; Hasdeu, 
Columna, V, 105 ; Cuvinte, I, 308); dr. vatrà, mr. vatro^^ ir. if/rf 
(Miklosich, 9; cf. Hasdeu, Columna, VII, 32); dr. vrr^i/rdf (Miklosich, 
9); dr. vircd (ibid.); dr. T^imbru (Hasdeu, Columna, VI, 102). 

L'influence illyrienne se ressentirait enfin aussi dans les modifica- 
tions de sens qu'ont subies des mots comme : dr., ir. afund 
(Miklosich, 8); dr. bàrbat, mr. ^orta/w (Hasdeu, Etym., III, 3250; 
cf. Schuchardt, ^o); dr. cuvînt, mr. kuvendu, ir. kuvint (Miklosich, 
10 ; cf. Schuchardt, 50) ; dr. drac, mr. draku, ir. dr^k (Miklosich, 9 ; 



\ 




l'élément autochtone 



37 



si, 

a, 

•} 

r. 



r 



cf. Schuchardt, 50); dr. muschi (Miklosïchf 10; cf. Schuchardt, 50); 
dr., ir. ort, mr. orbu (Miklosich, 10); dr. vardi, mr. vearg (Mîklosich, 
9; cf. Schuchardt, 50); dr. i/drs, mr. versu (Miklosich, 9); dr. venin, 
mr. virinu (Miklosich, 9; cf. Schuchardt, 50); dr. ve^ted (Miklosich, 
9; cf. Schuchardt, 51); dr. virtute, mr. vrtute, dr. vtrios, mr. vrtos 
(Miklosich, 9; cf. Schuchardt, 50). 

Il résulterait donc de cette liste que le roumain contient un nombre 
assez grand d'éléments illy riens. II n'y a cependant rien qui nous 
autorise à considérer comme telles toutes les particularités citées plus 
haut. Nous verrons ailleurs, au chapitre sur la langue du xvie siècle 
(tome II), que la plupart des phénomènes phonétiques, morpholo- 
giques et syntaxiques rappelés ici peuvent s'expliquer d'une autre 
manière. Cf. aussi plus bas, au chapitre III (phonétique du latin vul- 
gaire). 

Quant aux éléments lexicologiques, nous devons remarquer que 
même les partisans de la théorie illyrienne ont rejeté plus tard les éty- 
mologies qu'ils avaient proposées jadis. Ainsi, adenunesc est donné par 
Hasdeu comme latin dansTf/ym. magnum, I, 306 (lat. *admanuare), 
étymologie tout aussi contestable d'ailleurs que celle de la Columna 
lui Traian, V, 102. Pour baci et cioban, le même auteur admet main- 
tenant une origine touranienne (Etym., III, 2298). 

Broancd ne peut être un élément « dacique », comme le croyait 
Hasdeu, puisque le rapprochement avec ^puvyji; est sûrement faux. 
La glose de Hesychius ^puv/oç : xiOtcpa, 0paxsç a été mal interprétée 
par les philologues, comme l'a bien montré Tomaschek, Die alUn 
Thraker^ II», 7. KiOapa qui glose chez Hesychius Ppuvx^dç n'est pas le 
même mot que xiOapa v cythère » ; il doit désigner une espèce de 
poisson (cf. les gloses xCOapo; : t/^Otiç ; xxdcpa, îxTspa : êOvixûç ^X^^)* ^^» 
broancd signifie n contrebasse », de sorte qu'il ne peut plus être rat- 
taché à ppuv/oç. j4coJOf acum, brinci, broascd, bucatd, Itndurd, vergurd 
ne doivent plus guère figurer parmi les éléments « daciques », puisque 
leur origine latine est suffisamment démontrée (v. sur broascd, 
G. Meyer, Etym. Wôrterb. dtralb, Spr., 47 ; A. Candréa, Rev. pentru 
istorie^ arbeoL, etc., Bucarest, VII, 73; sur lindurdy Ov. Densusianu, 
Siudii de fil, rom., Bucarest, 1898, 52; vergurd est ^virguh, diminu- 
tif de virgo). Sur àbur et codru^ que nous considérons aussi comme 
latins, v. Romania, XXV, 1 30-1 31; XXVIII, 62-64. Bascd, brad, 
bucur, bungetf copac, cruf, gata,ghiuj,groapd, gruma\, mal, mos^pdrdu, 
rtn^d viennent directement de l'albanais (G. Meyer, /. c, 28, 45, 
52, 54, 121, 131, 13s, 143, 198, 216, 257, 263, 335, 365; cf. sur 
bucur et mal, Ov. Densusianu, Studii de fil. rom,, 7 et suiv.). Muscoi 
doit aussi être emprunté à l'albanais, comme le montre le -{- (^mus^ 
conitu qui aurait existé, d'après G. Meyer, /. c, 293, en latin, n'aurait 
pu donner en roumain que muscoi). Balid, bn^d, copil, gîdilesc, gu^d, 
valrd peuvent venir aussi bien de l'albanais que du slave (G. Meyer, 



38 HISTOIRE DE LA LANGUE ROX7MAINE 

/. c,f 25, 57» 153, 155, 194, 464; Hasdeu dérive baltâ directement 
du slave, Etym., III, 2401). AI/, hàlan, bdlaur^ mâlai, mek, mosoCy 
tumd^ stâpin, stefar, stlnd, x^^mbru sont d'origine slave, d*après Cihac 
(JDict.^ ilém, slaves^ 6, 7, 184, 192, 204, 210, 361, )66, 473). 
Bord doit aussi être slave (v. Mikiosich, Etym, fVôrterh, der shv. 
Spr.f 7, s. v. bara\ cf. G. Meyer, /. c, 33). Burghiu, cdtun, cûmiûg, 
Cùuatà^ ieky k$, le^in, ravac sont turcs, d*après L. Sâineanu, EUm, 
turc, Bucarest, 1885, 19, 25, 32, 3>, 61, 85, 120. La même origine 
est attribuée par Çàineanu au mot ciocHU, mais il se peut très bien 
que nous ayons ai&ire là à un dérivé de cicc, Argea peut avoir été 
introduit du grec par l'intermédiaire du latin (£pY<^^' ^ ^argéUd), 
Sosfsc, maUac et traistd sont des emprunts plus récents faits au grec (v. 
sur le premier Cihac, /. c, 700; sur maldac, ibid,, 672; G. Meyer et 
Schuchardt, Zeilscf/r. fur rom. PhiL, VI, 621 ; sur traistd, G. Meyer, 
Indogerm, Forscb., II, 441 suiv.). Abdu et ioM sont d'origine hongroise 
(Cihac, /. c, 480, 495). 

Restent enfin quelques roots dontrét3miologie est plus difficile à éta- 
blir. Bag n*est pas sans doute le latin ^vadare, comme le veut Hasdeu 
(JEtym.y III, 2334). Stmcea ne peut non plus venir de ^senticeUaQClhzc, 
Dict., éUm. lat,y 254). BHu^ cioard, joptrld se rapprochent de lalb. 
bres (brenis)y sort, sapi, mais il nous est bien difficile d'en fixer la filia- 
tion (G. Meyer, /. c, 46, 390, 399). Bordei, hortd, cocioabd, cufbâ, 
doind, dolcdy duîdUy gide, ho/mOf ta^md, ndsdrtmby (né^hiob, ortoman, 
sdldus sont donnés par Qhac comme slaves {Dict.y élém. slaves, 23, 

S4, 76, 98, 104, III, 139. 146. 215, 230. 447; sur sdldu^y v. 
Romanische Studien, IV, 150; cf. sur doind aussi Meyer-Lûbke, 
Zeiischri/t fur rom. Phil., VIII, 145); nous ne pouvons toutefois les 
considérer comme tels, furcd n'est pas non plus slave, comme le 
veut Sàineanu, /. c, 35. Culbec serait, d'après Cihac, d'origine 
turque (Dict., élém, slaves, 569), mais cette étymologie est bien dou- 
teuse. Tout aussi obscurs sont ba^ardind, hurtucd, considérés par le 
même auteur comme hongrois (jhid., 481, 486), er hrinid dont 
l'étymologie est cherchée par quelques philologues en allemand (cf. 
Diefenbach, Vôlkerkunde OsUuropas, I, 247). 

QjLiant au changement de sens survenu dans afund, nous ne pou- 
vons guère l'attribuer à une influence illyrienne. Nous n'avons qu'à 
comparer ce mot avec les formes correspondantes des autres langues 
romanes pour ne plus admettre une telle hypothèse. *Affundo (^affun- 
dio) est attesté en ital., fr., esp., port, avec le même sens qu'en rou- 
main (G. Kôrting, Lat.-rom. fVôrterb,, n» 307). Barbatus avait déjà 
en latin la signification de « homme », et il est employé ainsi par 
Plante. Draco n'apparaît pas seulement en roumain avec le sens de 
« démon » ; on le trouve, avec la même valeur, aussi en provençal 
(Schuchardt, Zeiischrift fur vergL Sprachforsch., XX, 246; cf. 



l'élément autochtone 39 

G. Meyer, Etym, IVàrterh. der alb. Spr., 73). Orbus était employé 
déjà en latin avec la signification de « aveugle » et, en dehors du 
roumain, on le trouve avec ce sens aussi dans les autres langues 
romanes (G. Kôrting, /. c, no S761). Fer était devenu sans doute en 
latin synonyme de aestas (comp. les dérivés esp. braiia, verano; 
cf. Schuchardt, Vok. des Vulgàrlat,, III, 51-52). Ffr^o apparaît dans 
la plupart des langues romanes occidentales avec la même signification 
qu'en roumain. VesUd n*est nullement le latin viscidus, mais un 
dérivé de vescus, de sorte que le changement de sens supposé par 
Miklosich n'existe plus (cf. G. Meyer, /. ^., 468). Virtus pouvait très 
bien recevoir l'acception de « force physique » et de « dureté », 
puisqu'on le trouve avec le premier sens aussi en ancien français. 

En dehors des éléments illyriens que nous avons cités, quelques 
philologues ont cru pouvoir découvrir aussi des éléments celtiques en 
roumain (v. At. Marienescu, chez S. Liuba et A. lana, Topogr, satu- 
tui |f hotarului Maidan, Caransebe^, 1895, 179 et suiv.). Que des 
Celtes aient existé dans les pays balkaniques, c'est un fait connu 
depuis longtemps, mais qu'ils aient eu quelque influence sûr le latin 
oriental, voilà une hypothèse qu'il sera bien difficile de prouver. La 
philologie n'a découvert, du moins jusqu'ici, aucun élément celtique 
assuré en roumain, en dehors bien entendu de ceux qui avaient 
pénétré déjà en latin. Même l'adj. mare qui présente une ressem- 
blance surprenante avec la celtique mar (cf. Meyer-Lûbke, Gramm, 
der rom. Spr., I, § 20) ne peut être considéré comme tel, puisqu'il y 
a plus de raisons pour le rattacher au latin mas, tnarem. 



CHAPITRE III 



LE LATIN 



9. Le roumain, tel qu'il se présente aujourd'hui, nous montre 
d'une manière indubitable que la romanisation des pays où il 
prit naissance dut être bien profonde. Tout ce qui est de plus 
\/ caractéristique en lui porte un cachet purement latin. Opels 
nombreux que soient en somme les éléments étrangers qui ont 
pénétré surtout dans son lexique, la langue roumaine n'a pas subi 
trop d'altérations dans son fonds primitif et a gardé son carac- 
tère d'idiome roman, malgré les circonstances peu Ëivorables 
parfois où elle s'est développée. 

On ne peut connaître, il est vrai, dans tous ses détails ce 
qu'était le latin imponé dans la région du Danube^ pour 
que la comparaison entre lui et le roumain puisse être faite 
plus facilement; mais les derniers résultats de la philologie 
romane nous permettront de fixer jusqu'à un certain degré les 
traits les plus saillants de ce latin qui doit être mis à la base du 
roumain et des autres langues romanes. On arrivera certaine- 
ment à mieux définir avec le temps le parler des colons des dif- 
férentes provinces de l'Empire romain et à connaître de 
plus près le point de départ des idiomes romans. Il sera alors 
plus facile de faire la distinction entre ce qui remonte directe- 
ment au latin vulgaire dans chacun de ces idiomes et ce qui doit 
être considéré comme d'origine plus récente. On pourra de cette 
façon suivre de plus près le chemin parcouru par l'ensemble 
des langues romanes depuis l'époque où le latin fut importé 
dans les provinces où elles se sont développées jusqu'à nos 
jours. Pour le moment nous devons nous contenter de ce que 
les données de la linguistique nous ont fourni jusqu'ici sur ce 



sujet, et nous verrons qu'il y a à cet égard toute une série de 
faits qu'on doit considérer comme définitivement acquis pour 
la science. Plus d'une question importante de l'histoire de la 
formation de la langue roumaine aura trouvé sa solution, une 
fois que nous serons arrivés à montrer quelles étaient les par- 
ticularités du latin parlé par les habitants des pays balkaniques, 
autant qu'elles peuvent être reconstituées aujourd'hui. 

Dans un travail publié en 1896, Ntugrkchisch und Romanuch, 
G. K&rting s'est efforcé de montrer jusqu'i quel degré les langues 
romanes se sont éloignées du latin; mais les conclusions auxquelles 
l'auteur arrive sont dépourvues de toute valeur. De telles études ne 
peuventaboutirà rien de précis, surtout quand on choisit comme point 
de comparaison le latin classique, comme l'a fait K&rting. Si le latin / 
vulgaire nous est mieux connu depuis quelque temps, cela ne veut t/ 
nullement dire que nous sommes en état de savoir dans quelle mesure 
chacune des langues romanes s'est éloignée du latin. Il y a encore 
plus d'un terme de comparaison qui nous échappe, et il serait témé- 
raire d'aller plus loin que ne le permettent les données actuelles de 
la philologie romane. Cf. Ov. Detisusianu, Romania, XXVI, 284- 
290. 

10. On admet généralement aujourd'hui que toutes les , 
langues romanes reposent sur un même latin qui fut parlé d'un 
bout à l'autre de ia Romanîa. La majorité des philologues est 
d'accord pour considérer ce &it comme suffisamment établi et 
pour le reconnaître comme le point de dépan de toute recherche 
sur l'histoire des langues romanes. Et en effet, rien ne nous 
autorise à croire que le latin qui fut importé dansiez provinces 
de l'Empire romain était divisé en dialectes, et que par consé- 
quent plus d'un phénomème qui sépare aujourd'hui les langues 
romanes doit remonter à l'époque latine. Les colons établis en \/ 
Dacïe, par exemple, parlaient sans doute le latin qui était en 
usage au 11* siècle de notre ère dans tous les autres pays dépen- 
dant dp Rnmc r'Af^-.t ,-P l-irïn nffi^i^l qui était employé dans 
t dans toutes les autres 
résenter en général par- 
ges continueb entre les 
out l'ascendant considé- 
mies devaient entraver le 



42 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

morcellement dialectal du latin. Il ne saurait donc être question 
d'un latin provincial propre à chacun des pays romanisés. Si 
les écrivains latins insistent quelquefois sur les particularités 
linguistiques qui caractérisaient le parler de telle ou telle pro- 
vince et si quelques historiens nous disent, par exemple, que 
l'empereur Septime Sévère ne put jamais se débarrasser de son 
accent africain et qu'Hadrien fut raillé pour un discours qu'il 
prononça au Sénat et qui trahissait son origine espagnole 
{Scriptores hist. augustéu. Sept. Sev.y XIX; Hadr.^ III), cela ne 
peut nullement prouver, comme on l'a déjà remarqué, que le 
latin qu'on employait en Espagne, en Afrique ou ailleurs dif- 
férait beaucoup de celui d'Italie. De tels témoignages nous 
montrent simplement que la manière de prononcer le latin lit- 
téraire pouvait varier d'après les pays et qu'un Espagnol avait 
un autre accent qu'une personne née en Italie. C'est d'ailleurs 
un fait qui n'offre rien d'extraordinaire, et il serait hardi d'en 
tirer des conclusions sur l'existence d'un latin vulgaire propre 
à chacune des provinces de l'Empire romain. 

Mais, si des raisons puissantes nous forcent à admettre 
Tunité du latin vulgaire comme principe fondamental de toute 
investigation scientifique sur l'origine des langues romanes, 
nous devons néanmoins reconnaître qu'il y a des cas où 
quelques restrictions s'imposent à cet égard. Il serait chimérique 
de s'imaginer qu'il n'y avait la moindre distinction entre le 
latin du ii^ siècle, importé en Dacie, et celui qu'on parlait à la 
même époque à Rome ou à Cordoue. Ce serait un phénomène 
unique dans, l'histoire des langues, et personne ne saurait sou- 
tenir une chose aussi invraisemblable. Comment pourrait-on 
croire que tous les légionnaires qui conquirent la Dacie pro- 
nonçaient le latin tout à fait de la même façon que les habitants 
de la Gaule ou de l'Espagne? Il serait de même étonnant que 
les colons de Trajan n'aient pas apporté au nord du Danube 
quelques mots dont la phonétique avait subi certains change- 
ments phonétiques, comme une métathèse ou une assimilation, 
mais qui n'avaient pas encore eu le temps de se propager 
comme tels dans les autres provinces. Il ne faut pas non plus 
oublier qu'il y a dans chaque langue des mots et des tournures 



LE LATIN 43 

qui, à la même époque, apparaissent plus souvent dans une 
région que dans une autre. Il ne serait par conséquent rien 
d'extraordinaire à supposer que le latin transplanté dans la 
péninsule balkanique pouvait contenir, au point de vue lexical 
et syntaxique, des formes qui n'étaient pas employées avec la 
même fréquence dans les autres pays de la Romania. On peut, 
d'autre part, admettre aussi le contraire, c'est-à-dire que plus 
d'un phénomène qui existait ailleurs et y était profondément 
enraciné dans la langue ne pénétra pas avec la même vitalité 
dans le latin balkanique. Pour ce qui concerne spécialement le 
lexique, il y a lieu de remarquer encore que des mots introduits 
d'un idiome étranger arrivent très souvent à être employés 
seulement dans une partie du domaine de la langue où ils ont 
pénétré. Les colons venus en Dacie ont pu donc apporter avec^/ 
eux des mots empruntés au grec ou à l'illyrien, mais qui sont 
restés inconnus aux habitants d'une province comme la Gaule 
ou l'Espagne. 

Ce sont en somme des différences locales que personne 
n'osera révoquer en doute, puisqu'elles sont inhérentes à toute 
langue qui n'a pas cessé d'être parlée. Elles ne sont pas toute- v/ 
fois suffisantes pour qu'on ait le droit de conclure à l'existence 
de dialectes dans le latin vulgaire. De telles différences ne sont 
nullement de nature à changer autant qu'on le croit quelquefois 
l'aspect d'une langue ; elles sont de simples nuances qui intro- 
duisent une certaine variété dans la constitution d'un idiome et 
qui ne sauraient dans tous les cas être considérées comme des 
divergences dialectales. Quelle que soit l'interprétation qu'on 
donne aujourd'hui au mot « dialecte », nous ne croyons pas 
qu'il y ait des linguistes qui qualifient de « particularités dia- 
lectales » les moindres divergences qu'on constate dans les 
formes d'une même langue. C'est pour cette raison qu'il nous 
semble que les nombreuses discussions sur l'existence ou la non- 
existence de dialectes dans le latin vulgaire sont trop souvent 
oiseuses, puisqu'elles reposent sur un malentendu : on donne 
au mot « dialecte » une acception trop large et sûrement 
fausse. Si l'on admet que le latin vulgaire présentait par-ci par- 
là quelques petites différences qui le faisaient varier d'après les 



44 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

régions, cela ne peut prouver d'aucune façon qu'il était divisé 
en dialectes. Il n'y a pas d'idiome qui soit unitaire dans le sens 
absolu du mot, et si nous comprenons de cette manière l'unité 
d'une langue, nous ne devrons plus parler de l'existence de dia- 
lectes dans le latin vulgaire. 

La théorie de Tunité du latin vulgaire a été défendue surtout par 
Meyer-Lûbke : « Einheit ist, so meine ich mit Andem, eine der 
r crsten Erfordemisse fûrs Vulgàrlateinische ; nur wo zwingende 
Grûnde vorliegen, ist davon abzugehen », Zeitschr, fur rom. Pbiïologie^ 
IX, 23$. Dans un ouvrage paru en 1882, Die lokaUn VencineàenhàUn 
der lat. Spr, (cf. Tarticle du même auteur, Was ist VulgârlaUin ? 
publié dans les VerhandL der XU^ Versamml, deutscfxr Philolo^en, 
Leipzig, 1890, 385-392), K. Sittl s*est efforcé de combattre cette 
théorie, mais sans succès (cf. G. Meyer et Schuchardt, Zeiiscbr. fur 
rom. Phihi,^ VI, 608-628). Les arguments que l'auteur apportait 
pour prouver l'existence de dialectes dans le latin vulgaire ne repo- 
saient sur rien de solide et ils n*ont pu changer en rien Topinion 
prédominante des philologues. La thèse de Sittl a été reprise der- 
nièrement avec beaucoup plus de compétence par G. Mohl dans le 
travail que nous avons déjà cité. Introduction à la chronoiof^ie du latin 
vuJgaire. Tout en admettant que « le principe de Tunité du latin vul- 
gaire doit rester Taxiome fondamental de toute étude sérieuse 

sur les origines des langues néo-latines » (p. 23), Mohl veut montrer 
dans ce travail que le latin vulgaire n'était pas aussi unitaire qu'on le 
croyait jusqu'ici. En examinant de plus près chacune des langues 
romanes, on arrive à découvrir, dit Mohl, plus d'un phénomène qui 
ne pouvait être général dans le latin vulgaire. Ainsi, tel ou tel idiome 
roman nous offre des particularités qui étaient propres au latin 
archaïque ou à quelque ancien dialecte italique, mais qui ne se sont 
jamais généralisées dans le latin qui fut parlé d'un bout à l'autre de la 
Romania. Il serait donc chimérique de croire que le latin parlé dans 
une région ne se distinguait pas par quelques traits, assez impor- 
tants parfois, de celui qu'on employait ailleurs. La thèse de Mohl 
peut être juste dans quelques cas, mais il ne faut pas en exagérer 
les conclusions. Les faits réunis par le savant philologue, même si 
nous les admettions sans aucune restriction, ne peuvent nullement 
confirmer la théorie « polydialectale » du latin; ils sont trop peu 
importants pour qu'ils attestent la division du latin en dialectes. Que 
les dialectes italiques aient exercé quelque influence sur le parler de 
Latium qui les a supplantés, c'est un fait que nous ne saurions nier; 
mais que l'ancien morcellement dialectal de l'Italie se soit reflété 
dans le latin, voilà un point où la théorie de Mohl nous semble tout 
à fiait contestable. La survivance d'éléments ombriens, osques, etc. 



■^ 



s 



LE LATIN 45 

dans les langues romanes est aussi bien douteuse dans la plupart des k 

cas admis par Mohl. Il faudrait ici aussi faire des distinctions entre 
les différentes langues romanes, duelques phénomènes caractéris- 
tiques de Tombrien ou de Tosque ont pu se conserver dans telle ou i 
telle région de l'Italie, mais leur propagation en dehors de la pénin- 
sule ne pouvait s'effectuer aussi facilement que Mohl le croit. Un 
patois normand, par exemple, pour prendre un terme de comparaison \ 
plus évident, peut transmettre quelques particularités au français du 
centre dont il est menacé d'être remplacé, mais ces particularités 
n'apparaîtront que dans le parler local qui aura résulté de la fusion 
de ce patois avec le français ; elles n'arriveront qu'exceptionnellement 
peut-être à se propager ailleurs et à pénétrer dans le français général. 
Il nous semble donc hasardé d'affirmer que « c'est dans la pronon- 
ciation Sabine, volsque, bernique, pélignienne, osque, marse, picé- 
nienne, falisque qu'il faut chercher la cause première des langues 
romanes, et c'est dans ces dialectes qu'il faut rechercher les premiers 
germes de cette forme nouvelle de la latinité » (Mohl, /. c, i6). 

II. Si nous envisageons maintenant le latin vulgaire au 
point de vuechronologique, il faut distinguer plusieurs périodes 
dans l'histoire de son développement. Personne ne saurait con- 
tester que le latin de l'époque impériale se distinguait sur plus 
d'un point de celui qu'on avait employé sous la République. Les 
légionnaires qui conquirent la Pannonie ou la Dacie parlaient 
sans doute une langue assez éloignée de celle des premiers 
colons de la Sardaigne. Il resterait seulement à fixer de plus 
près en quoi le latin du ii* siècle de notre ère se distinguait de 
celui du m* siècle avant J.-C. ; mais ici la philologie se montre 
bien impuissante, et tous les efforts des savants pour mieux 
éclaircir cette question n^ont pas toujours abouti aux résultats 
désirés. 

On connaît la fameuse théorie de Grôber, d'après laquelle 
chaque langue romane reproduirait le latin qui était générale- 
ment usité au moment de la conquête du pays où elle est par- 
lée aujourd'hui. Le sarde, par exemple, représenterait le latin 
du III* siècle avant J.-C, de même que le roumain nous per- ^ 

mettrait de reconstituer le latin parlé au ii* siècle après J.-C. 
La comparaison des langues nous oiFrirait par conséquent, 
d'après Grôber, le moyen de dater avec une précision presque 
mathématique les phénomènes du latin vulgaire. Ainsi, « la 




46 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

^ concordance a) du sarde, b) de l'espagnol, c) du portugais, d) 

du catalan, e) du provençal, f) du français, g) du rhétoroman 
et h) du roumain, moins 1) Tiulien, prouverait l'existence 
d'une forme dans le latin vulgaire jusqu'en 100 après J.-C. ; 
l'accord de abcdefg-hi attesterait la présence d'un phénomène 
/ - jusqu'au début du i*^ siècle après J.-C. ; celui de abcdef-gbi con- 
îrmerait de même Temploi d'une forme jusqu'au moment de 
àa conquête de la Gaule », etc. 

En présentant les faits de cette manière, Grôber croyait avoir 
découvert la clef de l'histoire du latin vulgaire, et sa thèse ne 
manquait pas d'être séduisante; elle a même trouvé pendant 
quelque temps l'approbation de plusieurs philologues. La cri- 
tique a cependant montré dans ces derniers temps combien une 
telle théorie était peu soutenable. Examinées de plus près, les 
choses se présentent d'une manière beaucoup plus compliquée 
que Grôber ne le croyait. Quelle vraie que soit jusqu'à un 
certain degré l'idée que le noyau fondamental d'un idiome 
roman doit représenter en dernière analyse le latin apporté par 
les premiers colons du pays où cet idiome apparaît aujourd'hui, 
on ne peut toutefois affirmer que les langues romanes reposent 
exclusivement sur ce « substratum » latin primitif qui (ut 
introduit dans les provinces au moment de leur conquête. Le 
premier élément latin d'un pays soumis par les Romains devait 
naturellement être alimenté dans la suite par un afflux continuel 
d'immigrés qui apportaient dans la nouvelle colonie la langue 
qu'on parlait dans le reste de l'Empire. Des changements lin- 
guistiques survenus en Italie pénétraient ainsi dans les provinces 
par l'intermédiaire des nouveaux colons qui venaient s'y fixer. 
Dans ces conditions, un développement linguistique indépen- 
dant des pays romanisés devenait impossible, puisqu'il était 
entravé par le contact ininterrompu avec Rome. 

Les rapports des provinces avec la métropole ne furent pas 
sans doute les mêmes sur toute l'étendue de l'Empire et à 
toutes les époques de l'histoire romaine. L'importance commer- 
ciale et militaire d'une province devait déterminer, en pre- 
mière ligne, la fréquence plus ou moins grande de ses relations 
avec le centre. Il y eut, d'autre part, des contrées qui s'isolèrent 




LE LATIN 47 

US tôt du mouvement général de la vie romaine. Mais, malgré 

s circonstances qui ne sauraient être négligées dans l'étude 

irticulière de la romanisation de chaque pays, on doit recon- 

lître en thèse générale que les relations avec l'Italie ont 

tnpèché les provinces de conserver le latin tel qu'il était dans 

îs premiers temps de leur romanisation. Il serait partant chi- 

bérique de croire que le sarde ou l'espagnol représentent le 

léveloppement du latin vulgaire parlé au m* ou au ii* siècle 

ivant J.-C. Ce serait méconnaître le caractère de la diffusion du 

^tin en dehors de l'Italie et enfermer l'étude d'une langue dans 

des formules préconçues. 

En appliquant ces remarques à la langue roumaine, on con- 
viendra que les éléments qui se trouvent à sa base ne peuvent 
dériver seulement du latin de l'époque de Trajan. On s'obstine 
à admettre encore aujourd'hui que le roumain nous offre 
l'image la plus pure de ce qu'était au ii* siècle de notre ère 
l'idiome généralement employé par les légionnaires romains. 
Or, d'après ce que nous avons dit plus haut, rien ne nous auto- 
rise à croire qu'en Dacie, comme ailleurs, le latin est resté, 
après la conquête du pays, à l'écart de l'évolution linguistique 
qui s'est opérée dans les autres provinces. Le parler importé 
par les premiers colons de la Dacie dut être influencé par le 
latin usité dans les autres parties de l'Empire, de sorte que les 
particularités qui l'avaient caractérisé au début du n* siècle furent 
incessamment modifiées sous l'action du latin introduit par les 
nouveaux immigrés. 

Les faits que nous avons exposés plus haut, au chapitre pre- 
mier, ne nous permettent non plus de croire que le roumain 
repose exclusivement sur le latin de la Dacie. C'est dans le par- 
ler des premiers Romains qui s'établirent en lUyrie qu'il faut 
chercher les germes de la langue roumaine. Ce sont les diffé- 
rentes couches de latin qui furent apportées dans les pays danu- 
biens, et en dernière ligne en Dacie, que nous devons consi- 
dérer comme le « substratum » latin du roumain. Répandu 
dans la plus grande partie de la péninsule balkanique et incessam- 
ment renouvelé depuis le m* siècle avant J.-C, le latin qui se 
trouve à la base du roumain ne peut représenter la langue 



48 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

d'une seule époque de l'histoire romaine et d'un seul pays de 
l'Europe orientale. Le roumain n'a pas par conséquent l'impor- 
tance qu'on lui a attribuée dans les études chronologiques sur 
le latin vulgaire, puisque les éléments qu'il contient ne dérivent ' 

pas seulement du latin transplanté en Dacie au 11* siècle de 
notre ère. 

La théorie chronologique exposée plus haut a été formulée par 
G. Grôber dans VArchiv fur ht, Ltxikographte^ I, )$i et suiv. Elle a 
été vivement contestée par M. KawczyAsk), Studyja romdnskie, 
Cracovie, x886, 22 et suiv. ; cf. aussi Mohl, Introd. â la dfran. du 
hi. vitlg., 3, 258 et suiv. 

12. La comparaison du latin vulgaire avec le latin classique, 
du moins dans la mesure où nous pouvons la £siire aujour- 
d'hui, nous mène à la conclusion que la langue parlée à 
l'époque impériale ne s'éloignait pas trop de celle qui nous a été 
conservée dans les monuments littéraires. C'est une conception 
des plus fausses que celle qu'on a défendue quelquefois et 
d après laquelle le latin vulgaire devrait être considéré presque 
comme une langue à part par rapport au latin classique. 
Quelles que soient les différences entre ce qui était parlé et ce 
qu'on écrivait à Rome ou ailleurs, il ne &ut pas exagérer leur 
importance et les croire suffisantes pour qualifier le latin vul- 
gaire et le latin littéraire de deux idiomes distincts. La langue 
écrite et le parler populaire reposaient sur un môme fonds pri- 
mitif, et les ressemblances qui les rapprochaient l'un de l'autre 
sont toujours restées bien plus nombreuses que les différences 
qui les séparaient. Le latin des livres était sorti de la langue 
parlée, et tous ses traits les plus saillants remontaient en der- 
nière analyse à celle-ci. Plus conservateur en général que le 
parler du peuple qui se modifie incessamment, il a gardé un 
caractère plus archaïque; mais, en échange, grâce aux influences 
littéraires qu'il a subies et au travail assidu des grammai- 
riens, il a reçu des éléments qui n'ont jamais pénétré dans le 
latin vulgaire. D'un autre côté, la langue populaire, malgré les 
changements survenus dans sa constitution interne au cours des 
siècles, a pu garder quelquefois des phénomènes qui caracté- 
risaient le latin archaïque ou les anciens parlers italiques, mais 




"-V^JItW 



LE LATIN 49 

qui ne se retrouvent plus chez les écrivams classiques. C'est là 
qu'il faut chercher les différences les plus marquantes qui exis- 
taient entre le latin parlé et le l^tin écrit. Des différences sem- 
blables se rencontrent partout où il y a eu une littérature, et il 
serait oiseux de parler d'un latin vulgaire sensiblement diffé- 
rent du latin classique. 

Dans son travail sur Le latin dt Grégoire de Tours ^ Paris, 1890, 31, 
M. Bonnet combat avec raison l'opinion de ceux qui considèrent le 
latin vulgaire et le latin classique comme deux langues distinctes. 
L'auteur force cependant Tinterpréution des faits lorsqu'il réduit 
presque à rien les différences entre le latin parlé et le latin écrit. Cf. 
aussi E. Gorra, Lingue neoîatine. Milan, 1894, 40 et suiv., qui reprend 
la théorie du savant français pour l'exagérer davantage. 

Ce qui doit avoir surtout contribué au maintien d'une cer- 
taine unité entre le parler populaire et la langue écrite c'est 
l'influence des écoles et de la littérature. En Italie, comme 
dans les provinces, le peuple ne resta pas complètement 
isolé de ceux qui parlaient une langue plus pure, plus élégante. 
Les Romains n'avaient pas, il est vrai, l'instruction obligatoire 
et la presse qui facilitent dans une si large mesure aujourd'hui 
le rapprochement entre les lettrés et les masses plus profondes 
de la population ; mais leurs conditions de vie offraient aussi 
quelques moyens pour propager la langue littéraire parmi les 
basses classes des villes ou de la campagne. Ceux qui s'enrôlaient 
dans les armées arrivaient à la fin à introduire dans leur parler 
quelques formes d'un caractère plus littéraire, qu'ils entendaient 
de leurs ofHciers. Les relations avec les représentants du pou- 
voir central, le contact plus ou moins fréquent avec les fonc- 
tionnaires de différentes catégories devaient aussi avoir une 
certaine influence sur le parler des petites gens. Mais ce furent 
surtout les écoles qui exercèrent une action plus profonde à cet 
égard. Dans les premiers siècles de notre ère ces établissements 
de culture étaient devenus bien nombreux, et les jeunes gens 
accouraient de tous côtés pour suivre les cours des maîtres 
entretenus par telle ou telle ville. Ici, sous la conduite des pro- 
fesseurs, ils s'efforçaient de modifier les habitudes de parler 
qu'ils avaient contractées dans leurs familles. L'enseignement 

DixsviiANV. — Histoire di la hngui roumaine. 4 



50 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

de la grammaire, la lecture des auteurs classiques, les conversa- 
tions avec les maîtres et le contrôle exercé par eux sur la pro- 
nonciation et sur les constructions qui leur semblaient fautives 
arrivaient à corriger, au bout de quelque temps, le parler des 
jeunes Romains. Plus d'une forme littéraire imposée par les 
précepteurs était ainsi adoptée par les élèves qui, une fois sortis 
de l'école, retournaient chez eux avec l'usage d'une langue plus 
soignée et plus riche en expressions que celle qu'ils avaient 
apportée à l'école. On peut s'imaginer quelle devait être l'in- 
fluence de ces propagateurs de la culture romaine dans les 
milieux où ils allaient s'établir, et comment le latin littéraire 
pénétrait par cette voie dans les coins les plus reculés d'une 
province et introduisait certaines modifications dans le parler 
du peuple, en rendant moins frappantes les différences entre la 
langue généralement parlée et celle des lettrés. 

Le rôle des écoles dans ce travail d'épuration du latin vulgaire 
ne fut pas le même dans toutes les provinces de la Romania. 
Dans quelques pays, comme en Gaule et en Espagne, l'instruc- 
tion put pénétrer dans les couches les plus profondes de la 
population, grâce aux nombreuses écoles qui y furent fondées. 
Les maîtres qui y étaient engagés se donnaient beaucoup de 
peine pour développer le goût littéraire de leurs élèves et pour 
les &miliariser avec le latin classique. Il arrivait ainsi que le 
latin était mie.ux cultivé quelquefois dans ces contrées qu'en 
Italie, et qu'un Gaulois parvenait à s'exprimer dans une langue 
plus pure que celle qu'on entendait souvent dans le pays même 
d'origine du latin. Tout autrement durent se passer les choses 
dans les provinces de l'Europe orientale, où l'instruction ne fut 
jamais aussi bien organisée et aussi répandue qu'en occident. 
On n'y rencontre, en effet, aucune école qui ait pu rivaliser 
avec les établissements célèbres de Bordeaux, Cordoue, etc. 
Les Romains ne trouvaient guère nécessaire la fondation d'écoles 
plus nombreuses dans ces pays, où les habitants primitifs, plus 
arriérés que ceux de la Gaule, par exemple, pouvaient être 
romanisés aussi par d'autres moyens et sans le secours d'une 
instruction plus développée. Les écoles qui étaient entretenues 
dans quelques villes de l'Orient et dont l'existence ne nous est 



LE LATIN JI 

confirmée que pour la Pannonie (C /. L. IH, p. 962; cf. 
Budinszky, Die Âusbreilung der lat. Spr., 178; J. Jung, Rotntr 
und Romanen, 143) devaient avoir un caractère assez élémentaire, 
et leur influence dans l'œuvre de romanisatîon des pays danu- 
biens ne pouvait être bien grande. Cette circonstance ne saurait 
être négligée dans l'étude du latin de la péninsule balkanique, 
puisqu'elle peut expliquer, comme on l'a déjà remarqué, 
quelques-unes des particularités qui distinguent le roumain des 
autres langues romanes. Le manque d'écoles plus nombreuses 
dans les pays balkaniques eut pour conséquence que le latin vul- 
gaire continua à s'y développer plus à l'écart des préoccupa- 
tions littéraires qui existaient ailleurs, et que l'action des lettrés 
sur le parler du peuple y fut bien plus réduite que dans les autres 
parties du domaine roman. C'est pour cette raison que le rou- 
main ne nous offre pas un nombre aussi grand de formes 
latines littéraires que les autres idiomes romans ; et si l'on y en 
trouve quelques traces, il faut peut-être les considérer comme 
appartenant déjà au latin qui fut importé dans les régions du 
Danube. Il se peut, d'autre part, que des formes littéraires intro- 
duites dans le latin occidental aient pénétré indirectement en 
Orient, jusqu'à une époque relativement récente, par l'inter- 
médiaire des colons venus d'Italie ou d'ailleurs pour se fixer en 
Dacie et dans les autres provinces danubiennes. 

Sur l'influence exercée par les écoles, le service militaire, etc. 
dans le travail d'épuration du latin vulgaire, v. Mohl, Ititrod. à la 
chronol, du lat. vulg,, 67, 151 et suiv,, qui a repris et développé les 
idées un peu vaguts et unilatérales exprimées jadis pir F. Eyssenhardt, 
Ràmixb uni Romaniich, Berlin, 1882. — Comme on l'a déjà remar- 
niii' nlm li'iinp fm^ 1« îllMir^ (pmtilpnt qvolr été asscz nombreux en 
iriresont mentionnées dans 
: [C. I. L. m, pp. 948-9). 

lu roumain n'apparaît 
éléments littéraires; il 
,re, rustique. Nous ne 
^marqué ce fait, quoi- 
i mots latins conservés 
tent surtout à la vie de 



/ 



52 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

campagne. Tout ce qui nous ramènerait à une organisation 
sociale plus compliquée et à une culture plus avancée n'a pas 
laissé de traces plus visibles dans les éléments latins du lexique 
roumain. On n'y trouve, comme en français ou en italien, par 
exemple, tous ces termes caractéristiques qui nous révèlent la 
vie des grandes villes, l'activité des centres mouvementés avec 
toutes les idées qu'elle implique. Cette particularité s'explique 
par le fait que les Roumains représentent surtout la population 
latine de la péninsule balkanique qui s'est conservée à la cam- 
pagne. L'élément urbain n'entra que dans une mesure très faible 
dans la constitution du peuple roumain. A l'époque des inva- 
sions, cet élément dut être bien réduit, soit à cause des émigra- 
tions dans d'autres pays, soit parce que les habitants quittaient 
en masses les villes pour se retirer dans des endroits où ils pou- 
vaient être plus à l'abri des incursions barbares. Au sud du 
Danube, l'élément roman des grandes villes s'affaiblit encore 
et disparut en grande partie à cause de l'ascendant de plus en 
plus grand que prirent avec le temps les Grecs et, plus tard, 
les Slaves dans les affaires politiques. Au nord, un événement 
bien connu eut de bonne heure les mêmes effets. L'abandon de 
la Dacie par l'administration et les légions romaines, à l'époque 
d'Aurélien, eut pour conséquence la désorganisation des villes. 
Ceux qui restèrent dans le pays représentaient surtout la popu- 
lation rurale, attachée au sol et menant une vie plus simple. 
Dans ces conditions, le parler roman balkanique devait forcé- 
ment perdre la plupart des termes qui se rapportaient à une cul- 
ture plus développée. Il garda ainsi une empreinte plus rustique, 
que nous retrouvons dans la plupart des éléments btins du rou- 
main. 

14. Les considérations générales exposées plus haut corres- 
pondent aux faits linguistiques établis par les dernières acqui- 
sitions de la philologie romane. Elles sont confirmées par tout 
ce que nous savons aujourd'hui sur le latin vulgaire, tel qu'il a 
été reconstitué dans ses traits les plus saillants par les latinistes 
et par les romanistes. 

L'étude approfondie des textes qui nous ont conservé un 



LE LATIN 33 

latîn plus ou moins rapproché du parler populaire^ et l'exanien 
des inscriptions nous ont fourni dans ces derniers temps des 
matériaux précieux pour l'histoire du latin vulgaire. Comme 
sources directes, les inscriptions nous offrent très souvent les 
faits les plus assurés pour la confirmation de tel ou tel phéno- 
mène du latin vulgaire; elles constituent, en outre, le seul moyen 
d'étudier directement le latin là où tout autre document écrit 
de l'époque des Romains nous fait défaut. Rédigées dans un 
style plus ou moins littéraire et dans cette langue presque 
invariable dans toutes les régions et consacrée par la tradition, 
les inscriptions ne nous présentent pas cependant un nombre 
aussi grand de particularités linguistiques intéressantes pour 
l'histoire du latin vulgaire qu'on pourrait s'imagintr a priori. En 
parcourant les milliers d'inscriptions publiées jusqu'ici, on n'ar- 
rive que bien rarement parfois à découvrir par-ci par-là 
quelques faits qui ont échappé aux graveurs, trop soucieux en 
général d'employer une langue aussi correcte que possible. Il 
serait, d'autre part, chimérique de chercher dans les inscriptions 
d'une province quelconque, du moins jusqu'à une certaine 
époque, des faits linguistiques propres à cette province et qui 
n'auraient jamais existé dans les autres pays de l'Empire. Tout 
ce qu'on peut demander aux inscriptions, ce n'est guère la 
découverte d'un latin provincial, mais la confirmation de cer- 
taines particularités du latin vulgaire que nous devons placer à 
la base de toutes les langues romanes. 

Mais, si le témoignage des inscriptions est des plus précieux 
pour l'étude du latin vulgaire, il ne faut pas enregistrer avec 
confiance tout ce qu'elles nous offrent. Il ne suffit pas de con- 
stater dans les inscriptions une forme qu'on n'a pas rencontrée 
ailleurs pour qu'on l'attribue sans aucun contrôle au latin. Il se 
peut très bien qu'une telle forme, qui présente un phénomène 
intéressant pour l'étude des langues romanes, ne soit qu'une 
simple faute de graveur. Les erreurs ne manquent pas d'être 
nombreuses dans les monuments épigraphiques latins, et elles 
donnent lieu souvent à des rencontres surprenantes avec les 
langues romanes. Ainsi, pour ne citer qu'un cas, dans une 
inscription de la Dalmatie nous trouvons la forme pureremu (C. 



54 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

/. L. in, 9567) qui offre une ressemblance curieuse avec l'is- 
tro-roumain pure, avec n rhotacisée. Faut-il considérer cette 
forme comme un exemple ancien de la rhotacisation de n, attes- 
tée aujourd'hui en istrien ? Cette hypothèse pourrait tenter 
quelque philologue en quête de nouveautés, surtout parce que 
pureremus nous vient d'une région où le passage de n à r est un 
phénomène connu ; mais pour ceux qui sont habitués aux fautes 
des graveurs pureremu ne peut être qu'une mauvaise transcrip- 
tion de puneretnus (jxmeremus). Des cas semblables nous montrent 
combien il est dangereux de bâtir des théories sur des exemples 
aussi isolés. La présence d'une forme dans une seule inscription 
n'est guère suffisante pour que nous admettions l'existence de 
telle ou telle particularité dans le latin vulgaire; il faut pour cela 
avoir le témoignage de plusieurs inscriptions. 

En dehors de ces moyens directs, la comparaison des langues 
romanes peut aussi nous aider dans l'étude du latin vulgaire. 
Une forme qui n'est pas attestée dans les monuments épigra- 
phiques ou paléographiques peut toutefois être considérée comme 
existant en latin, une fois qu'elle apparaît dans les langues 
romanes avec des particularités qui ne sauraient remonter qu'au 
latin vulgaire. En éliminant tout ce qui est propre à chacune 
des langues romanes, on arrive à la fin à rétablir cette forme 
avec ses traits primitifs et telle qu'elle existait en latin. Cette 
méthode est pleinement justifiée par le principe fondamental 
même de la philologie romane et par tout ce qu'on admet 
aujourd'hui sur les rapports des langues romanes avec le latin. 
Elle n'est au fond que l'application à l'étude des langues 
modernes d'un procédé employé depuis longtemps dans la lin- 
guistique indo-germanique. 

La méthode comparative peut nous donner les résultats les 
plus sûrs dans les études sur le latin vulgaire, pourvu qu'on 
l'emploie avec prudence. Ce serait abuser d'une telle méthode 
que d'attribuer au latin des phénomènes qui appartiennent en 
réalité au développement postérieur des langues romanes. 
L'accord de deux ou trois idiomes romans n'est pas toujours 
suffisant pour qu'on conclue à l'existence dans le latin vulgaire 
d'une particularité qui leur est commune. Il faut d'abord se 



"1 



LE LATIN 5 S 

demander si une telle particularité n'a pu se produire indépen- 
damment dans chacune de ces langues ou s'il n'y a pas eu 
d'influence de l'une sur l'autre. L'accord du roumain et de 
l'italien, par exemple, ne peut guère être toujours probant quant 
à la présence dans le latin vulgaire d'une forme commune à ces 
deux idiomes. Il se peut très bien qu'un phénomène ait fait son 
apparition en italien et qu'il se soit ensuite transmis au rou- 
main. L'italien et le roumain ont continué à rester en contact 
l'un avec l'autre plus longtemps qu'on ne le croit d'habitude, et 
il serait partant hasardé de mettre sur le compte du latin tous 
les traits qui les rapprochent. 

Les renseignements indirects sur le latin vulgaire, fournis par 
la comparaison des langues romanes, peuvent donc être des plus 
précieux, à condition qu'on n'emploie cette méthode que là où 
elle trouve son application et qu'on ne lui demande que ce 
qu'elle peut nous donner. 

La méthode comparative employâe ]>ar les romanistes pour recon- 
struire les formes du latin vulgaire a èié vivement attaquée par 
K. Sittl , Jabrisbtrichl ûber die ForIsclirilU dir IJassiscben Alurlhums- 

wisunschafl, LXVIII, 226 et suiv. ; E. Seelraann, GôllingischigelehrU « , 

Anieigen, 1890, 665-687, et Krilisclier Jahresb. ùbtr dit Forltchr. dtr : ^ 

Tom. Pbilol., 1,48 et suiv. Les deux pliilologues allemands contestèrent - 

toute valeur ï ce genre d'investigations, en qualifiant de 1 Phantasie- 
gebilde a le latin reconstruit par les romanistes. Les afHrmations de 
Sitil et de Seelmann étaient trop exagérées et elles ont été refutées 
pour de bonnes raisons. Cf. Miodoriski, Arcb. /, lai, Uxilcogr., 
V!1I, 146-149 ; Meyer-Lûbke, Zriischr.J. rem. Phll., XV, 281-284 ; cl. 
Kr-il. Jahrab. d. rom. Phil., II', 60 ; P. Geytxjahmb- ûb. die Foriscbr. 
d. il. AHtrlhumswiss.. LXXXXVIII, ){ et suiv.; voir, en outre, 
G. Grôbcr, Arcliiv fur Int. Lexikogr., I, 106, 31] et suiv., et Mohl, 
Jnlrod.âla chronol. du lai. vulg., 21, qui défendent, Ji juste titre, 
[a méttiode suivie aujourd'hui parla plupart des romanistes. 

Comme nous avons remarqué plus haut, l'accord exclusif du rou- 
main avec l'italien ne peut guère être toujours probant quant à l'exis- 
tence d'une forme dans le laiin vulgaire. C'est pour cette raison que 
nous considérons comme inadmissible la théorie de Mohl qui croit que 
• nui, • voi pour nos, vos, 'clamî pour clamas, etc. étaient connus en 
laiin dès le 11* siècle de notre ère (JnUroduclion à h cbronol. du lai, 
viilg., 229-230). Quant i l'opinion soutenue par d'autres philologues 
et d'après laquelle les ressemblances du roumain avec l'italien doivent 
ttre expliquées par la piésence des nombreux colons venus d'Italie 



$6 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

en Dacîe lors de la conquête de cette province, nous la croyons tout 
aussi contestable. U semble que parmi les colons venus en Dacie de 
toutes les provinces de l'Empire, £X toto orbe romano, comme dit 
Eutrope, VIII, 6, les Italiens aient été en petit nombre (J. Jung, 
Rômer und Romanen^ 106-107 > ^^- ^- Seeck, Gtich, des UnUrgangs 
derantiken Welt^ Berlin, 1895, 324-325). 

15. Pour nous faire une idée de ce qu'était le latin qui a 
donné naissance au roumain, il faut donc examiner en première 
ligne les inscriptions. Nous passerons ici en revue les particularités 
linguistiques que nous avons pu trouver dans les monuments épi- 
graphiques des régions où, d'après nous, s'est développée la 
langue roumaine, et nous verrons quels sont les phénomènes 
qui distinguent le latin de ces inscriptions du latin littéraire. On 
pourra ainsi constater si le latin transplanté dans la péninsule 
balkanique contenait déjà quelques traits qui se retrouvent 
aujourd'hui en roumain et qui ne sont pas attestés dans le latin 
classique. 

Le dépouillement des inscriptions publiées dans le tome m 
du Corpus inscriptionum latinarum nous a permis de relever 
plusieurs formes que nous citons plus loin et qui nous montrent 
telle ou telle particularité intéressante pour l'histoire ancienne 
du roumain. Ce travail qui n'a pas encore été fait doit être 
considéré comme le point de départ de toute recherche sur le 
latin balkanique, et c'est pour cette raison que nous avons cru 
nécessaire de signaler tout ce qui se trouve de plus caractéris- 
tique dans les inscriptions qui nous viennent des pays où s'est 
formée la langue roumaine. Il va sans dire que nous n'avons 
relevé que ce qui nous a paru important pour la phonétique, 
la morphologie, la syntaxe et le lexique. Des formes comme 
ben = bene 7453 ; feit = fecit iGi'j ; nestris = vestris 7584; 
quandam = quondam 7508 n'avaient que chercher dans notre 
liste, puisqu'elles ne sauraient être que des fautes de transcrip- 
tion. Nous nous sommes de même abstenu de signaler des 
formes comme ucxor 2639, vicxit 2127 ; iicssor 7565 ; Alexsan- 
der 8727, exs 103 1 6, Maxsimo 2766 b, Maxsima 3 162 a, Sexstus 
7438, uxsori 1849, vixsi 2835; Maxssimunna 8971; visxit 
9533; convixxit 2225, vixxit 1201, etc. qui ne peuvent rien 



u 



LE LATIN S 7 

prouver pour la phonétique. Tout aussi négligeables sont les 
cas où au lieu de deux consonnes les graveurs en ont écrit une 
seule : anorum 1895, attis 917, arws 2044; Galicanus 7736; 
imunes 7449 (comp. le cas inverse immaginifer 8018). Des gra- 
phies comme «VW 1^65, 1^12, piientissimae 7702 peuvent être 
intéressantes, puisqu'elles reproduisent mieux la prononciation 
habituelle des Romains, mais elles ne présentent rien de bien 
caractéristique pour qu'on les cite à côté des formes qui s'im- 
posent à notre attention. 

16. Nous donnerons ici la liste des formes que nous avons 
rencontrées dans les inscriptions de ia péninsule balkanique et 
qui intéressent de près l'étude du latin qui se trouve à la base 
du roumain. Les exemples sont classés d'après la nature des par- 
ticularités qu'ils présentent. Les chiffres indiquent le numéro 
correspondant des inscriptions du tome HI du C. I. Z.., y com- 
pris le supplément. 

Pour ce qui concerne la phonétique nous avons à signaler les 
panicularités suivantes : 

E = a: Sevarina 1669. = 1 : Aurilius 2010; binefacta 9623 ; 
condicionim 752e ; Crescis (= Crescms) 2685 ; âtscidise (== descen- 
disse) 77S6; didicavi 3474; eciiseae 9385; iminentium 1984; 
in/erit ^667 ; mûcidonice 2046 ; mensis 2233, 8563, 10577; ""'"* 
7921; numiro 7465; rifecit 1952; Sineca 10434; '"^ 10190; 
Trjtoms 1968 a; vixillarius 7437. = ae : abundequae 781 ; aea 
9770, aeam 2107, aeius 907, 1898, 2008, 3174, 7963, aeorum 
1808 ; aeredes 2147 ; benae 8460 ; coUactanatat 8976; diae 9538; 
miurenti8^'j$(ci. mearitis 8oo-j) ipacae 10237; posuaeruni 2147, 
pasiiaeruin 8971 ; quae 781 ; Quaeta 7869, 10505 ; sae 8412; 
Saecundus 7437. E syncopé : vttranus 6364, 6366, 7444, 10198, 
velrano 10229. 

7 = e ; benemerente (= benemermtï) 2044, 7553 ; Bretannictts 
711; Carelao (= Charilao) 9355; conuge (= coniugï) 
7499; cremine (= crimine') 10190; deposetio 9576 ; devebet 
(= debebit) 9450 ; Dometianus 8147 ; donavet 2207 ; dutimvero 
7508 ; ecne Ç= igné) 10190 ; enfelicissimis J4JI ifecel 3875, 8460, 
9016, 909s ; futiles 10716; injeliciseme 2357 ; harisseme 3844; 



58 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

latronebos 8830 ; menesteriis 7693 ; tnenestrabi 1967, mentstravi- 
mus 1968 a, menestrabimtis 1968 b\ miletavit 7453; oreginem 
781 ; ostes 3800; parcetur 9623 ; />f«id 3676 ; pientesime 10783 ; 
quitsut 9532 ; semilem 9623 ; j^n^ 2208 ; j^/tJf/ 10146 ; stependùh- 
rum 10506; urdenaverunt (= ordinaveruni) 9585 ; iradedet 9601 ; 
Ventres 9551 ; Verginia 2176, Verginiae 1992, Verginio 2393 ; 
t/îx^/ 3987; volueret 9508. La présence de ^ au lieu de f dans 
condedi 9546; perdedi 8447, perdederunt 8500; reddedit 7553, 
7921, reddedisset tab. cer. i, 2', p. 927, reddedisse ibid., i', 
p. 925; tradedet 9601 est due à (/a/i. = m : lacrumas 2197; 
stupendia 3558, slupendiorum 9796. 7 est tombé dans : Antonus 
7604; conuge 7499, canugi 7570, 8364. / syncopé : domnae 
7671, 7833, dlwiw^ 7690, domnus 2130, 10190, Â?www 7671, 
7833,8244. 

= ^ : x^ori 3174. = «(> : itt^/w (= votum) 7595. = « : 
uw«f*5 2225, 2226, 2240, 2702, 3987, 6399, 9585 ; cansubrino 
193 1, 8465 ; rar^wm 9567; tunparabid 9567 ; «/ic/m 9973 ; fnar- 
murium, marmuria 633; peccatur 9527; punere 9585; pureremu 
9567, pusuerunt 7457; ^/i7a 9623 ; Victuri 9516 ; urdenaverunt 

9585. 

t/ = : flwnoro (= annarum) 2225 ; Apoleius 8667 ; avomculo 

2370, avonculo 8465; ram 3184, a»i 1926, 2385, 2425, 2436, 

2702, 8460, 9002, 9508; latronebos 8830; »ifliw 8910; 

OATor 9585, (7JCJ(7r 9605 ; ji«wi 8135 ; Ji/om 10146; ^^/o/i 9447 ; 

/i7m/o 7465, 7553; tumolum 9527; wW 3625, 3875; w//tt 

8193 ; votom 10146. U tombé : Antonis 7453 ; tm^éj 7524; Gais 

7641 ; Gaudeniis 7521 ; ç'fl^ 8862 ; j2'>î/^ 2789 ; qis 2098, 9508 ; 

CD 9713 ; ^o^M^ 1537; cot 2107. C7 syncopé : Herclianus 7746, 

8128, Herclianis 1303 ; Pror/a 1184, Proclae 3131, Proclus 1184, 

Pror/(? 737 ; utriclariorum 944, 1547, etc. 

y = ^ ipresbeter 9554. = w : iluricae 8441 ; Marturius 1891; 
Olumpius 7325 ; Paltnura 7693 ; Pr unie us (= Phrynichus) 
8438. 

^f — ai : ^//iV/j 7532 ; Aureliai 1399 ; Caicilia 9391 ; /flmi- 
//m' 7380; Vicloriai 7640, etc. = e : ûz/î^ i7S4, 3^78, 3871; 
f^/î/m 7407; Cesaris 7998; rar« 8547; defuncte 8938, 8971, 
9220; dulcissime 8891, 8986, 9002; filie 1183, 1753, 8951; 



^ 



ftSBP 



LE LATIN 59 

infelicissitne 1761, 1860, 8563; que 1753, 1846, 7569, 8542; 
socre 2649 ; terre 8333 ; Tertie 1765, etc. 

Oe — e : pena 9672. 

Au = a : Agustas 9610. 

Voyelles en hiatus : ea^ eu = ia^ tu : avia 9997 (cf. avîe plus 
haut : tf^ = ^) ; Caesaria 7532 ; Heraclia 7532 ; marmuria 633 ; 
miaverit 1966 (cf. la graphie inverse : ecliseae 9585); Bartolo* 
tnius 9625 ; Capriolo 9052 ; consacranius 2109 ; extranium 2082. 
le^ e : quescunt 3551 ; Quêta 261^, 3069, QuaetajSé^y 10503, 
Quetus 3002, (2^'^ 2691, Çm^/(? 1661. Oa = a: quad 2835. C/a 
= û : febrariis 1968 r, febraris 1967, 1968 i; septaginta tab. 
cer. X, p. 948. Ue= e : Maseti (= Mansueti) 7437. Uu =u: 
Ingénus 915, 1237, 1510, 1695, 1835, 7681, 7732, 8180. 

Métathèse: interpetrationem 2880; /w (= />ro) 3493. 

Insertion (Tune voyelle : Dafine 1834; F^bericia ij^'^ifrateres 
9735 ; Gi«^ttJ2i47; inierantibus tab. cer. viii, i', 2', pp. 945, 
947; sacerutn 2743. 

P = b : conlabsum 11 64; dilabsas 1374 (cf. jB). 

B == v: devehet 9450 ; lacovus 9625 ; incomparavili 9228 ; /az^ 
raverunt 21 12, 8591 ; pravato Ç= probato) 200J ; jrw 684. =/> : 
supstrinxit 7756 (cf. le cas de phonétique syntactique oppietate 
6191). 

V = b: bectigalis 1647, 8140 ; fe/w 9623 ; fo'W (= v/w") 9927 ; 
B/V/oréJ 633, IV; birginiam 9567; WaiV 2044, 9551, 9585, 9887, 
W^rjiV 628; foj 2509 ; i«(?/tt (= votum) 7595, fo/«w 3^5^ A, fc/(7 
1677; collocabi 9508; conparabit 8742, cunparabid 9567, campa" 
raberunt 9927 ; Conserbo 9262 ; Flabius 2328 ; /(oW 7595, lobiani 
9595 ; menestrabi 1697, menestrabimus 1968 A; Minerba 3136, 
Minerbino 2272; Quadribis 1440; j^rW 2130, j^i(? 3188; 
Silbanus 633, iv, Silbani ibid., Silbano 6439; 5(>/W 3156 ^, 
7595 (?)> ^^^^ 8727, VI W 2654, ^^'-^ 8412. F tombé : auncu- 
lus 3363, aunculo 908, 8117; ^/^ tab. cer. viii, i', p. 945; 
FaorSojé, 14; Testius 846; F/awi 3221, 7761; ft^mV 1871, 
itteni 1649; luentio 6212; ffsyvai (= signavi) tab. cer. xxv, 
2', p. 959; ^'«-f 1617, 3060, 3334, 3399, 3403, 3581, 3806, 
3809, 3817, 3865, etc. 

M= n : curan 9623 ; j/xen 1854. M finale tombée : ^tnilia 




60 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

1228; annoru 2521, annoro 2225; arca 2108, 2226, 2233, 
2240 ; circu 2341 ; cmugc 9567 ; crtideU 8385 ; dea 2233 ; (2»c/^tf 
3576; eiusde 3352; iiwfl 3576; novt 2210, 2612 ;ordine 1480; 
/^ffû 9672 ; P/(?//a 1228; posteriore 9973 ; prefectoru 645 ; rfltp/tf 
3397; ^^'w/a 9567 ; septe 2233, 7582, 8563 ; sorteuh. cer. m, 
i', p. 931 ; stationciz\>. cer. i, i', p. 925 ; stipendioru 2^1% \ sua 
9567; suadere 7436; ///wfo 7465, 75 53; '<?/« 74^7; tradita 
2108. 

T= d : adque 764, 3228, 7868, 8135, 8385, 9632; cunpa- 
rabid 9567 ; «/ 8376 b ; id^ 1193 ; quodannis 734, 7436; r«/i- 
tuid 2969. r final tombé : audivi loooo; de 6399; fnenestrabi 
1967 ; /wj 917, 89io;/wjtti SjJ, 7843, posuerun 2348, 9850, 
posuaerum 8971, poserun 9787; jo/w 753S> ^J"f* 139^ <», 7643, 
8034, vixsi ^021. 

D = t: aliui 8742, 8750, 9507, 9569; at 633, i, 1968 a, b, 
2386, 2397, 7505, 7526, etc. (cf. atvmtum 9314); eiustem 
8118; quii tab. cer. i, i', 3 r., pp. 925, 927 ; quoi 1041, 1899, 
2208, 8196, tab. cer. i, 2', p. 927; vi, i', p. 937 : xxv, i', 
2 r., 3 r., p. 9S9, cot 2107; set 686, 709, 754, 847, 3980, 
7436, 7527, 9504, etc. D tombé : atuior 2161. Di = :^: laco- 
nus 2654 ; Zonysius 3 174 a; cf. (et) tes = (et) dies 2223. 

S -= ss : Albonessium 3049 ; Porolissesis 1437 ; possuerunt 
7548. 5 finale tombée : Antiochu 7791 ; Aptileiiu 3420 ; Caesari 
7613 ; Cassianu 1761 ; canditu 9733 ; Crescenti 9520; Demitriti 
7466; rftto 9623; «tt 8345;yî/m 835; Germanu 7484; /w/m 
7449 ; Pompeiu 2625 ; pureremu 9567 ; Jîm/w 10036 ; rirt(?ri 704, 
Victuri 9516. 

N — m : avomculo 2370; comventione 9S^2;flamem 7664 ; iw 
(devant une labiale) 1971, 3 115 ; imfelicissimi ^228 \ posuaerum 
8971. A/^ tombée : Albonessium 3049 ; Apulesis 1437, Apulesium 
7795 ; benemereti 6135, 7457, benetneretibus 2246; Clemes 6162 ; 
c««jc 1438, 2352, 8166; coiugi 22}2y 2238, 2279, etc. ; Constas 
3399, Cc;i/flj II 94, Costantia 2147, Costantio 1967, Costantilla 
8399 ; coserva 2137 ; costituit 3097 ; cosnlibuSy cosulario très sou- 
vent; Cresces 1223, 1339, 1764, 2690, 3213, 5, 7437, 8143, 
Crescis 2685 ; curaverut 3398 ; defuctae 2100, (fe/«c/o 2348, 2360, 
2690; descidise (= descendisse) 7756; dispesato 3033, dispesator 






LE LATIN 6l 

1997; doles 8837; Foresis 1968 a; Frotoni 2981; Horiesis 
7449; infos 2612; libes 1260, 194S, 2906, 3138 a, 7683; 
Malvesis 1437; Maseti (— Mansueti) 7437 ; w^^j 1860, 2007, 
2584, 3265, 3542, etc., tnesum 2162, ineserum 2602, mesibus 
811, 7421, 8013, 9266; obsèques 3027 ; paretibus 7893 ; pietissi- 
fnae 8012; Porolissesis 1437; posuerut 9260; remasisse tzh. cer. 
I, i', 2', pp. 925, 927; Romamsis 3215, 14; Ffl/« 1690, 
2696, 3393> 3640» 6130, 7437> ^^b. cer. viii, i', p. 945; 
Vaîetinus 7688; Vesclevesis 3038, Vesclevesi 3038. Cf. les 
graphies inverses : fer^wj 673 ; memoriens (= memoriesy mémo- 
me) 2223 ; quadragensimo 3333. Peut-être faut-il mettre dans 
la même catégorie w'wjaV (= wxî/) 8389. T/xi/ supposerait la 
prononciation visit (cf. plus bas, X). N intercalée : Incnatio 
(= Ignatid) 7608*. 

-R finale tombée \ fraie 9029 ; wfltfe 7463. 

C tombé : dl?/Mnfe9846, dejunto 2137, 8934; fww/wj 163S, 4; 
Vitoria 2429. C intercalé : Quincta 9937. = ^ : sartophagum 
9S33> 9S7i> 9585, sartofagoSj^2,C devante {oé) écrit parç^w : 
huiusque 11 13 ; Quelle (j= Cœliae 2046); queti 10190. 

/f initiale tombée : cAere tab. cer. i, 2 r. ; vni, 2 r., 3 r., 
pp. 923, 943, 947, abui 1846, abuit 7382; /ir 9367; astatum 
9973, adslatojj^^ ; ères 2008, 10292, 10361, eretiîV 3164, ereiei 
10317, aeredesii/^j ; Ilara^i^y, onore io$'jo, ancres 820^ ; orto 
2207; ojr/wVe 2013; oj/e^ 3800; w«^ 9571- Cf. les graphies 
inverses : hadiuirix 3730; hdus 3917; hocidit 3800; Honesimus 
8379, etc. 

Ph =^p: Bosporanorum 7888 ; Prunicus (= Phrynichus) 8438. 

X = X, jj : coittj (= coniux) 9713 ; Masimile 6333, 8324 ; 
î/iwiV 6424. 

Comme particularités morphologiques ^ il y a lieu de rappeler le 
changement de genre survenu au mot fatum qui est employé au 
genre masculin : fatus 1834, 3196 Çd. fatum durus 7384). La 
même confusion apparaît aux mots corpus : hune corpus 9308 ; 
monununtum : hune monumentum 9430; sarcophagus : hoc sarco- 
fagum 2634; sepulcrum : hune sepulcrum 8762, 9327. Au lieu de 
mare^ on trouve une fois maris 1899, probablement du genre 
féminin. 



L 



\ 



62 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Le passage d'une déclinaison à une autre est attesté pzTcolegi 
jSij =colkgac'y sacra 7458, socroâ 655 = socrus; vasum 7577, 
vaso 2214 = vas; sintnestrum 7547 — semestre. Les formes 
edictu 9973, mano 8910 n'appartiennent pas sans doute ici. La 
présence de u pour dans le premier mot et de pour u dans le 
second est due^ très probablement, à la confusion assez fréquente 
de ces sons (v. plus haut = «, « = 0). A la r* déclinaison, 
on trouve quelques cas de génitif en aes — es \ Aur elles Valeniines 
3278 ; memoriens (= tnemories, v. plus haut, à la phonétique de 
N)2225 ; secundes 8489; Superes 1096, 11 54. Intéressants sont 
les nominatifs pi. en -as : libertas 2386 ; duasfiîiaSy duos maires^ 
advenas parvolas 3551. Pour le nominatif singulier de la 11* 
déclinaison les inscriptions nous offrent les formes plus rares 
adsignato 1322 ; Akxandrus 7532. A signaler encore les datifs 
sg. ^ffim 8258, Firmionis 1905, triumfatoris 76ii;rabl. sg. 
domu 3353 ; les gén. pi. mtsum 2162, meserum 2602 et les datifs 
dibus 2100, 3089, 3221, 3274, filibus 7535, natibus 914, 7521. 
Comme formes particulières du pronom nous avons à rele- 
ver : sibe 1808; qui = quae 2223, 7434, 8363, 9333, 9331, 
qtieius 1846, quem — quant 3331, 8473 (cf. aliquem = aliquam 
tab. cer. 2 r., 3 r.,pp. ^i^-^ij); qui = quis 2117, 2226, 2309; 
ipseius 2240, inpsuius 2m \alium = aliud 638, 669, 684, 706, 
2098, 10092. 

Au numéral, on trouve le nom. dua 633, i et le gén. dum 
2492. 

Pour l'étude du verbe nous avons relevé : doleunt 3362; 
facunt 3331; posit = posuit 1742, 1969, 2010, 2202, 2476, 
2344, 2360, 2721, 2933, 3074, 3103, 8472, 8486, 8682, 8723, 
8739, poserunt 7372, posierunt 860, 9228 ; sepulivit 2326. 

Au point de vue de h syntaxe nous citerons les constructions sui- 
vantes : diem uno 8136 ; eadem condicionim 7326 ; ad titulo 1304 ; 
ex ivtum 642 ; ob virtute 1 1 9 3 ; per Proculo 15900; pro incolumita- 
tem 1 1 lOy pro salutem 873, pro spiritum 9332, pro victorias 8303, 
pro se et suos 1038, 1289, 1600, pro comoda 7384; cum natibus 
suis Vitalem 7321; vixit viro suo = vixit cum viro suo 9178; 
arcam poni 8727 ; tesellam figi 9332. 

Pour le lexique^ les inscriptions nous offrent quelques mots 



« ^i^^B^^^KSB^mes 



tE LATIN 63 

nouveaux et plusieurs formes qui ne sont attestées que très 
rarement chez les auteurs latins : absidata (dérivé de absidd) 968; 
aeteto (gc. atTY)TÛ ?) 1352 ; aetoma 1174, cL^^omae 12 12; apocba- 
/flw (dérivé de apochd) tab. cer. xxv, i', 2', p. 951, apocatus 
tab. cer. vu, i', p. 941, apocitatus tab. cer. vu, i', p. 941; 
apparatorium 3960; arcellam = arculatn 9546; aviae 9877; 
burgum 3653 ; oj/tf = ^r^/a 7436; collitores = cultores 8147 ; 
canparabit =^mpjiï 8742, cunparabid 9567, comparaverunt 9588 
(cf. comparatîom 607) ; danistariae (dérivé de danisld) tab. cer. 
XIII, i', 2', p. 951 ; dolum= dolor 1903 ; exfuncto = defuncio 
3166 a; miaverit 1966; nepotiae 2599, 6155, 8441, «/îpo/fV 
2756 ; /wr/ = compari 7521 ; pausationem = morte m 2634 ; />n- 
w/ï z^m = z^r 7783 ; />yfl/w (gr. icueXoç) 7364 ; spatario 8759 ; 
sportellaria tab. cer. vi, i', p. 937; tonitratori 2766 a; ;(^j^ïdf 
(gr. W<^? ?) 9116. A remarquer encore les expressions : m j^ = 
« ensemble » 2 11 3, 2534, 3107 ; viw suo = in vita sua 7454, 
7456. 

Telles sont les particularités les plus intéressantes que nous 
avons rencontrées dans les inscriptions. Elles ne nous offrent en 
général que des faits connus et qui se retrouvent plus ou moins 
souvent dans les inscriptions des autres provinces romaines. 
On n'y voit rien qui soit spécialement roumain, et tout ce que 
nous avons relevé nous renvoie au latin qui caractérise les monu- 
ments épigraphiques de tous 'les pays de la Romania. Seuls 
quelques mots d'origine grecque apparaissent ici pour la pre- 
mière fois ou plus souvent qu'ailleurs. 

Plus d'une particularité que nous avons signalée n'offre aucun 
intérêt pour l'étude du roumain. Il y a des phénomènes qui ne 
se retrouvent guère en roumain et qui par conséquent ne pou- 
vaient être d'un emploi général dans le latin des pays danu- 
biens. Ainsi, la présence de e pour i, la chute de n devant et, 
etc. Quant aux phénomènes qui se sont transmis au roumain, 
ils sont de même nature que ceux qui caractérisaient le latin 
vulgaire qui se trouve à la base de toutes les autres langues 
romanes. Tels sont : î == e; y = u; e, i, u syncopé dans des 
mots comme vetranus, domnus, utriclarius ; ae, œ = e; au — u 
= a — u; ea = ta; eu= iu; te = e; ua = a; uu =^ u; b =1 



64 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

v; V = b (voir surtout les cas de v après /, r); v intervoca- 
lique tombé ; m (/, s) finale tombée ; n tombée devant s ; c avec 
la valeur d'explosive dure, comme il faut peut-être cgnclure 
des graphies Çhuius)que ; Qiulie ; qiuii ; c tombé entre n et / ; 
h initiale tombée ; le changement de genre et de déclinaison ; 
des nominatifs de la ii* déclinaison comme Alcxandrus ; la con- 
fusion des cas ; les génitifs du pronom démonstratif inpsuius^ 
ipseius^ etc ; les formes verbales facunt, posit ; le composé prima 
vera ; le changement de sens survenu dans comparare. 

Les inscriptions ne contiennent donc qu'un nombre très res- 
treint de faits linguistiques intéressants pour l'histoire du 
roumain, et il nous serait bien difficile de caractériser de plus 
près le latin vulgaire, si nous n'avions à notre disposition que 
ces matériaux, si incomplets et d'une valeur si inégale. On ne 
trouve nulle part des formes qui ont certainement existé dans 
le latin vulgaire, comme il résulte d'autres recherches et comme 
nous verrons plus loin, mais on rencontre en échange des par- 
ticularités qui n'ont pas survécu en roman et qui ne repré- 
sentent bien souvent que des habitudes de prononciation 
individuelle ou des écritures arbitraires. Cela nous montre une 
fois de plus que les témoignages des monuments épigraphiques 
sont relativement assez pauvres, quant au nombre et à la nou- 
veauté des faits qu'ils nous fournissent, et que leur valeur 
réside surtout dans la confirmation qu'ils peuvent donner à tel 
ou tel phénomène constaté par d'autres moyens. 

17. Pour compléter les données insuffisantes des inscriptions 
et pour enrichir nos connaissances sur le latin vulgaire qui se 
trouve à la base du roumain, nous devons demander le secours 
des langues romanes. La comparaison du roumain avec les 
autres idiomes romans nous découvrira plusieurs phénomènes 
du latin vulgaire qui ne peuvent être attestés directement. La 
méthode que nous avons exposée plus haut et qui a été com- 
battue à tort par quelques philologues trouvera ainsi son appli- 
cation et sa justification aussi dans l'étude du roumain. 

Dans quelques cas nous aurons même l'occasion de confir- 
mer par quelque texte les conclusions fournies par l'étude 



^^^^i^S^^^^WW 



LE LATIN 



^5 



comparative des langues romanes. Nous verrons qu'une parti- 
cularité phonétique ou un root, dont l'existence en latin est 
déjà suflkamment prouvée p^r l'accord des langues romanes, 
ne manque pas d'être attesté parfois chez un auteur latin 
influencé par le parler popuUire ou dans des inscriptions 
plus ou moins anciennes ou bien dans quelque glossaire écrit 
au moyen âge. Les investigations indirectes sur le latin vul- 
gaire trouvent ainsi souvent leur confirmation dans des témoi- 
gnages directs, et nous verrons qu'il y a plus d'un exemple de 
cet accord entre ce qui résulte de la comparaison des langues 
romanes et ce qui nous est oflert par les monuments paléo- 
graphiques ou épigraphiques. 

Nous donnerons dans les paragraphes suivants les résultats 
de ces investigations sur le latin vulgaire, et nous rappellerons 
les faits qui devaient distinguer le latin qui a donné naissance 
au roumain du latin classique, dans la mesure où nous pou- 
vons les constater aujourd'hui. 

Dans notre exposé sur le latin vulgaire nous avons été guidé sur- 
tout par les travaux de H. Schuchardt, Vokalismus des Ful^ârlateins, 
Leipzig, 1866- 1868; E. Seelmann, Die Aussprachedes Lat.y Heilbronn, 
1885 ; G. Grôber, Vtdgàrlateinische Substrate romanischer WôrUr 
(Archiv Jûr latein, Lexikographie, I-VIl) ; W. Meyer-Lûbke, Die 
îateinische Sprache in den romanischen Làndem (Grundriss der rom. Phi- 
hlogie, I, 351 et suiv.) et Grammatik der romanischen Sprachen, 
Leipzig, 1890- 1899, auxquels nous renvoyons pour d'autres rensei- 
gnements supplémentaires. On pourra consulter, en outre, les 
ouvrages de F. Stolz, Hislarische Grammatik d. lot. Sprache, Leipzig, 
1895, et de W. Lindsay, Hie Latin Language, Oxford, 1895 (traduit en 
allemand par H. Nohl, Leipzig, 1897), où sont exposées les particu- 
larités les plus importantes du latin vulgaire. Sur plus d*un point 
nous avons complété et modifié les données de ces travaux par les 
études parues dans ces derniers temps et par nos propres recherches. 
Pour ce qui concerne spécialement les différents mots que nous étu- 
dierons dans les paragraphes suivants, nous renvoyons au diction- 
naire de G. Kôrttng, Lat,'rom, fVôrterb.y Paderbom, 189 1, où sont 
cités les travaux les plus importants dont ils ont fait l'objet. Nous 
n'avons rappelé en général dans nos notes bibliographiques que les 
études les plus récentes qui ont été consacrées à tel ou tel mot. 



DniiUUANil. — Histoire àt la lan^tu roumaint. 



i 



66 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 



PHONÉTIQUE 

I. L'accent 

# 

i8. Avant d'aborder Tétude des voyelles et des consonnes 
nous dirons quelques mots de Vaccmt. 

Les langues romanes ont conservé en général avec beaucoup 
de fidélité l'accent latin, tel qu'il nous est connu d'après les 
auteurs classiques. Les cas où elles s'écartent du latin littéraire 
sont relativement assez peu nombreux. En dehors de quelques 
modifications qui se sont produites dans chacune des langues 
romanes, il y en a d'autres qui apparaissent sur toute l'étendue 
de la Romania et qui doivent remonter au latin vulgaire. 

G)mme antérieur au développement des langues romanes,, il 
faut considérer le déplacement d'accent survenu dans les mots 
dont l'antépénultième contenait, en latin littéraire, un f (e) 
tonique en hiatus. Dans ce cas, l'accent fut transporté, en latin 
vulgaire, de i sur la voyelle suivante. Au lieu de fe, io (éo) on 
a eu iéy iô, Arlêîem est devenu en latin vulgaire *ari^m (^arçtem, 
V. § 38), d'où dr. arete^ ir. arfteÇcomp. lyonn. are; Revuedes patois , 
n, 26) ; pariétem = ^pariitem (^par^tem) : dr. pàrete, ir. parfte 
(rtr. prêt, it. parete, cat., esp. pared, port, parede) ; tnulièrtm = 
muli^rem : dr. muiere, mr. mur are, ir. muFfre (it. tnogliera, a-fr. 
moillier^ prov. molher, cat. mulltTy esp. mujer, port, mulber); 
capriôlus, a = ^capre^lus, a Ç*caprialus; voy. § 38) : dr. câpriar, 
càpriaarà (it. capriolo, fr. chevreuil, prov., cat. cabirol); urcéôlus 
= *urce^lus (^urci^lus) : dr. ulciar (it. orciuold). Le déplacement 
d'accent s'explique ici par le £iit que ie, io (éo) sont devenus 
d'abord des diphtongues (^pariétem, *capriolus) et que l'accent 
a passé ensuite, comme il était naturel, sur le deuxième élément 
de la diphtongue qui contenait une voyelle plus sonore (^parié- 
tem, *capriôlus). — En dehors du témoignage des langues 
romanes, ce changement d'accent est confirmé aussi par les 
grammairiens et les poètes latins. Un auteur anonyme d'un 
traité de grammaire latine nous dit expressément que mulierem 
doit être accentué sur la pénultième (Anecdota Helvetica, éd. 



LE LATIN 67 

H. Hagen, Leipzig, 1870, an). De même, dans les vers des 
poètes des premiers siècles de notre ère, mulierem apparaît avec 
Taccent sur e. 

Dans les mots proparoxytons du latin classique qui présen- 
taient, danç la dernière syllabe, une consonne muette suivie 
d'une r, l'accent passa dans le latin vulgaire sur la pénultième. 
Le classique integrum devint integrum^ qui est accentué ainsi 
chez Naevius : 4r« intreg^ mr. ntreg^ ir. qntre-^ (rtr. mtir^ it. 
intierOy fr. entier ^ prov. entier , cat. entir^ etc.) ; comp. le traite- 
ment de palpebra, tenebrae, etc. dans le roman occidental. 

Nous devons rappeler ici aussi les modifications d'accent sur- 
venues dans quelques verbes, quoiqu'elles ne soient pas de 
nature purement phonétique. 

D'après les formes du présent de l'indicatif bâttuo, cânsuOy 
fûtuo et sous l'influence des autres verbes de la in* conjugaison, 
les infinitifs classiques battiiere, cansàere, futûere furent remplacés 
par *bàttuerey *cônsuerey *fûtuere(^bdtterey *c6serey *fùtterey v. §38) : 
dr. baierey mr. batUy ir. bgte (it. batterey fr. battrey prov. batrey 
port, bâter); dr. coaserey mr. hosu, ir. hose (rtr. kui^y fi:. 
caudrey prov., port, coser); dr.futere, ir. futeQx. fotterey ît.foutrey 
prov. fotre). 

Les verbes composés reçurent en latin vulgaire l'accent sur le 
thème. On disait *indpity *perfâcit au lieu de incipit^ pirficit. Cette 
particularité s'explique par le phénomène morphologique de la 
« recomposition » (cf. plus loin). En restituant dans les verbes 
composés la forme simple, avec la voyelle non af&iblie, on 
arriva forcément à accentuer le verbe composé d'après le modèle 
du simple. Une fois que perficio fut remplacé par *perfacio, on 
dut accentuer cette dernière forme comme facio. 

D'après les dictionnaires latins, carpinus aurait été accentué 
sur la seconde syllabe, mais les langues romanes nous 
montrent qu'il faut partir de càrpîntiSy d'où dr. carpin (it. 
carpinOy fir. chamUy esp., port, carpe). 

Panicum est donné, au contraire, par les lexicographes, comme 
proparox)rton, tandis que les formes romanes nous renvoient à 
panicum : dr. pârinc (tosc. panic^ mil. panigy firioul. pani). 

Un mot qui présente beaucoup de difficultés et qui n'a pas 




68 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

encore trouvé une explication satisfaisante est ficatum. Tandis 
que le roumain, dr. ficaty mr. Vikaty ir. fikçt^ le sic. fikatu^ le 
vén. figa et le vegl. fekimt exigent Jicdtunty les autres langues 
romanes présentent des formes qu'il &ut rattacher tantôt à 
^ficatuniy tantôt à *fldicum (^fidacum) : it. fegatOy lomb. fideg, 
ssLrdcfidigUy a.-fr. feie,firie, pvov.fetge^ esp. higado, port, figado. 
Il semble toutefois que ficàtum ait été la seule forme connue en 
latin vulgaire jusqu'à une certaine époque (le ii* siècle après 
J.-C. ?). Le roumain ficat représenterait alors la forme la plus 
ancienne de ce mot qui fut altéré plus tard, dans une partie de 
l'Italie, en Gaule et en Espagne, sous Tinfluence d'autres mots, 
que nous ne saurions préciser. 

MercuriuSy gén. Mercurii {dits) y reçut en latin vulgaire 
l'accent sur la syllabe initiale, d'après le modèle de Martis^ 
Jovisy etc. auxquels il était associé : dr. mercuri (vén. mercore, 
sarde tnercuriSy fr. (^Moni)martre = {Mans) Mercurii y prov. (di)- 
mercrcy esp. miercoles). 

Les reflets romans de secale nous renvoient soit à sicale soit 
à secàle. Il y a cependant des raisons pour croire que sicale est 
la forme primitive et que le changement d'accent dans secàle a 
été amené par une confusion avec les mots en -aie ; on peut 
même admettre que le déplacement d'accent s'était produit déjà 
en latin vulgaire et qu'on y disait indifféremment sécale et secàle. 
Ce qui semble confirmer cette supposition, c'est que secàle 
apparaît dans une région où le suffixe -aie n'est guère répandu, 
comme c'est le cas pour le roumain. En dehors du roumain, 
dr. secarày mr. sikarçy ir. sehçrÇy secàle se trouve en vénitien, 
segalUy et en frioul., sijale. La forme proparoxytone a survécu 
dans le rtr. segaly it. segale (comp. plusieurs noms de lieux sem- 
blables, Arch. glott., suppl. V, 104), fr. seiglcy prov. seguely cat. 
segol; alb. ôdJSrere. 

Pour trifoUutHy le changement d'accent, admis par quelques 
philologues (*tr{folium)y n'est guère probable. Le roumain nous 
renvoie à la forme classique trifàlium : dr. trifoi. 

Il semble, au contraire, qu'il faille admettre pour le latin 
vulgaire *vigintiy au lieu de viginti. Le mr. yiiigits nous renvoie 
à la première de ces formes. 



LE LATIN 69 

Cf. G. Paris, Du râle de Vaccent latin dans la Tangue française, Paris, 
1862, 37 et suiv. ; A. Thomas, Archives des missions scientif. et litt., 
3« série, V, 48} ; M. Mirisch, Gesch. des suffixes -olus in den rom, 
Spr., diss. Bonn, 1882, 27 et suiv.; A. Horning, Zeitschr, f. rom, 
Ph,, VII, 572-575; F. Neumann, ibid., VIII, 408; XIV, 547-54»; 

E. Schwan, Zeitschr. f. fr. Spr. u. Utt., XIII", 201, 202 ; G. Cohn, 
Die Su/Jixiuandl. im Vulgàrlat. undim Fran:^ôs,, 1891, 243 et suiv. 
L'explication que nous avons donnée plus haut pour ie^ io = ûl, iô est 
due à Neumann (cf. Meyer-Lûbke, Gr. d, rom. Spr., I, § 598 ; 
Zeitschr, /. fr, Spr. u, Utt., XV", 87). — Sur intigrum, cf. 
W. Lindsay, Americ. fournal of Philology, XIV, 319. D*après 

F. Neumann, Zeitschr. f. rom, Ph,, XX, 5 19, le passage de integrum à 
intégrum s'expliquerait par les phases intermédiaires : *integrrum = 
^intégerum = *intégrrum (y, cependant G. Paris, Romania, XXVI, 
142-143). Cf. L. Havet, Romania, VI, 433, qui envisage autrement 
ce phénomène. — Cf. sur carpinus, panicum, Ascoli, Arch, glott., 
IV, 353; Meyer-Lûbke, Zeitschr. f, rom, Ph,, VIII, 208. — Les 
nombreuses discussions dont ficatum a formé Tobjet sont résumées 
chez Kôrting, Lat.-rom, Wôrterh., n° 3223. — Sur Mercurii, v. 
Ascoli, Archivio glott., I, 373 ; cf. Lindsay, Americ, Journ, of PhiloL, 
XIV, 163. — A propos de sécale — secMe, v. d'Ovidio, Zeitschr, 
f, rom, Phil., VIII, 98 ; Meyer-Lûbke, H^iener Studien, XVI, 319. 
— La forme ^trifolium est contestée aussi par G. Grôber, Archiv 
f. lat, Lexik,, VI, 133. — Sur viginti (trigintà), v. en dernier lieu 
l'article de G. Rydberg, Viginti y trigintà ou viginti, trigintà, publié 
dans les Mélanges de phil. romane dédiés à C. Wahlund, 1896, 337. 
L'auteur n'arrive pas cependant à éclaircir l'histoire assez compli- 
quée de ces numéraux en roman. 

2. Voyelles 

19. En latin vulgaire, la différence quantitative des voyelles 
avait été remplacée par une différence qualitative. Cette trans- 
formation ne s'est certainement produite qu'assez lentement, et 
il faut admettre à cet égard plusieurs phases intermédiaires. Dés 
une époque ancienne, les voyelles longues avaient commencé à 
être prononcées comme fermées et les voyelles brèves comme 
ouvertes. La prononciation qualitative s'est accentuée de plus 
en plus avec le temps et elle a fini par se généraliser et par 
remplacer plus tard l'ancienne prononciation quantitative. On 
a eu ainsi è ^= e, è= Çy% '=^ i,t=^ i, ô =^ ç, :== ç, û = ^, 
û =u. Seuls àctâ semblent s'être confondus en un seul son. 



« ,* 



70 



HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 



puisqu'ils ont donné le même résultat en roman et il n'y a pas 
de trace d'un traitement différent de cette voyelle, selon qu'elle 
était brève ou longue. Devant gn les voyelles restèrent brèves, 
quoiqu'elles avaient changé leur ancienne quantité et étaient 
devenues longues : dîgnus, lïgnuniy sîgnum étaient prononcés 
dîgnus, lîgnum^ signum avec j. A une époque plus récente, la 
distinction entre f et c s'effaça complètement et les deux voyelles 
se confondirent en un seul son (. Cette évolution phonétique des 
voyelles alla plus loin encore et ^ fut identifié avec ç. On ne 
trouve pas cependant cette dernière transformation en roumain, 
ce qui nous montre que le latin qui se trouve à la base du 
roumain représente, au point de vue du vocalisme, une phase 
plus ancienne de son développement que celle qui apparaît en 
français, en espagnol, etc., oix la confusion de ^ avec ç est un &it 
accompli. 

On peut donc établir pour le latin qui a donné naissance au 
roumain le système vocalique suivant : a = â, fl, f = ^, ^ = ^, 
ï, f = î, p = d, (f = û, V = fî (sur y et sur les diphtongues, 
voy. plus loin). 

Le tableau |qui suit nous montrera mieux les rapports du 
roumain avec le latin vulgaire et de celui-ci avec le latin clas- 
sique, au point de vue du vocalisme : 



L«tin cUssique 


Latin vulgaire 


Roumain 


à, à 


: càputyfàgus 


a : caputy fagus 


cap, fag 


i 


: firrum 


f : fçrrum 


fcrÇfier) 


h î 


: I^etn, skcus 


ç : kg^nty seccus 


lege, sec 


t 


frlgus 


i : frigus 


frig 


ô 


: ficus 


ç : fçcus 


foc 


ô 


: rôstrum 


ç : rçstrum 


rosi 


û 


: mûltus 


^ : mûltus 


mult 


û 


; crûdus 


U : crudtis 


crud 



Cf. Schuchardt, Vohalismus des Vul^àrlat., l, 104, 167, 461 et 
suiv. ; W. Fôrsier, Bestimmutig d. îat, Quantitàt aus d. Rom.^ dans le 
Rhein, Muséum^ XXXIII, 291 et suiv. ; E. Bôhmer, Klangnkht Dauer^ 
dans les Rom. Stud.^ III, 351, 609 et suiv.; IV, 336 et suiv.; 
B. ten Brink, Dauer und Klan^y Strasbourg, 1879 ; G. Grôber, 
Arch, /. ht. Lexik.j I, 212 et sufv. ; E. Seelmann, Die Ausspr, d. 



mm 



LE LATIN 71 

Lat,^ 74; Meyer-Lûbke, Grundriss d, rom. Ph.^ I, 360 et suiv. 
Gramm.d. rom. Spr., I, $$26 et suiv. — D'après Grôber, /. f., I, 211- 
212 ; VII, 62, on pourrait admettre même pour le roumain comme 
point de départ û = ô, mais les faits contredisent cette opinion. 

20. Après CCS remarques générales, nous passerons en revue 
chacune des voyelles, en considérant d'abord les cas où elles 
étaient accentuas. 

En commençant par Tétude de YAy nous aurons à signaler 
plusieurs cas où le latin vulgaire s'éloignait du latin classique. 

Le latin vulgaire présentait un ^ à la place d'un a dans 
cerçsiùSy a, cerçsius, a = lat. cl. ceraseus^ a, comme il résulte du 
dr. cireSy cirease, mr. tsiresiuy tseriasçy ir. tsirisAe (rtr. ceriescha, 
it. ciliegiOy û, fr, cerisCy a.-prov. sireisa, esp. cere:(p, port, cerqa). 
Ceresius s'explique par une forme ancienne *céresus qui doit avoir 
existé en latin et qui reproduisait, d'après les lois phonétiques 
des voyelles atones latines, le gr. xépajoç. Ceresia est attesté 
dans le traité de médecine d'Anthimus, De observ. ciborum (éd. 
Rose, 1877), 85. — Au lieu de malum (gr. dor. ixdéXov), on 
avait en latin vulgaire melum (gr. ion. lAfjXov), d'où dr. màr, 
mr. merUy ir. mer (rtr. meily it. meloy wall. meley^ cat. mela\ alb. 
mois). Melum est attesté plus d'une fois en latin, cf. Anthimus, 
De observ. cib.y 84 ; Palladius Rutilius, Opus agricult. (éd. 
Schmitt, 1898), III, 25, 13; Vn, 5, i; Antonin de Plaisance, 
Itiner. (éd. P. Geyer, 1898), 172; Corp. gl. lat.y IV, 114; 
V, 115, 464. Comp. aussi le jeu de mots de Pétrone, Sat. LVI 

(éd. Bûcheler, 1895, 37) : contumelia contus cum malo. — 

La forme habituelle du verbe balare était en latin vulgaire belare 
qui apparaît chez quelques auteurs classiques (K. Georges, Ltx. 
der lot. fVortf.y 90; cf. Corpus gl. lut., VI, 134). Comp. dr. 
(s)berare (it. belare, fr. béler^ prov., cat., esp., port, belar). 

Un (7 à la place de Va du latin classique est exigé par les 
formes romanes dérivées de *quodruSy *qiiodrumy *quodro qui 
doivent avoir existé dans le parler populaire à la place de qua- 
drus, etc., comme il résulte du dr. codru, mr., ir. kodru(zïb. kodrt; 
cLz.'fr. coron). Comp. frioul. Codroip (=^ Quadruvium), Coderr 
ÇArch. glott.y I, 501, 510, 5x9); a. -port, quorenta, qtwreesma 
(Romania, X, 343). Aux formes avec nous renvoient aussi les 



72 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

gloses : xo8p<z : codra, quadra; nomos : codra {Corp. gl. lat.y II, 
3 5 1 ; ni, 183), et le nom propre Codratus (C /. L. VIII, 6741), 
Quodratus (EQ, 14; Arch. -epigr, MittheiL, XIV, 30), KoîpaToç 
(v. les Indices du C. /. G. ; cf. Anieric. Journ. ofPhiL, XVII, 181). 
A côté de discalciarCy discalciatus (comp. *incalciare)^ le latin 
vulgaire a connu disculciarty *disculcîus, d'où dr. dtscult (frioul. 
diskoltsOy sarde iskultsu). 

L'existence de ceresius^ a en latin vulgaire est suffisamment prou- 
vée par la leçon ceresia du traité de médecine d'Anthimus, que nous 
avons citée plus haut, et par Taccord des langues romanes (cf. Osmu, 
Romaniûy XIII, 286; Grôber, Archiv fttr lat. Lexik., I, $45 ; Meyer- 
Lùbke, Gramm. der rom. Spr,, I, § 273 ; Zeitschr.f, rom. PhiL, XIX, 
1 39 ; A. Horning, Zeitschr,^ XXI, 452). C'est à tort donc que Blanchi 
a contesté cette forme latine et s'est efforcé de montrer que le change- 
ment de a en ^ est d'origine romane et dû à l'influence de Vi de la 
syllabe suivante (/IrcA. f/o//., X, 357; XIII, 222; XIV, 130; cf. 
d'Ovidio, ihid., IV, 403-404; Fôrster, Zeitschr, /. rom, PhiL, III, 
513, lequel admet toutefois que le passage de a à « sous l'influence 
de f doit être bien ancien). Une telle explication ne peut s'appli- 
quer au roumain, où le changement de a en « n'aurait pu se produire 
dans ce cas. Il est à remarquer qu'en dehors de uresius, a nous trou- 
vons aussi quelques traces de cerasius^ a qui s'est conservé dans plu- 
sieurs dialectes italiens : sarde herasa^ arét., sienn. saragia, lucq. 
cerase. Cf. aussi les noms de lieux Ceragio, Cirasara (Arch. gloti.y 
suppl. V, 83 ; VI, 79). — Sur melum^ cf. d'Ovidio, Arch. glott., 
XIII, 447 et suiv. La forme avec a apparaît dans la toponymie ita- 
lienne : MaletOy Mdletu (^Arch. gîott., suppl. V, 94 ; VI, 81). — Nous 
maintenons pour codru l'étymologie que nous avons donnée dans la 
Romania, XXVIII, 62, quoiqu'elle ait été contestée par G. Mohl {Les 
origines romanes^ 1900, 94) pour des raisons que nous ne connaissons 
pas. Il n'y a aucune difficulté à dériver le roumain codru, avec le sens 
de • forêt d, du latin ^quodrum. On a sans doute dit d'abord codrul 
pddurei et ensuite codru a été isolé et employé avec le sens du mot 
auquel il avait été associé auparavant. Comp. Ta.-fr. au coron dou bois 
dans un cartulaire de Laon de 1237 (Godefroy, Dictionnaire de Van- 
cienne langue fr. y s. v. coron). Ce qui vient encore appuyer notre éty- 
mologie c'est qu'en sarde nous trouvons karra = quadra avec le sens 
de « place » (Arch. glott., XIV, 393), tout comme le macédo-roumain 
kodru. Cf. aussi le nom de lieux QuaJrata, etc. qui se trouve dans 
quelques régions de l'Italie (-^rc/j. ^/o//., suppl. VI, loi). — Sur 
descuit y V. Mcyer-Lûbke, Gramm., Il, § 597 ; A, Candréa, Rev. p. 
istorie, arlKoL, Bucarest, VII, 78. — Le dr., mr. foame, ir. fome 
(lomb. foniy port, fonu) = James montrent a =0, mais nous n'oserions 



i 



LE LATIN 73 

attribuer au latin ce changement (cf. Meyer-Lûbke, Grundr, d. rom. 
Phil.t I, 36i;Candréa, Rei*, p. istorif, Bucarest, VII, 79). Le 
passage de a à 0, sous l'influence des deux labiales, a pu très bien se 
produire indépendamment en roumain, en lombard et en portugais. 
Cf. Archivio glott,, I, 288 ; IV, 118. 

21 . E = E. En roumain, Yè latin est devenu i>, comme dans 

la plupart des langues romanes (quelques dialectes du nord de 

l'Italie, le sarde, le sicilien, le catalan et le portugais font seuls 

exception). Il y a lieu de se demander si cette modification est 

d'origine romane ou s'il ne faut pas peut-être l'attribuer au latin 

vulgaii'e. Si la dernière hypothèse était vraie, on devrait alors 

admettre que là où nous trouvons aujourd'hui ^ on a eu, i une 

époque ancienne, i>, la réduction de ie à e pouvant se produire 

Ëicilement. 
L'examen exclusif des langues romanes ne nous permet guère 

de résoudre ce problème. Quant aux grammairiens latins, les 
seuls qui pourraient nous donner quelques renseignements là- 
dessus, leurs témoignages sont insuffisants. On ne trouve chez 
eux aucune allusion à une diphtongaison de 1'^. D'après 
Pompeius, par exemple, B se prononçait comme un son simple : 
quando vis dicere brevem e, simpliciter semai (Keil, Gramm. lai., 
V, 102). Si Vè latin avait eu la valeur qui lui est caractéristique 
aujourd'hui en roman, ce fait n'aurait sans doute pas échappé à 
Pompeius et aux autres grammairiens. Il ne nous reste par consé- 
quent qu'à admettre que la diphtongaison de è en fV, telle que 
nous la trouvons en roman, est d'origine plus récente. Il n'y a 
d'ailleurs rien d'étonnant à ce que ce son ait abouti au même 
résultat dans presque toutes les langues romanes. Un tel chan- 
gement pouvait se produire indépendamment dans chacune des 
langues où il apparaît. On pourrait toutefois supposer qu'il y 
avait déjà en latin une tendance à peine perceptible de pronon- 
cer Vf comme une diphtongue (quelque chose comme 'e 'e) et 
que cette tendance s'est accentuée avec le temps dans le roman 
de la péninsule balkanique, de la Gaule, etc., tandis qu'en 
Sardaigne, en Portugal, etc. l'évolution phonétique s'est arrê- 
tée à *e (•>), qui a été rendu par f simple. Une altération si 
légère de 1'^ latin pouvait facilement passer inaperçue par les 
grammairiens^ ce qui expliquerait leur silence à ce propos. 



74 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

A la place d'un e nous devons admettre ( dans le mot Stella 
(lat. classique stilla, lat. vulgaire ^st^lla, *stçld). Ainsi, dr. stea, 
mr. steauQ^ ir. st( (rtr. steila^ it. Stella^ fr, //oi7^, prov., cat. 
estela^ esp. port, estrellà). 

La diphtongaison de f en if est admise déjà pour le latin vulgaire 
par Ascoli, SprachwissenschaftlUhe Briefe (trad. de Gûterbock), 1887, 
23 ; Archivio glott., XIÏI, 29} ; cf. E. Schwan, Zeitschr. f. rom. Ph.^ 
XII, 215-216. Meyer-Lûbke la considère plutôt d'origine romane, 
Gramm, d. rom, Spr,, I, JJ 173 et suiv. ; cf. § 637. — Sur •i/fZ/fl, 
voir en dernier lieu Mohl, Les origines romanes ^ 95 et suiv. — A côté 
du classique verhum^ Mohl admet, Introd, à la chron, du lot, vulg,, 
200, une forme populaire *tvrbum, \x>rbaf qui aurait existé dans le 
parler des soldats de la Dacie, d'où dr. vorhd. Cette hypothèse doit 
être rqetée. Ce n*est pas ici le lieu de nous occuper de Tétymologie 
de ce mot ; nous rappellerons toutefois qu'il n*y a, â notre avis, 
aucune relation entre vorbd et verbum. Nous considérons le mot 
roumain comme un dérivé postverbal de vorbire. Or, la forme la plus 
ancienne de twW est voroviy qui n'a rien à faire avec verbum, 

22. Ç = E, L Au lieu de sissum^ supposé par quelques 
philologues (cf. A. Marx, HûlfsbùchLf. d. Amspr. d. lat. Fok,, 
62), il faut mettre sëssum : dr. ^es (it. sesso, a.-fr. ses^ esp. sieso^ 
port, sesso). 

Le mot siricus, a apparaît en latin aussi comme stricus^ a. Il 
semble toutefois que siricus, a est primitif et que la forme avec 
î est due à une confusion avec d'autres mots ou à une prononcia- 
tion dialectale du sud de l'Italie. En latin vulgaire, la forme 
habituelle était sçricus, a, à côté de laquelle existait aussi sari- 
cuSy a (cf. sarecUy dans Vltinéraire d'Antonin de Plaisance, éd. 
Geyer, 183), d*où dr. sartcà (fr. serge, sarge, prov. serga^ sargua, 
esp. jergà), Sericus n'aurait donné en roumain que sericà (comp. 
basUïca = bisericà) ; le changement de e en /i doit donc remon- 
ter bien haut. Cf. Sevarina = Severina (§ t6). 

Comme nous avons remarqué plus haut (§ 19), dignus, 
lïgnum, sîgnum ont échangé leur î contre î, mais ils ont gardé 
la prononciation ouverte de /. C'est à ces formes que remontent : 
dr. detnn (it. degno), s'il est vrai que ce mot est d'origine 
populaire; dr. kmn, mr. letnuu, ir. lemnu (rtr. lenfiy it. legtto, 
a.-fr. leigne, prov. lenha, cat. lleny, etc.); dr. semn^ mr. semnu 
(rtr. seUy it. segno, a.-fr. segn, cat. seny, esp. sena, port, senhd). 



i^a 



LE LATIN 75 

Cf. sur sêricuSy a, F. Solmscn,Zeîtschr./ûrvergl. 5^flc^., XXXIV, 
8-9. — Sur dîgnus, etc , v. Havet, Mémoires de la Soc. de linguistiquey 
VI, 34-35 ; F. Frôhde, Beitràge i. Kunde der ittdog, Spr., XVI, 190; 
Meyer-Lûbke, Zeitschr. /. vergJ. Sprachf., XXX, 337 ; W. Lindsay, 
Lat. Lang. (trad. de Nohl), 159. — Le mot esca présente quelques 
difficultés au point de vue de la quantité de e. Le dr. iascd et Tesp. 
yesca supposent un éy tandis que Tit. esca, Ta.-fr. escJ)e, etc. nous ren- 
voient à la forme classique ësca. Faut-il admettre Texistence d'un isca 
en latin vulgaire ? Mais comment l'expliquer ? Cf. A. Candréa, Rev, 
peutru isioriey arheol.y Bucarest, VII, 78. — Non moins obscur est 
le dr. mity lie = mihiy tibi. Les formes roumaines exigent *imhiy 
^fthiy tandis qu'en latin Vi est bref {mihiy tîbt), D'Ovidio, Arcb.gloH., 
IX, 55-56, explique la présence de i en roumain par le fait qu'après 
la chute de ^ et de ^ on a eu •wf», */«, d'où *mfî, */?? , à cause du 
hiatus, comme dans *dtes = dtes (cf. § 38). Autre est l'avis de 
Meyer-Lûbke, Gramm. der rom. Spr.y I, J 92, qui part de me ady 
d'où mi ad et ensuite *mf/i, mie. L'explication de d'Ovidio nous semble 
préférable à celle de Meyer-Lûbke, quoiqu'elle ne soit pas pleinement 
convaincante, puisque le cas de *mH, *tti est différent de celui de dits. 
Qpoi qu'il en soit, les formes avec mi-, /î- doivent être bien anciennes, 
comme il résulte de l'altération du / qui n'a pu passer â ( (He) qu'à 
une époque bien reculée. 

23 . / = /. L'i de quinque était long, comme le montrent la 
graphie aviNavE des inscriptions et les langues romanes : dr. 
cinci, mr. hints, ir. tiints (rtr. tschunCy it. cinque^ fr. cinq, prov. 
cinc, cat. cinch, esp., port, cincd). 

On admet généralement aujourd'hui que Vi de la seconde 
syllabe de camisia étzii long (A. Holder, Altcelt, Sprachscha^ 
I, 719-720). Cette opinion nous semble peu fondée, puisque le 
roumain, dr. càmafe, mr. kçmfosg, ir. kçm^sÇy ne peut être expli- 
qué que par camisia. Si les autres langues romanes (it. camicia, 
fr. chemise, prov., cat., esp., port, camisa^ présentent un 1, il 
faut y voir une modification récente de Vî latin sous l'influence 
de 1*1 de la syllabe suivante (w Umlaut »). La forme du latin 
vulgaire devait donc être camisia, puisque le changement de i 
en î n'aurait jamais pu se produire en roumain dans ces con- 
ditions. C'est pour cette raison que nous considérons camisia 
comme le point de départ de toutes les langues romanes (cf. 
K. Georges, Lat.-deutsch. Wôrterb.y où notre mot est donné 
avec I). 



^6 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Le verbe visire est noté par Georges (Lat.-deuisch. IVôrterb.} 
avec îy d'après un passage bien douteux d'ailleurs de Lucilius. 
Les langues romanes montrent qu'il faut sûrement admettre 
vtsire (vîssire) : dr. be^ire (comp. les dérivés it. vescia, pad. ves- 
sinar^ sarde pisine^ a.-fr. voisoriy fr. vesse). Notre mot est attesté 
dans plusieurs gloses du moyen âge : visio {Corp. gL lat.y H, 
209), visitium^ vissium^ visso (ibid.y 236, S97)> bissio^ bissis, 
bissit (ibid., III, 128). 

Tous les dictionnaires latins enregistrent sicilis avec î dans 
la première syllabe. Nous devons cependant admettre pour 
le latin vulgaire *sçcilisy comme il résulte du dr. secere (tyr. 
satT^lay dialecte d'Erto, sei^ola), A côté de cette forme, nous ren- 
controns secula^ mot apparenté au premier et qui s'est conservé 
dans l'it. s^olo et le vegl. sekla. 

Sur quinque^ v. Meyer-Lûbke, Zeitschr, /. vergî, Sprach/orsch., 
XXX, 343; cf. Thumeysen, ibid., 50:. — Cawî5ifl est admis pour 
le latin vulgaire par G. Grôber, Archiv fur lat, Lexik., I, $41. 
Le roumain cdtnase trouverait» d'après GrÔber, un pendant dans 
hote^^ = kapt^o, où nous aurions aussi ^ — î . G: rapprochement ne peut 
guère justifier le passage de i à ^ dans camisia, puisque hoU^ vient de 
bapti^o (le suffixe grec -l'^to est devenu -l^o et non -1:^0). 11 ne nous 
reste donc à admettre que Texplication que nous avons donnée plus 
haut. Camisia est considéré comme primitif aussi par Fôrster, 
Zeitschr. /. rotn. Phil., III, 497 ; d'Ovidio, ibid., VIII, 477 ; cf. 
F. Neumann, ibid., 259 et suiv. — Sur visire, v. Meyer-Lûbke, 
Zeitschr., XV, 246; Wiener St., XVI„32i ; A. Homing, Zeitschr., 
XVIII, 250. — Sur secere, v. Meyer-Lûbke, Wiener St., XVI, 523 ; 
Th. Gartner, Zeitschr , XVI, 543. Cf. G. Mohl, Les or if^ines romanes, 
119. Il est bien douteux que la forme sîcllis d'Ennius (Festus, 337) 
soit le même mot que celui qui s*est conserve en roman. 

24. Q = Ô. En roumain, comme en sarde, en portugais et 
dans quelques dialectes de l'Italie centrale et de la Sicile, Yç 
apparait comme monophtongue. Dans le reste du domaine 
roman, on trouve la diphtongue uo^ avec différentes nuances 
phonétiques Çue, oCy etc.). 

Le développement de ç offre un pendant à celui de ç. O s'est 
conservé en général dans les mêmes régions où nous trouvons 
f, tandis que uo apparait là où nous avons te. Toutefois, le 



LE LATIN 77 

domaine de uo est plus restreint que celui de ie, comme c'est 
le cas pour le roumain et pour quelques dialectes italiens dans 
lesquels uo manque, mais où Ton rencontre ie. 

D'après quelques philologues, la diphtongaison de ç en uo 
aurait eu lieu déjà en latin. Rien ne peut cependant confirmer 
cette hypothèse. Peut-être faut-il supposer ici aussi, comme 
pour l'f (§ 2i), qu'il y avait dans le parler du peuple une 
légère tendance vers la diphtongaison Qoy "o), ce qui d'ailleurs 
ne pourra jamais être prouvé directement. 

A la place d'un ô, le latin vulgaire avait ç dans *glçmus = 
glômus. C'est la forme exigée par le dr. ghiem, mr., ir. grem 
(yen. gcmo, frioul. glemu:^^^ glimu:^:(^\ comp. alb. l\ms). 

Devant nd^ nty ô s'était identifié, paraît-il, avec ç (jf) en latin 
vulgaire : fynfem,frt^fidem, Jrt^nteniy *m^ntemy *p^ntem, tunderCy 
etc. En dehors du témoignage des langues romanes (cf. dr. 
frunUj frun:(ày etc.), la prononciation und, uni pour ond^ont est 
confirmée par Priscien qui rappelle les formes Acherunte, frundes, 
funtes -= Acherontây frondes y fontes y tout en les condamnant 
comme rustiques : quae.,. a iunioribus repudiata sunty quasi rus- 
tico more dicta (Keil, Gramm. ht. y II, 27 ; cf. Charisius et 
Velius Longus, ibid.y I, 130; VII, 49). Comp./rtt«/^, C. I. L. X, 
4936; tundunt, I (2*^ éd.), 280; detundo (App. Pr., 173); Mun- 
tanusy Vin, 551, 2272, Msuv-avo^, Corp. inscr. att.y III, 1138. 

Sur la diphtongaison de ç en uo, v. Ascoli, Sprachwissensch, 
Briffe, 23, 34. Cf. Meyer-Lûbke, Gr. d. rom. Spr., I, J 185, où est 
déterminée l'extension géographique de uo par rapport à celle 
de ie. Il ne faut certainement pas attribuer de valeur aux formes 
buonum du grammairien Vergilius Maro (Humer, 78) et Ruoma 
(= Rôma, pour Rôma) de Pompeius (Keil, Gr. lat., V, 285; cf. 
Havet, Mêm. de la Soc. de ling., III, 19 1-2) ni les citer comme preuves 
d'une diphtongaison ancienne de d. Elles n'apparaissent que dans 
quelques manuscrits et elles doivent être considérées comme des 
Êiutes des copistes. Cf. E. Seelmann, Krit. Jabresb. ûh. die Fortschr. 
d. rom. Th., 1, 40-41. — Ghem, v. A. Candréa, Rev. p. ist., arheoL, 
Bucarest, VII, 80. Cf. F. Sommer, Indog. Forsch., XI, 334. — Sur 
und, unt = ond, tint, v. Meyer-Lùbke, Zeitschr. f. vergl. Sprachforscb., 
XXX, 336; cf. Parodi, Arch. glott., suppl. I, 13 et suiv. ; G. Mohl, 
Introd. à la chron. du lat. vulg., 190 et suiv. Nous ne saurions partager 
l'opinion de Mohl qui croit que même dans h^us, sonat Vç était pro- 



yS HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

nonce comme u et que par conséquent les formes dr. hun, sund 
reproduisent, quant à Vu, la prononciation habituelle du latin vul- 
gaire, due à l'influence de Tombrien (comp. sunitu dans les tab. Eug.). 

25. P =5 Ô. A l'd du classique ôvum correspondait en latin 
vulgaire p, g(v)ufn. Le changement de voyelle a dû se produire 
après la chute du v intervocalique : *çum, Comp. dr. oti^ mr. o^^ 
ir. ow (rtr. oef, it. twvo, prov. w, fr. oeuf, cat. ou, esp. hutvo, 
port, ovoy 

Uô de Ostium fut remplacé en latin vulgaire par t^ : ustium, 
comme nous pouvons voir des formes dr. u^e, mr. uiç, ir. usf 
(rtr. usch, it. uscio, fr. huis, prov. uis, a.-esp. u^o). Ustium et 
son dérivé ustiarius sont attestés dans plusieurs textes latins : 
usteiy chez Marcellus Empiricus, De medicam. (éd. Helmreich, 
1889), XXVIII, 37 ; usteis, Grégoire de Tours (cf. M. Bonnet, 
Le lai. de Gr. de Tours, 129) ; ustium (jOorp, gl. lai,, III, 91); 
ustiarius, dans une inscription de la Gaule (Le Blant, Inscr. chr, 
de la Gaule, I, 292; cf. F. Kraus, Die altchr. Inschr, der Rhein- 
lande, Fribourg, 1890, I, n° 165) et dans un document du 
vi« siècle (Marini, Pap. dipL, 183). Cf. Schuchardt, Vok,,]l, 126. 

Cf. sur ovum, Lindsay, Lai. Langtta^e (trad. de Nohl), 38. 
E. Parodi (5/uJ/ iid. di fiîol. dass,, I, 438) explique le changement 
de ô en V dans ustium par Tinfluence de Vi de la syllabe suivante. Ce 
serait un phénomène analogue à celui qui apparaît dans ^histia pour 
hesiia, qui a laissé quelques traces en roman. 

26. (7 = C/. Au lieu des formes classiques plùvia, plûere il 
feut admettre pour le latin vulgaire *plovia, plçvere : dr. ploaie, 
plouare, mr.plgaie, ir. ploie, ploii (rtr. plover, it. pioggia, piovere, 
fr. pluie, pleuvoir, prov. pl(^a, plover, cat. plourer, esp. llover, 
port, chover). L'imparfait plavebat est attesté chez Pétrone, 
Sai. XLIV (éd. Bûcheler, 30). — Les formes vulgaires corres- 
pondant à nûrus étaient nçrus, nçra (C. /. L. IX, 1954 
(noriculaè), 2450; cf. Marini, Papiri diplomatici, LXXVI). Nçrus 
est postulé par le dr. noru (mr. norç), conservé aujourd'hui 
seulement dans le cas où il est lié au pronom mea, ta, sa : 
noru mea, etc. Dans les autres langues romanes nous trouvons 
nçra : it. nuora, a.-fr. nore, prov., cat. nora, esp. nu^ra, port. 



LE LATIN 79 

nora. Le dr. narâ qui est aujourd'hui la forme habituelle^ à côté 
de noru qu'on ne rencontre que dans les cas mentionnés, ne 
doit guère être rattaché à npra puisque celui-ci aurait donné 
naarà^ comme socra=^soacrâ. Narà est une forme analogique qui 
a remplacé le plus ancien noru (comp. sarà^ mina pour les plus 
anciens saru^ minu)^ ce qui explique pourquoi Vo ne s'est pas 
diphtongue dans ce mot, comme dans tous ceux qui présen- 
taient déjà en latin un o suivi dans la syllabe suivante de a. 

Les rapports de *p/ovia, plovere avec pluvia, pluere sont étudiés par 
Meyer-Lûbke, Zeitschr, f, vergL Sprachfonch.y XXX, 343 ; cf. 
Solmsen, Studien ^ttr lot, Lautgeschichte^ 131. — Norus^ nora ne 
doivent pas être considérés conune refaits d'après socrus, socra, soror, 
comme c'est l'avis de Meyer-Lûbke, Zeitschr. f, rom. Ph., VIII, 205- 
206; Gramm. d, rom» Spr.y I, § 146. Cf. Bianchi, Arch. glott., XIII, 
190. Il semble même que les formes vulgaires avec soient les plus 
anciennes et que Vu du classique nurus soit dû à un phénomène d'as- 
similation. Cf. F. Sommer, Indogerm, Forsch.y XI, 326. — Le dr. 
tnoare (rtr. muora, it. maja^ a.-fr. muire, esp. muerd) n'est pas clair. 
Vo pour u (muria) reste inexplicable. Cf. Meyer-Lûbke, Gramm. d. 
rom, Spr.y I, § 146. — D'après Mohl, Intr. à la chron. du lat, vuJg.y 
189-190, les formes roumaines pulbere, ptdpày etc. ne devraient pas 
être rattachées directement à piâverem^ pulpa du latin classique, mais 
â *pçlp(ii *pçlveremy ce qui est bien peu probable. 

27. y. Ce son apparaît surtout dans les mots d'origine 
grecque et il reproduisait dans l'écriture et dans la prononcia- 
tion des lettrés l'u grec. A côté de y on trouve souvent dans 
les textes latins u et i. I^ graphie avec u se rencontre surtout 
dans les mots grecs introduits en latin à une époque ancienne, 
tandis que i apparaît dans les emprunts faits au grec dans les 
derniers temps de la RépubHque. Cette écriture correspond en 
général à la valeur phonétique qu'a eue y aux différentes 
époques de l'histoire de la langue latine. Dans les mots les plus 
anciens empruntés au grec, les Romains ont rendu l'u par 1^. 
Plus tard, quand la prononciation de u se rapprocha de celle de 
I, le son grec fut identifié en latin avec /. On peut donc admettre, 
en thèse générale, que le latin vulgaire n'a connu, comme sons 
correspondants à j, que ^ et /. C'est à ces voyelles que nous 
renvoient aussi le roumain et les autres langues romanes. 



8o HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Un mot qui présente quelques difficultés au point de vue du 
traitement de Tu est le dr. giur = gr. y^P^;. En latin, ce mot 
est écrit gyrus ou giruSy et la forme roumaine correspondante 
aurait dû être gir. Pourquoi a-t-on giur} Nous ne voyons pas 
d'autre explication à donner que de supposer que Vy de gyrtis 
était prononcé en latin vulgaire à peu près comme Tu grec, 
quelque chose comme *giurus. Le roumain ^ifir trouverait dans 
ce cas un pendant dans l'it. acciuga^ esp. anchoûy port, anchova, 
qui ne peuvent être rattachées au grec jtfjr, que par l'intermédiaire 
d'une forme populaire ^apiuua^ où l'u fut rendu par le même 
son iu que dans *giurus. Si yOpo; et içût; ont pénétré en latin 
vulgaire avec un iu au lieu de i, il faut peut-être y voir l'in- 
fluence de la prononciation des lettrés, qui tenaient à conserver 
pour y la valeur qu'il avait en grec. L'it. giro nous montre bien 
que gyrus était en latin vulgaire d'origine savante, mais ici Vy a 
été rendu par /. 

Cf. Seelmann, Die Ausspr. des Lat., 219-221 ; Meyer-Lflbke, 
Gramm, d. rom. Spr., I, 5 17. — On cite d*habitude parmi les élé- 
ments grecs du latin le mot lynter qui a donné en roumain luntre. 
Nous croyions aussi jadis (^Rev. crit^-lit., Jassy, IV, 259). avec 
d'autres philologues, que lynUr était d'origine grec*^ue ; mais cette 
hypothèse nous semble aujourd'hui peu soutenable. La forme 
nXuvTrJp, qu'on a donnée comme étymologie du mot latin en question, 
n'est attestée qu'une seule fois chez Hesychius(gl.7:Xu9|AO(), et encore 
n'y trouve-t-on que TcXonlp, qu'on a corrigé en sXuvttJp pour rendre 
le rapprochement entre ce mot et lynter plus vraisemblable. Il y a 
donc des raisons puissantes pour rejeter cette étymologie. D'après 
Niedermann (C7(r^fr é und\ im Lat. , diss. Darmstadt, 1897, 48-49), lyntfr 
serait un mot italique et reproduirait un prototype ^Intri-^ *lintri-^ 
ce qui nous semble aussi plus admissible. Qpant à la graphie lynter^ 
à côté de îunter, linUr, Niedermann admet que l'y représente le son 
latin incertain qui était résulté d'un i suivi de trois consonnes : 
« Der Laut, welcher unter dem Einfluss dreifacher G)nsonanz aus i 
entstand, zunâchst kein ganz reines 2 gewesen sei, sondem vorerst 
einer bestimmter Klangfarbe ermangelt habe. » 

28. Diphtongues. Les diphtongues ae^ oe s'étaient réduites de 
bonne heure en latin à des monophtongues. La première était 
devenue f ; la seconde ç. Le roumain, comme toutes les autres 
langues romanes, nous montre cette réduction des diphtongues 



LE LATIN 8l 

latines et un développement parallèle de at avec f et de ot avec 
^ (comp. dr; %adà ^='àaeday comme tara =tçrra ; cinà = coendy 
comme plinà — plçnà). Il n'y a en roumain aucun exemple du 
traitement inverse ae = e, oe — e qui apparaît quelquefois en 
italien, en français, etc. et qui n'a pas encore trouvé d'expli- 
cation satisfaisante. 

Au s'était conservé comme diphtongue et, malgré les cas assez 
nombreux dt au =z o qu'on rencontre dans les textes latins et 
surtout dans les inscriptions, on ne peut nullement attribuer 
au latin général qui a donné naissance aux langues romanes la 
réduction de cette diphtongue ko. Le roumain, de même que le 
sarde, le sicilien et le béarnais, a gardé jusqu'à nos jours la 
prononciation au (comp. dr. adaug — adaugeo, laud = laudo^ 
etc.). Dans le reste du domaine roman on a tantôt la phase 
intermédiaire ouy tantôt o, u qui sont d'origine purement 
romane et relativement récents. 

Le latin vulgaire coddy à l'égard du classique cauda^ ne doit 
guère être cité comme un exemple de au — o. Coda est la 
forme la plus ancienne et la seule qui ait existé dans le parler du 
peuple, tandis que cauda a été refait par les lettrés d'après le 
modèle des mots qui présentaient tantôt au tantôt o (comp. 
ausculari à côté de oscularï). Cauda n'a laissé d'ailleurs aucune 
trace en roman et là même où nous trouvons la réduction de au 
à c?nous devons admettre awti, comme forme primitive. Comp. 
dr. coadâ^ mr. hçadQj ir. kodf (rtr. kuay it. coda^ a.-fr. couCy prov. 
cûddy coa^ cat. œa^ a.-esp. coa^ port. coda^. 

Cludo pour claudo ne nous offre pas à proprement dire un cas 
de changement de au en u. Vu à la place de au est dû à l'in- 
fluence de la forme composée inclaudOy où la diphtongue ne se 
trouvait plus sous l'accent et pouvait se réduire à u (cf. defrudo 
= *defraudoy Comp. dr. {îti)chidy mr. inkVidu (it. Muderé). 

Sur la réduction des diphtongues ae, oe à £» v. M. Hammer, Die 
locale Verbreitungfruhester romanischerLatUivandlungenimaltenLateiny 
1894, 9 et suiv. — Des exemples de fl^ = f, oe = f, v. chez Meyer- 
Lûbke, Gramm, d. ront. Spr,y §§ 291, 292. Le dr. neg =s naevus ne 
peut être cité comme un exemple assuré de oe = f en roumain ; il se 
peut très bien que cette forme ail été influencée par le dérivé negel. 
Il y a toutefois lieu de remarquer que naevus présente un traitement 

DsNSUSUND. — Histoire d* la langu* roumaine. 6 



82 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

particulier aussi en italien, oix'ae est rendu par e : mo. — Sur a« as o, v. 
Conway, Indogerm, Forsch,, IV, 215-217. E. Schwan, Zeitscbr, 
f. rom, Pb.y XII, 208-209, admet que le latin vulgaire connaissait pour 
la diphtongue au un son intermédiaire entre au et 0, qu'il désigne par 

ci>. Le roumain au serait « eine Rûckdiphtongiening welche 

Annahme um so wahrscheinlicher ist, als das Rumânische ja eine 
besondere Vorliebe fur Diphtonge hat » (209). Cf. cependant Meyer- 
Lûbke, Zeitsçhrift f.Jrani, Spr, m. Li//., XVh, 86, qui croit, d'ac- 
cord avec Grôber, Archiv f. lot, Lex., I, 2x5, 219, que la diphtongue 
au s'était conservée comme telle en latin vulgaire. — A propos de 
«)da, V. Thumeysen, Zeitscht-.f, vergl. Sprachf., XXVIII, 1 57 ; Walde, 
ibid,, XXXIV, 495. — De nombreux exemples de cludo = daudo 
sont rassemblés parSeelraann, Gôtt.geL An^etg.^ 1890, 674. — Dans 
un travail paru dernièrement, 5/>rarA man avrum oder aurum ? (Rhein, 
Mus,, LU (Ergàniungsheft, ^^97)* 'Hi. Birt a essayé de montrer que 
au était prononcé par les Romains comme ov. Cette théorie est cepen- 
dant contredite pas le développement de au en roman (cf. Meyer- 
Lûbke, Zeitscbr f, die ôsterr. Gytnn., 1898, 227-231). 

29. La phonétique des voyelles atones s'était beaucoup sim- 
plifiée en latin vulgaire. £ et é s'étaient confondus dans le son f ; 
ô ci ô étaient devenus ç. En même temps, ; passa à ^ et ff à p 
(sauf à la finale). 

Les voyelles atones se distinguaient sans doute, au point de 
vue de leur valeur phonétique, des voyelles accentuées. En posi- 
tion atone, ^ devait sonner autrement que sous l'accent, et les 
langues romanes nous ont conservé quelques traces de cet état 
phonétique. 

Les finales ont eu un développement spécial et leur phonétique 
offre de nombreuses particularités qui ne manquent pas d'être, 
dans plus d'un cas, difficiles à expliquer. 

Cf. Meyer-Lûbke, Gramm, d. rom, Spr.y I, 5S 29, 301 ; Zeitscbr. f, 
vergl. SprachJ,, XXX, 344-345. Sur les voyelles finales, voir, en 
outre, Fôrster, Zeitscbr,/. rom. Pb., 111,484-485 ; Schuchardt, ibid.y 
IV, 120 ; Ascoli, Spracbw, Briefe, vii-ix. 

30. A atone était devenu e dans cannabisy dr. dnepà, mr. 
kçnepQ (mil. kanev^ vén. kanevo, Erto haneipa, comp. le nom 
de lieux Canipa^ etc., Arch.glott,^ suppl. V, 81 ; lyonn. chinevo, 
patois de Dompierre tsàenevu, tseiiévu). — La forme vulgaire de 
cithara était cithera (^App. Probi, 23 : cithara non rithera; cf. 



LE LATIN 83 

Corp. gL lat.y VI, 217, s. v. citerum) : dr. cetera (it. cetera^ 
atrà). — A comperare, pour le classique compararty doivent être 
rattachés : dr. cumpàrare, mr. kumpçru, ir. kumparç (it. campe- 
rare, comprare; a.-fr. comperer). Cf. Schuchardt, Vok.y I, 193. 

Cf. sur cimpd, J. Storm, Mém, de la Soc, de Ung,y II, 100, 144. 
Mussafia admet que dans les formes italiennes citées l'affaiblissement 
de a en « est d'origine italienne {Beitr. ^. Kunde der nordit, Dial,^ 
dans les Denkscbr, d. Akad. der Wiss., Vienne, XXII, m). Pour 
l'italien, cette explication peut suffire, mais le roumain cinepd resterait 
incompréhensible, puisque Va dans cette position ne passe jamais 
à^ en roumain. La même remarque s'applique aux formes françaises 
mentionnées qui, d'après E. Philippon (Rev. des patois, II, 206) et 
L. Gsiuchax ( Zeitschr. f. rom. Ph., XIV, 418), ne sauraient être que le 
lat. *canepum (^canepa). Cf. S 4^* — Sur comperare, cf. A. Darmes- 
teter, Romania^V, 145 ; J. Storm, /. c. — Cetera, v. Ov. Densusianu, 
Rev, crUicdrliterarà, IV, 283. 

3 1 . £ atone était tombé dans veteranus qui apparaît souvent 
dans les inscriptions écrit vetranus, betranus (§§ 16, 43), d'où 
dr. bàtrin, mr. bçtQrn, ir. betçr (vegl. vetrun, a.-vén. vetrano). 

32. Dans les proparoxytons, if était tombé entre l tl d^r et 
d, s et ty d'où les formes habituelles du latin vulgaire caldus, 
virdiSy postus (cf. Georges, Lex, der lat. Wortf., 109, 539, 734). 
Comp. dr. cald, mr. kald, ir. hçd (it. caldo, îr. chaud, esp., 
port, caldo); dr. verde, mr. vfardg, ir. verde (rtr. verd, it. 
verde, fr. vert, esp., port, verde); dr. (adà)post (it. posta, fr. -pat, 
esp. puesto). Le dr. var:i;â doit être rattaché directement à virdia 
et non à viridia ; la syncope n'aurait pu se produire dans la der- 
nière de ces formes. De même, le dr. veghe ne reproduit pas 
vigiliae, où la chute de i était impossible, mais un substantif 
postverbal de veghiare = vigilare. La leçon viglias qui est attes- 
tée dans les inscriptions, C. I.LA, 1 1 39 ; XIV, 2990, ne prouve 
rien pour le latin vulgaire. 

L'i atone était tombé aussi dans damnus = daminus, s'il est 
vrai que la forme avec i est la plus ancienne, ce qui est 
douteux. Damnus apparaît de bonne heure en latin et a pénétré 
comme tel dans toutes les langues romanes : dr. damn, mr., ir. 
damnu (it. donna, a.-fr. dans, dame, prov. dan, esp. dueno, port. 
dona). Cf. § 16. 



84 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Cf. Meyer-Lûbke, Zeitschr. f. rom. PhU., VIII, 205 et suîv. ; 
Zeitsch, /. fr, Spr, «. Litt., XVu, 86; F. Skutsch, Forscb, ?. lot. 
Gramm.y 40 et suiv. — Sur variât v. Tiktîn, Zeitschr, /. rom. Ph.y 
XII, 4SI ; d^Ovidio, ibid., VUI, 99. — Sur vi^/w5, cf, d'Ovidio, 
Arch, glott., X, 4)1-432. — Le dr. buric, mr., ir. friirit = umbîlîcus 
montre 1= «. D'après A. Candréa, Rev, p. isi., Bucarest, VII, 90, 
il faudrait admettre déjà pour le latin vulgaire *umbûticvs. Nous 
croyons toutefois que le passage de M à, sous l'influence du b précé- 
dent, est d'origine roumaine. On trouve, il est vrai, la même particu- 
larité aussi ailleurs, comp. vén. bonigoh, frioul. bugnigul, dial. de 
Muggia btdigult piém. amburi, prov. emborilh, mais il n'y avait 
aucune difficulté à ce que i passât à u aussi dans ces régions, comme 
en roumain. On sait combien sont fréquents, dans toutes les langues, 
les cas d'altération d'une voyelle sous l'action d'une labiale. Ce qu'on 
pourrait toutefois admettre, c'est une légère modification de i dans 
la prononciation latine. Entre umbUicus et buric il y a l'étape inter- 
médiaire *umbylicus qui, en efiet, peut avoir existé en latin. Comp. 
les formes v)T, vyrgo^ vyrga^ condamnée par W4pp. Probi, 120, X2i, 
122. De même, byyrisT=z viris (C /. L. VI, 3722 a), unibyria = ««i- 
viria {tbid.^ 12405) et même burgo = virgo (ibid., 2723). Cf. 
Seelmann, Ausspr. d. Lat.^ 206-207. Le biUumen = bitumen de 
VApp, Probif 193, n'appartient certainement pas ici. C'est par l'assimi- 
lation de t à Vu de la syllabe suivante qu'on a eu butumen, 

33. A la place d'un î du latin classique on avait, dans le par- 
ler du peuple, e dans *vçcinus = vicinuSy dr. vecitiy mr. vitsin^ 
ir. vetsin (fr. voisin, prov. ve:(in, cat. vehi^ esp. vecinOy port. 
ve:(^inho). — Un mot dont le traitement en roumain présente 
des difficultés est titionem. Tandis que les langues romanes 
occidentales montrent i (it. ti:(;(ptie, fr. iisoriy prov. ti:(pny esp. 
ti^on), le roumain nous renvoie à tîtionem, dr. tàciune. Or, il 
n'y a aucune raison d'admettre tïtiotiem en latin vulgaire, 
puisque les formes it., fr., prov. etc. resteraient inexpliquées 
dans ce cas. Ce qui complique encore l'histoire de ce mot, c'est 
que le dérivé verbal *attitiare apparaît en roumain avec i (dr. 
atitare) comme dans les autres langues romanes (it. atti^T^are, 
fr. attiser, prov. atisar, esp. atiiar, port, aiisar), de sorte qu'on 
ne voit pas bien pourquoi on a eu î d'un côté et t Çç) de l'autre. 

Vfcinus est expliqué par Meyer-Lûbke, Gramm. der rom, Spr,^ I, 
S 358, par la dissimilation du premier ? du classique vicinus, sous 
l'influence de Vt de la seconde syllabe; voir aussi d'Ovidio, Zeitschr, 



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LE LATIN 85 

/. rom, PhiL, VIII, 87 ; cf. cependant Archivio gl., IX, 76, où il 
retire Texplication qu'il avait admise jadis. Les choses sont autrement 
envisagées par Mohl, Lf s origines romanes, 116, qui observe là-dessus 
que « si le latin vulgaire articule vêcino en regard de viânus classique, 
c'est quMci t radical n'est pas primitif, mais issu de la diphtongue et, 
cf. lat. arch. ueicos, grec f oixoç > . Cette explication ne peut cepen- 
dant nous dire pourquoi le sarde, log. highinu, camp, bi^inu, offre 
viânus et non *vfcinus. — Titionem est donné avec ? par Georges 
(Lat.'deuisch. Wôrterh.) ; mais Grôber n'admet que titionem (^Arch.f. 
lat. Lexik., I, 244). — Le dr. cetate, mr. tsitate, ir. tletote n'est pas 
bien clair. Les autres langues romanes présentent des formes avec ci- 
comme le latin classique civitaiem (it. città^ fr. cité, prov. ciutat, cat., 
esp. ciudady port, cidade). Le ce- roumain est bien étonnant. Meyer- 
Lûbke, Gramm, d. rom, Spr., I, § 350, remarque à ce propos : v le 
roumain cetate est en opposition avec toutes les autres langues 
romanes; on attendrait cietate : il est possible que Vi ait été absorbé 
par le^. » D'après Mohl, Les origines romanes, 127, utate viendrait 
d'une forme vulgaire *cêutatem qui reproduirait un plus ancien *critt(f)- 
tatem (comp. sêu = ^seiyfej) d'après la loi établie par l'auteur : « la 
diphtongue ei se réduit à é et non à ï devant u final de syllabe. » 
Mais \eutatem, en supposant qu'il ait vraiment existé en latin vul- 
gaire, ce qui n'est nullement prouvé, aurait donné en roumain ciutate 
et ]2Lm2L\s cetate. Nous considérons l'explication de Meyer-Lûbke comme 
plus rapprochée de la vérité. A notre avis, cetate doit être rattaché à 
civîtatetn par les formes : *ciftate — * cietate — *c*etate. L'explication 
du ce- roumain ne doit donc pas être cherchée dans le latin vulgaire. 

34. Nous devons rappeler ici le verbe impromutuare qui, 
d'après quelques philologues, aurait été remplacé en latin vul- 
gaire par *împrumutuare, *imprumuttare, sans qu'on connaisse 
d'ailleurs les causes du changement de ô en û. En dehors du 
français emprunter, on cite aussi le daco-roumain împrumutare, \ 

mr. mprumutUy qui exigerait de même *imprûmuttare. Cette opi- 
nion nous semble erronée. Le mot roumain ne peut nullement 
prouver l'existence en latin de la forme avec û, puisqu'il s'ex- 
plique très bien par *impromuiuare. On sait que tout atone 
devient u en roumain. Si le français emprunter suppose *imprû- 
muttare, il faut y avoir une simple particularité, inexpliquée 
jusqu'ici, du latin de la Gaule. Nous croyons donc qu'il faudra 
rayer *imprûmuitare de la liste des formes du latin vulgaire des 
autres provinces de la Romania en dehors de la Gaule. L'italien 



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86 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

improntare montre qu'en Italie, comme dans la péninsule balka- 
nique, la seule forme connue était *imprômutuare. 

Voir Mohl, Les origines romanes, 19-20, qui défend à tort l'existence 
de ^imprumutuare dans le latin balkanique,, en invoquant le roumain 
imprumutare. Cf. G. Parts, Romania, X, 62 ; Meyer-Lûbke, Gr, d, 
rom. Spr,, I, § 386. 

35. Vu atone de communicare avait été remplacé en latin vul- 
gaire par f : dr. cuminecdy mr. kuminiku (lomb. skuminiary gén. 
cominigùy parler d'Erto hofneligCyzAx^acommengiery^xov.comene' 
gar, navarr. cotningar). Cf. Schuchardt, Fokal.^ H, 193. — Le 
même changement avait eu lieu dans *tnandicare = manducare : 
dr. mincarCy mr. mçttkuy ir. mçhkç (yen. magrtar, frioul. mangiCy 
sarde mandigar). Le dr. mincare pourrait être à la rigueur aussi 
manducarey mais ce qui nous force à le rattacher à *mandicare 
c'est la forme du présent de l'indicatif, mûnînc (comp. a.-prov. 
tnanency dans le poème de la Croisade des Albigeois)y qui ne peut 
s'expliquer que par *mandico (^mannicOy v. § 34). Cf. mandicum 
à côté de manducum dans le Corp, gloss. /a/., V, 83, 116. — Le 
latin vulgaire tnonimentum qui apparaît souvent dans les textes 
latins (Georges, Lex. d. lat, IVortf.^ 433) présente aussi 1 à la 
place de u (monumenturn). Le dr. morminty mr. tnçrmintu doivent 
sans doute reproduire numimentum, comme toutes les autres 
formes romanes correspondantes (rtr. mulimainty a. -gén. moni- 
mentOy a. -lomb. molimentOy sarde munimentUy sic. mulimentu). 
Quant au changement de n en r, il s'explique très probablement 
par l'influence du verbe tnor ; comp. Ta. -gén. morimento (Arch. 

gi., vm, 370). 

Uu atone était tombé dans les proparoxytons lorsqu'il se 
trouvait entre r, gy /, />, b et /. On disait faclay ocluSy orichy 
*paricla ; angluSy coagluniy cinglay iuglus^ *ungla ; *vetluS'Veclus ; 
*popluSy stabluniy subla. Plusieurs de ces formes sont attestées 
dans VApp. Probi : facla 133, oclus m, oricla 83; anglus 10, 
iuglus II ; veclus 4 (comp. capiclum 167, viclus 6); stablum 142 
(comp.»/flWa 130, tribla 200); cf. cingla (Corp. gl. lat. y III, 
24, 194) ; popli chez Sept. Serenus (Mûller, Rut. NamatianuSy 
1870, So)i subiay C. I. Z,., IV, 1712. C'est de ces formes 
contractées que partent toutes les langues romanes : dr. fachey 



LE LATIN 87 

ochiy urechty pàrechc'y unghi, chiagy chingày junghi, unghie; vechi; 
plop ; stauly sulày etc. Le mot ascla appartient à cette classe. Après 
la chute de m, assula est devenu astla et ensuite ascla, comme 
pessulum = pestlum = pesclum^ *veilus = veclus, Comp. dr. 
as^chie, A côté de ces exemples, on rencontre en roumain 
quelques mots où la syncope de u n'a pas eu lieu. Ainsi dr. 
lingurâ = lingula, mascur = masculus (cf. cependant masclus, 
dans VApp. Probiy 33), pàcurà = picula, vàrgurà = *virgula. 
La raison pour laquelle ces formes ont échappé à la contraction 
doit probablement être cherchée dans le fait qu'elles ont été 
créées ou remises en circulation dans le latin vulgaire à une 
époque plus récente. Peut-être faut-il y voir aussi l'influence 
de la prononciation littéraire, où l'omission de u était évitée, 
comme il résulte, entre autres, des remarques faites par l'au- 
teur de YAppendix Probi qui condamne les formes contractées. 

Cf. SUT cuminecare, A. Candréa, Rev.p. ùt., arhed.y Bucarest, VII, 
76. — Sur mandicare, v. E. Parodi, Studj it. difiloî. classica^ I, 428. 
Cf. Romania, VII, 427, 434; Archivio glott.y I, 78, 523 ; ZeUschr, f. 
rom. Ph., VIII, 214. — Voira propos de monimentum, Parodi, /. c, 
389. Cf. Arch. ghU., I, 203. Le dr. tnormint pourrait être sorti, 
d*après Meyer-Lûbke, Gramm,^ I, § 573, de *molimint (comp. plus 
haut les formes it. avec /). Il serait cependant bien difficile d'expli- 
quer la genèse de cette dernière forme en roumain. L'hypothèse 
' exposée plus haut et proposée aussi par Meyer-Lûbke nous semble 
plus plausible. — Les formes avec -ulus^ a ont été étudiées par 
A. Tavemey, Le traitement du suffixe -ulum, -ulam en roumain^ dans 
les Études romanes dédiées à G. Paris, 1891, 275-278. L'auteur cite 
cependant à tort parmi les mots qui n'offrent pas la syncope de u les 
dr. mdgurd = tnaculam, mugur= *muculum(l. c, 277). L'origine latine 
de ces mots est illusoire. Le c intervocal ique ne passe jamais à^ en 
roumain. Màgurd, mugur ne peuvent être séparés des formes alba- 
naises maguPt, mugui\ Pour pdcurd (comp. vQgl. pekia) nous mainte- 
nons, avec Tavemey, l'étymologie picula qui est attestée chez Marc. 
Empiricus, Théodore Priscien, etc. Cf. Corp.gL, V, 563. L'a.-slave 
pîklû, admis par Miklosich et par Tiktin {Beitr. :ç. rum, Lautlebre, 
Lantgr.yS; Zeitschr, rom. P/;//., XII, 455) ne peut expliquer notre mot : 
le changement de / en r s'est produit en roumain avant l'in- 
fluence slave. • 

36. En position atone, y apparaît dans la plupart des cas 
confondu avec u(p). Maptup était devenu en latin vulgaire mar- 



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« 




88 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

/ttf, d'où dr. tnartur (a.-it. martore). Comp. martor (Not, degli 
scaviy 1894, 34)> ^arturiy C. I. L, K, 4320, tnarturoruiHy 
VIII, 7224, marturibus (Le Blant, Inscr. chr. de la Gaule^ H, 
412; C. L L, XII, 21 15), Martura (C. /. L. I, 909). — 
MustaceuSf a = (xucrrixtov offre le même développement de y : 
dr. mustatày mr. musiatsQ (rtr. musta:(p^, it. mostaccio^ fr. mous- 
tache y esp. tnostachd), 

H. Tiktin, Zeitschr, f, rom, Ph.^ XII, 237, cite aussi le dr. preut 
comme exemple de y = m (preshyter ; comp. preibuUri, C. /. L. 
XIII, 1183). L'ti n'est cependant pas sorti ici de^^, mab de h (-ht- s» 
-ut-). Cf. § 56. — Nous devons dire un mot dcpapurd qu'on met tou- 
jours dans la même catéogrie que tnartur^ etc. A notre avis, Vu de 
papurà ne reproduit pas Vy du lat. papyrum = Tcâirupoç. Si nous exami- 
nons les nombreux représentants romans d^ papyrum, nous voyons que 
ce mot a subi de nombreuses altérations, qui s'expliquent dans la plu- 
part des cas par la confusion de -yrum avec les suffixes -f'/f, -l'/ta, -ellus^ 
'tilus; comp. rtr. pavaigl, S3irdQ paviîu et plusieurs formes françaises 
et provençales remontant à *papiliay *papiUum citées par A. Thomas, 
Romaniay XXVI, 439. Nous croyons donc que le roumain papurà 
doit être expliqué de la même manière et considéré comme une 
forme refaite de papyrum à l'aide du suffixe -ula. Dans certe hypo- 
thèse on comprend aussi pourquoi l'accent apparaît en roumain sur 
la première syllabe. 

37. Pour ce qui concerne les diphtongues atones nous n'au- 
rons à signaler que les faits suivants. 

^ atone s'est réduit à e plus tôt encore que dans le cas où il 
était accentué. Oe suivit le même chemin, et son sort, comme 
celui de ae^ se confondit avec celui de e. La distinction qu'on 
remarque entre ae ti œ accentués devait naturellement dispa- 
raître dans les syllabes atones. 

Au initial a perdu son second élément quand il y avait un u 
dans la syllabe suivante. Le classique augurare fut remplacé 
dans le langage populaire par *agurare : dr. agurare (a.-fr. eûré, 
prov. aurar, esp. agorar, port, agourar). De même, auscultare 
donna ascuUare : dr. ascultare^ mr. askultu, ir. ashutç (it. ascoU 
tare^ a,'ir,escoltery prow. escoltar, cat. escotar^ esp. ascuchar^ pon. 
escutar^ ; comp. la remarque du grammairien Caper : ausculta non 
a5culta{K.t\\y Gr. lat.^ VII, io8)et les nombreux exemples qu'on 
trouve dans les inscriptions de Agustus pour Augustus (v. les 



LE LATIN 89 

Indices du C. I. L.). Cf. plus haut § 16, et Schuchardt, Fok., 
n, 308-314, 316. 

En dehors du cas mentionné, au atone s'est réduit en latin 
vulgaire à : auricula = oricla^ d'où dr. ureche, mr. urekVey ir. 
urekre (il. orecchia, rtr, ureglia, {r.oreille^csp. areja, port, orelha). 
Cf. auris non oricla dans YApp, Probiy 83 . — Cauliculus = colicu- 
lus : dr. curechiÇit, colecchio). — *Nautare = *notare : dr. (Iw) fw/a 
(a.-roum. nutd)y rar. iw/w (rtr. nudavy dialecte d'Erto nudcy it. 
notarCy a.-fr. noifr; alb. noion). Le composé innotare se trouve 
dans quelques manuscrits de lanuarius Nepotianus (JRhein, Mus. y 
XLIX, 249-250 ; comp. la glose : adnavimus = adnotavimus dans 
un glossaire publié par J. Hessels, An eighth-century Latin-anglo- 
saxon Gloss.j 1890, 12). Cf. Schuchardt, Fok.y III, 89. 

Cf. Meyer-Lûbke, Gr, d. rom, Spr.^ I> S ^9 i Lîndsay, Lat. Lang, 
(trad. allem. de Nohl), 45. — Sur agurare, v. Ov. Densusianu, Roma- 
nia, XXVIII, 60. — Sur notare, v. dernièrement Mohl, Intr. à la 
chron. du latin vulgaire, 162, qui formule la loi : « au atone devient 
excepté devant u. » L'histoire de au ne manque pas d*étre assez 
compliquée. Le provençal aureîba montre au au lieu de 0. Il semble 
bien que nous ayons affaire là à une restauration littéraire, comme 
dans beaucoup d'autres cas. On peut toutefois, croyons-nous, admettre 
en principe que lors de la conquête de la Dacie au atone s'était réduit 
à 0, 

38. Voyelles en hiatus. Quand deux voyelles identiques se 
trouvaient en hiatus elles se contractèrent de bonne heure en 
latin : coperire = cooperire^ cortem = cohortem (après la chute de A, 
cf. S 51), prendere = prehendere. 

Comme nous avons vu plus haut (§ 18), arietem, parietem 
étaient devenus *ariétemy *pariétem. L'évolution phonétique ne 
s'arrêta cependant pas ici. Les deux voyelles en hiatus se 
réduirent à ç : ^aretemy parçtem (cf. parties dans une inscription 
du C. /. L. VI, 3714). I-a réduction de ii à e apparaît aussi 
dans quitus = quiitus : dr. Qn^et (rtr. gueUy it. cheto, fr. coiy 
prov. quety esp., port, quedo). La graphie sans i apparaît souvent 
dans les inscriptions (v. les Indices du C. 7. £., s. v. Quietus), 
Cf. § x6 et, en outre, inquetaherit (C. L L, X, 2289), requescit, 
reqescet (XIII, 1352, 1503), etc. 

U atone suivi d'une autre voyelle était devenu en latin vul- 



1 



90 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

gaire u qui tomba ou s'assimila à la consonne précédente. Après 
le déplacement d'accent survenu dans *bàttuere= batiùere^côn" 
sucre = cansàerCy *fûtuere =futûere (§ i8),on a eu ^batterCy ^cosere^ 
*futtere (C /. L, IV, 1261, 2197) : — Mortuus avait été rem- 
placé par mortus (Eph. epigr.y VII, 479) : dr. marty mr. martu 
(rtr. tnorty it. mortOy fr. marty esp. muerto). De mètncy februarius 
était devenu febrarius : dr. fàurar (il. febbrajOy fr. février y esp. 
febrerOy port, fevereiro). Cf. plus haut § 16 et, en outre ifebrua- 
rius non febrarius dans YApp, Probiy 208; C. /. L. IX, 3160; 
XI, 4059; XIII, 2331, 2361, etc. C'est de la même manière 
qu'il faut expliquer la forme vulgaire quattor qui apparaît sou- 
vent dans les inscriptions à la place du classique quattuory C. 
/. L. Vin, 5843; IX, 3437; X, 5939. Comp. dr., mr. patru 
ir. pptru (rtr. quatery it. quattrOy fr., prov., cat. quatre y esp. cua- 
trOy port, quatro). 

Un en hiatus et spécialement devant a avait passé a u : 
quagîum, quaglare = coag(u)lumy coag{u)lare, La graphie qùaglum 
apparaît dans quelques manuscrits de Marcellus Empiricus, De 
medicam. (éd. Helmreich), XVI, 8r; XXVII, 37; XXXI, 32; 
XXXrV, 43 ; cf. Corp, f/., El, 3 15 ; quaglator est attesté dans 
le C. /. L, X, 3910; XIV, 23. En position atone, u est tombé 
et quaglare s'est réduit à *caglare : dr. (în)chiegare (it. cagliarey 
fr. cailler). Le substantif *rd:^/Mm = quaglum (dr. rW(ï^, it. cagliUy 
gaglio) a été refait d'après *caglare. 

E atone -|- a, 0, m apparaît en latin vulgaire comme 1 -[- a, 
Oy U. Cet I se confondit avec l'i primitif + j, 0, « et reçut la 
valeur de |. Cette transformation est attestée par de nombreux 
exemples. UAppendix Probi nous fournit seul plusieurs cas de 
la graphie avec 1 au lieu du classique e : baltius 132 ; brattia 63 ; 
calcius 81; cavia 63, coclia 66; cocliarium 6^ ; fassiolus 141; 
lancia 72 ; linUum 157; paliarium 68 ; solia 80 ; finw 117; vinia 
35. Cf. ci-dessus, § 16. Toutes les langues romanes partent de 
cet état phonétique. 

Au lieu d'un ï en hiatus du latin classique, le parler du 
peuple avait / dans aies : dr. ;jt, mr. di^iiQy ir. :(/ (rtr. rfi, it. rfi, 
a.-fr. Ji, prov., cat., esp., port., dia). Ce fait est confirmé aussi 
par les inscriptions, où nous trouvons souvent dIes. 



V 



LE LATIN 91 

Pour Ve (1) en hiatus, dans des mots comme deusy meusy il 
semble qu'il faille admettre des valeurs différentes selon qu'il 
était suivi de /, u ou de a, 0, e. Devant f , «, Ye avait la valeur 
de { : meiy meus; devant a, 0, e, celle de ^ : fwffl, etc. 

Plus compliquée est Thistoire de Vu en hiatus. Les langues 
romanes nous montrent toutefois qu'il faut admettre pour le 
latin vulgaire /î(/, mais/^^/ï ; de même, ci^i. A côté de di^i (rtr., 
prov. dui)^ le dr. doiy mr,, ir. doi comme l'it. duoi^ l'a-fr. doi^ 
suppose *^i. 

Cf. Schuchardt, VokaîismuSy I, 424. et suiv. ; II, 142, 464-466, 
467-469, 507. — Sur quietus, v. spécialement H. Suchicr, Commen- 
tatioîtes IVôlfflinianae^ 1891, 71 et suiv. — Autrement est expliqué 
paretem par Thumeysen, Zeitscbr. f. vergl, Sprachjorsch.^ XXX, 503. 
Cf. Lindsay, Lut. Lang. (trad. allem. de Nohl), 189. — SxxTdies^ etc., 
V. Meyer-Lûbke, Zeitscbr. f. vergl. SpracJjf.y XXX, 337, et suiv. Cf. 
d'Ovidio, Arch, gïott., IX, 37-38 ; Lindsay, /.<;., i $3. 

39. Il nous reste à étudier ici quelques phénomènes voca- 
liques d'ordre plus général. 

G)mme exemple d'assimilation progressive remontant au 
btin vulgaire doit être cité salvaticus au lieu du classique silva- 
ficus y qui s'est conservé dans la plupart des langues romanes. 
Le dr. sàlbaiic peut fl la rigueur être aussi silvaticuSy puisque Vi 
aurait donné â, mais nous croyons toutefois qu'il faut bien partir 
de la forme avec /z, salvaticus, qui est la seule admissible 
pour Ta.-gén. sarvaig/jc, romagn. salbedg, fr. sauvage, prov. 
salvatgCy esp. salvaje, Salvaticus est attesté chez Pelagonius, Ars 
vtterinaria (éd. Ihm, 1892), VII, 91, loi (cf. Corp.gl. lat., 
in, 538, 546, 627, 630, 632 ; V, 481 ; d'autres exemples chez 
Schuchardt, VokalismuSy I, 217). 

 côté de cicuta il faut admettre en latin vulgaire *cucuta, 
résulté du premier par l'assimilation de ci- à eu- : dr. cucuià, 
mr. kukutç (saintong. cohiie, limous. kukiido; alb. kukute). 

Le classique cydonea avait été remplacé dans le langage du 
peuple par codonea (cotonea), soni du premier par l'assimilation 
de y k 0, Le dr. gutuie, mr. gutun (it. cotogna, fr. coing, prov. 
codoing, cat. codany) semble remonter à cotonea, quoique cette 
étymologie soulève quelques doutes. Cotonea apparaît sous la 



92 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAmE 

forme qudetiaea (jnala — ) dans VÉdit de 'Dioclétien, 6, 7j (cf. 
Corp. gl.y VI, 300). 

L'assimilation ae — a = a — a est représentée par le vul- 
gaire *aranten au lieu du classique aeratnen : dr. aramày mr. 
aramç (rtr. aram, a.-fr. arain, prov., cat. aram^ esp. arambre, 
port, arame). 

La forme passar qui nous est donnée par YApp, Probiy 163 et 
par quelques inscriptions (cf. W. Heraeus, Die App. Pr.y 
1899, 24) est résultée dépasser p^r l'assimilation régressive de^ 
à a (comp. ansar — anser, carcer ^ carcary attestés de même 
dans VApp. Pr.y 43, 129, 164). A la forme avec /i remonte le 
dr. pasàre, îr. pçsçrç (esp. pajarOy port, passaro). 

Les cas de dissimilatian sont plus rares. *FçcinuSy donné par 
quelques philologues comme un cas de dissimilation du premier 
i (vïcinus) est, comme nous l'avons vu, bien douteux. Il faut, 
en échange, considérer comme un exemple de dissimilation la 
chute de Vu de la diphtongue au quand il y avait un u dans la 
syllabe suivante (§ 37). 

On cite d'habitude comme un cas de dissimilation le vul- 
gaire retundus qui a remplacé dans toutes les langues romanes 
le classique roiundus : dr. ràtund (it. ritondoy a.-fr. reondy prov. 
redoHy cat. redoy esp., port.' redando). La dissimilation se serait 
produite d'après la formule — = e — : retondus — roton- 
dus. Ce serait un phénomène analogue à celui qu'on observe 
dans le vulgaire serorem = sororem (comp. seroriy § 16 ; cf. C. 
/. L. II, 515, 5342) et dans l'esp. hermoso = formosus. Cette 
explication doit être écartée. Le roumain, qui ne connaît pas la 
confusion de u avec p, nous montre que le changement de ro- 
en re- s'est produit quand on disait encore rotundus et non 
*rotondus. Or, la dissimilation — u ^=- — ^r est difficile à 
comprendre. Il faut par conséquent attribuer à d'autres causes 
le changement de ro- en re~. C'est très probablement par suite 
d'une éiymologie populaire que roiundus fut modifié en retundus. 
Le ro- fut considéré comme préfixe et confondu avec re-. Retun- 
dus est attesté dans le Corp. gl. lat.y IV, 347, 377; V, 280. Cf. 
Schuchardt, Vokal. ylly 213. 

Un autre exemple d'altération phonétique, due à une étymo- 



LE LATIN 93 

logie populaire, nous est fourni par Vacusta qui a dû exister en 
latin vulgaire, à la place de locusta^ comme on peut voir du dr. 
làcustà (lomb. lagosta^ sic. lagusta^ a.-fr. laouste, prov. langosta, 
cat. llangostUy esp. langostay port, lagostd). *Lacusta représente- 
rait, d'après quelques philologues, lacus + locusta^ et, d'après 
d'autres, laceria + locusia, La dernière hypothèse est la plus 
vraisemblable. 

C'est aussi par une étymologie populaire qu'il faut expliquer 
le vulgaire *grevis = gravis : dr., mr. greu, ir. grew (rtr. grev, 
it. grevCy fr. griefs prov., cat. greu). Le changement de a en d 
s'explique par l'influence de levis et peut-être de brevis, auxquels 
gravis fut associé dans le parler du peuple. 

La prosthise d'une voyelle s'était produite en latin vulgaire 
dans les mots qui présentaient à l'initiale une s + consonne. 
Au commencement de ces mots il se développa dans la pronon- 
ciation populaire une voyelle qui est rendue d'habitude dans 
les inscriptions par / et plus rarement par e : ispose r= sponsae 
(C /. L. VIII, 3485) ; espiritum = spiritum (IX, 6408). Les 
exemples les plus anciens de ce phénomène apparaissent, dans 
les inscriptions latines, au 11* siècle de notre ère (au i" siècle, 
dans les inscriptions écrites en caractères grecs ; cf. Schuchardt, 
VokaLy II, 338 et suiv.). Ils deviennent de plus en plus 
nombreux après cette époque, surtout dans les provinces occi- 
dentales de la Romania. En Italie, en Gaule et en Espagne, 
Ye prosthétique s'est conservé jusqu'à nos jours; dans les pays 
danubiens, il n'a laissé aucune trace. Le roumain ne nous offre 
aucun exemple de esc-^ esp-, esl-, etc. pour se-, sp-^ sh. Les 
causes de cette distinction entre le roman occidental et le roman 
oriental ne nous sont pas bien connues. Il est dans tous les cas 
étonnant qu'un phénomène comme celui-ci, qui était condamné 
par les lettrés, se soit perpétué dans des pays où la culture lit- 
téraire était plus intense, tandis qu'il a disparu dans l'Europe 
orientale où le latin vulgaire éiait moins exposé au contrôle des 
savants. Peut-être faut-il supposer que les formes avec 1, e pros- 
thétiques étaient à l'origine tout aussi répandues dans les pays 
balkaniques qu'ailleurs, mais qu'elles furent abandonnées avec 
le temps, quand l'aphérèse de Ve s'effectua dans tous les mots 



94 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

qui présentaient les groupes esp-, est-y etc. C'est ainsi qu'on a 
pu dire pendant quelque temps *espicumy *establumj comme on 
disait *esponere, *estorcerey mais quand ces derniers sont devenus 
spunerty stoarcere, on a eu aussi spicuy staulu. Les roumains spic, 
stauly etc. ne seraient donc pas les représentants directs des 
latins spicurrty siablum. Entre les formes roumaines et les formes 
classiques il faudrait admettre les intermédiaires vulgaires avec 
e prosthétique. 

G)mme exemple d'épenthise nous avons à rappeler le vulgaire 
*daphinus = daphne (gr. îi^vr,) qui se retrouve dans le dr. dafin 
(comp. alb. dafine). Le nom propre DaphintiSy a est souvent 
attesté dans les inscriptions (v. les Indices du C. /. L.). Cf. ci- 
dessus § i6 et Schuchardt, Fokal.y II, 412; III, 289. 

Pour \iicutay v. Ov. Densusianu, RomaniCy XXIX, 352-333. — 
Cotonea est autrement expliqué par O. Schrader (chez Hehn, 
KuUurpflattT^en, 6« éd., 1894, 243), qui y voit une confusion de 
cydonea zyçc coitana. L'explication que nous avons admise nous semble 
préférable. Cf. Parod<, StudJ ital. difiL class., L 399. — Sur ràtnndy 
V. J. Storm, Mém, de la Soc, de Ung,^ II, 144 ; Meyer-Lûbke, Gramm. 
d. rom. Spr.y I, $ 358. Re- à la place de ro- est expliqué de la même 
manière que nous par Mussafîa, Beiir. i. Kunde it. Mund, (JDmkschr, 
d, Akad., Vienne, XXII, 114); O. Keller, Lat. Vdksetym,, 356. — 
Cf. surlâcustà, Storm., /. c , 1 36, 144 ; Fôrster, Zeitschr. f. rom. Phil.^ 
XIII, 536; A. Candréa, Rev, p. ist.^ Bucarest, VII, 81. Meyer- 
Lûbke, Gr. d, rom. Spr.^ I, 370, voit dans le passage de à a de 
*lacusta un phénomène de dissimilatîon. — Sut dafin, v. A. Candréa, 
/. c, 77. 

3. Consonnes 

40. Dans une partie du domaine roman, les consonnes latines 
se sont conservées avec plus de fidélité, tandis que dans l'autre 
elles ont subi de nombreuses et profondes altérations. Comparé 
au français, par exemple, le roumain reproduit mieux en général 
le consonnantisme latin, quoiqu'il y ait ici aussi plus d'une 
distinction à faire d'après les régions où Ton prend les termes 
de comparaison. Des mots comme dr. cap y foc, râtund et fr. 
chefyjeuy rondy comparés aux lat. caput (^caputn)yfocuSy retunduSy 
laissent voir combien les différences sont grandes entre ces 
deux langues quant au traitement de Cy t^ etc. 



I 
I 



LE LATIN 95 

Mais, là même où les consonnes latines apparaissent moins 
modifiées, les différences qui séparent le roman du latin vul- 
gaire sont bien plus notables que celles qu'on constate entre ce 
dernier et le latin classique. En faisant abstraction de quelques 
particularités que nous étudierons dans lés paragraphes suivants, 
le système consonnantique du latin vulgaire correspond assez 
bien à celui du latin littéraire. Ce qui effaça, à cet égard, 
dans plus d'un cas, les distinctions entre le latin parlé et le 
latin écrit, du moins à partir d'une certaine époque, ce fut l'in- 
troduction dans le langage des lettrés de quelques phénomènes 
d'origine populaire. On sait que la chute de Vh et de Vm finale, 
survenue dans le parler du peuple, peut être poursuivie jusque 
dans les monuments littéraires. Par contre, des particularités 
du latin littéraire pénétrèrent dans le langage populaire et réus- 
sirent souvent à entraver un développement phonétique vers 
lequel se dirigeait la prononciation des illettrés. Grâce à ces 
échanges entre le latin vulgaire et le latin classique, les diffé- 
rences entre le consonnantisme de l'un et de l'autre furent 
moins fi^ppantes. 

Dans l'étude des consonnes nous aurons à considérer la place 
qu'elles occupent dans le mot et les sons dont elles sont envi- 
ronnées. Ce sont les Ëicteurs les plus importants dans l'histoire 
de leur développement. Le sort d'une consonne varie selon 
qu'elle se trouve au commencement, à l'intérieur ou à la fin 
d'un mot et selon qu'elle vient en contact avec d'autres con- 
sonnes ou avec des voyelles. L'accent, qui joue un rôle si grand 
dans l'histoire des voyelles, n'offre qu'une minime importance 
dans l'étude des consonnes. 

L'ordre dans lequel nous étudierons les consonnes du latin 
vulgaire sera celui de leur parenté phonétique (explosives, fri- 
catives, etc.). Des paragraphes spéciaux seront consacrés aux 
consonnes finales, aux consonnes doubles et aux groupes de 
consonnes. 

41. B,Le b latin avait la valeur d'explosive labiale et il s'est 
conservé comme tel en roman au commencement des mots. 
Si les inscriptions nous offrent quelques exemples, assez rares 
d'ailleurs, de b initial rendu par v^ il ne £siut nullement croire 



96 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

que ^ s'était confondu dans la prononciation des Romains avec 
Vy comme c'est l'avis de quelques philologues. Des graphies 
comme vene pour berUy C. L L. VI, 2286, 2625 ; X, 166, 396, 
etc. peuvent avoir été amenées par la ressemblance qu'offrait ce 
dernier mot avec venaê, venit et par l'existence, l'une à côté de 
Tautre, de quelques formes comme beneficus et veneficus. De 
même, si vibe apparaît quelquefois à la place de bibe (cf. C. L 
L, VI, 142), il faut y voir une simple confusion de bibere avec 
vivere qui se prêtaient souvent à des jeux de mots. Il ne faut 
pas, en outre, oublier que par suite du changement du v initial 
en by qui s'était produit dans quelques cas (v. § 43), les gra- 
veurs ne savaient pas toujours s'il fallait écrire v ou A et, par un 
excès de scrupules, ils mettaient un t; à la place d'un i, en 
s'imaginant qu'ils suivaient l'orthographe correcte. C'est pour 
cette raison que les exemples les plus nombreux de v pour b 
nous viennent des pays où nous rencontrons le plus souvent 
le passage de v initial à b. 

Que le b ait gardé au commencement des mots sa valeur 
primitive, cela résulte aussi du témoignage des grammairiens. 
En effet, tandis que l'habitude de remplacer v par b est souvent 
condamnée par eux, on ne trouve guère dans leurs traités des 
remarques sur le défaut de prononciation qui aurait consisté 
dans l'emploi de v au lieu d'un b initial. La remarque de 
VAppendix Probiy 9 : baculus non vaclus est tout à fait isolée, et 
peut-être Éiut-il y lire baclus à la place de vaclus. 

Les langues romanes ne nous montrent non plus aucun 
exemple de b initial latin devenu Vy ce qui n'aurait pas sans 
doute été le cas si b s'était confondu avec v dans le latin vul- 
gaire, au commencement des mots. 

Tout autre fut le sort du b intervocalique. Dans cette posi- 
tion, la consonne latine se transforma, vers le 11* siècle après 
J.-C, en une spirante labio-dentale et s'assimila peu à peu àz;. 
Les exemples les plus anciens de b intervocalique =zi^^ v 
remontent au i**" siècle de notre ère : libertauuSy C. L L. I, 
1063, imunlCy XI, 137 (cf. le cas inverse, lebarCy III, 7251). La 
confusion du b inter\'ocalique avec v est pleinement confirmée 
aussi par les langues romanes, où les deux sons ont eu dans ce 




LE LATIN 97 

cas les mêmes destinées (comp. dr. seu = sébum, greu =*grevis). 
Le b intervocalique de cannabis avait été remplacé en latin 
vulgaire par p, comme il résulte du dr. cînepà, mr. kgnepg et 
des autres formes romanes que nous avons citées ailleurs (§ 30). 
Une particularité analogue se retrouve dans le mot canaba qui 
apparaît souvent écrit canapa (cf. O. Keller, Zur ht, Sprach- 
gesch., Lat. Etym.y 1893, ï^)- ^^ forme avec p de cannabis ne 
manque pas d'être attestée : conupem chez Marcellus Empiricus, 
De medicam, (éd. Helmreich), X, 81; cf. Du Cange, s. v. 
canepa; Corp, gl, lat., VI, 174. 

Comme nous verrons plus loin, les inscriptions nous offrent 
plusieurs exemples de v passé à b après une r. Le changement 
inverse nous est aussi attesté dans les monuments épigraphiques. 
Ainsi, acervns pour acerbus apparaît souvent dans le C. /. L. 
V, 2013 ; VI, 10097; X» 4728, etc. ; de même orvati ~ orbati, 
IX, 5925 ; verva = verba, IX, 259. Cette particularité se 
retrouve aussi en roman. Comp. vaud. a^eurt = acerbus; a.-fr. 
arvoire = arbitrium ; bergam. morvay fr. morve, morveux = 
morbum, etc. ; fr. orvet (dérivé de orbus); fr. verve = verbum; 
fr. verveine = verbena. En admettant même que dans verve, ver- 
veine, l'échange de b contre z; a pu être amené par l'influence 
assimilatrice du v initial (comp. vulva pour vulba : tosc. volva), 
restent les autres exemples romans de rv = rb, dont l'explica- 
tion doit être cherchée ailleurs. Et en effet, le témoignage des 
inscriptions et l'extension relativement assez grande en roman 
d'une forme comme *morvus montrent bien que le changement 
de rb en rv doit remonter assez haut et qu'il existait déjà en 
latin. Il serait cependant téméraire d'y voir un phénomène 
phonétique spontané et général. Si rb fut remplacé dans 
quelques cas par rv, c'est sans doute par l'influence des maîtres 
d'école latins qui, voulant éviter la prononciation de rv comme 
rb qui caractérisait le parler du peuple, croyaient enseigner le 
vrai latin à leurs élèves lorsqu'ils leur conseillaient de mettre 
un rv là même où il n'avait aucune raison d'être. Puisqu'on 
devait prononcer correctement corvus et non corbus, on arriva à 
dire *morvus au lieu de morbus. Cela nous montre une fois de 
plus que le latin vulgaire a été souvent influencé par la langue 

Dlnsusunu. — Histoire de la langue roumaine. 7 



98 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

des lettrés et que les doctrines parfois erronées des grammairiens 
ont modifié la phonétique de plusieurs mots du parler popu- 
laire. Ce qui mérite encore d'être relevé, c'est que n' pour rb 
apparaît en Italie et en Gaule, où l'action des grammairiens sur 
la langue du peuple fut plus intense que partout ailleurs. Il 
n'y a, en échange, aucune trace de ce phénomène dans le latin 
balkanique, ce qui concorde avec les faits exposés plus haut, où 
nous avons rappelé que le roumain contient moins de formes 
latines d'origine littéraire que toutes les autres langues romanes. 

Voir sur toutes ces questions le bel article de E. Parodi, Del pas- 
sagio di v in b nel latifio i^oJgare, publié dans la Roman ia, XXVII, 
177, auquel nous avons emprunté la plupart des faits étudiés ici. — 
Sur ciuepàf v. A. Candréa, Rev. />. îst,, Bucarest, VII, 73. Cf. en 
outre pour ce qui concerne spécialement le vulgaire canepa^ 
O. Schrader, chez Hchn, Kulturpflaniin, 6* éd., 1894, 188. 

42. F, Comme correspondant du classiqueyîi^r nous trouvons 
en latin vulgaire b(her. La forme avec h est la seule connue en 
roman (it. beverOy fr. bièvrCy prov. vibre, a.-esp. befre, esp. 
moderne, port, bibaro). On rattache d'habitude à b(ber aussi 
le dr. breb. Il faut cependant remarquer que l'origine latine du 
mot roumain n'est pas bien assurée. Breb peut venir aussi bien 
du slave bebrû. Pour défendre Tétymologie latine du mot rou- 
main, il faut supposer que la métathèse de r s'est produite avant 
le changement de br en ur Ç*brebu — breb). Autrement, bebrum 
serait devenu beur Çcomp, faur =^ fabrum). 

Cf. Molli, Introd. à la chron. du lai. vulg,, 5 et suiv., qui explique 
le changement de Vf initiale en h par le celtique (corn. hefa). 

43. V. Le V latin était, à une époque ancienne, une spirante 
bilabiale. Plus tard, il se modifia et devint labio-dental. 

A l'initiale, cette consonne s'est conservée en général dans 
toutes les langues romanes avec la valeur qu'elle avait en latin, 
excepté dans quelques cas où elle fut remplacée par b ou même 
par g. Le passage de v à f est inconnu au roumain, tandis 
qu'on y trouve plusieurs exemples de i^ = i. En dehors de 
quelques mots, où le changement de i; en i est propre au rou- 
main, il y en a d'autres dont l'extension est plus grande et qui 



LE LATIN 99 

apparaissent avec cette particularité aussi dans les autres laïques 
romanes. 

Parmi les mots qui entrent dans cette dernière catégorie nous 
avons d'abord à signaler les correspondants romans du clas- 
sique vervex qui attestent tous le passage du v initial à i : dr. 
berbecôy mr. birbek^ ir. birbetse (rtr. berbeisch, it. berbice, fr. bre- 
bis, prov. berbitx). 

Vesica apparaît en roumain, aussi bien que dans quelques 
dialectes italiens et français, avec i, tandis qu'ailleurs nous trou- 
vons V : dr. be^icà, mr. besikç (tosc. bussiga, arét. busica, plais., 
parm., modén. psiga, sarde buscica, fr., dialectes de Metz, 
BélfoTt, p'sey\ p'soey\ p'st\ port, bexiga; comp. alb. nusih ; mais 
rtr. veschia, it. vescica, fr. vessie, prov. vesiga, esp. vejiga). 

De même : 

Vietus : dr. biet (piém. bieit, sîenn. biegio à côté de viegio), 

Vitta : dr. batà (cat., esp. fe//z, à côté de veta, port, fe/a; 
mais sic. vitta, prov. z;^//^). 

Vocem : dr. ia:^/, A(^/r^, mr. boatse (tosc. ia:^, bociare, a.- 
lomb., a.-vén., parler de Grado base, sarde fc^É», port, bosear; 
mais it. iw^, fr. voix, prov. w/;(, esp., port. vo:Q, 

Volare : dr. (J)burare, mr. flf;(for (parler de Grado sbolo, 
sarde gallur. fo/Zû; mais it. volare, fr. vc?/^r, prov., cat., esp. 
volar, port, z^oir). Le dérivé de vola, involare, qui ne s'est pas 
conservé en roumain, nous montre aussi un b dans l'it. imbo- 
lare et dans l'a.-fr. etnbler. 

Le dr. bàtrin semble être isolé, à moins qu'on n'admette un 
ancien b aussi dans le port, modorra = veternus. Le v s'est con- 
servé dans l'a.-vén. vetrano (Romania, VII, 5 1 ; Zeitschr. /. rom. 
PhiL, IX, 303) et dans le vegl. vetrun. 

De tous ces exemples, seul vervex montre b à l'initiale sur 
tout le domaine roman. Or, la forme berbex qui est exigée, à 
côté de berbixy par les langues romanes est attestée dans les 
inscriptions, C. /. L. VI, 2099, Actafr. Arv. de Tan 183; VIII, 
8246, 8247 (cf. Corp. gl. lat., n, 29, 534, 369), et il semble 
même qu'il faille l'admettre comme existant déjà à l'époque 
de Pétrone (cf. Wôlfflin, Arch. f. lat. Lexik,, VIII, 368; W. 
Heraeus, Die Sprache des Petrons, 1899, 48). 



100 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Si vesica n'apparaît avec b à l'initiale qu'en roumain, en ita- 
lien et en français, ce n'est pas une raison suffisante de douter 
de l'existence ancienne d'un besica dans le latin vulgaire. Cette 
dernière forme est même attestée dans le traité de grammaire 
de Martyr! us, De h et v (Keil, Gramm. lat,^ VII, 169). 

Quant au passage de i/ à A dans veteranus, il faut aussi l'attri- 
buer déjà au latin vulgaire, puisque les inscriptions nous 
donnent plus d'un exemple de beteranus, betranus (C. /. L. 
V, 1796; VI, 669, 3438; X, 3665, 6577 ; XIV, 222, 2295). 

Vox est attesté avec b au lieu de v dans une inscription du 
C. /. L, IX, 10, où nous trouvons bocis. 

Pour vittùy volare et vieius^ les textes latins ne nous offrent, 
à notre connaissance, aucun exemple de la graphie avec i, 
ce qui n'exclut pas l'existence en latin de *W//fl, *bolare, 
*bietus. 

On voit donc que le passage de v à i était un phénomène 
assez fréquent en latin et qu'il a laissé des traces nombreuses 
en roman. Comment expliquer cette particularité, et pour 
quelles raisons v a-t-il cédé la place à b seulement dans certains 
mots ? 

Parmi les formes citées, berbex doit être mis hors de compte, 
puisqu'il ne peut prouver grand'chose quant à l'histoire du v 
initial. La première syllabe de ce mot se trouvait dans des con- 
ditions tout à fait particulières, et le v pouvait facilement 
passer à b une fois que verbex avait remplacé vervex^ par suite 
de la transformation de ru en rb (cf. plus loin). C'est donc par 
l'assimilation àxiv initial au b de la seconde syllabe que vervex 
est devenu berbex. Comp. berbena — verbena (Beda, chez Keil, 
Gramm, lat., VII, 217); *berbactum = vcrvacium (Kôrting, 
Lat.-rom, fVôrterb.y n"^ 8663); balbae = valbae = valvae 
(Martyrius, De h et v; Keil, Gr, lut., VII, 173, 186; C. /. L. 
XIV, 2793); bulbae = vtdbae (^Edict. DiocL, 4, 4). Peut-être 
faut-il envisager de la même manière berba =verba (C. /. L. 
X, 476, 478). 

Restent les autres mots où v était isolé et où son altération 
ne pouvait être déterminée par aucun des sons environnants. 
Comment, en effet, veterauus est-il devenu beteranus et a-t-il 



LE LATIN 10 1 

pénétré comme tel en roumain, tandis que vitelluSy par 
exemple, a gardé son v et s'est conservé ainsi en roumain, 
comme dans le reste du domaine roman ? 

L'hypothèse la plus vraisemblable qui ait été émise à ce 
propos, c'est qu'il faut y voir un phénomène de phonétique 
syntaxique. Dans le cas où le v initial se trouvait après un mot 
finissant par une voyelle il restait intact dans la prononciation 
des Romains, tandis qu'il passait à b après une consonne. De 
cette alternance de v avec b il résulta que dans une partie du 
domaine roman les formes avec b initial évincèrent les autres 
et finirent par se généraliser dans la prononciation du peuple : 
beteranus remplaça veteranuSy même dans le cas où il était 
précédé d'un mot commençant par une voyelle. Ailleurs, ce 
fut V qui prit le dessus et fut substitué à b : veteranus se 
généralisa aux dépens de beteranus et le chassa complètement. 
Il ne faut pas toutefois oublier que la victoire de b sur v 
était souvent facilitée par l'existence simultanée des formes 
composées et des formes simples d'une même racine. Une 
fois qu'on avait *exvolare, involarey à côté de volare, et que 
ces formes composées pouvaient devenir *exboIarey *imbolare, il 
n'y avait aucune diflSculté à introduire le b aussi dans volare 
= *bolare. De même, d'après le modèle de *subbadicare = *sub- 
vadicare^ *exbampare = *exvamparey on pouvait facilement 
refaire un *badicarey *bampa pour *vadicarey vampa (comp. gén. 
subaca, modén. bâcher; vén. sbampir^ hevg. bampd). C'est donc 
dans ces faits syntaxiques et morphologiques qu'il faut cher- 
cher l'origine du passage du v initial à b. 

L'hypothèse que nous avons admise ici trouve une confir- 
mation dans les faits épigraphiques. En laissant de côté les cas 
dit V = b après /, r dont nous nous occuperons plus loin, les 
exemples de v passé à b après une consonne ne sont pas rares, 
comme on l'a souvent remarqué, dans les inscriptions. Des 
graphies comme inbictus, C. I. L. VI, 746 ; IX, 6065 ; X, 
8028, Vesbius, IV, 19, 1493, 1495, Vesbinus^ IV, 636, 786, 
1190, sont assez caractéristiques pour qu'on ne les néglige pas 
dans Tétude du v initial. Le passage de z; ai attesté ici h l'inté- 
rieur des mots pouvait facilement se produire aussi dans le cas 



1 



102 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

OÙ let; initial était en contact avec la consonne finale du mot 
qui le précédait. 

Enfin, les langues modernes nous montrent aussi que l'alté- 
ration du V initial sous Tinâuence d'une consonne précédente 
est un phénomène tout à fait normal et qu'elle peut être 
admise aussi pour le latin vulgaire. Dans les dialectes septen- 
trionaux du Portugal, le v initial se confond dans la prononcia- 
tion avec b toutes les fois qu'il suit un mot terminé par une 
consonne (Gonçalves Vianna, Romania^ XII, 33). C'est, par 
conséquent, un phénomène analogue à celui qui a dû exister 
en latin vulgaire. 

Le V intervocalique a eu un développement spécial, et ses 
destinées ont varié d après la nature des voyelles dont il était 
environné. 

Devant «, le v des formes classiques avuSy novus, etc. était 
inconnu au latin vulgaire. Les exemples de la graphie sans v 
apparaissent souvent dans les inscriptions et nous en avons 
signalés quelques-uns plus haut (§ 16). Cette particularité du 
latin vulgaire est confirmée aussi par les grammairiens qui 
condamnent les formes sans v. Comp. App. Probi, 29, 62, 
174 : avns non auSy flavus non flans ^ rivus non rius. A propos 
de aVunculnSy Albinus remarque qu'il doit être écrit avec un 
(per duo u scribitur; Keil, Gr. lat.^ VII, 297). 

Après et devant l'accent, v était tombé dans le langage 
populaire : Noembety C. /. /-. I, 831 ; XIV, 1923, Nsijjigptoç, 
très fréquent dans les inscriptions grecques; noiciayl, 819. On 
disait donc en latin vulgaire *noella ■= novella, d'où dr. nuia. 
Cf. Naella, CL L. X, 4533. 

Comme exemple intéressant de la chute de v entre deux 
voyelles semblables, phénomène fréquent en latin, nous devons 
citer dinus = divinus, dont l'existence en latin vulgaire est 
appuyée par quelques passages de Plante (Bûcheler, Rhein. 
Mus., XXXV, 698; Léo, ibid,, XXXVIH, 2) et par une 
inscription, C. /. L. XI, 4766. C'est à dina — divina qu'il faut 
rattacher le dr. :(/w4, mr. d:mnQ. 

Les textes latins nous fournissent encore quelques autres 
cas de la chute du v intervocalique. Nous avons déjà relevé 



LE LATIN 103 

clao = clavOy Faar — Favor (§ 16). VApp. Probi contient un 
autre exemple de v omis entre a qi : pavor non paor, 176. 
Malgré ces formes, auxquels on pourrait en ajouter d'autres tirées 
des inscriptions, il est sûr que nous n'avons pas aflFaire dans 
ce cas à un phénomène général du latin vulgaire. De tels 
exemples sont tout à fait isolés. L'espagnol et le portugais, qui 
ont conservé le v dans cette position, montrent aussi qu'une 
telle particularité ne pouvait être générale dans le latin popu- 
laire. C'est de la même manière qu'il faut interpréter les 
quelques exemples de v tombé entre a et e, i : Faentiay C. I. 
L. III, 3S82; paimentum VI, 122; comp. App. Pr,^ 73 : 
favilla non f ailla. 

Dans iuvenisy v n'avait qu'une valeur graphique. L'écriture 
iuenisy qu'on trouve souvent dans les monuments épigraphiques 
(§ 16), représentait mieux la prononciation vulgaire. 

Le V précédé de /, r mérite une étude spéciale. 

Tandis que dans le roman occidental v s'est conservé dans cette 
position (sauf quelques exceptions), en roumain il a passé à b. 
Ce changement remonte bien haut et il peut être poursuivi 
jusqu'en latin. Des formes avec Ib, rb = /v, rv sont attestées 
plus d'une fois chez les grammairiens : balbae (Martyrius, chez 
Keil, Gramm, lut., VII, 173, 186); ferbeo (Probus, IV, 
185); larba (Martyrius, Vil, 186); verhex (Beda, VU, 294). 
D'autres se trouvent souvent dans les inscriptions. Nous en 
avons déjà signalé plus haut (§ 16) quelques exemples; nous 
pourrions y ajouter encore : albeus, C. /. L, X, 1693, 1696, 
4752, etc. (cf. App. Pr.y 70 : alveus non albeus); Silbester, X, 
476; cerbtiSy VIII, 2213; Corbi, III, 11743; curbatiy VI, 1199; 
serbaty XIV, 914. Cf. en outre dans VÉdii deDioclélien : malbacy 
6, 5, 6; cerbinaty 4, 44; verbecinocy 4, 3 qui correspond à verbex 
mentionné plus haut et à verbeces de VActafr. Arval. de l'an 183, 
C. I. L. VI, 2099. L'exemple le plus ancien de ri = rv qu'on 
cite d'habitude est Nerba d'une monnaie de la fin du i**^ ou du 
commencement du 11* siècle après J.-C. 

On voit donc que le passage de Ivy rv à Iby rb est un phéno- 
mène des plus fréquents en latin. Plusieurs des mots cités se 
retrouvent, en dehors du roumain, aussi dans les autres langues 



104 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

romanes avec la même particularité. En laissant de côté verbex 
qui est commun à tous les idiomes romans et dont nous nous 
sommes occupé plus haut, nous avons à mentionner les nom- 
breux représentants romans de albeus (*albus) : dr. albiç, comp. 
la forme apparentée dr. albinùy mr. al^inçy ir. albir( (vén. albiy 
piém. arbiy mil. albio, bergam. arbiol, parm. aerbiy tarent, albi.) 

De même, tnalba qui se retrouve en dehors du roumain, dr. 
ttalbày en a. -vén. tnalba, mil. nalba, com. tnalba, romagn. 
tîielba. 

Cerbinus ne s'est conservé que dans Ta. -sarde cherbinu. Mieux 
représenté est cerbus : dr. cerb, mr. tserbu (a.-it. cerbio), 

CorbuSy attesté seulement comme nom propre, a donné : dr. 
corby mr. korbu, ir. korb (a.-it. carbo, vén. corboy fr. corbeau, 
prov. corp), 

Curbus se retrouve dans le dr. curcubeu (mil. sgorbi, vén. 
corbatnCy fr. courbe, prov. corbar). 

Ferbeo s'est conservé dans le dr. ferb, mr. h'erbu (ïnonl. ferbid). 

Serbare a donné : dr. serbare (it. serbare, romagn. serbe). 

En dehors de ces formes, nous devons citer encore les sui- 
vantes dont les textes latins ne nous ont transmis aucun exemple 
de la graphie avec Ib, ri, mais qui doivent avoir existé dans le 
parler du peuple : 

*Pulberem : dr., mr. pulbere (^romagn. porbia). 

*Salbia : dr. salbie (berg., a. -vén. salbia, a.-pad. salbesinè). 

*Salbaticus : dr. sàlbatic (romagn. salbedg). 

*Cerlncem : dr. cerbicey ir. tkrbitse (comp. le sarde scerbigai = 
*cerbicare). 

Les exemples que nous avons cités montrent que l'italien et 
le français se rencontrent plus d'une fois avec le roumain, quant 
au changement de h, rv en Ib, rb. Ce qui est cependant 
curieux, c'est que le phénomène en question n'est représenté 
dans le roman occidental que par quelques formes isolées, tan- 
dis qu'en roumain il apparaît dans tous les mots qui avaient en 
latin Iv, rv. Si, comme il résulte des faits étudiés ici, les 
Roniains avaient l'habitude de prononcer Iv, rv comme Iby rb, 
on se demande pour quelles raisons ce phénomène du latin 
vulgaire ne s'est pas transmis dans les autres langues romanes 



LE LATIN 105 

avec la même régularité qu'en roumain et pourquoi l'italien et 
le français, spécialement, offrent quelques exemples tout à fait 
isolés de Iby rb =-. /z;, rv, tandis que dans la majorité des cas ils 
ont conservé le v intact dans cette position. 

L'explication de cette anomalie doit sans doute être cherchée 
dans une circonstance que nous avons rappelée ailleurs et qui 
a joué un rôle des plus importants dans l'histoire du développe- 
ment du latin vulgaire. Le traitement de Iv, rv en roman nous 
révèle un nouvel épisode de la lutte qui a existé, pendant plu- 
sieurs siècles, entre le latin vulgaire et le latin littéraire. Si //^, 
rb n'ont pas supplanté Ivy rv dans les pays romans occidentaux, 
c'est parce que la langue des lettrés exerçait ici un contrôle 
continuel sur le parler du peuple et empêchait souvent la propa- 
gation d'un phénomène linguistique d'origine populaire. Il en 
résulta que les formes avec /v, rv du latin classique triomphèrent 
devant celles du latin populaire, avec /i, rb. Mais la pronon- 
ciation littéraire ne put s'imposer partout, et à côté de silva^ 
servire on conserva aussi quelques formes populaires comme 
malba, serbare qui se sont maintenues jusqu'à nous. En Italie et 
en France nous rencontrons encore quelques traces de ce conflit 
entre deux prononciations différentes, tandis qu'en Rhétie, les 
formes littéraires se sont partout imposées, car on n'y trouve, à 
notre connaissance, aucun exemple de /A, rb. Là où la pronon- 
ciation vulgaire pouvait gagner du terrain et triompher, c'était 
dans les pays balkaniques, où la culture littéraire était moins 
répandue. Et en effet, comme nous l'avons rappelé, le roumain 
offre sans exception Iby rb à la place de Ivy rv. Il continue à cet 
égard l'évolution phonétique qui avait commencé en latin 
vulgaire et qui aurait pu s'effectuer sur tout le domaine roman, 
si l'influence de la littérature n'était venue l'entraver. 

Pour le passage de vkb,A Tinitiale et après /, r, voir l'article déjà 
cité de Parodi, Dd pass. di v in b (Romaniay XXVII, 177 et suiv.). 
Le savant italien cite à tort le dr. hoslur comme exemple de h =z v 
^bastulare = *vastuîare (2 1 3 ) . De même, nous ne croyons pas que hrebena, 
hreheneî ait quelque relation avec verhetia, comme Tadmet Parodi 
(217), d'accord avec d'autres philologues. — A propos de shurare, 
nous devons remarquer que le changement de v en h qu'on y 
constate ne peut ôtre d'origine roumaine, comme le veut Mohl, 



I06 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Les origines rom., $5; comp. dr, svîntare ^=*exventare. *Bolare pour 
l'olare doit remonter au latin vulgaire, comme hola pour l'ola^ auquel 
se rattache le fr. tmhler pour lequel nous maintenons Tancicnne éty- 
mologie, contestée à tort par Mohl qui propose en échange *nnulare, — 
Sur les destinées du v intervocal ique, v. F. Solmsen, Studien ^. lat, 
Lautgeschichte, 1894, 36 et suiv. Les particularités phonétiques expo- 
sées plus haut concordent en général avec les faits attestés par les 
transcriptions grecques des mots latins dans les inscriptions. Cf. 
J. MûUer, De litteris i et u îatinis, diss. Marbourg, 1893, 42 et suiv. 
— En dehors de aunculus, condamné par Albinus et dont nous avons 
cité quelques exemples (§ 16), les inscriptions donnent aussi anculus 
C, L L. VIII, 5936; IX, 998. Solrasen (/. f., 51) met cette dernière 
forme dans la même catégorie que Agustus pour Augustus (cf. S 37) < 
les deux cas sont cependant différents. Le daco-roumain unchi pourrait 
bien représenter aussi anculus (comp. unghi = angulus)y mais il faut 
sans doute partir Je aunculus, comme il résulte aussi du fr. onde» Si 
anculus avait été la forme généralement admise dans le latin vulgaire, 
on aurait dû trouver en roumain quelques traces de inchi à côté 
de wKhi, comme on rencontre inglji et unghi ; mais il n'en est rien. — 
Pour la chute de v aux formes du parfait, v. plus loin la morpho- 
logie du latin vulgaire. 

44. T. La modification la plus importante qu'ait subie ce son 
est son « assibilation » devant Cy i + voyelle. Cette altération 
de / est attestée chez les grammairiens du iv* et du v* siècles, 
mais il y a des raisons pour la faire remonter plus haut. 

Au IV* siècle, Servius constate ce phénomène, mais ajoute 
qu'il n'avait lieu qu'à l'intérieur des mots (Keil, Gr, lat., IV, 
445). Plus explicite à cet égard est Papirius qui remarque que 
iustitia était prononcé comme iuslit:{ia (iustitzia cum scribitury 
tertia syllaba sic sonat quasi conskt ex tribus litteris t, z ^/ i ; Keil, 
Gr. lat.y VII, 216). Il rappelle toutefois que devant ii (ptii) et 
dans les mots qui présentaient le groupe st (iustius)y t restait 
intact. 

Que le / dans cette position ait été altéré, du moins dans 
quelques régions, avant le iv* siècle, cela résulte de l'examen 
des inscriptions. L'exemple le plus ancien de ts = tj qu'on cite 
d'habitude est celui d'une inscription de l'an 140 après J.-C. où 
nous lisons Crescentsianus (Gruter, Corp. inscr.y 127, vu) .Plus 
tard, la graphie ts et même s apparaît plus souvent : observa- 
sionCy passiinSy passensy sapiensie, C. /. L. XIII, 2405, 2477, 



LE LATIN 107 

2478, 2480, 2484 (entre le v* et le vu* siècle). Un autre 
exemple intéressant et ancien de /;(, :{ pour ti nous serait offert 
par VApp, Probiy s'il est vrai qu'il faut y lire au n*» 46 : theofilus 
non :(iofilus au lieu de theofilus non ixpfiluSy comme le veulent 
quelques philologues (cf. Heraeus, Die App. Pr., 8). Ziofilus ou 
même Zofilus trouverait un pendant dans T^pdotus — Theodotus 
(Ephem. epi^r.. H, 408). 

Cf. Seclmann, Ausspr. d, Lat., 320 et suiv. 

45. D. Devant e, i + voyelle, d subit une transformation du 
même genre que t. Il s'assibila sous l'influence de la semi- 
consonne suivante / et donna plus tard ;(, ;*, g. 

Les grammairiens qui s'occupent de l' « assibilation » de / 
parlent aussi de celle de d, Servius dit expressément que le 
nom propre Media doit être prononcé sine sibilo, en laissant 
sous-entendre que dans l'adjectif médius^ a Tassibilation de d 
était un phénomène connu (Keil, Gr. lai. y II, 216). Le même 
grammairien remarque cependant ailleurs (Keil, Gr. lat. y IV, 
445) que cette altération de d était inconnue à l'initiale et 
qu'on disait dies. Toutefois, une telle assertion ne concorde 
pas avec les faits épigraphiques, puisqu'on trouve écrit plus 
d'une (ois ^ies y :(es pour dies y C. L L. V, 1667; XIV, 11 37; 
Ephem, epigr., VII, 260 ; o^e = hodicy C. /. L. VIII, 8424. 

En dehors des mots purement latins comme diesy on rencontre 
souvent dans les inscriptions ;( pour di aussi dans des mots 
d'origine grecque : A^abenici = Adiabenici {Eph. ep.y V, 1147) ; 
7;aconus ^ diaconus {Comptes rendus Ac. des Inrcr.y Paris, 1893, 
400), ZodxopouTi = Dioscoretiy C. /. L. X, 2145, Il serait diffi- 
cile de décider si le passage de di à :( est ici d'origine latine ou 
grecque, et s'il faut mettre ces formes dans la même catégorie 
que :i^ies. Si le :( de ces mots est grec, il faut sans doute le 
distinguer phonétiquement du ç de :(/«, etc. Dans T^aconus le ;( 
pouvait être le même son que Ç, tandis que dans :^ies la consonne 
initiale ne représentait pas probablement le z,^ niais bien un son 
intermédiaire entre rf/et :( (comp. la graphie tes = dieSy § 16). 
Ce n'est qu'au vi* ou au vu* siècle qu'on peut parler d'une 
transformation définitive de ^/-f- voyelle en [. Pour le ni* ou le 



I08 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

IV* siècle on n'est autorisé à admettre, malgré la graphie avec :(, 
que la phase di ou *'/, par conséquent un son rapproché de /, /. 
Cela explique pourquoi :( se trouve parfois dans les inscriptions 
aussi à la place de /,/ : Zanuario, C. L L, X, 2466. 

Nous devons dire ici un mot d'une particularité qui caracté- 
risait surtout le latin archaïque et qui a laissé des traces en 
roumain. Le latin connaissait, comme on le sait, le passage de 
dk r devant une labiale. Des formes comme arvenocy arfines^ 
arfuisse, etc. sont attestées plus d'une fois chez les grammairiens 
et dans les inscriptions. Cf. Neue-Wagener, Lat. FortnenlehrCy 
II, 812. Les seuls exemples assurés cependant qu'on cite à ce 
propos sont ceux de d suivi de / ou de v. Il y a lieu de se 
demander si le même changement pouvait avoir lieu aussi 
devant m. Pour appuyer cette hypothèse, quelques philologues 
ont invoqué la forme ar vie qu'on trouve dans deux manu- 
scrits de Lucilius, IX, 30 (éd. Mûller); mais cette leçon est 
rejetée par d'autres. Ce qui nous engage toutefois à croire que 
le passage de d à r était possible aussi devant m, c'est l'existence 
en roumain de la forme armàsar (comp. alb. harmûuar) qui 
reproduit le latin admissarius. Or, d pour r doit être expliqué 
ici de la même manière que dans arjuisse, etc. Le vulgaire 
armessarius est même attesté dans la loi salique (Schuchardt, 
VokalismuSy I, 141). 

Cf. pour l'histoire de </ + ^> '» Seelmann, Ausspr, d. Lat,, 239, 
320 et suiv. — D'autres exemples de r pour rf, voir chez Lindsay, 
Lai. Lang, (trad. de Nohl), 328-329. Cf. Thurne^sen, Zeitschr. f. 
t'ergL Sprachforsch.y XXX, 498. A. Candréa, Rn'. p. islorie^ Bucarest, 
VII, 72, explique armessarius par une confusion avec armentarius, ce 
qui est bien problématique. Admissarius a donné, il est vrai, lieu à 
une étymologie populaire, mais celle-ci est emissarius et non armissa- 
rius. Cf. O. Kellcr, Lat. Volkseiym., 49; Arch. lat. Lex., VII, 315. 

46. S, En roumain, en italien et en espagnol, Vs latine inter- 
vocalique apparaît avec la valeur de son sourd ; dans le reste 
du domaine roman, elle est sonore. Les trois premières langues 
semblent avoir mieux conservé la prononciation latine. Il n'y a, 
en effet, aucun indice qui nous montre que Vs latine intervoca- 
lique ait abouti à :( dans le parler du peuple. Les grammairiens 



LE LATIN 109 

ne parlent que d'une seule j, et dans les monuments épigra- 
phiques on n'a pas encore découvert aucun exemple de :( pour 
s dans cette position. Vs intervocalique sonore doit donc être 
d'origine romane, malgré l'opinion de quelques philologues qui 
veulent l'attribuer au latin vulgaire. 

Cf. E. Seelmann, Die Ausspr. des Lut,, 302-304 ; Lindbay, Lot, 
Language (trad. allem. de Nohl), 116, 118. 

47. N. En latin vulgaire, w avait disparu devante, en allon- 
geant la voyelle précédente. Les inscriptions contiennent une 
foule d'exemples de ce phénomène (§ 16, N et S); comp. App. 
Probif 76, 152 : ansa non asa; tensa non tesa (?); là-même, la 
graphie inverse : occasio non occansio 123. Les formes avec n 
étaient seules employées en latin vulgaire ; elles sont complè- 
tement inconnues aux langues romanes. 

Dans un seul cas Vn s'est maintenue dans cette position. 
C'est aux participes passés en -nsus : absconsuSy prensus, tonsus 
(comp. dr. ascunsy prins, tuns), La conservation de Vn dans ces 
formes s'explique par l'influence analogique des autres modes 
de ces verbes, où Vn n'était plus en contact avec s (abscondo, 
prendoy tondo). 

Cf. G. Grôber, Commeni. Wolffl., 176-177. 

48. C L'histoire du c latin ne manque pas d'être a.ssez com- 
pliquée et elle a donné lieu à de nombreuses discussions. La 
particularité la plus intéressante qui caractérise ce son et dont 
l'origine est diversement interprétée par les philologues est son 
altération devant les voyelles ^, x. On sait, en effet, que dans 
toutes les langues romanes, excepté le sarde et jusqu'à un 
certain point le vegliote, le c latin est rendu par /i, /j. Le point 
sur lequel les philologues ne sont pas d'accord c'est quand il faut 
déterminer si cette « assibilation » remonte au latin ou bien s'il 
faut plutôt la considérer comme d'origine romane. La dernière 
opinion compte aujourd'hui plus d'adhérents que la première et 
semble être la plus rapprochée de la vérité. 

Ce qui nous porte à croire que c avait conservé en latin la 
prononciation dure, c'est en première ligne la circonstance 



IIO HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

qu'aucun grammairien ne £iit mention d'une transformation 
phonétique de ce son. Il serait bien extraordinaire qu'un chan- 
gement aussi important que celui qui caractérise le passage de 
c à tSy ts ait échappé aux grammairiens, s'il s'était vraiment 
produit dans le parler du peuple. Les grammairiens relèvent 
plus d'une fois des particularités moins importantes du latin 
vulgaire, et nous ne voyons pas pour quelles raisons ils auraient 
gardé le silence sur l'a assibilation » du Cy si elle avait vrai- 
ment existé en latin vulgaire. 

L'examen des langues romanes peut aussi nous fournir indi- 
rectement des preuves à la thèse que nous défendons. Nous 
nous contenterons de rappeler ici quelques particularités dont 
le témoignage est des plus précieux et tout à fait décisif dans 
la question qui nous préoccupe. 

Le traitement de cingula en roumain nous montre que c a 
été prononcé en latin comme k jusqu'aux premiers siècles de 
notre ère, et spécialement jusqu'au moment de la conquête de 
la Dacie. Cingula a donné en daco-roumain chingà par les 
étapes intermédiaires : *cingla — *clinga. Or, la métathèse de 1'/ 
serait incompréhensible, si c n'avait pas conservé la valeur de 
postpalatale ()t). Le c devait se trouver, par rapport ;\ la voyelle 
suivante, dans les mômes conditions que dans coagulum qui, 
par suite d'un phénomène analogue de métathèse, est devenu 
^cloaguftiy d'où le dr. chiag (^ 56). Le développement parallèle 
chingà =rr *cingla : chiag ■— *cIoagutn ne peut laisser aucun doute 
sur le fait que le c suivi de 1 (e) s'était conservé avec la môme 
valeur que devant jusqu'à l'époque la plus récente de la dif- 
fusion du latin dans la péninsule des Balkans. 

L'altération ancienne du c latin est aussi contredite par le 
traitement qu'ont subi dans une partie du domaine roman les 
adjectifs latins terminés en -cidus. On sait, en effet, qu'en 
italien, spécialement, quelques adjectifs appartenant ;\ cette 
catégorie ont échangé leur terminaison contre -dicus : stuidus 
est devenu *sudicuSy d'où *sudicius, it. sudicio. Or, l'échange 
entre -cidus et -dictis serait incompréhensible si le c n'avait pas 
conservé devant e, i la même valeur que devant u, au moment 
où ce changement de suffixe s'est produit. 



LE LATIN m 

Devant une voyelle en hiatus l'altération de c s'est effectuée 
plus tôt. Cela est pleinement confirmé par le sarde qui connaît 
ce phénomène, tandis qu'il ignore, comme nous l'avons rappelé 
plus haut, l'assibilation de c suivi de^, i simples. Lesjnscriptions 
attestent aussi ce fait, puisqu'elles présentent des exemples de 
cCy ci + voyelle altérés bien avant l'époque où nous consta- 
tons l'assibilation de re, « non en hiatus. En outre, elles offrent 
plusieurs cas de la confusion de cj avec tj au ii* siècle après 
J.-C, ce qui n'aurait pas été le cas si cj n'avait pas été altéré et 
ne s'était pas rapproché de //, à cette époque. 

Dans quelques mots et pour des raisons qu'on ne connaît 
pas suffisamment, le c initial suivi de a ou de r avait été rem- 
placé en latin vulgaire par g. En dehors de quelques mots 
d'origine grecque qui apparaissent tantôt avec ca- tantôt avec 
^a- (cawellum — garnellum = xa|jiY;Xoç ; camntarus — gammarus = 
xa[jL;jLapoç ; caunacen — gaunacen = xauvaxrjç ; comp. calatus non 
galatus = xiXaOoç, App. Pr., 78), on trouve g pour c aussi dans 
des formes purement latines. C'est ainsi que les dérivés romans 
de cavus nous renvoient à des formes avecf qui doivent avoir 
existé en latin vulgaire : dr. gaurà — *cavula (comp. pis. chiavd) ; 
it. gabbluoltty fr. geôky esp. gayola, port, gaiola = caveola ÇCorp, 
gl. lai, y I, 194) ; alb. goven, gavn = *cavanum, — Devant r, 
le passage àt c^g est attesté dans le vulgaire grasstis pour le 
classique crassus : dr. gras^ mr. gréas ^ ir. gros (rtr. gras^ it. 
grasso, fr., prov., cat. gras, esp. graso, port, graxo^, Grassus se 
trouve dans le Corp, gloss,^ II, 33, 400, et chez Pelagonius, 
Arsveterin. (éd. Ihm), V, 39. Cf. Schuchardt, Fakal,, I, 124, 
123. Au lieu du classique cratis il faut admettre en latin vul- 
gaire ^gratis : dr. gratie (rtr. graty it. grata, esp. grcula, port. 
grade), La même remarque s'applique à *gratalis =• *cratalis 
qui a donné le dr. gràtar (comp. a.-fr. graal^ prov. gravai, 
a. -cat. gresaly a. -esp. grialy port, gral). Cf. graticula chez 
Anihhiius, De observ. ciboruniy 21, et dans le Corp. gl,j II, 3 15 ; 
III, 23, 326, 368, 318; V, 420, 429. Que les Romains aient eu 
rhabitudede remplacer rr- par^r-, cela est directement confirmé 
par un grammairien qui observe que crabatum était la pronon- 
ciation ancienne et que les modernes disaient grabatum (craba- 



112 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

tum antiqui ; nunc gcahztum ; Keil, Gr, /a/., V, S73)- C'est 
aussi pour corriger ce vice de prononciation que Beda remarque 
dans un endroit que crassari doit être distingué de grassari 
(Keil, Gr. laU, VII, 269). 

Au lieu du c initial du classique coturnix, le latin vulgaire 
avait qu : quoturnix. Cette dernière forme est plus ancienne que 
l'autre qui doit son c à une confusion avec coturnus. Quoturnix 
est attesté dans un manuscrit de Lucrèce (jqtiod turnicibus, dans 
le Quadratus) et il est exigé par le dr. pottrniche (*quolurnicula) 
et par Tesp. cuadervi:^. Le prov. codornit:;^ peut représenter aussi 
bien quoturnix que coturnix. 

Sur le c suivi de ^, 1, v. Gaston Paris, Comptes rendus de VAcad. 
des Itiscr,, XXI, 81-84, et Annuaire de V École des Hautes Études, 1893, 
7-37, où est réfutée, à juste titre, la théorie d'une » assibilation » 
ancienne du c latin. Voir aussi dernièrement, Ov. Densusianu, Sur 
Valter, du c lat. deimtt e, i dans les langues rom, {Romania, XXIX, 
321 et suiv.). L'opinion contraire est défendue par M. Bréal, Ment, 
de la Soc. de ling., VII, 1 49-1 56, et par G. MohI, Introd. à la chron. du 
lat. vulg.y 289 et suiv. Ijl théorie de Guarnerio, Arch. glott.^ suppl. 
IV, 21 et suiv., qui admet déjd pour le latin une légère altération 
de c (k') occupe une place intermédiaire entre celles-ci. — Pour m-, 
cr- = ga-f gr-, v. Seelmann, Die Ausspr. d. Lat. y 347 ; Meyer- 
Lûbke, Gramm. d. l. rom., I, § 427. Si le dr. gutuie vient de 
cotonea (cf. § 39), le changement de c en ^ ne peut être bien ancien 
en latin ; il s'est produit sans doute dans le parler des colons romains 
des pays danubiens. — Sur quoturnix, v. L. Havet, Mém. de la Soc. de 
ling., VI, 234; Zimmermann, Rljein. Mus.^ XLV, 496;}. Stowaser, 
Arch.J. lat. Lex.^ VI, 562-563. 

49. Q. L'étude de ce phonème ne doit pas être séparée de 
celle de l'élément labiale y. auquel il était associé. Il n'y a tou- 
tefois à cet égard aucune particularité importante à signaler 
et qui aurait caractérisé le latin vulgaire. Malgré quelques 
exemples de que^ qui = ce^ ci, qu'on rencontre dans les inscrip- 
tions (cf. § 16, U), on ne peut néanmoins parler d'une réduc- 
tion de qu devant e, i k c dans le latin dont sont issues les 
langues romanes. Là où nous rencontrons en roman ce, ci 
pour quCy qui, il faut y voir une simplification tardive 
de qu. Seulement devant u, (?, qu se réduisit de bonne heure i 



j 



LE LATIN 113 

c. Au II* siècle de notre ère, il n'y avait plus aucune différence 
dans la prononciation entre quu^ quo et eu, co. 

Une mention spéciale doit être faite pour la forme vulgaire 
*laceus qui a remplacé laqueus dans toutes les langues romanes : 
dr. ^|^(rtr. lasch^ it. laccioy a.-fr. /a;(, prov. latT^, cat. lias, /i^M.Jccct 
esp. la:(py port. laço). Le changement de qu en c dans ce 
mot doit s'expliquer par l'influence des formes comme calceus, 
urceus. 

Cf. Seelmann, Ausspr. d. Lot., 351 ; Lindsay, Lat, Lang (trad. de 
NohI), 99, 342-343. Sur coure = coquere, où le passage de qukc 
est dû à un phénomène d'analogie, v. plus loin, la morphologie 
du latin vulgaire (le verbe). 

50. G. Le développement de g devant e, i est parallèle à celui 
de c. Sous l'influence des voyelles palatales il a passé à dj, /. 
Cette altération de^^ est d'origine romane, comme celle de^. Ce 
n'est que dans cette hypothèse qu'on peut expliquer la forma- 
tion d'un dérivé comme *mugulare (^mugilare) de mugio, it. 
mugolare (jnugghiaré). De même, l'échange de la terminaison 
-gidus de quelques adjectifs contre -^igus resterait inexpliqué si g 
n'avait pas conservé jusqu'à une époque assez avancée de 
l'histoire du latin vulgaire la prononciation dure. Ainsi, le port. 
malga suppose *madi^a = magida; les formes rtr. re^, prov. reâc, 
port, r^'o remontent à ViV/i^a^ pour rigidus (cf. Arch.f. lat.Lex., 
VI, 593)- G semble toutefois avoir été altéré plus de bonne 
heure que c. Cela résulte du sarde où g ne s'est pas conservé 
comme son dur, ce qui n'est pas le cas pour c (§ 48). 

Devant e, i -|- voyelle, g dut s'altérer plus tôt encore que 
devant e, t , simples pour les mêmes raisons que c. 

Entre deux voyelles, g est tombé dans quelques mots, sans 
qu'on en puisse toujours donner la raison. La chute de g 
s'observe surtout devant les voyelles palatales e, t, plus rarement 
devant 0. Parmi les exemples de ce phénomène qu'on a trouvés 
dans les inscriptions, nous pouvons citer pour le cas de g suivi 
de^, i : trienta. Le Blant, Inscr. chrét.y 679 ; C. /. L. XII, 3399 ; 
vinti, Vm, 8573 (cf. Rhein, Mus,, XLIV, 483; XLV, 138; 
Arch. /. lat. Lex., VII, 69). Dans la même catégorie se trouve 

DimutUMU. — Histoire de la Ungne rounutim, 8 



\ 



114 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

la forme calcosteis condamnée par VApp. Probi, 12 : calcostegis 
non calcosteis (cf. W. Heraeus, Arch. /. lat. Lex.y XI, 65 ; 
Hermès, XXXIV, 163-164). 

La disparition de g devant e, i en latin vulgaire doit être 
admise pour les mots magis, magistery quadragesirnùy comme il 
résulte de leur traitement en roman. Comp. dr. mai, mr. ma, 
ir. ma/ (rtr. ma, it. ma, fr., prov., esp., port, mais^ ; dr. mûestru 
(it. maestrOy fr. maîtrCy esp. nuustro; comp. alb. mjestrt) ; pare- 
simi (rtr. quarasmay it. quaresinuiy fr. carlmCy esp. cuaresma). Le 
témoignage du roumain et de l'italien est décisif à cet égard, 
puisque la disparition de g n'aurait pu se produire dans ces 
langues. 

Tout à fait surprenante est la chute de g devant dans le 
vulgaire *eo, qui s'est substitué à ego dans toutes les langues 
romanes : dr. «1, mr. ieuy ir. jo (rtr. ieuy it. w, fr. je, prov. eUy 
cat. joy esp. yOy port. eu). Peut-être faut-il citer comme une 
forme analogue la leçon pcu> — pago qu'on trouve dans le C. /. 
I. XI, 1147, v, 74. ^ 

L^altération de g devant f , 1 est autrement envisagée par Mohl, 
Intr. à la chron. du ht. l'ulg., 307-511, qui y voit, comme dans 
r « assibilation » de c, un phénomène beaucoup plus ancien. — Sur 
maiy tfidestruy v. Ov. Densusianu, Romaniay XXVI, 286 ; Rev, crit,- 
îiterard^ IV, 335. La réduction de magis à *mais est expliquée par 
Birt, Rheîn. Mus., LI, 86, d'après la loi suivante : « intervokalisches 
/ schwindet ohne Ersatz, falls es vor einem i steht. » D'après 
Neumann, Zeitscbr.f, rom Ph.^ XIV, 549, et d'Ovidio, Arch. glott.^ 
IX, 29, la chute de g^ dans ego serait due à la circonstance que ce 
mot perdait souvent, en qualité de pronom, son accent dans la phrase. 
Mohl, Introd. à la chron. du lat. vulg.^ 311, y voit une particularité 
phonétique de Tombrien. Birt, /. c, 81, considère ce phénomène 
comme purement latin et attribue la chute de ^ à Ve précédent. 
Aucune de ces explications ne nous semble soutenable. 

$1. H, Dès une époque ancienne, h avait disparu à l'intérieur 
des mots, entre deux voyelles (prendo — prehendo). Plus tard, 
elle eut le même sort aussi à l'initiale Çabere = haberè). Dans 
les premiers siècles de notre ère, Vh avait complètement disparu 
de la prononciation du peuple. 

La chute de Vh est l'un des phénomènes les plus fréquents 



LE LATIN 113 

qu'on rencontre dans les inscriptions (cf. § 16). Elle forme, 
en outre, l'un des caractères distinctifs du roman. On ne trouve 
en effet aucune trace de cette consonne latine dans les langues 
romanes, pas même dans les pays les plus anciennement 
colonisés. 

Comme élément des groupes aspirés chy ph, th, h avait 
disparu du langage populaire. Malgré la graphie, brachium, 
machinari (cf. cependant tnacinarius, C. /. L, XI, 634), etc., on 
disait bracium^ macinari, etc. En roman, on ne constate aucune 
distinction entre le traitement de chi et celui de ci. Comp, 
dr. Arû^, mr. bratSy ir. brgts; dr. mâctnarey mr. matsinu, ir. 
matsiro (it. bracciOy macinare, fr. bras, etc.). 

Cf. G. Grôbcr, Verstummung des h, m, und positionslange Siïbe im 
Lat.y dans les Comment. fVcîfflinianae, 1891, 171 et suiv. ; E. 
Seclmann, Ausspr. d, LaL, 259-260. Voir, en outre, Birt, Rhein. 
Mus., LIV, 40, 201 et suiv., dont les conclusions ne concordent pas 
d'ailleurs avec ce qu'on admet aujourd'hui sur la chute de 1'/; en latin. 

52./. Le /était anciennement une semi-consonne (/). Plus 
tard, son caractère conson nautique s'accentua de plus en plus et il 
devint une véritable consonne. Quant à l'époque où cette 
transformation s'accomplit, nous ne pouvons pas la fixer 
avec certitude. Il y a toutefois des raisons pour croire qu'au 
moment de la conquête de la Dacie la transformation de 1 en ; 
était assez avancée. 

Cf. Th. Krt, Rhein. Muséum y LI, 72 et suiv. 

53. Consonnes doubles. Il est certain que les consonnes doubles 
se sont conservées dans la prononciation du peuple pendant 
toute la latinité. Les grammairiens latins sont unanimes pour 
constater ce fait. En outre, les langues romanes montrent que 
la distinction entre les consonnes simples et les consonnes 
doubles était fortement marquée dans le latin populaire. En 
roumain, comme dans les autres langues romanes, excepté 
l'italien, les consonnes doubles latines ne se sont pas maintenues, 
il est vrai, dans la prononciation jusqu'à nos jours, mais il y 
a des preuves suffisantes pour nous convaincre qu'elles ont 
persisté comme telles aussi dans le latin balkanique, jusqu'à 






Il6 HISTOIRE DE LA LAKGUE ROUMAINE 

une époque assez avancée. Comme nous le verrons ailleurs, les 
consonnes latines ont donné des résultats différents en roumain 
selon qu'elles étaient simples ou doubles. Autre est, en rou- 
main, le développement de /, autre celui de // ; comp. dr. soare = 
soient^ à côté de oalà = oalây stea = Stella. De même, le sort de 
a suivi de n diffère selon que cette consonne était simple ou 
double : dr. inimà = aninuiy mais an = annus. 

Il n'y a qu'une seule particularité intéressante à rappeler à 
propos du sort des consonnes doubles et qui caractérisait le 
latin vulgaire des premiers siècles de l'Empire. C'est qu'après 
une diphtongue ou une voyelle longue Vs double intervoca- 
lique s'était réduite à s. Au lieu des anciens caussa, missi, on 
disait causa^ tnisi. En même temps, 1'/ double précédée d'un i 
et suivi d'un autre i avait cédé la place à / simple : millia était 
prononcé mtlia. Cette transformation phonétique, qui a 
pénétré aussi dans le latin classique, se trouve à la base de 
tous les idiomes romans. 

En dehors de quelques mots pour lesquels même l'ortho- 
graphe classique n'était pas conséquente (cf. buccella et bucella, 
tnuttio et mutiOy etc.), on trouve parfois dans les textes vulgaires 
des exemples de consonnes doubles là où la langue des 
lettrés ne connaissait que des consonnes simples (v. plus haut, 
§ 15, immaginifer^ dont Y m double se retrouve dans l'it. 
immagine). C'étaient surtout les mots d'origine étrangère qui 
étaient exposés le plus souvent à une telle altération. Quelques 
exemples de formes vulgaires semblables nous sont fournis 
par VApp, Probiy 84, iio, 199 : bassilica, cammara, dracco. Elles 
ne semblent pas avoir été bien répandues, puisqu'aucune d'elles 
ne se retrouve en roman, où les mots correspondants se rat- 
tachent aux classiques basilicay caméra^ draco. 

Dans des formes comme *hûttis (= gr. Poutiç), qui doit avoir 
existé en latin vulgaire à côté de *bûtisy le // s'explique par Vu 
précédent (comp. cûppa et rw/w, tnûttus et mûtuSy etc.). Le 
roumain, dr., mr. btite peut être butis aussi bien que buttis; 
mais l'italien botte nous renvoie à la dernière de ces formes. 

A côté de totus, le latin vulgaire a connu tottus attesté chez 



^ÊfS^^^imgm 



LE LATIN 117 

Consentius (Keil, Gr, lat.^ V, 392) et dont l'origine n'est pas 
encore pleinement éclaircie. Ici aussi ^ nous ne pouvons pas déci- 
der laquelle de ces deux formes se cache dans le roumain tôt. 
L'hispano-portugais todo repose sur totus^ tandis que le rtr. tuttj 
l'it. tutto et le fr. tout nous renvoient à tottus. 

Cf. Lîndsay, Lot. Lang. (trad. de Nohl), 123 et suiv. — Sur tottus , 
V. Mohl, Lesorig. rom., 98. 

54. Groupes de consonnes. Dans cette catégorie entre aussi Vx 
qui n'est au fond qu'une consonne composée, une littera 
duplexy comme l'appellent les grammairiens. 

Des exemples que nous avons cités plus haut (§ 16), il 
résulte que Yx placée entre deux voyelles s'était réduite dans 
quelques cas à ss. Cette transformation est parallèle à celle de 
et en tty qu'on rencontre aussi, quoique plus rarement, dans les 
textes latins (lattucae= lactucae, dans YÉdit de DiccL, 6, 7). 
Il ne semble pas toutefois que ss = x se soit propagé dans le 
latin vulgaire général de la Romania, comme ce ne fut pas 
non plus le cas pour // = et. Le roumain montre spécialement 
que Xy de même que cty s'était conservé intact dans le parler 
populaire. Ce n'est qu'en partant de cette prononciation qu'on 
peut expliquer les groupes roumains correspondants pSy />/, dont 
l'histoire a été retracée plus haut (§ 7). 

Dans le groupe xt, le latin vulgaire avait réduit jc à j. De là, 
*destery *estray ^iustUy sestus qui sont les seules formes connues 
en roman. 

Bsy bt étaient devenus pSy pt en latin vulgaire. Nous avons 
déjà signalé plus haut (§ 16) la forme supstrinxity C, L L. 7756, 
qui présente cette modification phonétique d'origine populaire. 
C'est à la même habitude de prononciation que &it allusion 
l'auteur de V^pp, Probi qui condamne les formes celeps 60, 184, 
lapsus 205, opsetris i6é, pleps 181. Le même fait est confirmé 
par Quintilien, I, 7, 7 qui remarque, à propos de i/, qu'il faut 
correctement écrire obtinuity malgré la prononciation optinuit : 
secundam enim b litteram ratio poscity aures magis audiunt p. 

Au lieu de mby les inscriptions nous offrent quelquefois mm. 
Tel est le cas pour le verbe commurere = comburere, le seul 
exemple latin connu de mm = m&, phénomène propre à l'osque 



— _ _ - • - 



ir8 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

et àTombrien; cf. C. /. L, XIV, 850; commuraiur, VI, 2621 5^ 
cotnmusserit {Eph, epigr.y Vil, 68). On se demande si le dr. 
amtndoi, mr. amindoiliy ir. amindoi = *mtibiduo ne présentent pas 
kl même particularité et s'il ne faut pas supposer l'existence d'un 
*ammiduo en latin vulgaire. L'italien atnendue doit être cité ici, 
quoiqu'on y trouve aussi ambedue qui n'est peut-être qu'une res- 
titution littéraire. Quanta l'a.-fr. et zuproy, amd ni , ils peuvent 
représenter aussi bien *atnî?ndtio qut ^ambiduo^ dont le dernier se 
reflète mieux encore dans ambeduiy qu'on trouve aussi à côté du 
premier et qui peut être expliqué de la même manière que Viiti' 
Vien ambedue. Quoi qu'il en soit, le roumain flw/wrfaï et l'italien 
amendue semblent bien exiger *afntniduo. Reste à savoir si 
*ammiduo était véritablement une forme répandue dans le latin 
vulgaire de l'Empire ou s'il ne faut pas plutôt le considérer 
comme un développement postérieur et exclusivement italien 
Je la forme habituelle *ambîduo. Le roumain amindoi serait dans 
ce cas une propagation de l'italien amendue. qui aurait pénétré 
dans le parler roman balkanique pendant l'époque où le roman 
occidental et le roman oriental étaient encore en contact l'un 
avec l'autre. Contre cette hypothèse parle toutefois la circon- 
stance que le passage de mb à mm n'est pas un phénomène propre 
à l'italien du nord. Dans tous les autres mots latins qui conte- 
naient mb, l'italien septentrional a conservé ce groupe, de sorte 
que amendtie reste tout à fait isolé. *Ammiduo doit donc avoir 
ses racines dans le latin vulgaire, et c'est dans le sud de l'Italie 
qu'il faut chercher sa patrie. 

Comme nous trouvons mm = mb, nous rencontrons aussi 
nn = nd. Le passage de nd à nn était un phénomène carac- 
téristique de l'osque et de l'ombrien. Le latin nous offre 
cependant aussi quelques vestiges de cette transformation du 
groupe nd, A côté de V ancien grundio, on a grnnnio qui est con- 
damné par YApp, Pr,, 214 (cf. Heraeus, Die App, Pr,, 30). Chez 
Plante, Mil. glor.y 14 ^7, nous trouvons dispennite, distennite; de 
même, chez Tcrence, Phonn,, 330, 331, tenniiur. On trouve, 
en outre, dans les inscriptions : OriHuna, C. /. L. VI, 20589; 
Secunus {Not, degli scavi^ 1893, 124); stipeniorum {Korrespon- 
den^bL der westdeutsch. Zeitschr,, 1895, 181); Verecunnus, C. 



m ssr 



LE LATIN 119 

/. L. IV, 1768; cf. Schuchardt, VokaL^ I, 146. En roman nn 
pour nd apparaît dans les représentants du vulgaire *mannicare 
= *mandicare qui doit avoir existé à côté du classique mandu- 
care : dr. mincarCy mànînc, etc. (§ 35). 

Ln était devenu nn en latin vulgaire dans les mots *anninus 
— *alnintiSy *banneum = balneum : dr. anin (comp. rtr. an = 
*annius — *alnius); dr. baiCy mr. bane (it. bagno, fr. bainy 
prov. banhy cat. bany, esp. ia/w, port, banho). Le roumain Aaî>" 
pourrait s'expliquer, à la rigueur, aussi par le slave banja ; nous 
croyons toutefois qu'il faut partir de la forme \2X\ï\t*bannea. Le 
changement de ln en nn est suffisamment assuré par les formes 
roumaines citées. Si *alninuSj balneum avaient été remplacés en 
latin vulgaire par *aninuSy *baneufny comme c'est l'avis de 
quelques romanistes, on aurait dû avoir en roumain, inin 
(comp. dr. inel = amlluSy ininià = anitna\ Mie (comp. dr. 
tntîia = *antaneay mr. gçstt^ne = casianea^y Vn ne pouvait se 
conserver intact que devant nn (comp. an = annus). Cf. § 53. 

Rs était devenu sSy dans le cas où il représentait un plus 
ancien rss. Ainsi, dossum = dorsum : dr., ir. dos{\t. dossOy fr., 
prov. dos) 'y diosum = deorsum : dr. joSy mr. goSy ir. ^s (rtr. giuy 
it. giusOy a.-fr. jusy prov. joSy a. -esp. yusOy a. -port, juso) ; susutn 
= sursufn : dr., mr., ir. sus (rtr. si, it. susOy fr. susy esp., 
a.-port. susci); de même rusus =^rursuSy qui ne s'est pas d'ail- 
leurs conservé en roman. Cf. Neue-Wagener, Lat. Formenlehrey 
II, 744-5, 749, 751. La réduction de rs à sSy s est inconnue 
dans les mots où ce groupe de consonnes reproduit rcSy rgSy etc. ; 
ursusy sparsuSy etc. sont restés pour cette raison intacts. 

En syllabe atone, dr s'était réduit en latin vulgaire à r. Qua- 
dragesitna était devenu *quaragesimay comme il résulte de toutes 
les formes romanes correspondantes : dr. pàresimi (it. qtiare- 
simay fr. carimty etc. ; cf. § 50). La même remarque s'applique 
kquadraginlay qui ne s'est pas conservé en roumain, mais qui 
apparaît sans d en italien, en français, etc. (jiuarantay quarante^ 
etc.). A côté de r pour dr on trouve aussi rry ce qui montre 
l'assimilation de d à r : quarranta est attestée dans une 
inscription du v'' siècle (F. Kraus, Die christl. Inschriften der 
Rheinlandey I, 262; cf. Ahh, f, lat. Lexik,, VII, 69). 



I20 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Une particularité du latin, constatée depuis longtemps, c'est 
le changement de // en cl. Les formes capiclum^ veclus^ viclus 
de YApp. Probiy que nous avons rappelées plus haut (§ 33), sont 
les exemples les plus connus de cette transformation phonétique 
du latin. Â la même famille de mots appartiennent asclùy pes- 
clum = astlay pesilutn (Giper, chez Keil, Gr. lut. y VII, m, 
205 ) pour les plus anciens assula^ pessulum. Quelquefois le ^ a été 
introduit à la place de / là où il n'était guère justifié, comme c'est 
le cas pour la forme marculus citée par Caper (Keil, Gr, lat.y 
VII, 103) et résultée de la fusion de *marclu5 avec martulus 
(comp. pesculum = pesclum + pestuluniy dans le Corp. gl.y V, 
132). En roman, aucune de ces formes mixtes n'a survécu. 

Gmy qui apparaît dans les mots d'origine grecque, a comme 
correspondant en latin vulgaire um. Il est probable que le 
groupe Yl^ ^ passé directement à um dans la prononciation des 
Romains, de sorte que^w n'appartenait à proprement parler qu'à 
la langue des lettrés. Comme formes populaires, entrant dans 
cette catégorie, on peut citer peuma = pegma, ic^Yixa (^App, 
Probiy 83); sauma = sagma, aiYiita (comp. salnuLy Isidore, 
Orig.y XX, 16, 3) : dr. sâmar (it. somajo^ fr. sommier y prov. 
saumier); de même, carauma = yi^a-^^a, (jCorp. gl, lut, y V, 
349 ; cf. Arch. /. lat. Lex.y VI, 443 ; X, 966). 

La manière dont gn était prononcé en latin n'est pas encore 
définitivement établie. D'après quelques philologues, le g avait 
dans ce groupe la valeur d'un son vélaire («), d'après d'autres, 
il était précédé d'une légère nasalisation ^g : sinnumy signum = 
signum. Nous croyons que la dernière de ces hypothèses peut 
être admise, sans qu'on risque trop de s'éloigner de la vérité. Le 
roumain mn ne peut, en effet, être expliqué physiologiquement 
qu'en admettant que^ » était prononcé en latin comme ''gn. En 
faveur de cette hypothèse semblent parler aussi des graphies 
comme Ingnatius = IgnatiuSy dont nous avons relevé ailleurs 
(§ 16) un exemple et auquel on pourrait en ajouter d'autres 
(cf. Arch.^epigr. Mittheil.y VIII, 31 ; en outre, singnifer C. I. 
L. VI, 3637; Schuchardt, Vokal.y I, 113 et suiv.). 

Dans le groupe nciy c était tombé en latin vulgaire. Quelques 
exemples de ce phénomène ont été signalés plus haut (§ 16). Les 



IVW 



LE LATIN 121 

formes sans c sont celles qui ont pénétré dans toutes les langues 
romanes : dr. sint^ mr. sqniu^ ir. sqni (it. santOy fr. saint y esp., 
port, santo) = sanctus. Comp. santa, C. L L, XIII, 1855, san- 
tissimae, X, 3395, 6477. 

Voir spécialement pour la réduction de et à //, /, Zimniermann, 
Rhein, Mus., XLV, 493. — Th. Birt, RJjein. Mus., LI, loi, conteste 
pour le latin la possibilité du passage de nd à nn. L'existence d'un 
*mannicare. en latin vulgaire nous semble cependant suffisamment 
prouvé par les formes romanes que nous avons citées. Cf. Parodi, 
Studj ital. di fil. class., 1,428. — Voir à propos de *alninus, baîneum, 
Mcyer-Lûbke, Gr. d. rom. Spr., I, § 477 ; Hasdeu, Etym, magnum^ 
II, 1205 ; IIÏ, 2343. — Surc/=: //, V. G. Flecchia, Atti delV Ace. di 
TorinOy VI, 538-553. — Sur la prononciation de gn^ v. E. Parodi, 
Arch. gîott., suppl. I, 4 et suiv., où Ton trouvera résumées les diffé- 
rentes opinions émises à ce propos. Cf. Niedermann, Ueher e und 
i im Lat., 40. 

55. Consonne finales. C'est un fait connu depuis longtemps 
que Vm finale était tombée de bonne heure en latin. Déjà l'in- 
scription du tombeau des Scipions contient des formes comme 
oinOy duonoro. La métrique latine nous enseigne, d'autre part, 
que la dernière syllabe d'un mot finissant par m se contractait 
avec la syllabe initiale du mot suivant quand celle-ci commen- 
çait par une voyelle ou par /;. Des textes écrits dans une 
langue plus ou moins populaire et qui datent d'une époque 
plus récente contiennent des cas de m finale omise même 
devant un mot commençant par une consonne; comp. 
umbra(jn) lèvent, dans une inscription funéraire en vers du C. 
/. L. VI, 195 1. Sous l'Empire, la chute de m apparaît de plus 
en plus souvent dans les inscriptions, et les exemples que nous 
avons donnés plus haut (§ lé) sont suffisants pour montrer la 
fréquence de ce phénomène. 

Dans un seul cas Vm finale s'est conservée en latin vulgaire 
et peut être poursuivie jusqu'en roman. C'est dans les mots 
monosyllabes, où m était immédiatement J)récédée de la voyelle 
accentuée et était par conséquent moins exposée à disparaître. 
Dans ces conditions se trouvaient quem, rem, spem, dont les 
représentants romans ont conservé Vm, en le faisant passer à 
n : esp. quien (le dr. cine est douteux et ne peut rien prouver 






^■a 



X 



122 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

quant à la phonétique de Y m) ; fr. rien ; it. spent. Un mot comme 
iam devait apparaître en latin vulgaire tantôt avec m tantôt sans 
m, selon la place qu'il occupait dans la phrase. En position 
tonique, on avait iam ; en position atone^ ia. 

L'histoire de Vs finale n'est pas encore suffisamment connue. 
Si nous examinons à cet égard les textes latins, nous découvrons 
des contradictions et des incohérences qu'il n'est pas toujours 
facile d'éclaircir. Dans les plus anciens monuments poétiques 
latins, la dernière syllabe d'un mot terminé par s ne compte pas 
pour une longue devant un mot commençant par une consonne. 
Plus tard et spécialement à l'époque de Cicéron, les faits ne se 
présentent plus de la même manière, puisque Vs finale apparaît 
à cette époque avec la valeur d'une consonne capable d'allonger 
la voyelle précédente. Pour expliquer cet état des choses, on a 
émis l'hypothèse que Vs était presque tombée au temps des 
Scipions et qu'une mode la ranima à l'époque de Cicéron. 
Quant à cette restauration de Vs au i" siècle avant notre ère, 
quelques philologues l'ont expliquée par une influence de la 
langue et de la littérature grecques. 

Il résulterait de ces faits que Ys finale s'était assourdie 
dès une époque ancienne dans le parler du peuple. Toutefois, 
une telle conclusion est infirmée par d'autres considérations, et 
la comparaison des langues romanes montre que les choses 
n'étaient pas aussi simples en réalité. Si 1*5 finale ne se retrouve 
pas en roumain et en italien, elle reparaît en sarde, en français, 
etc., de sorte qu'on est en droit de douter que cette consonne 
ait disparu de la prononciation latine dès une époque aussi 
ancienne que celle qui est admise par quelques romanistes. 
Que Vs française soit due à l'influence de la littérature latine 
sur le parler du peuple, comme on l'a dit parfois, c'est une affir- 
mation des plus risquées. Il y a donc des raisons puissantes 
pour croire que Vs latine n'avait pas cessé d'être prononcée, à 
la finale, jusqu'assez tard. Cela résulte aussi de l'étude des 
emprunts faits au latin par les langues germaniques, qui ont 
conservé Vs finale. On peut néanmoins admettre qu'aux pre- 
miers siècles après J.-C. Vs n'était plus aussi fortement articu- 
lée qu'auparavant. Au ii' siècle, au moment de la conquête de 



LE LATIN 123 

la Dacie, la disparition de Ys finale devait être dans une phase 
bien avancée. Les nombreux exemples de la chute de s qu'on 
trouve à cette époque laissent voir cet état phonétique (§ lé). 

La disparition de s dut se produire bien lentement, et il faut 
certainement distinguer plusieurs périodes dans son histoire. 
Le maintien ou la chute de cette consonne devait dépendre, à 
l'origine, de la place qu'elle occupait dans la phrase. Devant un 
mot commençant par une consonne, Vs était plus exposée à 
tomber, et c'est sans doute dans cette position qu'elle disparut 
d'abord ; plus tard, le même phénomène eut lieu aussi devant 
une voyelle. Quant à la nature des mots, il faut faire la même 
distinction que plus haut, à l'étude de m : dans les monosyl- 
labes Vs persista plus longtemps que dans les polysyllabes. 

T final apparaît souvent confondu dans les inscriptions avec 
d (§ 16), ce qui montre son affaiblissement dans la prononcia- 
tion. Les exemples de la chute de /sont fréquents dans les inscrip- 
tions de Pompéi, mais bien plus rares dans les monuments 
épigraphiques d'autres régions. Une forme qui apparaît souvent 
sans / et qui doit être placée comme telle à la base de toutes 
les langues romanes est pos = post(^ 16; cf. Neue-Wagener, Lat. 
Forntenlehrey II, 285). On se demande cependant si on a véri- 
tablement affaire ici à la chute de / ou s'il ne faut pas plutôt 
considérer pos comme la forme primitive de posty qui n'est, 
comme on l'admet généralement aujourd'hui, qu'un composé 
à^pos et de te. 

Le groupe n/, sauf dans les monosyllabes, apparaît réduit 
quelquefois à n dans les inscriptions (§ lé). Il faut toutefois 
admettre que devant un mot commençant par une consonne 
nt était resté intact. 

Voir sur toutes ces questiotis, E. Seelmann, Ausspr. d, lat., 353; 
G. Grôber, Comment. Wôîffl,, 171 ; M. Hammer, Die loc. Verhreitung 
rom. LautwandL, 19; Léo, Plaut. Forsch., 224; L. Havet, Us latine 

ê 

caduque, dans les Etudes rom. dédiées à G. Paris, 1891, 303 et suiv. ; 
F. Kluge, Zeitschr.fiir rom. Phil., XVII, 559; E. Diehl, Demfinali 
epigraphica, Leipzig, 1898. Cf. en outre G. Mohl, Intr. à la chron. 
du lai. vulg., 177, 220, 274 et suiv., qui croit que déjà au ni« siècle 
avant J.-C. la chute de 1*5 finale était un fait accompli en Italie, ce 
que nous ne saurions admettre. * 



124 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

56. Nous étudierons dans ce paragraphe quelques particula- 
rités d'un caractère plus général, comme V assimilation y la dissi- 
milation, la niétathése, Vinsertian (Tune consonne ci les changements 
survenus dans le consonnantisme de quelques mots par suite 
d'un phénomène d*étymologie populaire. 

En dehors des cas d'assimilation qui s'est produite dans les 
groupes mby ndy In, rsy (dr), devenus mm^ nn, ss, (rr^, phéno- 
mène dont nous nous sommes occupé plus haut (§ 54), nous 
avons à signaler ici quelques exemples d'assimilation d'un 
autre genre, entre consonnes qui ne se trouvaient pas en contact 
l'une avec l'autre. 

Dans le mot forpex, anciennement forceps, le p de la seconde 
syllabe passa à / sous l'influence assimilatrice de l'initiale. La 
forme assimilée ybr/irx est celle du latin vulgaire et la seule qu'on 
rencontre en roman : dr.foarfeci, mr. foarfikg (rtr. forsch, it. 
forbice, nap. ftiorfece, sarde forfighe, fv, forces, prov./arjfl). Forfex 
fut adopté aussi par le latin classique, et Cassiodore (Keil, Gr, 
lat., VII, 160-161) l'admet à côté de forpex, forceps, en établis- 
sant cependant des distinctions entre ces trois formes, basées sur 
des considérations étymologiques tout à fait arbitraires. 

Les formes roumaines correspondantes de aspectare, dr. 
asteptare, mr. asteptu, ir. aslepto, montrent une ressemblance 
frappante avec le frioul. astitta, sic. astittari, tarent, astittare, 
cal. astettare. Il semble bien qu'il faille partir de *astectare pour 
qu'on puisse expliquer le / des mots romans cités. *Astectare serait 
résulté de cLSpeciare par juite d'un phénomène d'assimilation. 
On se demande toutefois si cette assimilation peut être 
considérée comme ancienne et si elle, existait déjà en latin. 
Elle a pu tout aussi bien avoir eu lieu en roumain, indépen- 
damment de l'italien. 

Le vulgaire daeda = taeda qui est attesté dans le Corp, gl, lat., 
II, 263, 496, et qui se trouve à la base du dr. :(adà, mr. d^^adç 
(sic. deda) est aussi peut-être à citer comme un cas d'assimila- 
tion. Il se peut cependant que le / initial de ce mot ait passé 
à d sous l'influence du grec oa; ; taeda aurait été altéré de cette 
façon dans les régions où le latin se trouvait en contact avec 
le grec. 



LE LATIN 125 

Par la dissimilatio.n de la première /, ululare est devenu *uru' 
lare : dr. urlare, mr. aurluy ir. urlo (it. urlary fr. hurler). 

C'est aussi par dissimilation Çqu — qu == c — qu) qu'il faut 
expliquer la forme vulgaire rinyw^ qui se trouve, en même temps 
que cinquagintUy dans les inscriptions, C. /. L. V, 619 1; X, 
5939, 7172 (cf. Éd. Diocl.y I, 28), et qui est représentée dans 
toutes les langues romanes : dr. ctnci, mr. tsintSy ir. tsints (rtr. 
tschunCy it. cinquey fr. cinq^ prov. cinCy cat. t:/m:A, esp., port, cinco). 
Le roumain cinci pourrait être aussi quinque, puisque nous 
savons que le sort de que, qui s'est confondu en roumain 
avec celui de ce, ci. Nous devons toutefois admettre pour le 
roumain le même point de départ que pour les autres idiomes 
romans. 

Le roumain, d'accord avec la majorité des langues romanes, 
nous offre plusieurs exemples de métathèse qui doivent remon- 
ter bien haut et à l'égard desquels on est en droit de se deman- 
der s'ils n'existaient pas déjà en latin. Tels sont : *frimbia — 
fitnbria : dr.frtnghie (fr. Jrange, prow . fremna); *plopus — popu- 
lus, poplus : dr. plop (it. piopo, cat. clop, esp. ckopo, port. 
choupo; M.prep). Les dr. ching, inchiegare, à côté des sardes log. 
gic^gu, giagare, supposent ^cloagum, *cloagare = *coaglum, *coaglare 
(cf. alb. kVtiar = *clagariut}i). Il n'est pas facile de décider 
si cette métathèse est bien ancienne ou s'il ne faut pas plutôt 
la considérer comme s'étant produite indépendamment en rou- 
main et en sarde. Toutefois, si nous pensons que le domaine 
de *cloagum, *cIoagare est assez restreint, et que le sarde montre 
aussi des formes qui se rattachent aux classiques coagulum, coa- 
gulare (log. cagiu, ca^are), il est plus naturel d'admettre la 
dernière hypothèse. 

Le vulgaire padulem qui a remplacé le classique paludem (cf. 
Schuchardt, VokaL, I, 29; III, %) et qui a donné en dr. pàdure 
(it. padule, s3Lrde paule, a. -esp., a. -port, paul; alb. piii) est sou- 
vent cité comme un cas de métathèse entre d et /. Padulem peut 
cependant être sorti de paludem par un changement de suffixe. 

L'insertion d'une m s'était produite dans stratus, devenu en 
latin vulgaire strambus, qui est mentionné par Nonius comme 
la forme habituelle à son époque : strabones sunt strambi quos 



126 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

nunc dicimus (éd. Mûller, I, 37; cf. Corp: gl., III, 181, 330; 
IV, 175 ; V, 331, 473, 506, etc.). En roman, sirambus est seul 
représenté : dr. strimb{\x, strambo, prov. estrampy esp. estrafnbo- 
sidady port, estrambo; comp. bret. stram, alb. strimp). L'inser- 
tion de la nasale dans ce mot n'a pas encore trouvé d'explication. 
Si strambus présentait seul cette particularité, on pourrait sup- 
poser qu'en qualité d'emprunt fait au grec (orpajô;) il a été 
altéré dans la bouche des Romains qui ont entendu le g comme 
33» lJi'3. Ce serait un phénomène analogue à celui qui s'est passé 
en grec, où le bb des mots empruntés aux langues sémitiques a 
été rendu par ixg (cf. Zeitschr.f. vergl. Sprachf., XXXIII, 376; 
Ind<^, Forsch.y IV, 330 et suiv.). Mais strambus n'est pas isolé, 
puisque le même phénomène apparaît dans un mot tout à fait 
latin comme labrusca à côté duquel on trouve lambrusca, attesté 
dans un manuscrit de Virgile, Ed., V, 7 (cf. Corp. gL^ III, 
342), et conservé en roman (it. lambrusca, etc.). Ou peut-être 
lambrusca a-t-il reçu son m d'un autre mot auquel il fut associé. 
Nous ne voyons pas toutefois quel aurait été ce mot. 

Une forme intéressante du latin vulgaire et dont l'origine 
doit être cherchée dans une étymologie populaire est gravulus 
qui a donné en dr. graur (piém. grol^ fr. grolle, prov. grauld). 
Elle est résultée de la confusion du classique ^r^r«/Mj avec ravus 
ou ravis. Comme point de départ nous devons admettre ravu- 
luSy diminutif de ravus ou de ravis. Celui-ci reçut le g de gra- 
culus auquel il fut associé à cause de la ressemblance de sens qui 
les rapprochait l'un de l'autre. Graulus se trouve dans le Corp. gl. 
lat.y II, 35 (cf. J. Hessels, An eighth-century Lat.-anglo-sax. 
Gloss.y 1890, 28, 59, où l'on lit garula^ carula qu'il faut corri- 
ger en graula). 

Ligula était devenu dans le parler du peuple lingulay par une 
confusion avec lingua^ lingere. La forme populaire se trouve 
chez Martial (XIV, 120) qui l'oppose au classique //çm/û : 
Quamvisme ligulam dicant equitesque patresque, — Dicor ab indoc- 
tis lingula grammaticis. Cf. Corp. gloss.y VI, 648. Le seul repré- 
sentant de lingula est le dr. lingurâ. 

C'est aussi par une étymologie populaire que presbyter fut rem- 
placé en latin vulgaire p2iT prebiter. Comp. previter, C. I. L. X. 



LE LATIN 127 

6635, prebeUriy Rossi, Inscript, christ, urbis Romae, I, 731. Cf. 
Schuchardt, Vok.y H, 355. La première syllabe de ce mot fut 
confondue avec prcu^ par le Êiit qu'on le prit pour un mot 
composé. Il se peut même que presbyter ait été identifié avec 
praebitor. On ne trouve aucune trace de s ni dans le dr. preot^ 
mr. preftUy ir. prewt, ni dans Tit. prête. 

Le dr. nuntày mr. numptÇy ir. nuntsÇy de même que le sarde 
nuntasy montrent la contamination de nuptiae (nuptà) avec nun- 
tiare. Cette étymologie populaire peut être ancienne en latin, 
mais il est tout aussi probable que nous ayons aflfaire dans ce 
cas à une rencontre fortuite entre le roumain et le sarde. 

Voir à propos dQ for/ex, C. Brandis, De aspiratione latina, diss. 
Boan, 1881, 32 et suiv. ; F. Solmsen, Zeitschr. f. vergL Sprachf., 
XXXIV, 21. — Pour asjeptare,\. Meyer-Lùbke, Gramm. d. rom. 
Spf'9 I» S 469 î A- Gaspary, Zeitschr. f, rom. PhiL, X, 589; A. Can- 
dréa, Rev. p. istorie, VII, 72. — Sur daeddy v. Ov. Densusianu, 
Romania, XXVIII, 68-69. — Pour la métathèse de / dans ^cxMglum, 
V. Ov. Densusianu, Rotnania, XXIX, 330. — Le changement de 
suffixe dans paludem = padulem est admis aussi par Meyer-Lûbke, 
Gr. d. rom. Spr., I, § 580. — Les rapports de strambus avec strabus 
sont étudiés par Lôwe, Prodromus Corp. gl. lat., 391 ; cf. E. Parodi, 
Studj it. di fil. class.y I, 433. — Cf. sur gravulus, Meyer-Lùbke, 
Zeitschr./. rom. Phil., X, 172; Krit. Jahresb. ûher die Fortschr. d. 
rotn. Ph., II, 70. — Sur lingula, v. O. Keller, Lat. Volksetym., 85 ; 
F. Skutsch, Forsch. ^.îat. Gramm., 1892, 18. — La chute de s dans 
presbyter tsx expliquée de la même manière par £. Sch wan, Zf t/i^^. 
/. rom. Ph., XIII, $81. — Cf. sur nutUd, Mohl, Inlr. à la chron. 
du lat. vulg., 262. G. Paris, Romania, X, 398, et Meyer-Lùbke, Gr, 
d. rom. Spr., I, 5 $87 considèrent Tinsertion de n dans ce mot 
comme un phénomène phonétique spontané. 



MORPHOLOGIE 

57. La morphologie du latin vulgaire est plus difficile à 
reconstituer que la phonétique. Les matériaux qui nous sont four- 
nis à cet égard par les textes latins sont bien insuffisants^ et même 
les auteurs qui ont écrit sous Tinfluence du parler du peuple ne 
nous ont transmis qu'un nombre restreint de particularités 
morphologiques d*origine populaire. Et cela se conçoit facile- 



128 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

ment. Ceux qui écrivaient avaient toujours présentes dans la 
mémoire les formes qu'ils avaient apprises à l'école et s'ef- 
forçaient d'employer une langue aussi correcte que possible. Si, 
au point de vue phonétique, ils s'écartaient parfois du modèle 
classique et écrivaient, par exemple, melum au lieu de tnalum ou 
cerbus à la place de cervuSy il était plus rare qu'ils introduisissent 
dans leur texte des formes grammaticales qui n'étaient pas 
classiques. Si l'on réfléchit, d'autre part, qu'il est en général 
plus difficile de corriger sa prononciation que d'apprendre les 
paradigmes de la déclinaison ou de la conjugaison imposés par 
la grammaire, on pourra comprendre aussi pourquoi, dans les 
monuments épigraphiques ou paléographiques, les particularités 
phonétiques du latin vulgaire nous ont été mieux conservées 
que les particularités morphologiques. Un graveur ou un 
copiste pouvait oublier que vinea était la forme classique, mais, 
pour peu qu'il connût la grammaire, il devait se rappeler que 
l'accusatif singulier était terminé en -w. En écxwzni vinea pour 
vineamy il lui était plus facile de se rendre compte de son erreur 
et de la corriger, tandis qu'une forme viniam pouvait passer 
inaperçue par lui. Cela explique pourquoi il nous arrive de 
rencontrer plus souvent dans les textes latins viniam que vinia. 
Si les monuments littéraires latins ne nous permettent pas 
de mieux connaître la morphologie du latin vulgaire, les don- 
nées de la phonétique, telles que nous les avons exposées dans 
les paragraphes précédents, viennent nous aider indirectement 
dans ce travail. C'est, en effet, par l'étude de la phonétique 
qu'on peut reconstituer et expliquer plusieurs des particulari- 
tés morphologiques qui caractérisaient le latin vulgaire. L'ori- 
gine de la plupart des changements morphologiques qui se 
sont produits en latin doit être cherchée dans des transforma- 
tions phonétiques. Nous verrons plus loin que le changement 
de genre de bon nombre de substantifs, aussi bien que les 
modifications qui se sont effectuées dans la déclinaison et dans 
la conjugaison latine trouvent leur explication dans des faits 
d'ordre phonétique. 




t 



LE LATIN 129 



' I. Substantif. 

58. Genre. Plusieurs substantifs de la 11" déclinaison appa- 
raissent^ comme on le sait, en latin classique tantôt comme 
masculins tantôt comme neutres. Ainsi, pour ne citer que 
quelques exemples, les écrivains emploient indiféremment 
balteus et balteum, caseus et caseum, dorsus et dorsumy frenus et 
frenum, nasus et nasum. Qçielquefois, pour distinguer la forme 
masculine de la forme féminine, on leur assigne un sens diffé- 
* rent, comme c'est le cas pour cubitus, cubitum à propos desquels 
un grammairien remarque que le premier signifie « coude », 
tandis que le second s'emploie comme terme de mesure, 
« aune » (Keil, Gramm. lat., V, 574). 

Cet emploi du masculin à côté du neutre devait faciliter, 
entre autres, la confusion de ces deux genres, qui se produisit 
sur une large échelle dans le latin vulgaire. Et, en effet, les textes 
qui nous ont conservé une langue plus ou moins influencée 
par le parler du peuple montrent combien cette confusion du 
neutre avec le masculin devait être fréquente dans le latin 
vulgaire. Un auteur comme Pétrone, par exemple, écrit plusieurs 
(ois fatus pour/û/ttm, 42, 5; 71, 11; 77, 3; il emploie de 
même vinus à la place de vinum 41, 12. Mais ce sont surtout les 
monuments épigraphiques qui nous fournissent de nombreux 
exemples de ce phénomène : collegius (jC. I. L. X, 39^8, 
8108); monimentus ÇC. I. L. VI, 193 19; Not. degli scavi, 
1898, 25), monummtum (J)unc — , C /. L. X, 3717, 37So); 

I et même un pluriel comme TnembriXlU, i66i. Cf. § 16; Neue- 

Wagener, FarmenL d. lat. Spr., I, 529-540. 

L^ Ce n'est pas seulement pour les substantifs de la u^ déclinai- 

1 son qu'on remarque cette confusion du neutre avec le masculin. 

I La même particularité se rencontre aussi pour les substantifs de 

la iv^ déclinaison, et il suffit de rappeler à ce propos que cornus 
pour cornu est employé parVarron, Sat. Men., 131. Nous devons 
toutefois faire remarquer que les neutres appartenant à cette 

I déclinaison s'étaient confondus dans le latin vulgaire avec 

ceux de la n^ déclinaison, de sorte qu'ils entrent à proprement 
parler dans la catégorie de ces derniers (comp. cornum chez 

Dknsusiaxu. — Histoire d* la Imngmt roumaime. 9 






rtr 



\ 



130 



HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAflVB 



Georges, Ltx. d. lat. fVortf., 174). La même observation 
s'applique aussi aux neutres en 'Us de la m* déclinaison. Ils 
s'assimilèrent très probablement d'abord aux formes de la 
II* déclinaison, en se confondant ensuite avec les masculins; 
comp. pectum (C. /. L. XI, 3571 ; cf. Sittl, Arch.f. lat. Lex., 
n,s6i). 

Toutes ces circonstances montrent que la confusion du neutre 
avec le masculin remonte bien haut dans l'histoire du latin 
vulgaire. Le même fait résulte aussi de l'étude des langues 
romanes où l'on ne trouve pas (au singulier) la moindre distinc- 
tion entre les neutres et les masculins. 

Ce qui dut surtout favoriser cette transformation morpholo- 
gique ce fut l'amuïssement de Vm finale et plus tard celui de Vs 
(§ 55). Une fois que monumtntum avait perdu son m, il ne 
pouvait plus être facilement distingué de domnuÇm). D'autre 
part, dans les régions et à l'époque où iempus fut réduit à *tempu^ 
la distinction de genre entre celui-ci et domnu{s) ne pouvait 
plus être saisie par les illettrés. 

Une autre circonstance, tout aussi importante, contribua à la 
disparition progressive des neutres. Ce fut la confusion de leur 
pluriel avec le singulier des féminins en -â. Les neutres 
employés le plus souvent au pluriel ou ceux qui avaient un 
sens collectif était surtout exposés à subir cette transformation. 
Dans ce cas se trouvaient des pluriels tels que arma^folia, radia^ 
etc., qui furent facilement identifiés avec les féminins de la 1" 
déclinaison. On eut alors arma^ -ae^foliay -ae ; radia^ -<w, qui sont 
effectivement attestés dans des monuments littéraires plus ou 
moins anciens (K. Georges, Lex. Wortf,^ 68, 283, 387; cf. 
Bonnet, Le lat, deGr. de Tours, 347, 352; Corp. gL lat., VII, 
180). Copip. dr. arma, mr. artnç, ir. grmf (it. arma, fr. arme, 
prov. (Tmas, esp., port, arma); àr.foaie, ix.foVe (it.foglia, fr. 
feuiPj, esp. hoja, pon.folhay, dr. ra:(â, mr. rad;^Q (Piazza Armerina 
'^kja, Sanfratello reja, fr. raie, prov., esp., port. raya). Les 
neutres vinrent de cette façon enrichir la liste des féminins. 

En dehors des neutres, nous devons nous occuper aussi de 
quelques formes masculines et féminines qui donnent lieu à des 
remarques spéciales. 



i 






LE LATIN 131 

A la place du masculin caduSy nous devons admettre, dans 
le latin vulgaire, un féminin coda attesté dans le Corpus gloss. 
/a/., VI, 161; lÎQsséiSy Lat. -agi. 'sax. Gloss. ^ 28, et auquel se 
rattache le dr. coda. 

Un changement de genre qui doit aussi remonter au latin 
vulgaire est celui qui s'était produit dans les noms de plantes de 
la II' déclinaison alnuSy populus, ulmus, etc. Tandis que dans le 
latin classique ces mots sont habituellement, comme on le sait, 
du genre féminin, plusieurs écrivains, influencés surtout par le 
parler populaire, les emploient comme masculins (K. Georges, 
Lex. d. lat. tVortf., 36, 540, 712). En roumain, tous ces 
substantifs, de même que faguSy fraxinus^ sont masculins : dr. 
anin (cf. § S4)j fag, frasin, plop, ulm. Il semble au contraire 
que les substantifs féminins de laiV déclinaison, appartenant 
à la même catégorie de mots, se soient conservés bien plus 
longtemps comme tels. C'est du moins la conclusion qui 
résulte de l'étude des langues romanes occidentales où ficus, qui 
manque au roumain, s'est maintenu comme féminin dans 
plusieurs régions : szvde figu, sic, col.fiku, etc», à côté de : it. 
fico, a.-fr.yî, prov.yîc, esp. higo, masc. Un phénomène analogue 
se remarque d'ailleurs dans d'autres formes de la iV décli- 
naison, dont le genre varie d'après les régions. Ainsi, acus se 
trouve comme masculin en roumain, dr. oc, mr. aku, ir. ok, 
it. aco, tandis qu'il est féminin en vegl. agu^ sarde agu, arét. 
ega. Cet état des choses remonte cependant déjà au latin, où acus 
est tantôt masculin tantôt féminin (Georges, /. c, 11). Il 
n'y a, en échange, aucune trace d'une hésitation pareille au 
substantif manus qui avait certainement conservé le genre 
féminin dans le latin vulgaire et qui se retrouve comme tel 
même en roumain, où l'on remarque surtout la confusion 
des féminins en -us, -/, -us, -us avec les masculins. 

Arbor, du genre féininin chez les auteurs classiques, était 
devenu masculin dans le parler du peuple. Une inscription du 
C. L L. Xni, 1780 nous donne : duos arbores, où le change- 
ment de genre est évident. Comp. en outre Antonin de Plai- 
sance, //iW., 15 (éd. P. Geyer, 169); Anthimus, De obs. cib., 
86 ; Grégoire de Tours (chez M. Bonnet, Le lat. de Gr. de Tours, 



132 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

504). En roumain, de même qu'en italien, en français, etc., 
arbor est masculin : dr. arbor^ mr. arbure, îr. grbure (it. albero, 
fr. arbre, esp. drbol); seul le port, arvor fém. semble y faire 
exception, mais on le trouve aussi comme masculin dans les 
anciens textes. 

Lac apparaît comme masculin (ace. lactem) chez Pétrone 71, r 
et quelques autres écrivains (Georges, Lex. d, lai. Worif.y 374). 
La forme masculine peut être placée à la base de toutes les 
langues romanes : dr., mr. lapte, ir. IçpU (it. latte, fr. lait^. Le 
sarde lacté, le cat. llet et Tesp. lèche sont, il est vrai, féminins, 
mais ce changement de genre doit s'être produit dans chacune 
de ces langues, sans qu'on en connaisse d'ailleurs les raisons. 

Le neutre mare doit aussi avoir changé son genre déjà en 
latin. Sous les formes maris et marem du C. /. L, V, 3014; X, 
6430 (cf. § 16) se cache soit le féminin, soit le masculin. Comp. 
qui maris, quae mare, in qua mare dans Vltinér. d'Ant. de 
Plaisance, 7, 10 (éd. P. Geyer, 163, 166, 197; cf. Roman. 
Forschnng., X, 882). En roman, mare est tantôt masculin tantôt 
féminin. A côté de : dr., mr. mare, ir. more, fr. mer, fém., on 
a : a.-vén., esp. mar masc. et fém. Le féminin s'explique 
sans doute par l'influence de terra. 

Vera pour ver, conservé dans l'a.-fr. ver et dans le prov. ver, 
est postulé par le dr. varà, mr. v^rq, ir. vçre(\:omç. alb. vert). 
Le composé prima 4- vera dont nous avons signalé plus haut 
(§ 16) un exemple se retrouve, en dehors du roumain, dr. pri- 
màvarà, mr. primQVfarç, ir. primavçr(, en it. primavera, fr. pri- 
mevère, cat., esp., port, primavera. 

Voir sur la disparition du neutre £. Appel, De génère neutro inU- 
reunle in lingua lalina^ Erlangen, 1883 ; Meyer-Lûbke, Die Scbicksale 
des laieinischen Neutrums im Rotnanischen, Halle, 1883. Cf. H. 
Suchier, Archiv /. lot. Lex., III, 161 ; Mohl, Intr.à la chron. du ht. 
vuîg., 198. 

59. Les déclinaisons. Nous avons vu au paragraphe précédent 
comment quelques substantifs ont passé d'une déclinaison à une 
autre par suite d'un changement de genre. En dehors des cas 
mentionnés (cornu-cornum-cornus, pecttis-pectum, ver-vera) nous 



LE LATIN 133 

aurons à en relever d'autres, ayant en général une autre pro- 
venance. 

Pour des raisons d'ordre phonétique ou morphologique des 
confusions nombreuses se produisirent dans le latin vulgaire 
entre les différentes classes de substantifs. Ces confusions eurent 
pour conséquence que plusieurs substantifs se fixèrent définiti- 
vement dans telle ou telle classe qui s'enrichit ainsi aux dépens 
des autres. Il en résulta que le système des déclinaisons se sim- 
plifia avec le temps et que la diversité de formes, par trop 
embarrassante^ du latin écrit fut remplacée par une plus grande 
uniformité. 

Les cinq déclinaisons classiques se réduisirent peu à peu à 
trois dans le latin populaire par suite des échanges qui s'étaient 
produits entre elles. Quant aux rapports de ce nouveau système 
de déclinaison avec celui du latin classique, ils peuvent être 
représentés de la manière suivante. 

La première déclinaison du latin vulgaire se composait des 
formes de la même déclinaison du latin littéraire -f- les neutres 
plur. de la 11* et de la iv* déclinaisons et quelques féminins de 
la IV* et de la v* déclinaisons. Parmi ces féminins se trouvait 
socruSy devenu socra^ forme que nous rencontrons souvent dans 
les inscriptions (Georges, Lex. fVortf., 645 ; Arch. lat. Lex,y 
Vni, 172) : dr. soacrày mr. sçakrçy ir. sokrfÇrtr. sôrUy it. suocera, 
cal. sokrdy prov. sogro, cat. sogra, esp. suegrûy port, sogra). Nurus 
semble au contraire avoir été employé en latin vulgaire tantôt 
sous la forme norus tantôt sous celle de la r* déclinaison, nora. 
C'est du moins ce qui résulte du dr. naru à côté de l'it. niwray 
etc. (cf. § 26). Quant aux féminins en -tes ils s'assimilèrent à la 
r* déclinaison plus tôt encore que les précédents. On trouve 
déjà chez les auteurs classiques effigies et effigiay luxuries et luxu- 
ridy maieries et materià. Le latin vulgaire alla bien plus loin dans 
cette voie, puisqu'on y trouve aussi fada à la place de faciès 
(Anecd. Helvet,y i^i\ glacia pour glacies et scabia pour scabies 
(Corp. gl. lat. y VI, 493 ; Vil, 236) : dr. /fl/5, mr. fatsÇy ir. 
fçtsç (rtr. fatschay it. facciay fr. facey prov . fassà) ; dr. ghiofà, 
mr. gktsu, ir. gfotsç (rtr. glatschay it. ghiacciay fr. glace, prov, 
glassa}; dr, :(gaibà (it. scabbia). Comp. le développement de 



134 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

*caria^ rabia^ *sania en italien, en français, etc. Dies semble 
aussi avoir été attiré dès une époque ancienne par les substan- 
tifs en -a, mais la forme de la v^ déclinaison ne disparut pas com- 
plètement du langage populaire. Le dr., ir. :(/ et le mr. d:(uç 
peuvent représenter dies tout aussi bien que dia^ mais Fit. dia, 
diy Ta.-fr. die^ di montrent bien dies-dia, — Sur *siccita, à côté 
de sîccitaSy voy. le paragraphe suivant. 

La II' déclinaison du latin vulgaire comprenait, en dehors 
des formes de la même déclinaison classique^ les masculins et 
les neutres de la iV déclinaison (comp. les génitifs fructi, 
senati =fructus, senalus qu'on trouve déjà chez les auteurs clas- 
siques; Neue-Wagener, FormenL^ I, 352). A la même classe 
s'assimilèrent les neutres en -us de la m* déclinaison et quelques 
féminins de la iV déclinaison (manus et en partie nurus). 
Deux autres neutres de la m*' déclinaison eurent le même sort. 
Ce furent os et vas. Les textes latins offrent, en effet, de nom- 
breux exemples de ossum et vasum à la place de os et vas (Neue- 
Wagener, FormmLy I, 564, 572; cf. Heraeus, Die Spr. d. 
PetroniuSy 42; § 16). Comp. dr., mr., ir. oj(rtr. ôss^ it. osso^ fr., 
prov., cat. os y esp. hiusOy port. osso)'y dr., mr. vas^ ir. vçs (it. 
vasOy prov., cat. vas y esp., port, vaso). Le passage de vas à la 
II* déclinaison pouvait avoir lieu d'autant plus facilement que 
son génitif pi. était, en latin classique, vasorum. — Sur capus 
et dolus = caputy dolor, voy. le paragraphe suivant. 

La III' déclinaison correspondait à la même déclinaison clas- 
sique. Elle contenait les substantifs en -eSy -w, -or, etc. du latin 
classique, auxquels vinrent s'ajouter avec le temps quelques 
mots de la V déclinaison comme fides y res (dies). 

Cf. Meyer-Lûbke, Grundr.â, rom, P/;., I, 369 ; Gramm, d, rom, Spr,^ 
I, §§ 9, 29. — Sur les substantifis de la v< déclinaison passés à la 
re, V. spécialement, Pokrowskij, Maierialy dlja islor, gramm, lai, je^. 
(Mémoires de F Univers, de Moscou, 1899), 145 et suiv. — Zgaibd 
doit certainement être expliqué par scabies, quoique la présence de g 
à la place de c offre quelques difficultés. L'altération de c peut toute- 
fois avoir eu lieu sous Tinfluence de Talb. ^ebe, 

60. Les cas, I^ nominatif singulier de la r* déclinaison se 
confondit de bonne heure avec l'accusatif et l'ablatif Lorsque 



LE LATIN 133 

Vm finale ne fut plus prononcée, la distinction formelle entre 
ces trois cas dut forcément disparaître. Aux autres déclinai- 
sons, le nominatif resta plus longtemps distinct de l'accusatif 
soit parce que Vs finale s'aflfaiblit plus tard que Vm (§ 5 5), 
soit parce que le thème du nominatif différait de celui de l'ac- 
cusatif. 

Au pluriel des substantifs en -a on remarque, dans les monu- 
ments épigraphiques, une certaine tendance à uniformiser le 
nominatif avec l'accusatif. D'après le modèle de casa, forme 
commune du nominatif et de l'accusatif sing., on commença à 
employer au pluriel casas, tant au nominatif qu'à l'accusatif. 
C'est du moins ce qui semble résulter de quelques former 
telles que lihertas ^filias qu'on rencontre dans les inscriptions avec 
la valeur de nominatifs (§ 16 ; cf. Sittl, Arch, f, lat. Lex., H, 
565). Peut-être faut-il supposer que ces nominatifs en -as 
furent introduits dans le parler du peuple aussi sous l'influence 
des formes de la m' déclinaison. Puisqu'on avait d'un côté 
sorteÇni) — sortes et de l'autre côté casa(fn), il n'y avait aucune 
difficulté à admettre aussi pour le pluriel de casa la forme casas, 
commune au nominatif er à l'accusatif. Quoi qu'il en soit, les 
nominatifs en -as restèrent isolés et n'arrivèrent pas à s'impo- 
ser sur toute l'étendue de la Romania, puisque le roumain 
montre bien, avec ses pluriels en e (case), que le nominatif en 
"Oe resta en pleine vigueur dans le latin balkanique. 

Une autre particularité du latin vulgaire c'est que des nomi- 
natifs sing. nouveaux furent forgés à la place ou à côté de ceux 
que nous connaissons en latin classique. Au lieu de neptis et en 
dehors de nepta, neptia nous devons admettre l'existence d'un 
nominatif nepota, tiré de l'accusatif masc. de la m® déclinaison 
nepotem : dr. nepoatà, mr. nipçate (vén. neboda, lomb. nevoda, 
Erto neoda, prov., cat. neboda). Nepota nous a été transmis par 
les inscriptions, C. /. i. El, 3173 et, en outre, [nepo]tabvs 
{Not. degli scaviy 1887, 187). 

Les nominatifs en -er de la n® déclinaison disparurent pro- 
bablement du langage populaire^ étant peu à peu remplacés par 
des formes en •{e)rus. D'après le modèle de l'accusatif et sous 
l'influence des formes en -us, les nominatifs tfiagister, puer, socer. 



136 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

etc., furent remplacés par magistruSy pueruSy socrus. Ces deux 
derniers apparaissent plus d'une fois dans les textes (Geoi^es, 
Lex. d. laL Worlj., 570, 645) et magistrus se trouve, sous la forme 
fjLavioTpoç, dans les inscriptions transcrites en caractères grecs 
(Eckinger, Die Orthogr, lat. JVârt, in gr. Inscbr., 130). Cf. plus 
haut Alexandrins (§ 16; C /. !.. III, p. 848), s'il ne faut pas peut- 
être y voir l'influence de l'orthographe grecque (AXéçatvôpoç); 
en outre, aprus dans VApp, Pr., 139; par contre, arater = 
aratrum (Neue-Wagener, FormenL, I, 530; cf. Heraeus, Die 
Spr. des Petronius, 43 ; Sittl, Arch. f. lat. Lex. y H, 5S9); et 
même barbar = harharus^ hilar = hilarus (Heraeus, Die App. 
Probiy 7). 

Bien plus nombreux sont les changements qui s'étaient pro- 
duits dans les nominatifs de la iii^ déclinaison. 

En première ligne nous devons rappeler la substitution, dans 
les imparisyllabiques, du thème du génitif, etc. à celui du nomi- 
natif. De nombreux exemples de nominatifs refaits sur l'accusatif 
se rencontrent chez les auteurs classiques, et ce fait peut seul 
nous donner une idée de l'extension que ce phénomène devait 
avoir dans le latin parlé. Bovis pour *bos est la forme habituelle 
de Pétrone (comp. Cassiodore, chez Keil, Gr. lat. y Vil, 177), et 
Tite-Live, comme d'autres auteurs plus anciens d'ailleurs, 
emploie carnis à la place deraro (Neue-Wagener, Forment, y I, 
165-166). Les grammairiens citent aussi plusieurs nominatifs 
pareils. Calcis = calx, lendis, lentis = lens sont mentionnés 
par Probus(Keil, Gr. lat. y IV, 20, 27); fontis ^= fons se trouve 
chez Consentius (ibid.. Y, 39S)- C'est ici qu'il faut citer le 
pectinis de VApp. Pr.y 21 (cf. Arch. f. lat. Lex. y XI, 61) qui 
trouve un pendant dans splenis qui remplace splen dans plusieurs 
textes {Arch. lat. Lex.yWHy 130). Sur d'autres formes telles que 
frondisy glandiSy lieniSy lintrisy mentis y saliSy sortis y stirpiîy dont la 
plupart ont survécu en roumain, v. Neue-Wagener, FormenL 
d.lat. Spr. y\y 135, 148, 153, 167. — Nous devons toutefois faire 
remarquer que le phénomène en question n'avait pas eu lieu 
dans les noms qui désignaient des personnes. On ne trouve 
aucune trace d'un nominatif *hominis ou *hospitis refait sur 
hominemy hospitem. HomOy hospeSy etc. étant employés aussi au 



LE LATIN 137 

• • , « 

vocatif, se conservèrent pendant toute la latînîté. La même 
remarque s'applique aux imparisyllabiques désignant des choses 
et qui étaient accentués au nominatif autrement qu'à l'accusa- 
tif. Ce n'est qu'exceptionnellement et tout à fait tard qu'on 
trouve quelque chose comme dohris, où l'assimilation du nomi- 
natif à l'accusatif trahit un phénomène d'origine romane. 

En dehors de ces mots nous devons en rappeler quelques autres 
dont le nominatif avait été modifié dans la langue du peuple. 

Maris, verUy ossum, vasum ont déjà été étudiés aux para- 
graphes précédents. 

A ce que nous avons dit au § 58 à propos de lac il faut 
ajouter que la forme habituelle du nominatif devait être en 
latin vulgaire lactis (lacté). Cf. C. Wagener, Neue philol. 
RundschaUy 1899, 73. 

• Restent encore les substantifs suivants dont le nominatif fut 
changé pour des raisons différentes de celles que nous avons 
étudiées jusqu'ici. 

Ser^s était devenu, après la chute de n devant s (§ 47), 

• serpes. Celui-ci donna même naissance à un accusatif *5^/>f m, 
comme vtdpes — vtilpem : dr. ^arpe, mr. iarpe, ir. sorpe (rtr. 
serp, it. serpe, prov., cat. serp, esp. sierpe, port, serpe). Le clas- 
sique serpentent se retrouve cependant dans le fr. serpent, etc. 

• A côté de fulgur on avait fulger : dr.fulger (a.-fr. fuildre, 
prov. fol:(ery mais it. folgore). Comp. lovi fulgeratoris, C. I. L. 
VI, 377, fulgerOy etc. dans les notes tironiennes (Schmitz, 
Not. tir., LXXII; cf. Arch. lat. Lex., Vtll, 243) et dans 
le Corp. gl. lat., VI," 474. Fulger trouve un pendant dans 
auger (Georges, Lex. lat. Wortf., 82) et dans gutter (Neue- 
Wagener, FormenL, I, 173 ; cf. Heraeus, Die Spr. d. Petro- 
nius, 5). 

• Cinus pour cinis doit être relativement récent. Il ne se ren- 
contre que dans le dr. cenufà, mr. tsenusç, ir. tseruse et dans le 
Corse canuga = *cinusia (it. cinigia, esp. ceni:(a, etc. = *cinisia). 
Sa présence dans quelques manuscrits de la Bible (Arch. f. lat. 
Lex., I, 76), dans le Corp. gl. lat.', VI, 212, et chez Théod. 
Priscien, Euporiston (éd. Rose, index) montre toutefois qu'il 
était assez -répandu dans le latin vulgaire. Ce nouveau 



138 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

nominatif s'explique par Tinfluence de genus. D'après dneris- 
generiSy on a eu cinus-genus. 

Caput commença, à partir d'une certaine époque, à être rem- 
placé par capus ou capum. Tandis que le sarde habudu, kabidu et 
Tandalous kabo semblent reposer sur le classique caput, le fr. 
chief et le prov. cap exigent capum, qu'il faut probablement pla- 
cer aussi à la base du roumain cap, mr. kap, ir. kpp et de l'it. 
capo, quoique ceux-ci pourraient représenter phonétiquement 
tout aussi bien caput. Capus se trouve dans une inscription 
du VI* ou du vii« siècle (F. Kraus» Die cbristl. Inscbr. dtr Rbeinl., 
h 153 ; cf. Mittb. d. Arch. Inst., K, 92). 

A côté de dolor le latin vulgaire connaissait un nominatif 
dolus qui est effectivement attesté dans les inscriptions, C /. L. 
W, 1638; X, 4510; Xm, 90s (cf. s 16; Corp. gl. lat.y VI, 
363); comp. dolose = dolenter (C. /. L. XII, 1939) : dr., mr. 
dor (la même forme en a.-gén.). Dolorem ne disparut cependant 
pas devant cette nouvelle forme ; il reparait dans Ta.-roum. 
duroare (it. dolore, fr. douleur, etc.). 

Une forme double, au nominatif, doit être admise aussi pour 
siccitas. On trouve, en effet, sur presque toute l'étendue du 
domaine roman des substantifs qui ne sauraient être expliqués 
que par *siccita : dr. secetà (eng. se^da, lomb. secea, gén. sessîa, 
nap. secieta, fr. dial. seitia, sotie, à côté de Tesp. sequedad). 
* Siccita-siccitas sont parallèles à iuventa-iuventas qui apparaissent 
en latin classique l'un à côté de l'autre et qui servirent de 
modèle aussi à la formation du doublet * tempesta-tempestas, dont 
l'emploi en latin est confirmé par l'it. tempesta, fr. tempête, à 
côté de l'it. tempestade, esp. tempestad, etc. 

Pour l'étude de l'accusatif nous avons à relever en dehors de 
*serpem, mentionné plus haut, quelques autres formes. 

Fatnem se croisait en latin vulgaire avec *faminem : dr. foame, 
mr. fçame, îr. fome (eng. fom, it. famé, fr. Jaim, port, fome) — 
sarde famine, gasc. bami, esp. hambre. Il semble même qu'il 
faille admettre une troisième forme ^famitem, comme fomes — 
fomitem, limes — limittm : dr. foamete. 

De même, on trouve parallèlement : 

Glandem — glandinem (Corp. gl, lat., VI, 494) : dr. ghindà. 



LE LATIN 139 

mr. gKndçy ir. gTindç (eng. glanda^ it. ghianda, fr. gland) — 
esp. Jandre. 

Lendem — Undinem (Corp. gl. lat., V, 369, s. v. lendina;c(. 
Théod. Priscîen, Euparisiorty éd. Rose, index) : dr. lindinày mr. 
lindinÇi ir. lindirç (it. kndine, fr. fe»f^, esp. liendre^ port, lended) 

— wall. fé, savoy. fe. II semble même qu'on ait connu la 
flexion *lenditem (A. Thomas, Romania, XXV, 82). 

Fermem — verminem : dr. verme (tng. verm, it. verme, fr. tw) 

— it. vermine y mil. ver mené, etc. 

Sanguen est employé en latin classique à côté de sanguinem. 
Mais en dehors de ces deux formes quelques textes offrent 
aussi sanguem (Georges, Lex. Wortf.^ 614). De ce dernier ou de 
sanguen dérivent : dr. singe^ mr. stfnd:(ey ir. sçn^e (eng. soung, 
it. sangue, fr. x^/i^, etc.); de sanguinem : it. sanguine, log. iaw- 
few^, esp. jan^r^ (port, sangue ?). 

Peponem (it. popone) a été remplacé en roumain par *pepinem : dr. 
pepene, mr. pçapine (alb. pjepir). Cette flexion ne fut pas connue 
seulement au latin balkanique : melonis i. e. pepenus (Corp. gl., 
m, S 92); comp. turbonem — iurbinem (Neue-Wagener, For- 
menl.y I, 164); capitonem — *capitinem : it. cavedone — cavedine, 
fr. chevéne, prov. (»Jûfe (A. Thomas, Romania, XXIV, 583). 

Nous devons rappeler enfin une forme intéressante du cas 
oblique des substantifs en -a désignant des personnes. On constate, 
en effet, à partir d'une certaine époque, la tendance à rempla- 
cer les gén.-dat.-acc. -ae, -am par-anw, -ani, -anem imamani, 
iatani = mammae, tatac dans deux inscriptions du iii^ siècle 
après J.-C. (C /. L. X, 2965, 3646); barbant = barbanem de 
barba, avec le sens de « oncle » (IX, 6402); de même 
scribanem, etc. dans des textes du moyen âge (Sittl, Arch. f. 
lat. Lex., n, 580). C'est cette flexion qui se reflète dans les dr. 
tàttne, màmine, d'après le modèle desquels on a fait aussi /râ- 
Itne. Dans les autres langues romanes, cette nouvelle forme 
d'accusatif est encore mieux représentée qu'en roumain et elle 
a laissé de nombreuses traces dans la déclinaison des féminins, 
surtout en français et en rhétoroman ; it. barbano, scrivano, 
mammana, puttana (comp. de nombreuses formes dialectales 
analogues, Studf di fil. rom.. Vil, 186); rtr. mutahs, omahs. 



140 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMA1KF, 

suraAs, etc.; a.-fr. antain, nonnain, putain et plusieurs noms 

propres Berlain, Evain, etc.; esp. tscrthano. 
I ' — :„; — -1 — ..g flexion doit Être cherchée dans une confusion 
isculins en -a avec ceux de la 111° déclinaison 
irès baro, -ortem, latro -onem, on déclina lala, 
m. Une fois que tata, etc. reçut cette flexion, 
obstacle à ce que les féminins désignant des 
: suivissent le même chemin. On eut alors 
nem, etc. Plus tard et dans quelques régions, 
, les noms propres féminins partagèrent le 
am céda la place à 'Evanem. 

ke, Grimdriss darom. Phi!., I, %i^i^\ ; Rom. Gramm., 
'. — A propos des nominatifs pi. de la i" déclinaison, 
ue : ■ La fleiion -tu au nominatif était devenue la 
le dans le latin vulgaire de la République •, Inlrod. à 
lai., 308. Une telle opinion ne peut nullement être 
[u'elle n'explique pas les formes du pluriel en roumain, 
nme nous avons remarqué plus haut, la finale -t qui ne 
Kidre qu'au classique -ae. — Le même auteur admet 
ue le nom. sing. des masc. de la ii< déclinaison étaient 

en -us, dans le latin vulgaire : ■ Les flexions romanes 
\ continuent directement mri solution dt continuiti les 
spondantes de l'ancienne rusticitasdu Latium et du latin 
Si le latin archaïque présente des nominatifs sans -i et 
articulatité se rencontre parfois dans les inscriptions de 
ériale, faut-Il pour cela conclure il la non-existence dans 
aire d'une flexion aussi caractéristique que celle des 
1 -uf 7 D'autre part, malgré les affirmations de Mobl, le 

■o ne peut guère expliquer les formes qu'on rencontre 
:ie du domaine roman et spécialemeut là où l'on trouve 
)n bien marquée entre \'o et l'u fînaui. Cf. aussi Kluge, 
H/,, XVII, SS9. — Le corse ianu^a ne prouverait rien, 
:r-Lûbke, Ztiisclir. f. rom. Phil, XXill, 470, quant A 
un vulgaire *e{nusia, puisqu'il peut avoir été refait sur 
me cinus des textes que nous avons cités plus haut est 
uffisante pour confirmer l'emploi de ciiius en dehors 
a péninsule balkanique. — Sut cafus, v. spécialement 
■, Rom. Gramm., Il, $ 9; Ascoli, jirch. glotl., XI, 434; 
ig. rom., 1, 28. — LMus — ddor, cf. MohI, ïntrod. à la 
—Siccila, cf. Ardi. gkti., VIII, 388; XII, 4}i. — Pour 
:tc., V. Ascoli, Arch. gloll., IV, 598 et suiv. —Le dr. 



LE LâTIK X4I 

salcd rq)Oseiait, d'après Meyer-Lûbke, Rom. Gr,, II, 5 17, sur *sàlica 
pour salix (comp. julix^uîicd). L'existence de scdu à côté de sakà 
nous force cependant à considérer udix comme la seule forme connue 
au latin balkanique. Salcà est sûrement récent et une formation rou- 
. maine, comme fakà^ foarfecd que Meyer-Lûbke explique très bien 
(ihid.y S 50) par ur:^icâ. Une forme latine ^falca, admise par Kôrting, 
H^ôrUrb., 3 1 1 1 , est donc inutile. C'est de la même manière que nous 
envisageons nticd à la base duquel G. Meyer (^Das fVortverçeichn, des 
Kavaîiottis, no 382) place à tort *nuca. Nous doutons'de même qu'on ait 
connu dans le latin général de la Romania un SLCC»^rovan pour rorem, 
ros, admis par G. Me3rer (ibid., n9 941). — Les accusatifs en -anem ont 
été étudiés dernièrement par G. Paris dans un article, encore 
inachevé, Sur les accusatifs en -ain (^Remania, XXIII, 321 et suiv.). 
L'auteur s'occupe ici surtout des féminins en -ain du français 
et remarque que « le phénomène en question se présente déjà 
dans le latin vulgaire antérieurement à toutes influences germa- 
niques ». On sait en effet que les accusatifs en -ain ont été considérés 
par quelques philologues comme d'origine germanique; G. Paris 
réfute i juste titre cette explication. Cf. aussi en dernier lieu 
G. Kôrting, Der Formenbau des fran^. Nontens, Paderborn, 1898, 
223-229. 

2. Adjectif. 

61. Genre et déclinaison. Les adjectifs latins se divisent, 
comme on sait, en trois classes, d'après le nombre des terminai- 
sons qu'ils présentent aux trois genres ; 1° adjectifs à trois ter- 
minaisons (-«5, -fl, 'um; -er, -a, -um; -ur, -a, -«m; -er, -is, -^); 
2° adjectifs à deux terminaisons (-/j, -é); 3° adjectifs à une 
seule terminaison.. La première et la deuxième classe se confon- 
dirent souvent en latin, et plusieurs adjectifs apparaissent sous 
une forme double, tantôt avec -us, -a, -um, tantôt avec -is, -e. 
A côté de acclivis on trouve acclivus; de même declivis et decli" 
vus y proclivis et proclivus, effrenis et effrenus^ exanimis et exani- 
mtis, imbecillis et imbecilluSy etc. (Neue-Wagener, Formenlehre, 
n, 149 et suiv.). Cette hésitation entre les formes avec -us et 
celles avec -is devait être plus fréquente encore en latin vul- 
gaire. Et, en effet, tandis que tristis est la seule forme connue 
aux auteurs classiques, le latin vulgaire avait tristus, qui est 
attesté dans YApp. Probi, 56 (jrislis non tristus) et dans une 
inscription Qrista : Rossi, Inscr. christ. , l, 841). Comp. dr. 



142 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

trist (rtr. trist, it. tristo, fr. triste, prov., cat. irist). Il semble 
de même qu'on doive admettre * tenus à côté de lents : dr. lin 
(it. leno). Peut-être faut- il mettre dans la même catégorie agilis, 
représenté en dr. par ager qui semble reposer sur *agilus. 

Quant à la formation des cas, les remarques que nous avons 
faites à propos des substantif s'appliquent aussi aux adjectifs. 
Les nominatif en -^r furent refaits sur l'accusatif : asper devint 
asperusy asprus. Comp. teter non tetrus {App, PrM, 138; 
Probus, Insttt,; Keil. Gr. lat., IV, 59); en outre, acrus, 
(Neue-Wagener, FormenL, U, ï6i), glabrus, nuuerus, miserus, 
rubrus, sacrus (Georges, Ux. Wortf., 302, 399, 428, 605, 607), 
desquels on peut rapprocher le nom propre N^ypoç des inscrip- 
tions écrites en lettres grecques (Eckinger, Die Ortbogr. lat. 
Worter in gr.Inscbr., 130). — Le nominatif sing. des impari- 
syllabiques fut aussi assimilé à l'accusatif et aux autres cas. 

Cf. K.M. Nyrop, Adjekt. Kœnsbœnjning ide rom, Sprog^ 1886, 69, 161. 

62. Comparaison. Les comparatifs et les superlatifs en -ior, 
-issimus étaient devenus de plus en plus rares en latin vulgaire. 
Pour exprimer les d^rés de comparaison, le langage populaire 
se servait surtout d'une périphrase formée à l'aide des adverbes 
tnagiSy plus, maxime, etc., procédé dont on trouve quelques 
traces chez les écrivains classiques et qui se retrouve dans toutes 
les langues romanes. Comme ce phénomène touche plutôt à la 
syntaxe, nous y reviendrons quand nous étudierons cette partie 
de la grammaire du latin vulgaire. Cf. § 84. 

3. Noms de nombre. 

63. L'étude de cette catégorie grammaticale ne donne lieu 
qu'à quelques menues observations. 

Nous avons déjà relevé aux §§ 18, 38, 50, 56 les modifica- 
tions qu'avaient subies quattuor, quinque, viginti et iriginta. Il 
nous reste à rappeler que le masculin de duo était devenu dui 
en latin vulgaire, forme qu'on rencontre chez le scholiaste 
Porphyrion (iii« siècle; Arch. f. lat. Lex., IX, 558; comp. le 
neutre dua des inscriptions, Neue-Wagener, Formenl., H, 277) 



LE LATIN 143 

et que la forme ambo du latin vulgaire avait été remplacée par 
*amln (ambae^ ambo) à côté duquel on employait aussi le œm- 
posé* ambiduif etc. Cf. §§ 54; 77. 

4. Pronoms. 

64. Personnels. Nous avons déjà montré au § 50 que ego 
s'était réduit à *eo en latin vulgaire. On a vu d'autre part, au 
§ 22, que les datifs roumains mie^ lie ne sont pas faciles à expli- 
quer par mihiy iîbiy à cause du traitement de Vi de la première 
syllabe. Pour l'étude du datif il y a lieu en outre de rappeler 
que le latin vulgaire connaissait la forme contractée mi (Neue- 
Wagener, Forment. ^ H, 349) et peut-être aussi *iiy refait sur le 
précédent. Au pluriel, à côté de nobis, vobîs il faut admettre 
^fuJfïs et *vobis. Les sardes nois, vois peuvent représenter tout 
aussi bien les formes avec -bis que celles avec -bis^ mais le dr. 
nouày voiûiy mr. naOy vaoj et l'it. dialectal bobe conservé dans un 
document de 963 (comp. vebe parallèle à rnebe^ sebe, tebe dans le 
Ritmo Cassinesé) attestent décidément *ndnSy * vobîs. Le change- 
ment de quantité dans les finales de ces datifs doit être mis sur 
le compte des formes du singulier. Mihîy iibî amenèrent par 
analogie *nobiSy * vobîs. 

Comme pronom de la 3® personne le latin vulgaire avait le 
démonstratif ille. L'emploi de ille dans cette fonction remonte 
bien haut, puisqu'il est commun à toutes les langues romanes, 
excepté le sarde, où nous trouvons ipse. Les grammairiens con- 
firment aussi cet emploi ; ils citent ilk à côté des formes clas- 
siques du pronom personnel. La déclinaison de ce pronom subit 
en latin vulgaire de profondes modifications dont on trouve 
quelques vestiges dans les monuments épigraphiques. Au mas- 
culin, le génitif était devenu illuins, le dzii( illui (C. I. L. X, 
2564) : dr. lui y mr. lui (i^r., it., fr. lut); au féminin, on avait 
illeius'illatius (C. /. L. VI, 14484) et illaei'illeiy dr. ei, mr. Pej 
(rtr., it., a.-fr. let). Le classique illi se conserva cependant à 
côté des formes populaires : dr. ii, mr. K (rtr. /i, it. gliy a.-fr. 
H). Le même changement avait eu lieu dans ipse : ipsuius (C. 
/. L. X, 5939), ipseius (C. I. L. III, 2240; cf § 16). Comp. 



s. 



144 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 



i 
I 
i 

I 
I 

I 

1 

) 



1 

l 
1 



fi 



queit*s, quadus^ quel (C /. L. X, 3980, 34^9, 8082). On a 
beaucoup discuté sur ces formes sans qu'on soit arrivé à une 
solution définitive au sujet de leur origine. Nous croyons tou- 
tefois que la genèse de ces génitifs-datifs doit être cherchée dans 
les circonstances suivantes. Comme le latin vulgaire tendait à 
uniformiser la déclinaison des pronoms avec celle des substan- { 

tifs, il résulta qu'à côté du datif illi, commun au masculin et \ 

au féminin, on forgea avec le temps illo pour le masculin, illar 
pour le féminin, sur le modèle de la V* et de la 11' déclinaisons. [ 

Ces datifs se trouvent effectivement dans les textes latins. Illo 
est attesté chez Apulée (Neue-Wagener, Formml. lat. Spr.y 
n, 427) et illae, apparaît chez Caton {De re rust., 153, 154) 
et plusieurs fois dans les inscriptions : CLL.ÏV, 1824; XIII, 
1897; comp. ipso-ipsacj isto-istae chtz Plante et Apulée (Neue- 
Wagener, Formml, y H, 398, 409). Ces datifs pouvaient être for- 
més d'autant plus facilement que le nominatif féminin illa avait 
sûrement, en latin vulgaire, comme correspondant masculin 
*illus; comp. ipsus ({ui est souvent attesté même dans des textes 
relativement récents, comme VApp. Probi, s'il est vrai qu'il faut 
y lire au n° 156 : ipse non ipsus (cf. Neue-Wagener, FormenL, 
II, 405). Après que illo^ illae furent introduits dans la langue, 
d'autres influences analogiques devaient entrer en jeu. Ille ne 
pouvait rester isolé de hic et de qui, auxquels il était souvent 
associé dans la phrase. Or, les formes habituelles du datif de 
hic et de qui furent pendant longtemps hoic et quoi; elles étaient 
en usage même au i^' siècle de notre ère, comme il résulte du 
témoignage de Velius Longus (Keil, Gr. lat. y VII, 76 ; cf. Neue- 
Wagener, /. c,y 415, 453). Il en résulta que /wi(c)et ywo/ influen- 
cèrent illOy en le transformant en *illoi. En même temps, les 
génitif hoius, quoius changèrent illius en *illoius. Cette trans- 
formation fut probablement favorisée aussi par la circonstance 
qu'à côté de illt on avait illic qui, par une fausse étymologie, 
fut considéré comme composé de ille + hic et décliné comme 
ce dernier : *ill'hoius, ^ill-hoiÇc), Les changements survenus au 
masculin se répercutèrent sur le féminin. Illo-*illoi amena 
illae-illaeiy et une fois que ce parallélisme existait au datif il 
fallait naturellement qu'il fût introduit aussi au génétif, d'où 



LE LATIN 145 

*illaius — illaeius. Plus tard, ce fut le tour de ilh de réagir sur 
qui\ on eut alors quetus, quel d'après illeius, illei. Enfin, lorsque 
hoius, hoicy quoius, quoi passèrent à huius^ hui(c)y cuins, eut (Jjuiy 
C. /. L. IX, 5813), on eut aussi illuius^ illui. 

Sur *«oWj, *vobiSy cf. d'Ovidîo, Zeiischr. /. rom. PkiL, XX, 323 ; 
Archivio glotL, IX, 56. Meyer-Lûbke, Rom, Gr., 11,$ 75, explique 
noud, voud p3Lv*nO'adf ^vo-ad^ mais l'it. bohe parle décidémenl contre 
une teUe hypothèse. — ///«/, ilïaei ont été étudiés dernièrement par 
G. MohI dans une étude spéciale, Romdnskd dvqjice lui-lei {Le couple 
roman lui-lei), Prague, 1899, où sont résumées les différentes théories 
émises à ce propos. L'auteur n'arrive cependant pas à. éclaircir l'ori- 
gine de ilki qui est certainement un des points les plus délicats de la 
question (cf. M. Roques, Romania, XXIX, 285). Contre l'explication 
que nous avons donnée on pourrait objecter qu'on ne trouve nulle 
part Uloius, iîîoi. Cela peut toutefois se concevoir facilement, lllu 
apparaît dans les inscriptions à une époque où huius^ cuius s'étaient 
déjà substitués à hoiuSy quoius. 

65. Possessifs. Conformément à ce que nous avons dit au § 38, 
tua, sua étaient devenus en latin vulgaire /a, sa (Neue-Wagener, 
Formenl., Il, 371) : dr., mr. /a, ja, ir. /f, sç (it. dial., fr. prov. 
/tf, sa). A la place de vester on avait voster : dr., mr., ir. vostru 
(it. vosiro, b.vôtrCy esp. vuestro, etc.). Ce wrf^ n'est pas le con- 
tinuateur de l'archaïque voster qu'on trouve chez Plante et dans 
les inscriptions anciennes (Neue-Wagener, /. r., H, 370); 
il est une formation récente d'après noster (Solmsen, Stud. ;f. 
lat. Lautgesch.y 22). A la 3* personne, le parler du peuple con- 
naissait, en dehors de suusy iilius (illuius), illorum : dr. /ui, lor 
(it. lorOyb. leufy etc.). Comp. Arch.f. lat. 2>jc., Il, 40; VIII, 535. 

A remarquer la forme seo = suo du C. L L, XII, 5692, 9 . Si ce 
n'est pas une faute amenée par le mot qui précède, deo (deo cum 
marito seo), il faut y voir la tendance à assimiler la 3^ pers. à la i^. 
Les dr. tàu, sàu pourraient représenter *teus, seus (comp. it. dial. tio, 
ski), mais il resterait à expliquer 1'^ (au lieu de t>) = i. 

66. Démonstratifs. Pour des raisons phonétiques et syntac- 
tîques is et hic avaient perdu de leur vitalité en latin vulgaire. 
lllCy iste er ipse élargirent au contraire leur domaine et se con- 
servèrent pendant toute la latinité tantôt comme simples, tan- 

DkXSVsiANU. — Hisloirt i« la langui roumaine. 10 



*^ 



à 



f- 



/ 



r 







146 HISTOIRE DE LA ' LANGUE ROUMAINE 

tôt comme composés(§ 85). Le premier prit, comme nous avons 
vu, la fonction de pronom pers. (et plus tard celle d'article), 
le second et le troisième persistèrent comme démonstratifs : dr. 
àst^ tnSy mr. estu, nçs (a.-it. esto, it. mod. esso^ a.-fr. w/, prov. 
est y eiSy esp., port, este y esey a.-esp. ^V). — Les composés de ille, 
iste seront étudiés au § 78. 

67. Relatifs et interrogatifs. Qui et quis s'étaient confondus en 
latin vulgaire. En outre, qui s'était substitué au féminin quae 
(§ 16). On avait ainsi au sing. des trois genres : quiy cuius 
Çqueius)y oui y queÇtn) m. et f. ; quid n. 

68. Indéfinis. Plusieurs pronoms indéfinis du latin classique 
étaient devenus tout à lait rares ou avaient complètement dis- 
paru du langage populaire. Quelques-uns d'entre eux furent 
remplacés, dès l'époque latine, par des adjectifs (comp. certus : 
it. certOy fr. certain) ou par des composés nouveaux (cf. § 78). 
Omnis avait presque complètement disparu à cause de la con- 
currence que lui faisait totus (§ 86). 

5. Verbe. 

69. Parmi les modifications qui s'étaient produites en latin 
vulgaire dans la conjugaison nous devons rappeler en première 
ligne la disparition progressive des formes passives. Seul le par- 
ticipe passé se conserva pendant toute la latinité et servit, en 
composition avec les auxiliaires sum et fioy à former le système 
de la conjugaison passive du roman. L'emploi des formes réflé- 
chies pour rendre le passif doit remonter assez haut (comp. se 
sanare = sanari dans la Mulomedicina Chironis, Wôlfflin, Arch, 
/. lat. Lex.y X, 423; cf. IV, 262; VIII, 479). 

En même temps, les verbes déponents se confondirent peu 
à peu avec les verbes actifs. Les écrivains latins nous fournissent 
plusieurs exemples de l'emploi de la forme déponente à côté de 
la forme active d'un même verbe ; /rw^/r^ri etfrustrarey irasci et 
irascere (Neue-Wagener, FornienLy III, 13 et suiv.). Dans le 
langage populaire les déponents devinrent de plus en plus rares 
et cédèrent finalement la place aux formes actives. G)mp. morirey 






LE LATIN 147 

ardirCy paître = mori^ ordiri, pati (Neue-Wagener, /. r., III, 
72, 76, 247) : dr. murirCy mr. fnor^ ir. mûri (rtr. w(?nV, it. 
tnorire, fr. mourir, etc.); dr. ttr:(ir^ (it. orrf/r^, fr. ourdir, esp., 
port, urdiry, dr. ^/w, mr. pa/«, pQtsesku (ir. /w/i); it. ^/w, 
fr. p^/fr. 

70. Changement de conjugaison. Pour des raisons phonétiques 
et par suite de rapprochements analogiques plusieurs verbes pas- 
sèrent en latin vulgaire d'une conjugaison à une autre. Nous 
citerons ici les formes qui subsistent en roumain. 

n* conj. lat. cl. = III* conj. lat. vulg. Auglre = auglre 
(Rônsch, Collect. phiL, 225 ; Neue-Wagener, Forment. , III, 
264) : dr. Çad)augere, mr. (ad)avgu. * Ardère= ardire : dr. ardere, 
mr. ardu, ir. çrde (it. ardere, mais a.-fr. ardoir). Mulgère = 
mulgère (Neue-Wagener, /. c, III, 270) : dr. mulgere, mr. 
mulgu (prov. molser, a.-esp., mulger). Respondëre = respondêre 
Çtbid., 272 ; Corp. gl.y VII, 203) : dr. ràspundere (it. rispondere, 
fr. répondre, esp., port, responder^. Ridère = ridère (Neue- 
Wagener, L c.y in, 27i):dr. rtdereymr.artédQx. ridere, fr. 
rire, esp. r«V). Sorbëre = sorbére (non est sorbo, sed sorbeo, 
Caper, chez Keil, Gr. lat., VII, 94; cf. Neue-Wagener, /. c, 
271) : dr. soarhere, à côté de sorbire^ mr. sorbu, ir. sorbi (esp. 
^(?rifr, port, sorver). Tondére = tondire ÇUcuc-W^gcntr, l. c, 
III, 277) : dr. tufutercy mr. tundu (it. tondert, fr. tondre^. * r<?r- 
j«^r^ = torquêre : dr. toarcere, mr. /ori«, ir. /(?r^ie (rtr. torscher, it. 
torcere, fr. f<?fdr^, esp., port, forcer). Fervêre et /er^f^r^ sont 
employés déjà en latin classique aussi à la ni* conjugaison 
(Neue-Wagener, /. c, III, 267, 274). En roman, fervëre, 
ter gère sont les formes habituelles : dr. fierbere, mr. h^erbu (it. 
fervere, port, ferver) ; dr. (j)tcrgere, mr. (s)tergu (it. tergere, 
a.-fr. terdre). 

n* conj. lat. cl. = IV* conj. lat. vulg. *Albire = û/fer^ : 
dr. a/Wr^. Florire=^florere (Neue-Wagener, Formenl.,ïll, 279) : 
dr. (in^florire (rtr. florire, it. fiorire, fr. fleurir). *Frondire = 
frondère : dr. (in)frun:(ire. Lucire = /wr^e (^cf. Neue-Wagener, 
/. c, 269) : dr. /«c/rf, mr. lutsirea (it. dial. /«;(/, a.-fr. /m/ViV, 
prov. /M;(ir, esp. /«^/r, port. /«;(«>). Prandire = prandére (Corp. 



148 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

gl, lat,, VII, 127) : dr. prin:(ire. *Putire ^= putére : dr. pnfire 
(it. putirey a.-fr. puir^ prov. pudir). Les formes de la iv* con- 
jugaison s'expliquent par ce que nous avons dit au § 38; flareOy 
devenu Jlorio, donna naissance à V'mfiniùf flor ire ^ d'après audio, 
audire. 

Parmi les formes de la m* conjugaison, pinso et reddo 
méritent une mention spéciale. En latin classique pinso appa- 
raît surtout sous la forme de la m'' conjugaison; quelques 
auteurs, comme Varron, l'emploient cependant aussi à la 
r* conjugaison (Neue-Wagener, Formenl.y III, 263). Le latin 
vulgaire ne semble avoir connu que pi(ji)sare ; c'est du moins 
la seule forme qu'on trouve en roman : dr. pisare (cal. pisare, 
fr. piser, prow. pi^ar^ esp., port, pisar). A côté àereddtre le latin 
vulgaire doit avoir connu *reddare qui en composition avec ad 
se retrouve dans le dr. arindare, sarde arrendare {Arch, glott., 
XIII, 116), esp. arrendar. Le changement de conjugaison fut 
probablement amené par une confusion de reddere avec darcy à 
cause de la parenté de sens qui rapprochait ces deux verbes. 
Cf. §71. 

in* conj. lat. cl. = n*conj. lat. vulgaire. ^Cadérc-^cadère : dr. 
càdere, mr. kad, ir. kad{ (it. caderCy fr. choir y prov. cha^ery esp. caery 
port, cahir). Les formes kâ:(ere de Chioggia etc. {Zeitschr. rom. 
PhiLy XVI, 358), kàdere du pisan et càurer du catalan semble- 
raient y faire exception, mais elles sont probablement des forma- 
tions analogiques récentes, de sorte qu'on peut placer *cadêre à 
la base de toutes les formes romanes. *Capère = capère : dr. 
(în^àperey mr. Çn)kapu (it. capercy prov., esp., port, caber^ Comp. 
*sapère == sapere qui manque au roumain. 

III* conj. lai. cl. =: IV* conj. lat. vulg. Fugire =: fugëre 
(fugercy non fugire, Probus, chez Keil, Gr. lat. y IV, 185; cf. 
Neue-Wagener, Fortnenl.y III, 244) : dr. fugire, mr. fug, ir. 
fu^i (rtr. fugiry it. fuggire, fr. Juir, esp. AmiV, port, fugir). 
Fugere passa à la iv* conjugaison par suite de la ressemblance 
qu'il offrait, à l'indicatif (i^* pars, sing., 3* pers. pi.) et au sub- 
jonctif présent, avec les formes de la iv* conjugaison : fugis, 
fugiuntyfugianiy etc., comme audis, audiuni, audiam. Pour les 
mômes raisons cupere avait été remplacé par cupirc (Neue- 



LE LATIN 149 

Wagener, /. f., 243) : rtr. kuvir^ a.-fr. (enyouvify prov. cobir, 
Comp. morirCy patirCy § 69. A la place du classique petert le latin 
vulgaire avait petire (Neue- Wagener, /. f., III, 252; cf. Bonnet, 
Le lat. de Gr. de Tours, 425) : dr. petire (esp. pedir). Petire doit 
son origine au parfait petivi qui avait la même terminaison que 
les parfeîts de la iv« conjugaison ; il n*y avait dès lors aucune 
difficulté à refaire un petire sur audire. 

IV* conj. lat. cl. = I" conj. lat. vulg. Gannare = gannire; 
comip, gannat y gannatar dans le Carpy gloss, lat., II, 32 ; IV, 359; 
obgannOylly 341; ingannaturUy H, 576, 582, 591; dr. (în)ginare 
(it. ingannarey a.-fr. enganery esp. enganary port, enganar^. 

Meyer-Lûbke, Gr. d. rom, Spr, , II, SS ^ "7 ®* suiv. — A côté dt^cosere 
= consuere, dr. coascre($ 38), le latin vulgaire connaissait une forme 
de la iv« conjugaison (Corp. gl. lat., VI, 299 ; cf. Arch.f. lat. Ltx. 
IX, 420) : it. cudrcy cat. cusir, a. -esp. cosir. Il semble qu'il faille 
admettre la même chose pour conspuerez comme le montrent le sic. 
skupiri, Ta.-fr. escopir, l'esp. escupir et le port, cuspir. Le dr. scuipirej 
mr. skuk% n'est pas clair. Il ne peut être rattaché à conspuere, puisque 
la phonétique s'y oppose. Pour expliquer la forme roumaine, Meyer- 
Lûbke avait proposé, Zeitschr. rom. Phil., X, 173, un *scuppire, 
forme onomatopéique comme l'allem. spucken. Il semble toutefois 
avoir renoncé à cette étymologie, puisqu'il ne la reproduit plus dans la 
Gramm. der rom. Spr., § 119 où il admet aussi pour le roumain 
conspuere. Cf. sur ces verbes en dernier lieu Mohl, Z^5 orig. rom., I, 1 1, 
13T, où le roumain scuipire n'est cependant pas étudié en relation 
avec les autres formes romanes. 

71. Temps et modes. Au présent de l'indicatif, plusieurs verbes 
avaient subi des modifications dans leurs thèmes ou aux dési- 
nences. La plupart de ces modifications s'expliquent, comme nous 
verrons, par l'influence analogique d'autres verbes. 

CoquOy coquére était devenu, par analogie avec dicOy dicere 
(dixi, dictum = coxi — coctmn)y coco y cocere (coqtio et non cocOy 
Probus, chez Keil, Gr. lat. y IV, 182; cf. Heraeus, Die App. 
Probiy 7) : dr. coacerCy mr. koky ir. kotse (it. cuocerey fr. cuircy 
esp. cocery port. co:(er). 

TorqueOy torquère passa à *torcOy *torcere sous l'influence de 
cocOy cocere. Ce changement eut lieu après que torquère fut rem- 
placé par * torquère (§70). 




150 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

TrahOy trahere avait comme correspondants en latin vulgaire 
* iragOy *lragere : dr. iragere, mr. tragu, ir. trp^e (it. traggere^ fr, 
traire, esp. traer). *Trago fut re&it sur^î^o, tegOy etc. : puis- 
qu'on avait traxi^ tractum — fixi — ton, tectum^ on forma 
*tragOy covamtfigOy tego. 

Reddoy redderCy influencé par prendere, vendere, devînt *rendo^ 
*rendere : dr. (a)rindare (eng. arendery it. rendere, fr. rendre, esp. 
rendir, port, render), mais prov. reddre. 

Les verbes en -inguere se confondirent avec ceux en -ingère. 
Stinguo fut remplacé p^itstingo (cf. Priscien, chez Keil, Gr, ht., 
II, 504, 525) : dr. stingere, mr. 5/ififtt (rtr. stenscher, fr. éteindre). 

Des modifications plus importantes se produisirent dans le 
radical des verbes inchoatifs. Le latin populaire connut un nombre 
bien plus grand de verbes en -isco que le latin écrit. C'étaient 
surtout les verbes de la iv^ conjugaison ou ceux qui étaient 
dérivés de substantifs ou d'adjectifs qui reçurent, en latin vul- 
gaire, ce suffixe. En roumain, comme en italien et en français, 
ces verbes jouissent d'une grande vitalité. On y trouve, bien 
entendu, beaucoup de formations nouvelles; mais la liste des 
formes remontant au latin ne manque pas d'être assez grande. 
Nous donnerons ici les inchoatifs roumains dont les correspon- 
dants latins sont attestés dans des monuments littéraires plus ou 
moins anciens : dr. adàugesc = adaugesco (augesco), albesc, 
înâlbesc = albesco, inalbesco (exalbesco), amàràsc = amaresco 
(inamarescd)y auresc = auresco, cànesc ^= canesco, Çin)desesc = 
densesco, (tH)dulcesc == dulcesco (pbdulcesco), (în)floresc = (hresco 
(jiefloresco, effloresco, refloresco, super floresco), (Jln)frun:^esc zz^fron- 
desco (refrondescd), inàcresc = inacresco, a.-roum. incàresc = inca- 
lesco Çcon-, ex-, recalesco); làfesc = latesco, (in)lemnesc = 
lignesco, lucesc = lucesco (collucesco, elucesco, illucesco, indilu- 
cescOyperluusco,praelucesco,relucesc6), (a)mufesc =^ mutescoÇcom- 
mutescOy immutesco, obmutesco), {in)negresc = nigresco, petesc = 
petescOy (îm)plinesc =- plenesco, (im)pufesc = Çex)putesco, ràresc 
= raresco, rosesc = russesco, simtesc = sentisco (persentisco, prae- 
5enlisco)y slîrpesc = stirpesco, (a)sur:^esc = surdesco (obsurdesco); 
{îri)tinere5C=teneresco, umbresc = umbresco, unesc = Unesco, (in)- 
ver\esc = viridesco. 




LE LATIN 151 

Le latin vulgaire connaissait en outre un nombre assez grand de 
verbes en -i^py empruntés au grec. Dans les emprunts les plus 
anciens, -i^tù fut rendu par -isso qui apparaît chez quelques 
auteurs. Plus tard, on ne trouve que -/;((? Ç'idio)y la seule forme 
qui semble avoir existé en latin vulgaire, puisque -isso n'a laissé 
aucune trace en roman. Ce fut surtout par l'intermédiaire du 
christianisme que les verbes en -{Ça> pénétrèrent en latin. Ils 
devaient être surtout nombreux dans le latin balkanique, 
comme le montre le roumain, où -«( est souvent ajouté à l'in- 
dicatif des verbes de la r* conjugaison. 

Les imparf^s de l'indicatif de la 11*, m* et iv« conj. ^ 
s'étaient réduits en latin vulgaire à -eaÇm), ia(tn). Le roumain 
ne nous permet pas, il est vrai, de confirmer cette conjecture, 
puisque, comme nous le savons, le i et le t; intervocaliques ont ^ 
complètement disparu dans cette langue, de sorte que duream, 
tindeaiHy auxiam^ par exemple, peuvent être expliqués psudolebarriy 
tendebamy audiebam tout aussi bien que par *doIca(tn), *ten' 
dea(fn)y *audia(ni) ; comp. làudatn = laudàbam. Ce qui nous force 
cependant à admettre cette réduction des désinences de l'impar- 
fait ce sont les formes que présente ce -femps dans les autres 
langues romanes. -EaÇm), 'ia(fn) apparaissent, en effet, dans 
des régions où la chute du b intervocalique n'a pas eu lieu 
dans d'autres cas. Tel est le cas pour l'hispano-portugais, le 
français et quelques dialectes italiens. Dans ces régions -eaÇm), 
"iaÇm) resteraient incompréhensibles si l'on n'admettait pas 
qu'ils existaient déjà en latin vulgaire. Quant à l'origine de ces 
formes, elle est encore obscure. D'après quelques philologues, 
le point de départ des désinences sans b devrait être cherché 
dans des impar&its tels que habebamuSy debebamuSy vivebamuSy bibe- 
bamus. Dans ces formes le b serait tombé par l'influence dissi- 
milatrice du ^ ou du i/ des syllabes précédentes : *habeamus, 
^viveamus (comp. *viacius = tnvacius : a.-fr. i;îa:(, a.-vén. viaço 
et en outre *vivanda = fr. viande). D'après d'autres, la vraie 
explication devrait être cherchée ailleurs. Lorsque, notamment, 
audivi fut réduit à audii^ --ibaÇtn) ou -^''ivaÇm) aurait perdu, 
par analogie, son t;, d'où *audia(m) ; plus tard, d'après le modèle 
de ce dernier, on aurait eu aussi *credea(fn). Il y a toutefois 



152 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

quelques difficultés qui s'opposent à cette explication et elles ont 
été relevées plus d'une fois. 

Bien plus nombreux et souvent plus compliqués furent les 
changements qui eurent lieu au parfait de l'indicatif. Aux 
formes de lai^ conjugaison^ le v avait disparu ou s'était vocalisé; 
la même modification s'était produite à la iv® conjugaison, 
phénomène qui a laissé d'ailleurs des traces aussi dans le latin 
écrit. On avait ainsi à ces deux conjugaisons les finales sui- 
vantes : -fl/, -astiy Hiut (raity -at)y Himus, -astis, -arunt ; -lï (i), 
'istiy 'tut (it)y 'imus^ -istis, -irtint. Pour la r* conjugaison, les 
inscriptions nous ont conservé quelques exemples des formes 
contractées. Nous avons relevé plus haut (§ 1 6) asy^ai = signavi ; 
on pourrait y ajouter : dedicait (C. /. L. VIII, 5^67), dicai} 
(XIII, 1364), laborait (X, 216); educaut (XI, 1074), exmuccaut 
(IV, 1391) ; pedicaud (IV, 2048), iriumphaut (I, fasti, XVI, 
718, 726). Comp. en outre calcai^ probai chez Probus (Keil, 
Gr. lat., rV, 160, 182). Tout à &it rare est la 3* personne 
en -ai : pugnat (C. /. L. X, 7297), comme inritat, disturbat 
chez Lucrèce, I, 70; VI, S 87 (cf. Neue-Wagener, FormenL, III, 
493). Les formes sans v de la r* conj. ont sans doute été refaites 
sur celles de la iv* conj. : *amai — audit. 

Les parfaits en -ui étaient mieux représentés en latin vulgaire 
qu'en latin classique; de nouvelles formations avaient grossi 
leur nombre. Parmi ces parfaits en -ui inconnus au latin des 
livres nous devons citer quelques formes de la iii^ conjugaison 
qui, à en juger d'après leur extension dans les langues romanes, 
doivent être bien anciennes. *Bibuit à h place de bibit est exigé 
par le dr. beu (it. bewe, fr. but, prov. bec); de même *caduit = 
cecidit : dr. cà:(u (it. caddCy prov. ca^^ec); * creduit =r credidit : dr. 
cre:(u (it. credde, fr. crut^ prov. crée). \Stetuii doit aussi avoir 
existé à côté de stetit -: dr. sîàiu (it. stette, a.-fr. estut, port. 
esteve). Les inscriptions attestent aussi cette substitution des 
parfaits en -ui à ceux en -1 : reguit (jC. L L. V, 923), convertui 
(VIII, 2532, fragm.D; cf. WôlfBin, Arch.f. lat. Ltx., IX, 139). 
D'après cîausit et sous l'influence du participe passé le latin 
vulgaire îoxm^ absco(n)sit (Caper, chez Keil, Gr. lat.. Vil, 94) : 
dr. ascunse (it. nascose, a.-fr. tscost). *Desce(n)sit : a.-roum. 



LE LATIN 153 

destinse (it. scese). *Ince(n)sit : dr. incinse (it. incese), Occisit 
(Georges, Lex. d, lat. Wortf.y 468) : dr. ncise (it. uccisty a.-fr. 
ocisi). *Pre(n)sit : dr. prinsc (it. presCy a.-fr. pristy esp. priso). 
*Respo(n)sit : dr. ràspunse (it. risposCy esp. respuso). *Te(n)sit : 
dr. /injf (it. /^j^, prov. /«). 

P(?i"Kt était devenu ^5«, forme fréquente dans les inscriptions 
(§ 16) : dr. puse (it. /wj^, esp, pusd). 

Sur planxit on refit *attinxit : dr. û/ïW (it. attinse, a.-fr. 
attainst); *franxit : dr. /r?fw^ (it. franse^ a.-fr. frainst); 
*impinxit : dr. impinse (a.-fr. empeinsty prov. empeis). 

A la place de fe^g^iV le latin vulgaire avait */ejrz7, comme r^xi7 
— ré^(? : dr. (a)lese (it. /w^, a.-fr. /iV/). 

* Finsit pour wVi/ doit aussi être cité ici : dr. (în)vinse (it. 
vinse). 

Les parfaits redoublés avaient disparu en grande partie dans 
le langage populaire. Seuls dedi et steti se conservèrent et péné- 
trèrent en roman : a.-roum. stetî, dedty mr. ded (it. diedt). 
Cucurri fut remplacé par cursi : dr. curse (it. corse). 

En dehors du parfait simple, le latin vulgaire connaissait un 
parfait composé, formé du participe passé et des auxiliaires 
habeo et sum (le i*' aux verbes transitifs, le 2* aux 
verbes intransitifs). Comme ces formations entrent plutôt dans 
le domaine de la syntaxe, nous y reviendrons lorsque nous 
étudierons cette partie de la grammaire du latin vulgaire (§ 87). 

Le plus-que-parfait de l'indicatif était devenu tout à fait rare 
en latin vulgaire. Le même temps du subjonctif remplissait aussi 
les fonctions de l'imparfait (v. la Syntaxe^ § 87). . 

Le futur en -bo était tombé en désuétude. II fut remplacé par 
des formes périphrastiques, composées de l'infinitif -j- un verbe 
auxiliaire (généralement Aflfc(?; § 87.) 

Le participe présent, comme forme verbale, fut remplacé par 
l'ablatif du gérondif (§ 87). 

Au participe passé plusieurs verbes avaient échangé les finales 
-i/ttj, 'SUS contre -utus. Cette modification se produisit notam- 
ment aux verbes qui avalent reçu au parfait la désinence -ui 
(cf. ci-dessus) : *bibutuSy *cadutus, *credutus. Aux parfaits en 
-si correspondaient des participes en -sus : absconsus (Georges, 




154 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Lex. Wortj.y 5 ; cf. § 47), *resp(msus. Vn du présent des verbes 
en '-ango -ingo fut introduite aussi au participe : *franctus == 
fractus : dr. frint (it. franto); *strinctus : dr. strint^ mr. strtfmtu, 
ir. itrint (it. strinto, Ertoi/ran/, a.-fr. estreini). Comp. quelque 
chose d'analogue dans la forme pinctor du C. /. L. V, 6466. 

Cf. Meyer-Lûbke, Grundriss d. rom. Pb.^ I, 366; Gr, d. rom, 
Spr,y $5 130 et suiv. — Sur les verbes en -isco v. Sittl, Arch. J. lat, 
Lex., I, 465 et suiv., où Ton trouvera, pour chaque forme que nous 
avons citée plus haut, les passages correspondants des textes latins. 
Quelques exemples de peUsco ont été relevés dans la même revue, 
XI, 130. — Une liste des verbes en -t^o est donnée par A. Funck, 
ibid., III, 398; cf. IV, 317; V, 571. — Sur les 2" pers. sing. 
en t du prés, de Tind. de la i^ conj. (*cîatni), admises par Mohl, 
V. $ 14. — Sur les imparfaits en -tant, -ûsm, v. Thumeysen, Dos 
Verbulmétrc, 31 ; Grôber, Arch, f, lat, i>jc., I, 230; VII, 63. Cf. 
G. Rydberg, Le développ. du wrftefacere, 1893, 144; G. Paris, RûmO" 
nia, XXII, 572. Pour les parfaits en -ai, cf. Meyer-Lûbke, Zeitscbr. 
rom, PhiL, IX, 223 ; Wôlfflin, Arch, /. lat. Lex,, IX, 139; 
Schuchardt, Zeitschr, rom. Ph., XXI, 228 ; F. Solmsen, Studien ^. hU. 
Lautgesch., 175; cf. Thurneysen, An^. d. htdog. Forsch., IX, 35. 
Quoique les philologues ne soient pas d*accord sur Torigine de ces 
formes du parfait, nous croyons toutefois que Texplicatton admise 
plus haut est la plus simple et la plus plausible. D'après Schwan, 
Zeitschr. rom. Ph., XII, 205, *amai aurait été redit sur * vendit et 
celui-ci serait résulté de *vendedi par la chute du second d, due à un 
phénomène de dissimilation. C'est bien improbable. 



72. EssCy haberCy possty velle.y jerrtyfacerty siare^ dare. G)mme 
ces verbes présentent quelques particularités spéciales, nous les 
étudierons dans ce paragraphe. 

Conformément à ce que nous avons dit au § 5 5, la i" pers. sg. 
deTind. pr. deesse^sums^cst maintenue pendant quelque temps, 
dans le cas où elle était accentuée, à côté de su enclitique. En 
roumain, sum et su se sont confondus en une seule forme is Ç-s). 

La 2* pers. es, disparue en roumain, était en lat. vulgaire (S 
(accentué), çs (atone). 

On avait de même à la 3* pers. çst (ace), est (atone). Ce 
dernier avait perdu dans la phrase, et particulièrement devant 
une consonne, son / (V)« 



LE LATIN 155 

A la i~pers.pl. deTind. pr. du même verbe le latin vul- 
gaire avait une forme double : sumus et simus. Les exemples de 
simus ne sont pas rares dans les textes latins. On le trouve dans 
les inscriptions, C. /. L. IX, 3473, et il est donné par Suétone 
(Augustus^ 87) et par Marius Victorinus (Keil, Gr. lat.y VI, 
9) comme la forme employée habituellement par Auguste, 
Messalla et autres (cf. Neue-Wagener, FormenL, III, 594). Tan- 
dis que sumus apparaît dans la Gaule et en Espagne, simus se 
retrouve dans la péninsule balkanique, dans une partie de la 
Rhétie et de l'Italie : a.-roum. sem (rtr. dial. seû, vegl. saime, 
it. semo). D'après simus on eut, à la 2* et à la 3' pers., 
*siiiSy *sint : a.-roum. seti (vegl. saite^ sic. siti, log, sedes); dr. 
sînt, mr. s^ntUy suntu (vegl. sauf). Au présent du subjonctif, 
sim avait été remplacé p^v*siam, qui manque au roumain. 

La 3* pers. pi. de l'ind. prés, de habeo était devenue en latin 
vulgaire (K)abunty {h)a(b)uni : dr. au^ mr. au (fr. ont). 

D'après le parfait potui, le latin vulgaire avait formé un infini- 
tif potere (ind. prés, poted) : dr. puterCy mr. putçarCy ir. put^ 
(eng. pudair^ it. potere^ a.-fr. pooir^ esp., port, poder). De la 
même manière doit être expliqué volerc qui se substitua au clas- 
sique velle (volui — volere : potui — potere) : dr. vrere (^vurere)^ 
mr. vrtarey ir. vr{ (eng. vulair, it. volere, fr. vouloir). Volere est 
attesté dans les inscriptions : voles, volet (C. I. L. ÏV, 1863, 
17s i> 19505 X, 4972). Cf. Arch. j. lat. Lex., II, 40, 47 où 
sont donnés aussi quelques exemples de potere. 

Par analogie avec aperit, aperire on avait transformé les clas- 
siques //rr/,/err^ enferit, * fer ire (comp. ferit dans le C. L L. 
Xin, 1183; offeret, VIII, 2389 et Peregr. Silviae, 29, 35, 38; cf. 
Bonnet, Le lat. de Gr. de Tours, 434). Le composé *sufferire a 
donné : dr. suferire (il. soffrire, fr. souffrir, esp. sufrir). 

A côté defacio, faciunt on avait "^faco, facunt (§ 16) : dr. /o^, 
mr. faku, ir.fçk (it. dial./ag^o, tsp.hago, mais \t.faccio,facciono, 
port. faço,jaxpii, etc.). *Fjr(? s'explique par JiVo. 

La I" pers. de l'ind. prés, de stare, dare était en latin vul- 
gaire *stao, *dao (comp. adno non adnao Probus; Keil, Gr. lat., 
IV, 185) : dr. stau, dau, mr. siau, da^, ir. itoiuu (it. sto, prov. 




156 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

estauy port, estou). *Stao amena à la 3* pers. pi. ^staunt : dr. stau^ 
dau. 

Meyer-Lûbke, Grammatik d, ram, Spr., II, 5 206 et suiv. — Voir 
à propos de simus &= sumus^ Ronumia^ XXI, 347. — Sinl est rattaché 
â tort par Meyer-Lûbke, % 209, au slave iqti. Quant au mr. suntu^ il 
ne doit guère être considéré comme un continuateur direct de sunt, 
II est sorti de iintu par l'assimilation de { à Vu de la syllabe suivante 
(G. Weig^ndy JabresbericJji, III, 43). — Lemr. esku n'a sans doute rien 
à faire avec le latin archaïque esco (Neue-Wagener, Formenl. , III, 
602); c'est une formation analogique d'après kresku, kreUi (eiiî) ; cf. 
Meyer-Lûbke, /. c. — Sur ^dao, ^stao^ v. MohI, Les orig. romanes^ I, 
47» 68, 72. — Foc est autrement envisagé par G. Rydberg, Lt verbe 
fjacere, 68 et suiv. L'existence de facOy facunt ne peut plus être révo- 
quée en doute, puisque le dernier est, comme nous Tavons vu, attesté 
dans une inscription. Cf. Mohl, /. <;., $6. 

6. Adverbes. 

73. Nous avons à relever ici la réduction, en latin vulgaire, 
de quomodo à *quotno^ *camo. Cette réduction est confirmée par 
toutes les langues romanes : dr. cutfiy mr., ir. kum (it. como, 
a.-fr., prov. com^ esp., port, conid). 

Le latin vulgaire semble avoir possédé quelques adverbes 
inconnus au latin classique. Ainsi le dr. iarày mr. jarç (eng. 
«>, prov. erà) ne peut être expliqué par aucune des formes de 
la grammaire classique. Tout aussi obscur est le dr. tncày sur 
lequel voir le § 80. 

Cf. sur quomodoy J. Vising, Quomodo in den rom, Spr.^ dans les 
Ahhandl, Herrn Dr, Tobkr dargehrachl, Halle, 1895, 113-123. — lard 
est étudié par Schuchardt, Zeilschr. /". rom. Phil.y XV, 241 ; Meyer- 
Lûbke, Gramm, d. rom. Spr. y III, 5 495- Meyer-Lûbke admet que 
le latin vulgaire connaissait un adverbe *era appartenant à la même 
famille que le gr. Ipa, apa et le lith. ir. Il reste toutefois à prouver 
par d^autres moyens l'existence en latin d'une tormc semblable. 

7. Formation des mots. 

74. Le latin vulgaire était bien plus avancé que le latin clas- 
sique pour la formation de mots nouveaux. C'est, comme on 
le sait, un des traits caractéristiques de toute langue populaire. 



LE LATIN 157 

Plusieurs mots formés dans le parler du peuple nous ont été 
conservés par les textes latins, d'autres peuvent être reconstitués 
à l'aide des langues romanes, mais tous ensemble ne peuvent 
nous donner qu'une idée bien faible de ce que devait être le 
latin vulgaire à cet égard. 

Pour Tétude de ce chapitre de la grammaire du latin vulgaire, 
la méthode comparative suivie par les romanistes ne peut cer- 
tainement être utilisée avec la même confiance qu'ailleurs. La 
présence d'une même forme dans trois ou quatre langues 
romanes ne peut toujours prouver l'existence d'une telle forme 
dans le latin vulgaire. Comme la plupart des suffixes et des 
préfixes se sont conservés en roman avec la même vitalité qu'en 
latin, il se peut très bien qu'une même particule ait été employée, 
dans plusieurs langues, à la formation d'un même mot. De 
même, si un substantif dérivé d'un verbe apparaît à la fois en 
roumain, en italien 'ît en français, etc., il a pu facilement être 
formé dans chacune de ces langues. 

Malgré ces restrictions, la méthode comparative peut être 
utile aussi dans l'étude de ces questions. Lorsque le sens ou 
d'autres circonstances attestent la haute ancienneté d'une forme, 
commune à plusieurs langues romanes, son existence en latin 
peut être considérée comme suffisamment assurée. 

La formation de mots nouveaux peut avoir lieu, comme nous 
le savons, de trois manières : i) une même forme passe d'une 
catégorie grammaticale dans une autre; 2) des éléments nouveaux 
(préfixes, suffixes) sont ajoutés aux formes existantes; 3) un 
mot entre en composition avec un autre. Nous étudierons cha- 
cun de ces cas, en suivant l'ordre des diflférentes catégories gram- 
maticales. 

On pourra consulter pour ce chapitre de la grammaire du latin vul- 
gaire F. Cooper, Word formation in tlx Roman « sermo pleheius », 
Boston-Londres, 1895; G. Olcott, Siudies in tljc word formation of 
tlx Latin inscriptions y Leipzig, 1898. 

75. Substantifs. Nous avons à citer d'abord quelques substan- 
tifs dérivés d'adjectifs : 

Capitaneus : dr. càpàtti, mr. kçpitinû (Rovigno kapetanOy Mug- 
gia kavedaha, emil. kadanûy kavdand). 



w 



158 HISTOIRE DE LA LAKGUE ROUMAINE 

* Carnauus : dr. ctrna^ (sic. karna:(x^i prov. carnas, esp. 
carna:^d). 

Fontana (Gromat. vet., 3 1 5, 28 ; 324, 2, etc.) : dr. ftntinà, mr. 
fqntunç (it. fontanay fr. fontaine). 

Frondea (Rônsch, Collect. phiL, 31) : dr. frun:^ày mr. frçndiQ, 
îr. frun:({ (sarde /ri*n:pi, Lecct frun:(a). 

Gallinauus (comp. [/îmttw] gallinacium, Schmitz, MiscelL 
tiron.y 62) : dr. ^âin/i/ (esp. gallina:(ay port, gallinhaça; alb. 

Hibernus (cf. Wôlfflin, DieLat. des Cassius Félix, 397) : dr. 
«ûr«4, mr. i^rç, ir. /prwf (rtr. imvern, it. invernOy fr. feW, cat. 
iWw, esp. invierno, port, inverno). 

Linea, de /m«w (Saint- Jérôme, £^. 64, 1 1) : dr. ie (fr. /tfife:). 

Novdla : dr. nma. 

5ar^ftf (Antonin de Plaisance, Itiner. 35; cf. Goelzer, La 
lat. de saint Jérômey m) : dr. saricà (§ 22). 

Scortea (Corp. gl, lat. y Vil, 243; cf. Arch. f. lat. Itx.y X, 
269, 271) : dr. scoarfày ir. skortsf (rtr. y it. scor^ay fr. écorce). 

Septimana (cf. § 92) : dr. sàptàminû (it. settimanUy fr. 
semainey etc.). 

5^a (cf. § 92) : dr. jjm (rtr , it. sera). 

Spinalis (Corp. gl. lat. y III, 394) : dr. spinare (frioul. et a.-ber- 
gam. spinal y tyr. spine). 

Cf. plus bas les substantifs en -arius. 

Participes passés devenus substantifs : 

* Buccata : dr. bucatày mr. bukatç (rtr. bucheday fr. boucha). 
Fetalum (Corp. gl. lat. y V, 200) : dr. fâtat. 

Stratus (cf. § 92) : dr. strat (it. strato). 

L'infinitif présent peut aussi être employé comme substantif. 
Cette particularité. Tune des plus caractéristiques du roumain, a 
ses racines en latin : meum intelligere, Pétrone 2 (cf. Wôlfflin, 
Arch. f. lat. Lexik.y El, 70). - 

Suffixes : 

la : acia (Corp. gl. lat. y VT, 17; cf. Heraeus, Die Spr. des 
PetroniuSy 22) : dr. a\ây mr. atSQy ir. otse (rtr. atscha, it. accia). 
Caecia (Corp. gl. lat. y VI, 161): dr. ciafà. 



LE LATIN 159 

la. Ce suffixe, emprunté au grec (-ta), pénétra en latin vul- 
gaire surtout à partir de l'époque chrétienne. Il sert dans toutes 
les langues romanes à former des noms abstraits (dr. avufie, 
tàrity etc.). 

lum : * cubium : dr. cuib, mr. knib, ir. kuPb (mil. kobbi, bol. 
kubi). 

UcuSy a : *maUeuca : dr. màciucà (cng. ma:(p^ûchy vén. tna^iTioka, 
sarde tnaxj^uhkay fr. massue). 

UluSy -a : *cavula : àr.gaurà (§ 48). Trunculus (Celse, 2, 20, 
22 ; Corp. gU lat.y H, 202) : dr. trunchi. 

lolus : *ustiolus : dr. uscior (eng. uschôly it. usciuolo, port, 
ijcd; cf. § 25). 

C7& : d. padule (S S6). 

Ina : radicina (Pelagonius, Arsveter.y éd. Ihm, 27, 91, 314; 
Theod. Priscien, éd. Rose, Antidot.y 122, 126) : dr. ràdàcinà, 
mr. rqditsing (fr. racine^ prov. racind). 

Aneus : calcaneusy -m (Rônsch, //û/a, 29) : dr. ^^/rf/, mr. 
kQlk^Au (it. calcagnd). 

Or : *lucar : a.-roum. lucoare (a.-it. /«a?r^, fr. /w^wr, prov., 
cat. lugor). 

Ura : *calura : dr. càldurà = *calura + caldus, comme en it., 
calduray et à Muggia âaldura (a.-fr. chalurty esp. calura). 

Arius. Ce suffixe était employé, à l'origine, à la formation 
des adjectifs ; on le trouve cependant déjà en latin aussi aux 
substantifs. Caldaria (Rônsch, Coll. phil., 19, 197; Corp. gl. 
lal.^ VI, 167) : dr. càldare, mr. kçldarr (it. caldaja^ fr. chaudière^ 
prov. caudiera^ esp. caldera). Carrariu (Corp. gl. lat.y VT, 185; 
cf. Arch. f. lat. Lex.^ VIII, 372) : dr. curare (it. carraja, a.-fr. 
charriere, Dompierre tseraerOy prov. carriera^ esp. carrera, port. 
carreira; alb. kafare). Dogarius (Corp. gl.y H, 54) : dr. </c5far. 
Pecorarius (Corp. gl.y IV, 265; V, 316) : dr. pàcurary mr. 
pikurary ir. pekuror (it. pecorajOy Erto pegorer). Sagmarius : dr. 
Jiïmar (it. somajo, fr. sommier). 

Uia (ities) : amaritia (Corp. gl. lat. y H, 407) : a.-roum. 
antâreafày mr. amçrçatsg (rtr., it. amarei^^a, frioul. amarei^è). 
*Dulcitîa : dr. dulceafà (it. dolce^a, esp. dulu:^d). *Teneritia : 
dr. tinerefà (rtr. it. lenere:(^y fr. tendresse, esp. terne:i;a). 



Z60 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Turùy sura : aratura (Corp. gl.^ VI, 87) : dr. aràturà (it. 
araturd). Cr^i/w/wm (Antonin de Plaisance, Itiner.^ 19; Glass. de 
ReichenaUy 901, 1078) : dr. cràpâturà (frioul. crepadure). Frictura 
(Anthimus, De observ. cib,, 14) : dr. fripturà (it. friitura, fr. 
friture). *Seminatura : dr. sàmânàturà (it. seniinatura, esp. sem- 
bradura, port, semeadura. Taliatura (Gronutt. vet.y 360, 17) : 
dr. tàieturà (rtr. tagliadûray it. tagliatura, esp. tajadurd). Arsura 
(Apulée, Herb., 118, 2) : dr. arsurà (rtr. arsûra^ it., prov. 
arsuruy a.-fr. arsure). 

IccuSy occuSy uccuSy inconnus au latin classique, doivent avoir 
existé dans le langage populaire. Ils ont formé en roman de 
nombreux dérivés : dr. pàsàricà, minspCy màmucà etc. 

Ellus : * hirundinella : dr. rindunea (it. rondinellay b. hiron- 
delle). Margella (Corp. gl. lot. y H, 353) : dr. mârgea. 

Cellûs : monticellus (firomat. vet.y 306, 9; 345, 16, etc.; 
Adamnanus, De locis sandiSy V, XI, éd. Geyer, Corp.scr. eccL, 
XXXDC) : dr. Munul (nom de lieux) ; it. monticellOy Rovigno 
tnuntisielOy vegl. munialy fr. monceau. 

Entia : sujerentia (Rônsch, Italoy 50 ; cf. Arch. lat. Lex., 
Vin, 309) : dr. sujerinià (it. sofferen^^ùy fr. souffrance). 

Issùy emprunté au grec, pénétra de bonne heure en latin 
(diaconissUy prophetissa dans la Peregrin. Silviacy 23, 26). Impe- 
ratrissa (Baeda, De loc. sanct.y XIX, éd. Geyer, Corp. set. eccl.y 
XXXIX) : dr. impârâteasà. 

Aster : filiaster (fréquent dans les inscriptions, C. /. L. X, 
2201, S4S4; Xni, 1829, 2073 ; cf. Arch.f. lat. Lex. y I, 399) : 
dr. fiastru (il. figliastrOy bergam. fiastrUy esp. hijasiro). 

Nous devons rappeler- ici quelques changements de suffixes 
qui s'étaient produits en latin vulgaire. 

Ulus fut échangé contre ellus (cf. Arch. f. lat. Lex. y XII, 
66). On trouve déjà en latin classique anulus-anelluSy catulus- 
catellus (comp. App. Probiy 50, 51 : catulus non catellus)y vitulus- 
vitellus; le latin vulgaire avait en outre : circellus (JSchol. Juven.y 
6,379; Corp. gl. lat.yVly 213) : dr. cercel (cng. tschierchely sic. 
circedduy fr. cerceau);* particella : dr. pàrticea (rtr., it. particelhy 
h.parcelley port, parcella); *surcella : dr. surcea (bergam. sorcely 
mil. sorSell Rovigno surviel). 



LE LATIN l6l 

Anus fut remplacé par -Oy -onis dans tabanuSy lat. vulg. tabo 
(JPoetae aevi CaroLy I, 388; cf. Arch. /. lat, Lex,y VI, 168) : 
dr. tàufiy mr. tçun^ tguriu = *taboneus (fr. iaori). Tabo fut refait 
sur les noms d'animaux en -0 : crabro^ muscOy pavo. 

UculuSy à la place de -iculusy apparaît dans peduculuSy forme 
qu'on rencontre souvent dans les textes latins (Pétrone S7> 7> 
Marc. Empiricus, De medic.y éd. Helmreich, v. Vindex; Palladius 
Rutilius, Agricult.y I, 27, 3) : dr. pâduchcy mr. piduktuy ir. 
peduktu (it. pidocchiOy fr. poUytsp. piojo, port, piolho). De même, 
au lieu du dzss\(\Mt geniculum on avait genuctilnm (Corp. gl, lat. y 
VI, 488) : dr. genunchey mr. d:^enuklUy ir. ^eruhkVu (it. ginocchiOy 
fr. genouy a.-esp. hinnojoy port, joelhd), Comp. anniculus-annuculus 
(C. /. L. in, u^^^y/eniculum-feniiculum (Marc. Empiricus, XVI, 
21; d'autres exemples chez Heraeus, Die Spr. des PelroniuSy 

45)- 

Aux formes en 'uc{u)lus fut assimilé manipulus qui, après la 

syncope de u (maniplus)y se trouvait tout à fait isolé avec le 

groupe pi, Manuclus est souvent attesté soit comme simple, 

soit comme composé (Corp. gl. lat. y VI, 674, s. v. mamaculus; 

comanticuli dans le C. /. L. X, 1775 ; cf. Heraeus, Die Spr. des 

PetroniuSy 45; Schultze, Arch. f. lat. Lex.y VIE, 134) et il se 

trouve à la base du dr. mânunchi (sarde mannujUy Teramo 

manucchiOy a.-fr. manoily esp. tnanojd). 

C'est ici que nous devons citer le pluriel tempora de tempus 
qui, après avoir passé aux féminins de la V^ déclinaison (§ 38), 
échangea le suffixe -^aconXTt -w/u, d'où *tempula : dr. timplâ (it. 
tempiay frioul. timpliy Muggia tiempulay a.-fr. et dial. teinpUy fr. 
mod. tempe ; alb. tèmbla). Ce changement de suffixe est relati- 
vement récent, puisque le sarde trempa montre encore la forme 
classique tempora. 

Le dr. bumbac (it. bacOy cal. vombahuy vambace) = lat. bombyx 
ne repose pas à proprement parler sur une substitution de 
suffixe qui aurait eu lieu dans le latin vulgaire. Comme ce mot 
est d'origine grecque, c'est dans cette langue qu'on avait déjà 
^6[x0uÇ, P^i^^A^ qui ont pénétré en latin sous la forme double 
bombyx — bombax. 

DxMsusUNU. — Histoire it ta langtu roumaine. 1 1 



l62 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Substantifs composés : 

Caprifolium {Corp. gl. lat.y VI, 645, s. v. ligusiicaé) : dr. 
càprifoi (it. caprifoglioy fr. chèvrefeuille). 

Dominedeus : dr. dumne^eu, mr. dumnid^^qu (it. domineddio, 
a.-fr. damledieu). 

Manutergium (Isidore, Orig. XIX, 26, 7; C(?rp. ^/. /j/., VI, 
679) : a.-roum. mtneftergurâ. 

Primavera (§16; Corp* gl., m, 426) : dr. primàvarà (§ 58). 

Cf. Meyer-Lûbke, Gr. d. rom, Spr.^ II, §§ 397 et suiv., 366. — Sur 
les suffixes -ûi, -itia^ -or, -urafV. Meyer-Lûbke, Arch. lot, Lex., VIII, 
313. — Le suffixe -^rius, dont le traitement en roman présente de 
nombreuses difficultés, a été étudié en dernier lieu par E. Zim- 
mermann, DU Geschicfjie des kU. Suff. -arius in den rom. Spr., 
Heidelberg, 1895 ; E. StaafF, Le suffixe -arius dans les langues romanes, 
Upsal, 1895 ; Kôrting, Zeitschr.f.fr. Spr. u. UU., XVII, 188 ; Marchot, 
Zeitschr. f, rom. Ph.y XIX, 61. Cf. Meyer-Lûbke, Krit. Jahresb. der 
rom. Ph.y II, 87; IV', 102. — Iccus, -occus, -uccus sont étudiés par 
Horning, Zeitschr. f. rom. Ph.y XIX, 170; XX, 335 ; cf. cependant 
G. Paris, RomamOy XXIV, 607. — Meyer-Lûbke, Gramm., II, §404, 
rattache à tort le dr. strai à ^stranium, *sUrnium; on aurait dû 
avoir strti. De même peli{d n*a rien à faire avec * pelïiceus (S 416; 
Wiener Studien, XVI, 318). Ce dernier serait devenu /)^i|<î. Cf. S. 
Puçcariu, Die rumàniscJjen Diminutivsuffixey Leipzig, 1899, 72. — 
Sur (dtfft, taouy v. Horning, Zeitschr. rom. Ph., IX, 5x2 ; G. Paris, 
Romania, XX, 377. 

76. Adjectif. Nous n'avons à enregistrer ici que quelques 
adjectifs dérivés à l'aide des suffixes : 

Iculus : pariculuSy a, um (Corp. gl. lat.^ VII, 48; cf. Arch. f 
lat. Lex. y IV, 429 ; VIII, 382) : dr. pàreche, mr. pçrekPe (devenu 
substantif comme ailleurs); it. parecchio, fr. pareil, esp. parejo, 
port, parelho. 

Lentus : famulenlus : dr. ftâmtnd, mgl. flçmunt, ir. flçmQnd 
(assimilé aux participes en -ind), wén. fafnolent, gén. famolento, 
a.-fr. famolenty pTov.faftiolen. 

Anus : *Jilianus : dr. fin (alb. fijctn). 

Osus : floccosus (Apulée, Herb. 63) : dr. flocos (it. fioccoso, 
esp. fluecosd). Frigorosus (Arch. lat. Lex., Y, 212) : dr. friguros. 
Mticosus (Celse, Columelle; Corp. gl. lat., VI, 713) ; dr. 




LE LATIN 163 

tnucos (esp. mocoso, port, mucosd). Ossuosus (Végèce, Vet. 3,13, 
4) : dr. osos (it. ossosOy fr. osseux, esp. ososOy port, ossuoso). Pan- 
ticosus ÇArch. f. lat. Lex.y III, 495) : dr. pînlecos, Venenosus 
(Goelzer, La lat. de Saint Jérôme, 149) : dr. veninos (it., esp., 
port, vetunoso). 

Uius : canut us ÇCorp, gl, lat., I, 175; cf. Arch. /. lat. Lex., 
Vin, 372) : dr. càrunt (it. canut, fr. chenu, a.-esp. canudo). 

Ivus : tardivus {Not. tir., LVII, 94) : dr. tir:(iu (rtr. tardiv, 
it. tardivo, esp., port, tardid). *Temporivus (Rônsch, Itala u. 
Vulg., 130) : dr. timpuriu (eng. temporiv, tyr. temporif, vén., gén. 
temporivo, mil. temporiv). 

Iscus, emprunté au grec (-toxoç), doit avoir été assez répandu 
en latin vulgaire. Il forme en roumain de nombreux dérivés 
(bàrbàtesc, omenesc, etc.). 

Un cas de changement de suffixe nous est offert par * turbulus 
qui avait remplacé dans le parler du peuple le classique turbidus 
(comp. rabulus = rabidus dans le Corp. gl. lat.. Vil, 179) : 
dr. turbure (eng. tuorbel, tyr. iorbol, dial. istr. de Valle torbolo, 
piém. terbol, nap. trnvolo, sic. turbulu; alb. turbul). Ce chan- 
gement de suffixe fut probablement facilité par Texistence en 
latin vulgaire du verbe turbulo (§ 79). 

Voir sur -idus = -ulus, Ascoli, Arch. gl,, II, 408; Schuchardt, 
Romanische Etymolqgien, I> 39. 

77. Noms de nombre. Comme nombres distributifs le roumain 
emploie cite unul, cite doi (mr. hgte un). Ces formes remontent 
au latin. Cite est le grec xata qui pénétra de bonne heure en 
latin et fut associé à unus, exactement comme dans le grec xaO * 
eîç. Dans les langues romanes occidentales cata ou cala unus 
apparaît comme pronom indéfini (a. -fr. cheûn, prov. cadaun, esp., 
port, cada uno, it. cata uno), tandis qu'en roumain il est connu 
exclusivement comme nom de nombre. On trouve cependant 
aussi en a.-prov. quada trei qui correspond au roumain cite trei. 
Une formation analogue au roumain unul cite unul est unum 
cata unum qu'on rencontre dans ces documents latins du moyen 
âge et qui reproduit le grec sTç xaô' £t<; (Bible). 

Cf. P. Meyer, Romania, II, 80; J. Cornu, ihid., IV, 453 ; Ascoli, 
Arch, glott,, XI, 425 ; Bréal, Mém, de la Soc, de Wig,, VIII, 52. 



164 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

78. Pronoms. Les démonstratifs il le et iste étaient employés 
en latin vulgaire en composition avec ecce et atque. Toutes les 
langues romanes connaissent ces composés : dr. ace!^ acesty mr. 
atsely mgl. tsista^ ir. /fe/, tsçsta (rtr. Uel, kûty it. quello, questo, 
a.-fr. cil, cisty prov. aquel, cisty esp. aquel^ aqueste, port, aquelle, 
aqutste), Ecce ille et eue iste se trouvent déjà chez Plante 
(Neue-Wagener, FortnenL, H, 987-988 ; cf. A. Kôhler, Arch. f. 
lat. Lex.y V, 20). 

Comme pronoms indéfinis le latin vulgaire connaissait les 
composés suivants : 

l^escio qui (Neue-Wagener, FormenL, H, 438) : dr. neftine 
(comp. rtr. enisiRi =*non sapioqui, Rovigno noskè). 

Nec, neque unus ÇPeregr. Silviae 8) : dr. niciunul, mr. nitsi 
ufty ir. nitsur (pad., prov. negun, esp. ninguno, port, nengum), 

*Vere unus : dr., ir. vruTiy mr. vgrun (it. veruno, lomb. 
vergûti). 

Nec mica : dr. nimica (eng. nimia, frioul. nemighe, vén. 
nemiga; cf. it. mica, a.-fr. mie, prov. miga), Comp. nihil = 
nemica dans un glossaire du moyen âge (Fôrster et Koschwitz, 
Altfr, Uebungsbuch, 1884, 35) et quelque chose de semblable : 
nec ciccum, dans le Corp. gl. lat., VI, 730. 

Le roumain vrun et Fit. veruno reposeraient, d'après Meyer- 
Lûbke, Gramm. d. rom. Spr.y II, § 568, sur velunus. Cette étymolo- 
gie peut en effet expliquer la forme roumaine, mais elle est inadmis- 
sible pour ritalien verutio, à cause de IV à la place de /. Nous 
croyons, pour ces raisons, que la vraie étymologie de ce mot est 
*vere unus proposé par Salvioni, Zeiischr.f, rom. PhiL, XXII, 479. 

79. Ferbe. Nous étudierons d'abord les verbes dérivés de 
substantifs ou d'adjectifs par l'adjonction directe d'une termi- 
naison verbale au thème de ceux-ci. Ils appartiennent tous à la 
r'^ et à la IV* conjugaisons. 

Verbes dérivés de substantifs : braca — *imbracare : dr. 
Imbrâcare (it. imbracare). Bucca — *imbuccare : dr. îmbucare 
(eng. imbucfjer, it. imboccarCy fr. emboucher y esp., port, embocar^. 
Caput — *capiiarey * cxcapitare : dr. càpàtare, scàpàtare, mr. 
skapiiQ (it. capitare, scapitarcy sic. kapitari, skapitari; alb. kap^tohy 



LE LATIN 165 

ikup^ton), Cappa — *excappare : dr. scàpare, mr. skapu, îr. skapç 
(it. scapparCyfv. échapper, prov., esp., port, escapar). Carrus — 

* carrare : dr. càrare (sarde karrare). Circus — circare (Gromat. 

vet.y 326, 17 ; Corp.gL lat., H, 100; cf. Arch. lat. i>x.,in, 559): 

dr. cercare (it. cercare, prov., cat. cercar, fr. chercher , etc.). Chorda 

— *inchordare : dr. incordare (it. incordarcy esp. encordar; alb. 

ngor^). Fétus — /^/ar^ (Columelle 8, 8, 8; Corp. ^/. /û/., VI, 

448; cf. Arch.f. lat. Lex., VIII, 513) : dr. fatare (frioul. feda, 

sarde fedare, Ahmzzcs fetà). Forfex — forficare {Corp. gl. lat., 

VI, 462; cf. Arch. /. lat. Lex., VIII, 376 ; X, 422) : dr. forfuare. 

Genuculum — genucularcy ingenuculare (Corp. gl. lat., VI, 488; 

Adamnanus, De loc. sanct., I, 9, éd. Geyer, Corp. scr. eccl. 

XXXDC; cf. Rônsch, Itala, 194) : dr. îngenunchiare (it. inginoc- 

chiare'yfr. agenouiller y a.-esp. agenollar). Lumen-lutninare {Arch. 

f. lat. 'Lex.y Vin, 239) : dr. luminare (fr. allumery esp. alum- 

brar). Minaciae — *adminaciare: dr. ameninfareÇsic. ammina:^ariy 

sarde amele:^aiy prov. amettassary esp. amena:^ary port, ameaçar; 

it. minacciarey fr. menacer). Mors — *admortire : dr. amorfirey 

mr. amurtu (it. ammortirCy -are, sic. ammurtiriy -ariy fr. 

amortir y prov. amortir y -ar). Ovum — *(Wflr« : dr. ow^r^ (frioul. 

ovûy prov. (Wflr, esp. huevar, port. war). Pa««j — *depanare : 

dr. dâpànare (it. dipanarcy prov. dehanary esp. devanary port. 

debar). Pavor — * expavorare : dr. spàriarCy mr. asparu (it. spau- 

rarcy prov. espaoriry esp., port, espavorir). Pedica — impedicare 

(Ammien 30, 4, 18) : dr. impiedecarcy mr. nk'adiku (a.-it. 

impedicare y fr. empêcher y prov. empedegar). Peduculus — peducu- 

lare (Corp. gl. lat. y VII, 61; cf. -4rrZ;. /fl^ 2>;c., Vm, 382) : 

dr. pûduchiare. Pretium — *dispretiare : dr. desprefuire (it. 

dispra^T^arCy iomb. desprexiary prov. despre^ar, port, despreçar). 

Pulex — pulicare (Corp. gl. lat. y VU, 158; cf. ^r^A. /û/. i>x., 

VDŒ, 384) : dr. piirecare (prov., esp., port, espulgar; it. j/w/- 

«ar^, cat. espussar). Ramus — * deramare : dr. dârîmare (ftr. 

diramcTy tyr. dramiy sic. diramari ; alb. dzrmofi). Sella — *insel' 

larCy dr. itifàiiarey în^elare (prov. ensellary esp. ensillar). Stuppa 

— *stuppare : dr. (a)stuparey mr. (à)stup (it. stopparey tyr. strupCy 

sic. attupart). Titio— * attitiare : dr. afifare (§ 33). Ventus — 

* exvento : dr. svintare (it. sventarCy sic. sbintari, prov. esycntar. 




l 



l66 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

fr. éventer). Vesica — vesicare (Théod. Priscien, Euporistoriy 
éd. Rose, I, 88) : dr. beficare (Abruzzes awescekà). 

Verbes dérivés d'adjecti& : caldus-excaldare (Marc. Empiricus 
De medic.y XXVI, 33; Anthimus, De observ. cib.y 76) : dr. scàl- 
dure (eng. scaldar^ tyr. sêaldey it. scaldare, fr. échaudery prov. 
escaudar, esp., port, escaldar). Gurdus — ^ingurdire : dr. 
1ngur:(ire, des- (Abruzzes ngurda^ fr. engourdir, dé-). Largus — 
*allargare : dr. alergare, mr. alagu, ir. alergç (it. allargare, 
vaud. alargar, sarde allargare). Lents — *allenare : dr. alinare, 
mr. fl/iw« (sarde allenarey sic. allenadu). Longus — * allongare : 
dr. alungare (it. allungare, sic. allungariy fr. allonger). Tardivus 
— *tardivare : dr. (in)tîriiare (eng. tardiver, in-y frioul. /ar- 
ûfiVfl, m-, lomb. tardia, a.-gén. tardiar). Tener — *tenerire : 
dr. (inyinerire (it. intenerire; comp. fr. attendrir). Unus — /ïdtt- 
«af^(Rônsch., //a/a, 182; -^rcA. /a/. I^x., VIII, 184) : dr. 
adunare, mr. adunu, ir. fliwrp (sarde adunare, a. -prov., a. -esp. 
aunar). 

Un groupe à part est formé par les verbes dérivés de sub- 
stantifs, d'adjectifs ou de verbes par l'insertion d'un élément 
nouveau entre le thème de ces derniers et la terminaison ver- 
bale. Nous relevons les dérivés suivants : 

lare : altus — *altiare : dr. Çînytlfare, mr. (i^n)Qltsesku (it. 
inal:(are, alT^are, fr. hausser, prov. alsar, esp. a/;(ar, port, alçar). 
*Captus — *captiare : dr. (a)cà{arey mr. (a)kats, ir. (a)katsç (it. 
cacciare, fr. chasser, prov. cassar, esp. ^fl;(ar, port, caçar). Grcs- 
sus — *ingrassiare (ingrasso dans le Corp. gl. lot., VI, 576) : 
dr. îngràfare (fr. engraisser, prov. engraissar, port, engraxar). 
Mollis — *molliare : dr. muiare, mr. ;w{??w (vén. mogar, fr. 
mouiller, esp. wq/ar, port, molhar; alb. mutva). Subtilis — «/^/i- 
/wr^ (Plinius Valerianus 5, 17; C(>r/>. ^/. /a/., VI, m, s. v. 
atténuât, attenuatus) : dr. subfiare (it. sottigliare, a.-fr. soutillier, 
prov. sotilar). 

Icare : caballus — caballicare (Anthimus, D^ oij. ai., éd. Rose, 
praef.) : dr. (în)càlecare, mr. (n)kalik (it. cavalcare, sic. kravak- 
kari, fr. chevaucher, prov. cavalcar, esp. cabaj^ar, port, cavalgar). 
Carrus — carricare (Corp. gl. lat., VI, 185 ; cf. -<4rr/?. /a/. Z/x., 
IX, 425) : dr. (jn)càrcare; mr. {n)karku (it. carcare, fr. charger. 



LE LATIN 167 

esp. cargaty port, carregar; alb. ngarkon). Ferrum — *ferricare : 
dr. ferecare^ ir. ferehç (a.-fr. enfergier). Morsus — morsicare 
(Apulée, Metam. 7, 21) : dr. mursecare (frioul. mursegUy it. 
morsicare). 

Igare : fumus — fumigare (Apulée, Columelle; d.Corp. gl. 
VI, 475) : dr. jumegare (tyr., vén. fumegary esp. humeary port. 
^umear). 

Ulare : excutere — *excutulare : dr. scuturarCy mr. skutur(yén. 
skotolarCy sic. skutulariy nap. skotolaré). Tremo — tretnulare 
(Corp. gl. lut. y n, 458 ; rV, 188, 542; V, 399) : dr. tremurarty 
mr. trçambury ir. tremurç (it. tremolarCy fr. trembkry prov. 
tremblary port, tretnolar). Turbo — *lurbulare : dr. turburare 
(eng. turblery fr. troubler \ alb. iurbulon). Ventus — ventulareÇNot. 
iiron. ylKy 64; Cor/>. ^/. lat.yTVy 571) : dr. vinturare, (j)vîniurarey 
mr. (:Ovintury ir. vinturç (eng. sventolery it. sventolare, sic. i;*w- 
tuliariy sarde bentularey a.-fr. esventeler). 

Inare : scarpere — scarpinare (Corp. gl. lai. y Vil, 238; 
Hessels, Lat.-angl.-sax. Gloss.y 106 ; cf. -^rrA. /fl^ I/x., I, 287) : 
dr. scàrpinarey mr. skarhnu (eng. scharpinery mil. skarpinary 
comp. gén. skarpentar; Arch. gl.y XV, 74). 

r^rd : libertus — liber lare (Arch. lat. Lex.y VM, 450) : dr. 
iertarCy mr. /V/« (sarde libertarè). Oblitus — *oblitare : dr. 
«îVflir^, mgl. tt/|ï/ (fr. oublier y prow. y z.-tsç.oblidar, port, olvidar). 
Interriius — interritare (Corp. gl. lat. y IV, 105) : dv. întàrîtare 
(nap. nterretarey a.-fr. entarier, prov. entarida). 

Des verbes peuvent être dérivés, quoique bien rarement, 
aussi d'adverbes et de prépositions. Nous n'avons à enregistrer 
ici que les formes manicare (de m^w^) et adpropiare (de adpropey 
cf. § 81) : dr. mînecarey apropiarey mr. aprok'u (sarde approbiarey 
fr. approcher). Manicare est attesté dans la Bible (Rônsch, 
//fl/tf, 174) et dans des glossaires (C(?r/>. ^/. /tf/., VI, 676; cf. 
^fcA. /a/. Z/x., IX, 390); de même adpropiare et le simple 
propiare (Rônsch, /. r., 179; Corp. gl.y IV, 303 ; cf. ^rcA. /a/. 
i>x., IX, 98, 411). 

Plusieurs verbes avaient échangé leur suffixe contre un 
un autre. Ambularey *ammulare (§ 54) était devenu de bonne 
heure *amminarey d'où mr. imnUy ir. çmno (rtr. amnar). C'est 



4 



l68 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

aussi par un changement de suiExe que manducare avait passé à 
*mandicare (^mannicare) dont Textension en roman a été mon- 
trée au § 35 (cf. § 54). * Simino pour similo doit aussi être 
ancien, puisqu'il apparaît en même temps en roumain, en italien 
et en français : dr. sâmànare (a. -mil. sumna, bourg, setnnai, dia- 
lectes français du nord et de V est senne ^ sane) ; comp. trtminer = 
* treminare — tremulare dans le parler de Berry. * Tribilo pour 

iribulo ne se trouve qu'en roumain, dr. trierare ; il a pu cepen- 
dant être connu en dehors de la péninsule balkanique (comp. 
le lat. ventulare à côté de ventilare, et, en roman, le sic. skapu- 
lari = cal. skapilaré). 

Préfixes : 

Ad : adbattere : dr. abatere^ mr. abatu^ ir. abçte (it. abbattere^ 
fr. abattre, esp. abatir, port, abater). Addormire (Caelius Aure- 
lianus, Acut. i, 11, 83; Marc. Empiricus, De medicam. XVI, 
18; Itin, Burdig., éd. Geyer, Corp, scr.eccL^ XXXK, 20, 14) : 
dr. adormire (lomb., gén.adarmir, Abruzzes addurmi). *Affumare : 
dr. afumare, mr. afumu (it. affumare, prov. afumary esp. ahumar, 
port, afumar). * Affundare : dr. afundare (it. affandare, sarde 
affundare, a.-fr. afonder, esp. afondar^ port, afundare Allactare 
(Marc. Empiricus, VIII, 136) : dr. alâptare (rtr. attacher, it. 
allattare, fr. allaiter). *Allentare : dr. alintare (sarde allentare, 
sic. allintariy Abruzzes allendar). Alligere = eligere {Arch. /. 
lat. Lex,, in, 13) : dr. alegere, mr. alegu (a.-it. alleggere). Aspecto 
(* astectd) = expecto : dr. aftepiare (cf. § 5 5). Nous devons rap- 
peler ici la forme vulgaire *adjunare qui doit sa naissance à 
une confusion àtjajuno,jejuno (ejuno) avec les verbes formés à 
l'aide de ad- : dr. ajunare, mr. ad^nu (esp. ayunar; alb. 
a^^noj). Comp. *arredere (§ 70) et plus haut * allargare, ^alle- 
nare, * allongare, *adminaciare, ^admortire, ^attitiare, adunare. 

Coti : congirare (Rônsch, Itala u. Vulg,, 186) : dr. (Jn^cun- 
jurare. Le classique cognosco (con + gnosco) avait comme corres- 
pondant en latin v\i\ffî\re connosco (con + nosco; cf. Schuchardt, 
VohaL, \y 115; n, 128), d'où dr. cunoaftere, mr. kunosku, ir. 
kunoste (it. conoscere, fr. connaître, esp. conocer; seul le port. 

conhecer reproduit la forme classique). 

De : degelare : dr. degerare (fr. dégeler, esp. dehelar, port. 



LE LATIN 169 

degelar). Derigo = dirigo (Georges, Lex. fVorifarm.y 218) : dr. 
deregere. Despicare (Corp. gl. lat., VI, 331 ; Hessels, LaL-angL- 
sax. Gloss.y 40; cf. Rônsch, Collect, pînl.y 295) : dr. despicare 
(lomb., vén. despikar^. Comp. plus haut ^depanarty *deramare. 

Dis : discalciare (Goelzer, Lji lat. de Saint Jérôme y 182) : dr. 
descàlfare. Discarricare (Fortunat, Vita S, Medardi 7, ex/r.) : 
dr. descàrcare (it. discaricare, fr. décharger^ esp., port, descargar). 
Discoperire (Ant. de Plaisance, Itiner. 30; cf. Rônsch, Itala, 
207) : dr. descoperire, mr. diskopiru (fr. découvrir y esp. descubriry 
port, descobrir). Discuneare (discuneatuSy Pline, Hist. nat.y 9, 90) : 
dr. descuiare (tyr. dcscognar). Disligare (Corp. gl. lat. y VI, 352) : 
dr . deslegare, mr. dislegu (frioul. disleay lomb. desligar, sarde 
desligarcy fr. délier). Comp. ci-dessus * dispretiare. 

Ex : exbattere : dr. sbatere (rtr. sbatter, it. sbattere). Excadere 
(cf. § 70) : dr. scàdere (it. scadere, fr. ArAwr, prov. escha:^er). 
^Excambiare : dr. schimbare (it. scambiarey fr. échanger y prov. 
escambiar; alb. tsktmbtK). *Excarminare : dr. scàrmànare (tyr. 
skartnenary it. scarmigliare = * excarminiare). Excurtare : dr. 
scurtare (frioul. skurta^ a. -vén. eskurtar, Abruzzes skuriay fr. 
écourter). Comp. plus haut excaldare, ^excapparey ^expavorare, 
*exventare. 

In : incalciare (Not. tiron.y LXXIKy'^4 b; cf. Arch.f. lat. Lex. y 
Vin, 243) : dr. încàlfare (it. incalciarey a.-fr. enchaucefy a.-esp. 
encal:(ar}. *Inclavare : dr. incheiare (a.-it. inchiavarCy fr. f«^/a- 
wr, prov. enclavar). *Incuneare : dr. încuiart (rtr. incugnery 
sic. inkugnariy sarde inkungna). IndukarCy indulcire (Vulgate; 
Car/). ^/. n, 283 ; cf. VI, 566) : dr. indulcire, mr. ndultsesku 
(rtr. indutschiry it. indolcirCy esp. endulcir). *Induplicare : dr. 
Induplecare (Sanfratello ndu^iery Piazza Armerina ndugié). 
^Infasciare : dr. Infàfare (it. infasciarey port, enfaxar.). *Inglut' 
tire : dr. tnghifire (it. inghiottirey fr. engloutir^ port. prov. fw^/o- 
/!>, esp. englutir), Innodo (Rônsch, Senias. Beitr.y El, 30) : dr. 
innodare (it. innodaré). Innubilo (Solinus 53, 24) : dr. fwwatt- 
rtïr^(vén. inuvolar). *Impromuttare : dr. imprumutare (cf. § 34); 
promutuor s'est conservé dans un glossaire (Corp. gl. lat. y H, 
417; comp. la glose du Gloss. de Reichenau, 454 : wf/^i/o 
acceperam= inprumtatumhabebem). *Intristare : dr. întristare 



170 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

(ît. intristarCy cat. entrlstir, a.-esp. entrisfar), *Invitiare : dr. 
irruâfare, mr. nvetsu, ir. çnmetsç (plais, enviciar^ vén. enveiar^ 
sic. ammi:(;(ariy Lecce mfne^:(are, sarde imbi:(^arey a.-fr. envoisier, 
esp. enue:(ar; alb. mison). Comp. ci-dessus * imbracare^* imbue-' 
carCy impedicarcy *inchordarey ingenticularey ingurdirty ^insellarCy 
^inaltiarCy ^ingrassiare. 

Per: pergiroÇPeregr. Silviae 19) : dr. (im^ejurare, 
Sub. Nous n'avons à rappeler que la forme vulgaire subgluttio 
résultée du classique singultire par une étymologie populaire 
(^ singluitire) et par une assimilation aux composés avec sub-, 
Subgluttio {subgluttiare)y qui se trouve dans le Corp. gl. lat.^ V, 
332; cf. VII, 271, a donné : dr. sughif are (sic, suggiu:^iariy esp. 
soUoT^ary port. solu:(ar). Les formes it. singhiottirty singhio7;T^arey fr. 
sangloter nous renvoient à *singluttirey * singluttiarey *singluttare. 
Nous devons dire ici quelques mots du phénomène connu 
sous le nom de recomposition (cf. § 18). On sait qu'en latin clas- 
sique la voyelle thématique des verbes composés avec un pré- 
fixe s'était affaiblie : a s'était réduit à e ou 1, ^ à i et an à u 
(spargere — aspergerCy facere — perficerey regere — dirigerey clau- 
dere — includeré). En latin vulgaire, cette distinction entre la 
forme simple et les formes composées d'un même verbe disparut 
dans plus d'un cas ; la voyelle primitive du thème fut restituée 
dans les formes composées : commando — commendo (V. Longus ; 
Keil, Gr. lat.y V, 73) ; consacrare — consecrare (fréquent dans les 
inscriptions, C. /. L. Il, 4282; V, 5227; Vil, 80; IX, 1093; 
cf. Arch, /. lat. Lex., XH, 40); dispartire — dispertire (C. /. 
L, n, 6278, i9 ; comp. dr. despàr\irey mr. dispartUy it. dispar- 
tire)) elegere — eligere (Georges, Lex, Wortform.y 239). Quelques 
verbes qui, dans la conscience du peuple, n'apparaissaient plus 
comme composés, conservèrent en latin vulgaire la forme clas- 
sique : impingere — im + pangere (comp. dr. impingerCy it. 
impingery a.-fr. empeindré), 

Meyer-Lùbke, Gramm, der rom, Spr,, II, JS 573 et suiv. — Voir 
sur les dérivés romans de captU^ Ascoli, Arch, glotl., XI, 427. — 
Sur ingur^ire^ àfs^ur^ire, qui ne s*entendent que dans une petite 
partie du domaine roum., v. Rev. cnt.-Iit, (Jassy), V, 107-108. — 
Sur Intàritarty cf. Ov. Densusianu,» Rowania, XXVIII, 65 ; Schu- 
chardt, Ztitschr, /. rom, Ph., XXIII, 419; XXIV, 418. — Amhu- 



LE LATIN 171 

lare (^ ammulare, *amminare) a été étudié en dernier lieu par 
Schuchardt, ZeitscJjr. f. rom, PhiL, XXII, 398; XXIII, 325 (cf. 
Fôrster, ibid., XXII, 5 1 S ; G. Paris, Romania, XXVII, 676 ; XXVIII, 
459) c^ P*** Marchot, Studj di filoL romança, VIII, 387. — 
Sur sdmdnaref v. Schuchardt, Zeitschr, rom. Ph,, XXII, 398; Ascoli, 
Arcb.g^htt.f II, 406. — Entre le dr. trierare et le lat. tribulare, Ascoli, 
Arch, gloU,y XIII, 461, établit les étapes : *tri[byjare, * triare. Ce 
développement est cependant contredit par la phonétique roumaine. 
— D'après Darmesteter, Form. des moU composés ^ 91, le préfixe roman 
des- représenterait dis- et de -ex-. Il est cependant inutile d'admettre 
ce dernier préfixe, puisque dis- suffit pour expliquer les composés 
romans. Cf. Meyer-Lûbke, Gramm. d. rom. Spr., II, § 603 ; III, 
S 250. — Sur la recomposition, voir Meyer-Lûbke, Gramm, d, rom. 
Spr, y II, S 597' C^* ^* Bonnet, Le Lat. de Gr. de Tours, 486, qui 
affirme toutefois que la recomposition est « œuvre de réflexion et 
non de création spontanée, invention de pédants et non produit 
naturel du langage populaire ». Nous ne partageons pas tout à fait 
cette opinion, puisque nous ne voyons pas pourquoi des formes telles 
que dispartire, perfacere ne pourraient être de provenance populaire. 

80. Adverbes. Le latin vulgaire connaissait plusieurs adverbes 
composés soit de deux adverbes soit d'un adverbe et d'une pré- 
position. Nous avons à relever les formes suivantes conservées 
en roumain : 

Ecce + hic : dr. aciy mr. atsia, ir. tsi (it. ri, fr. ici, ci, prov. 
aisst). 

Eccum -f- illoc : dr. acolo, mr. akoloy ir. kolo. 

Eccum + modo : dr. acum, mr. akmUy ir. akmo (frioul. 
cumo, log. como). 

Eccum -4- sic : dr. afa, mr. asitse, ir. asç (it. cosi, lomb., gén. 
asiy fr. ainsi y prov. aissi, esp. asi). 

Non + majis {Corp. gl. lat. y H, 389 ; comp. ne magisy V, 
226) : dr. numai (eng. nommUy frioul., vén. nomey gén., lomb. 
noma). 

Ad + modo (Grégoire de Tours ; Bonnet, Le lat. de Gr. de 
TourSy 483) : dr., mr. amu (eng. amOy it. dial. ammo). 

Ad + tuncÇce) : dr. atunci, mr. atumtsiay ir. atunts. Ad tune 
se trouve dans la Percer. Silviae 16 (éd. Geyer, 59). 

Sur non magis, voir Arch. glott.y VIII, 372; XII, 416 ; XIV, 211 ; 
Zeitschr. f. rom. Ph., XVI, 334. — Meyer-Lûbke admet, Gramm. d. 



172 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

rom. Spr.y III, 5 495, l'existence en latin vulgaire d'un adverbe com- 
posé *anque qui se trouverait à la base du roum. incà^ it. anche^ a.-fr. 
aine, prov. anc. Cette étymologie peut en effet expliquer les formes 
romanes occidentales, mais elle est inadmissible pour le roumain ; 
*anque aurait dû donner {nce et non incd, 

81. Prépositions. Le latin vulgaire se distinguait du latin 
classique par Temploi d'un grand nombre de prépositions com- 
posées. Le fait que les grammairiens condamnent souvent ces 
prépositions (praepositio praepositioni non jungitur dit Pompeius ; 
Keil, Gr. lat.y V, 273) prouve indirectement qu'elles étaient 
d'un usage fréquent dans le parler du peuple. 

Parmi les prépositions composées attestées en latin et qui se 
retrouvent en roumain nous avons à signaler les suivantes : 

Abante (C. /. I. VI, 2899, 8931; XI, 147) : a. roum. 
ainte^ ir. Tnpntse= mai ainte (rtr. avant, it. avantiy fr. avant). Le 
dr. înainte repose sur * inahante (comp. inante dans le C. /. L. 
m, p. 961, tab. cer. XXVI, 16). 

Depost (C. /. L. Vni, 9162; cf. Pompeius, /. c.) : dr. dupa, 
mr. dupQy ir. dupe (it. dopo). 

DeretrOy inretro : dr. tndûrât =^ in deretro (it. dietrOy fr. der- 
riérCy prov. dereire). 

Aforisy aforas : dr. afarày mr. afgarQy ir. afçrf (it. affuori^ esp. 
afuero). 

Deinter : dr. dintre (tyr. dénier y vén. dantre). 

Deintro : dr. dintruy mr. diiu (it., esp., port, dentro). 

Desuper : dr., ir. despre. 

Asupra : dr., mr. asupra. Le dr. deasupra est *de asupra 
(comp. desupra). 

Desubtus : dr. {de^esupt (it. di sotto, fr. dessouSy prov. desot^). 

Adprope : dr., mr. aproape, ir. aprope (frioul. apruVy a.-it. 

aprovOy sarde appropey a.-fr. apruef). 

Perin : dr., mr., ir. prin. 

La plupart de ces prépositions sont employées en latin, de 

même qu'en roumain, aussi comme adverbes. 

Les prépositions composées ont été étudiées par C. Hamp dans 
VArchiv fur lai, Ltxik.y V, 321, où sont cités les textes qui nous 
les ont conservées; cf. Neue-Wagener, Formeftlehre, II, 939. Aux 



d 



LE LATIN 173 

exemples donnés par Hamp nous pourrions ajouter : ajoras (Peregr. 
Silviae 12); deinter (Und., 6); deintro (ibid., 24); desubtus (^Ant. de 
Plaisance, IHner. 24). 



SYNTAXE 

82. Les remarques que nous avons faites au chapitre sur îa 
Morphologie s'appliquent aussi à cette partie de la grammaire du 
latin vulgaire. La syntaxe du latin vulgaire ne nous est, en 
effet, connue que d'une manière imparfaite. Et cela ne doit 
guère étonner quand on pense que ceux qui ont écrit en latin ne 
se sont soustraits que bien rarement à l'influence de la syntaxe 
classique. D'autre part, les études sur la syntaxe du latin vulgaire 
ne sont pas encore assez avancées, et môme les matériaux dont 
on dispose n'ont pas été étudiés à tous les points de vue et 
coordonnés par les latinistes. 

Toutefois, les renseignements que nous avons sur la syntaxe 
du latin populaire sont suffisants pour élucider quelques 
points de l'histoire des langues romanes. Nous rappellerons ici 
les faits les plus assurés à cet égard et les plus importants pour 
l'étude du latin qui se trouve à la base du roumain. 

Comme il est souvent difficile de tracer une limite entre la 
morphologie et la syntaxe, plusieurs particularités syntaxiques 
ont déjà été signalées plus haut (§§ 62, 71); sur quelques- 
unes d'entre elles nous devrons revenir aux paragraphes sui- 
vants. 

On pourra consulter, pour les questions que nous étudierons 
dans la suite, le traité de syntaxe latine de A. Draeger, Hist, Syntax 
der laL Spr,, 2« éd., Leipzig, 1878-1881, et celui de J. H. Schmalz 
publié dans la LaUinische Grammatik de F. Stolz, 3e éd., Munich, 
1900, 197 et suiv., où est incidentellement étudiée aussi la syntaxe 
du latin vulgaire. 

1. Substantif 

83. Les cas. L'emploi des prépositions pour exprimer les 
rapports de génitif et de datif, phénomène commun à toutes 
les langues romanes, a ses racines dans le latin vulgaire. D'après 



174 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

les exemples qu'on a pu recueillir jusqu'ici, on peut affirmer 
qu'à partir des premiers siècles de notre ère on employait 
déjà en latin vulgaire les prépositions de et ad pour rendre 
le génitif et le datif. Cet usage apparaît dans la Bible, où nous 
trouvons des constructions telles que : de colentibus (= twv 
at^o\Li^(ù^') getiHlibusque multitudo magna (Acta 17, 4); quam de 
Uge(=z ToO v6|j.ou) unum apicem cadâre(Luca 16, 17). On lit de 
même dans Vltinér. d'Antonin de Plaisance 18 : omamenta de 
imperatricis. Le génitif avec de se retrouve encore en roumain 
dans quelques régions et il était bien plus répandu à une époque 
ancienne. La construction de datif avec ad se rencontre déjà 
à l'époque de César ; la Lex Furfensis porte : ad eam aedem 
donum datum, ad id templum data (C. /. L. I, 603). Plus tard, 
elle devient de plus en plus fréquente : ait ad tne, scripserat ad 
Dominum {Peregr. Silvtae, 19); erogantur ad homines (Ant. de 
Plaisance, Itiner. 27). Comp. en outre : legem ad filios Israhel 
(Peregr, SUviae, 4) ; membra ad duos fratres (C. /. L. XIII, 
2483); terra (ancilla) ad illo homineÇForm. Andecav, 13, 19; 20, 
9), constructions qui sont le point de départ du génitif possessif 
roumain avec a \fiu a regelui (a.- fr. //:ç al ret), qui était à l'ori- 
gine un datif. 

L'accusatif de direction des noms de villes était construit en 
latin vulgaire surtout avec la préposition ad, particularité 
qu'on rencontre quelquefois aussi en latin classique (^rrA./. lat. 
Lex. y X, 391). Comp. ibimus ad Na^iareth, perrexit ad Bethléem 
(Saint Jérôme; Goelzer, La latin, de Saint Jérômey 327). En 
roumain, ad a été peu à peu remplacée par illac. 

L'ablatif des noms de villes désignant le point de départ 
devait aussi être employé en latin vulgaire, surtout avec des 
prépositions. En latin classique, on trouve quelquefois ûA dans ce 
cas (Tite-Live, Salluste) ; en latin vulgaire, c'était de qui remplis- 
sait cette fonction. Le roumain met dans ce cas de la, din. 

Aux noms de villes, les prépositions étaient employées à 
l'ablatif aussi lorsqu'on voulait désigner l'endroit où se passait 
une action. On trouve cette construction déjà chez Plaute : in 
Epheso ; de même chez Pline l'ancien : in Bérénice, in Cyme, mais 
elle apparaît surtout chez les écrivains des premiers siècles de 



LE LATIN 175 

l'époque chrétienne : in VeriUy in Alexandria (Saint Jérôme; 
Goelzer, /. c.y 344). 

L'ablatif de temps n'était précédé, en latin classique, de la pré- 
position in que dans quelques cas particuliers (m iuventute, etc.). 
Dans le parler du peuple cette construction devint d un usage 
plus répandu et les auteurs chrétiens nous en fournissent 
de nombreux exemples : in annis praecedentibus (Grégoire de 
Tours; Bonnet, Le lat, de Gr. de Tours, 620); roum. în anul 
trecut (cf. Petschenig, Berl. phil. fVochenschr., 1889, 1402). 
A comparer des constructions analogues avec ad : ad horam 
tertiam (Grégoire de Tours; Bonnet, /. c, S 8 3); roum. la (il lac 
substitué à ad) irei are. 

L'emploi de cum pour transcrire l'ablatif instrumental est 
aussi une particularité caractéristique du latin vulgaire. L'ablatif 
est souvent formé ainsi chez Sulpice Sévère, Grégoire de 
Tours, etc. (Bonnet, /. ^., 603). 

Sur le génitif avec de, voir Clairin, Du génitif latin et de la prépo- 
sition de, Paris, 1880, 170; cf. Arch. f. ht, Lex.^ 111, 45 ; VII, 477 ; 
VIII, S46; IX, 513; XI, 54. — Le datif avec ad est étudié par 
E. Bourciez, De praepositione ad casuaîi in latinitate aevi merovingici, 
Paris, 1886, 31 et suiv. 

2. Adjectif 

84. Comparaison. Nous avons déjà rappelé au § 62 la forma- 
tion du comparatif avec tnagis Gtplus. Cette manière d'exprimer 
le comparatif correspondait bien à la tendance du latin vulgaire 
à remplacer les formes synthétiques par des formes analytiques 
et plus expressives. Le comparatif avec tnagis et plus n'était 
cependant pas employé exclusivement dans le langage populaire; 
on en trouve des traces aussi dans le latin classique. C'était 
surtout au comparatif des adjectifs en -eus, -ius, -nus qu'on se 
servait de la périphrase avec magis (magis idoneus, etc.); la 
même formation apparaît, chez quelques auteurs, aux adjectifs 
composés de cinq ou de six syllabes (niagis piirabiles, Cicéron, 
Orator 12, 39). L'exemple le plus ancien de la périphrase 
avec plus nous est donné par Ennius, Fab. 371 : plus miser. A 



I 



176 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

l'époque chrétienne ce comparatif devient de plus en plus 
fréquent : plus sublimis (Pomponius Mêla 3, 40); plus miser 
(TertuUien, De spect. 17); plus dulce (Sidoine Apollinaire, 
Epist. 8, II). Par suite de la concurrence que leur faisaient 
ces formes, les comparatifs classiques en -ior tombèrent avec le 
temps en désuétude, ce qui explique pourquoi ils ont complè- 
tement disparu en roumain, où l'on ne trouve pas même les 
formes melior, p^jor, major y minor qui se sont conservées dans le 
roman occidental. 

D'un usage répandu doit avoir été aussi la composition des 
adjectifs avec pery prae. La première construction se trouve 
souvent dans les lettres de Cicéron (pergrattis, permirus etc.); 
la seconde est fréquente surtout chez Pline l'ancien (praeclarus, 
praeuler). Il n'y a aucune raison pour ne pas rattacher le 
roumain prea {prea bun) à ces particules latines. Il faut toutefois 
remarquer que prea ne peut reproduire directement, au point 
de vue phonétique, les formes latines; il est sans doute résulté 
d'une contamination de per^ prae avec le si. pre. 

E. WôIfRm,La/Wnûc/jf u. romanischeComparaiion^^x\zn%cx\j 1879, 
26; Arch.f, lai. Ltx., I, 93 ; cf. Sitti, Die localen VerscInedenlxiUn der 
laL Spr.f 100; Rônsch, Semasiologische Beitrâge^ II, 77; F. Cooper, 
Word formalion ,252. 

3. Pronoms 

83. Démonstratifs. Nous avons vu au § 64 que ille remplit 
en roman la fonction de pronom personnel et qu'il est donné 
comme tel par les grammairiens latins. Mais, en dehors de cette 
fonction, ille reçut aussi celle d'article. Il se trouve avec cette 
valeur dans toutes les langues romanes, exceptés le sarde et 
une partie du domaine gascon et catalan où l'article est exprimé 
par ipse. L'histoire de l'article roman n'est pas encore suffisam- 
ment éclaircie. L'étude des textes latins nous montre cependant 
que cet emploi de ille, ipse doit être assez ancien. Les exemples 
de ille comme article que Fuchs (^Die rom. Spracheriy Halle, 
1849, 321) croyait avoir trouvés dans les textes latins ne 
peuvent certainement être pris en considération, puisqu'ils 



^ 



LE LATIN 177 

sont illusoires. De même, si ille apparaît quelquefois dans la 
Vulgate (Rônsch, Itala u, Fulgatûy 419) presque avec le même 
sens que l'article roman, cela ne peut prouver grand'chose, 
puisqu'il se peut très bien que nous ayons affaire dans ce cas 
à une reproduction trop fidèle du texte grec : ille ne serait 
autre chose que la traduction du gr. é. Mais, en échange, 
d'autres textes viennent confirmer l'emploi de i7/d, ipse comme 
article dès les premiers siècles de notre ère. Nous n'avons qu'à 
parcourir deux textes du iv* siècle comme Vltinerarium Burdi- 
galense et la Peregrinatio Silviae (éd. Geyer) pour voir combien le 
latin vulgaire s'était éloigné du latin classique quant à la syntaxe 
de ilhy ipse. Le changement de fonction de ces pronoms y est 
attesté par de nombreux exemples ; nous nous bornerons à en 
citer les suivants : montis ipsius 20, aede ipsa 21, ipsa aqua 29, 
(Jtin. Burdig.); sancti illi^ montis iUius 3, loctis ille 10, ipsum 
ntontem 5, loci ipsius, lectio ipsa 10 {Peregr. Silviae^, Plus tard, 
cet emploi de iVfe, ipse se rencontre de plus en plus souvent et 
un texte comme Vltinéraire d'Antonin de Plaisance nous en 
offre des exemples en abondance (voir Y index, chez Geyer, 
443-444). Comp. en outre Filastrius, Divers, hères, lib. (jCorp. 
scr. eccl., XXXVIII, 210, 217 ; cf. Arch. lat. Lex. VIII, 259; XI, 
393). Les germes de l'article roman doivent donc être cherchés 
dans la transformation syntaxique qu'avaient subie ille et ipse 
dans les derniers temps de l'histoire du latin vulgaire. 

Puisque nous avons rappelé l'emploi de ille comme article, 
nous devons dire un mot aussi de l'article indéfini unus. On 
trouve déjà chez Plante quelques exemples de unus avec cette 
valeur : una mulier lepida (Pseud. 948). Chez les écrivains plus 
récents unus apparaît souvent comme article : unam buculam 
(Jornandes, Get. 33); unus psalmus (^Peregr. Silviae, 4); unum 
asellum (Antonin de Plaisance, Itiner., 34, éd. Geyer, v. 
Yindex ; cf. A. Fuchs, Die rom. Spr., 320; Rônsch, Itala, 425). 
On sait que dans les langues romanes unus remplit la même 
fonction. 

En revenant aux pronoms démonstratifs, il nous reste à 
rappeler la substitution progressive, en latin vulgaire, de iste à 
Inc, is. Cette particularité peut être facilement constatée dans les 

DàNSuUAKV. — Hisloirt d* /« langue roumaine, 12 



I 

i 



178 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

textes latins et elle remonte assez haut. On rencontre déjà à 
l'époque de César quelques exemples de iste pour hic (Wôlfflin- 
Meader, Arch. f. lat, Ltx.y XI, 369). En roman, hic n'a laissé 
que quelques traces insignifiantes ; sa place a été prise par iste et 
ses composés (§ 78). 

Sur ilUf ipse comme article, voir Meyer-Lûbke, Zeitschr, f, rotn. 
PhiLf XIX, 308. Dans la Gramm, der rom. Spr., III, § 191, le môme 
auteur remarque à propos de uttus : « La transformation de unus en 
article indé6ni pounait bien être plus récente que celle de ilU en 
détini, car dans les plus vieux documents italiens il est encore assez 
rare, et les plus anciens textes roumains, qui apparaissent seulement 
au xvie siècle, ne le connaissent pas du tout. » Nous ne partageons 
pas cette opinion, puisque Ta. -roumain connaît bien, malgré Taffir- 
mation contraire de Meyer-Lûbke, Tarticle indéfini un ; on en trouve 
plus d'un exemple dans le CodictU Voronefian (éd. Sbiera, v. l'article 
urulti). D'autre part, nous ne voyons pas comment on pourrait con- 
tester toute relation historique entre unus y qui, comme nous Tavons 
vu, apparaît de bonne heure comme article indéfini, et les formes 
romanes correspondantes. 

86. Indéfinis. A lins et aller s'étaient confondus en latin 
vulgaire. Le premier fut peu à peu supplanté par le dernier. 
Alier à la place de alius se trouve chez Vopiscus et plus tard chez 
Saint Jérôme, etc. (Goelzer, lui lat, de Saint JérônUy 416). Alter 
est seul connu au roumain, dr. aîty mr. altu, ir. gt, Alius n'a 
cependant pas complètement disparu en roman; on le retrouve 
en a.-fr. ely al, prov., a.-esp., a.-port. aL 

Totus avait pris la place du classique omnis. L'exemple le 
plus ancien de cette substitution se trouve chez Plante, Mil. 
213 : toiis Ijoris. Chez les auteurs plus récents totus remplace 
souvent omnis (César, l'auteur du Bellum Hisp,, Saint Jérôme; 
cf. Wôlfflin, Arch, f. lat. Lex., III, 470; Goelzer, La lat. de 
Saint Jérôffie, 402). Les langues romanes ne font que continuer 
à cet égard la syntaxe du latin vulgaire; seul l'italien possède 
encore omnis (ogni). — Nous devons rappeler en outre l'emploi 
de totus avec le sens de « chaque » qu'on rencontre chez Apulée, 
Commodien, Prudence, Psychom. 217, 450 : totus miles; 
totum hominem. Comp. dr. tôt omul. 

Quantus, tantus étaient devenus de bonne heure identiques 



LE LATIN 179 

avec quoty tôt. Déjà Properce écrit : At tibi curarum quanta 
tnilia dabit i, 5, 10; Quid currus avorum prof ait aut famae 
pignora tanta meae? 5, 11, 12. La même particularité se retrouve 
chez Stace et, plus tard, chez Apulée, Tertullien (Wôlfflin, 
HernieSy XXXVII, 122; Rônsch, Itala,^^6-}^8; Goelzer, La lat. 
de Saint Jérôme y 414). Quot et tôt n'ont laissé aucune trace en 
roman, ayant cédé la place à qiuinttiSy tantus : dr. cîty atit, mr. 
kgty ahtçntUy ir. kgt (it. quantOy tanto etc.). 

4. Verbe 

87. Temps et modes. Le plus-que-parfait du subjonctif com- 
mença de bonne heure à être employé à la place de l'imparfait 
du même mode. On constate cette particularité déjà dans* le 
Bellum Africanum, Tandis que les langues romanes occidentales 
continuent à cet égard le latin vulgaire, le roumain occupe 
une place à part, puisqu'il ne connaît ce temps qu'avec la fonc- 
tion de plus-que-parfait de l'indicatif. Il se peut cependant 
que le plus-que-parfait du subjonctif ait été usité comme 
imparfait même dans le latin balkanique et qu'il se soit conservé 
longtemps comme tel avant qu'il soit devenu plus-que-parfait 
de l'indicatif. 

Le participe présent avait peu à peu perdu de sa vitalité 
comme forme verbale, et le gérondif avait pris sa place (comp. 
dr. soarele ràsàrind = *sole resaliendo; fr, soleil levant = *sole 
levando). La Vulgate nous offre quelques exemples de la 
construction qui se trouve à la base des langues romanes : 
multa vidierrando (Archiv /. lat. Lex.y VIII, 558; cf. V, 492). 

Le fait le plus important dans la syntaxe du verbe du latin 
vulgaire est l'emploi de quelques formes périphrastiques. 

A Vixiàt à&habere et du participe passé les Romains avaient 
forgé une forme composée du parfait, qui n'est pas inconnue au 
latin classique. Des constructions telles que /w«7ww habeOy consti- 
tutum habeOy dont le sens se rapproche de celui du parfait, se 
trouvent plus d'une fois chez les écrivains de l'époque républi- 
caine : stationes dispositas habeo (César, Bell. Gall. 5, 16, 4); ] 
ibi castellum Caesar habuit constitutum ÇBelL Hisp. 8, 6). J 



l8o HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Toutefois, les vraies formes de parfait composé n'apparaissent 
d'abord qu'aux verbes désignant une action intellectuelle, 

"comme p. ex. cognoscere, comperire : rationes cognitas habeo 

(Cicéron, Ait. 15, 20, 4). A côté de ces verbes on trouve aussi 
dicerc : de Caesare satis hoc tempore dictum habebo (Cicéron, Phil. 
5, 52). Ce qui est cependant surprenant c'est que le parfait 
formé de cette manière ne se rencontre pendant plusieurs siècles 
que dans quelques formules et qu'il est relativement rare. Il 
est même curieux de constater que les écrivains des premiers 
siècles de notre ère nous en fournissent moins d'exemples que 
Cicéron et César. Ce n'est qu'au vi* siècle qu'on remarque un 
progrès dans l'emploi de ce temps. On en trouve plus d'un 
exemple chez Grégoire de Tours, dans les Formulae Andecavtnses, 
etc. Il ne faut pas toutefois croire que cet état des choses, constaté 
dans les textes, corresponde aux faits du latin vulgaire. Si 
les écrivains du 11* ou du m' siècle n'emploient le parfait com- 
posé que tout à fait exceptionnellement, cela ne peut nulle- 
ment prouver qu'il était tout aussi rare dans le langage popu- 
laire. Le fait que cette forme de parfait est profondément 
enracinée en roumain (^am cîntat) montre qu'elle devait être 
bien vivace dans le latin vulgaire de l'époque impériale. Il faut 
toutefois remarquer que la formule habeo statum (am staf) n'a 
pu prendre naissance à la même époque que habeo cognitum, 
dictum y elle montre un développement tardif de cette forme de 
parfait et elle est sûrement d'origine romane. 

Habere avec l'infinitif (cantare habeo — habeo cantaré) a 
remplacé, comme on le sait, en roman le futur latin. Cette 
construction peut être retrouvée en latin. A l'origine, habeo avait 
encore conservé sa valeur de verbe indépendant et, pour le sens, il 
avait à peu près la valeur de « je dois ». L'exemple le plus ancien 
de cette phase se trouve chez le rhéteur Sénèque (jContr. 1,1, 19), 
où nous lisons : quid habui facere? Plus tard, habeo perdit peu à 
peu son indépendance, et la périphrase qu'il formait avec l'infinitif 
se confondit avec le futur. Cette évolution est accomplie au 
IV* siècle, lorsque nous trouvons les premiers exemples assurés 
de cantare habeo avec la valeur de futur. Comp. quae nunc 
fitint hi qui nasci habent scire non poterunt, Saint Jérôme (/« 



-^ 



LE LATIN l8l 

Eccles. i); iempestas illa tollere habet totam paUam de area. Saint 
Augustin (In Joannis Evang. 4, i, 2). Le futur avec habeo apparaît 
aujourd'hui sur presque toute Tétendue du domaine roman 
occidental. En roumain, il n'est représenté que par la formule 
habeo ad cantare qui est une forme récente de habeo cantare — 
cantare habeo. C'est surtout en ancien roumain qu'on trouve 
ce futur : am a cînta (aujourd'hui am sa dni); elle existe en 
outre en sarde, log. apo a kantare. 

II ne sera pas inutile de rappeler qu'en dehors de habeo on 
trouve, quoique rarement, aussi vola avec l'infinitif, remplissant 
la fonction de futur : jatn properare volent (Corippus, Johann, y 
6, 2jo). Ce futur se retrouve en roumain, aussi bien qu'en 
sursilvain et dans quelques dialectes français et italiens. Nous 
reviendrons sur cette forme de futur, qui ne laisse pas de pré- 
senter quelques difficultés, lorsque nous étudierons la langue 
du xvi* siècle (tome H). 

Esse avec le participe présent formait aussi des constructions 
périphrastiques. On en trouve quelques exemples en latin 
classique : nox erat incipiens, Ovide (Her, 18, 55); mais c'est 
surtout en latin vulgaire qu'elles devaient être fréquentes. Elles 
sont souvent employées par les auteurs chrétiens : fueris labo- 
ranSyfuit servienSj eris ardens, Lucifer de Cagliari 9, 16; 139, 
26; 188, 17. Ces formes se trouvent à la base des constructions 
a.-roum. eram, amfostcintînd, avec la différence que le participe 
présent y a été remplacé par le gérondif. 

Sur le plus-que-parfait du subjonaif, v. K. Foth, Romanisdje 
Studieity II, 243; H. Blase, Gesch, des Plusquamperfekts im Lai., 
Giessen, 1894, 77 et suiv. — Hahere avec Tinfinitif et le participe a 
été étudié par Ph. Thielmann, Arch, f, lat. Lex.y II, 48-89, 157-202; 
yi2'\i'^y 509-549; cf. III, 532 ;ony trouvera aussi d'autres exemples 
de voio avec Tinfinitif (II, 168-169). — Sur tsu avec le participe 
présent, V. W. Hartel, ihid,, III, 37. 

88. Nous devons mentionner ici deux verbes qui présentaient 
en latin vulgaire quelques particularités syntaxiques intéres- 
santes pour l'étude du roumain. 

Ducerc était employé avec se dans le sens de « s'en aller i*. 



l82 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

On le trouve ainsi chez Plante et chez Lucilîus, mais surtout 
dans la Bible et dans les glossaires (Rônsch, Italûy 361; cf. 
Heraeus, Die Spr. des PetroniuSy 36; Arch, /. lat, Lex.y VIII, 
254). Comp. dr. a se duce. 

Facere est aussi attesté comme réfléchi (Apulée, TertuUien, 
Saint Augustin; cf. Heraeus, /. f., 35). Il faut relever surtout 
l'emploi de se facere dans les constructions ifacit se hora quinta; 
cœperit se mane facere (Peregrinatio Silviae 27 , 29). Se facere 
s'est conservé avec cette signification en roumain : se face TJuày 
se face noapte. 

5. Prépositions 

89. Nous avons déjà donné (§ 16) quelques exemples de la 
confusion qui s'était produite en latin vulgaire dans l'emploi 
des prépositions. C'est un fait constaté depuis longtemps que 
les distinctions établies par la grammaire latine entre les diffé- 
rentes prépositions s'étaient effacées dans la langue du peuple et 
qu'on y mettait l'accusatif après une préposition qui se construi- 
sait, en latin classique, avec l'ablatif et vice-versa (^ad titulOy 
pro saltiiem). Nous croyons inutile d'insister sur ce phénomène 
si connu, dont l'origine doit être cherchée, en partie, dans 
des faits phonétiques et morphologiques. 

Dans un autre ordre de faits, la syntaxe des prépositions 
présentait en latin vulgaire quelques particularités qu'il convient 
de rappeler ici (cf. § 83). 

Ad était employé à la place de apud. Cette substitution de ad 
à apud apparaît déjà chez Plante et chez Cicéron (ad forum, ad 
villaniy ad te). En roumain, aptda complètement disparu, étant 
remplacé par a (la); il n'a survécu qu'en italien et en français : 
appOy avec. 

De se généralisa aux dépens de ab et de ex et fut introduit 
dans des locutions inconnues en latin classique. C'est l'une des 
particularités les plus frappantes du latin des premiers siècles 
de notre ère. Nous avons à relever surtout le cas où cette 
préposition sert à désigner la matière dont est fait un objet : 
non sunt exstructae [urbes] de lapidibus. Saint Jérôme, In ET^ech. 



LE LATIN 183 

IX ad 2pj 8; comp. dr. casa de piaîrâ. Comme partitif, de ne se 
trouve en latin classique que dans quelques expressions : unus 
de multisj etc. Le latin vulgaire est allé plus loin dans cette voie, 
et les textes plus récents contiennent de nombreux exemples 
de de avec cette signification : scientes monachi quendam defratribus 
parciorefH, Saint Jérôme, V. HiL 26 (cf. Goelzer, La lat, de 
Saint Jérômây 338; Bonnet, Le lat, de Gr. de Tours ^ 610). En 
roumain, c'est din = de-\- in qui remplit cette fonction (jmul 
din noi). Un autre emploi intéressant de cette préposition est 
son adjonction à des mots exprimant l'abondance ou l'idée 
contraire : sacculum plénum de radicibus, Grégoire de Tours 
(Bonnet, /. c, 612); comp. dr. plin de bani. En dehors de ces 
cas, de était employé en latin vulgaire après un comparatif, 
particularité qui s'est maintenue en roumain {de^ de cît^^ italien, 
français, etc. C'est ainsi que nous le trouvons dans les Gromat, 
vet., II, 19. Cet emploi de de est d'origine purement latine et 
ne peut nullement être attribué à une influence de l'hébreu, 
comme c'est l'opinion de quelques philologues. 

Post était construit avec des verbes tels que ire, vadere^ etc. 
pour indiquer l'action d'aller après ou vers quelqu'un : vade 
post eum, Grégoire de Tours (Bonnet, /. c, 592); comp. dr. 
merg dupa (= de -f- post) tine. 

En roumain, comme dans une partie du domaine roman 
occidental, on constate une confusion de pro avec per. Dans 
cette langue c'est pro qui a été absorbé par per : dr., ir. pentru, 
mr. pintru =per-\-intro; demômeen eng., it., a.-prov. :per. 
En espagnol et en portugais, c'est au contraire pro Çpor) qui 
s'est substitué à per. Seul le français a conservé la distinction 
entre pro et per. Cette confusion, qu'on rencontre parfois aussi 
dans les textes latins (Arch, f. lat, Z>jc., V, 490), n'est pas encore 
pleinement éclaircie. En ancien ombrien on trouve, il est vrai, 
/)fr traduisant le lat. pro\ mais il n'est pas 5Ûr qu'il y ait quelque 
relation entre ce fait et celui qu'on remarque en roman. L'em- 
ploi de pro avec le sens de causa^ propter n'était pas inconnu au 
lat. populaire : pro une homine commiliere proelium, Grégoire de 
Tours (Bonnet, /. c, 615-616); comp. dr, sufer peniru tine. 

Super avait pris une partie des fonctions de in ifulgora supet 



184 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

eos disctndunty Grégoire de Tours; et en parlant d'attaques : 
venerunt hi barbari super nos, chez le même auteur (Bonnet, /. c, 
677); comp. dr. cà^^u spre el (a.-roum.); veni spre noi. 

Voir suTpro-per, Mohl, Inlrod. à la cln-onoL du laL vuig., 238-239; 
Les orig. rom., 1,42. Cf. Meyer-Lûbke, Gramm, d, rom. Spr.y III, 

S457- 



6. Conjonctions 

90. Quod était employé en latin vulgaire pour transcrire la 
construction de l'accusatif avec l'infinitif du latin classique. Cet 
emploi est attesté d'abord pour les verbes qui exprimaient une 
émotion, tels que gaiideo, doleo, miror. On trouve déjà chez 
Plante cette première phase de la construction avec quod. Plus 
tard, cet usage s'étendit aussi aux verbes declarmidi et sentiendi. 
Les plus anciens exemples de cette transformation nous sont 
donnés par le Bellum Hisp, 10, 2; 36, i : renuntiaverunt 
quod ... ; praeterilum est quod... ; ils deviennent tout à fait 
nombreux dans les premiers siècles de notre ère : noiite credere 

quod filins Hominis in déserta gentium sit. Saint Jérôme, In 

Matth. IV ad /^, 8. 

Cette construction avec quodst trouve à la base de toutes les 
langues romanes, avec la différence que quod ne s'est conservé 
qu'en roumain, dr. ca, mr. kg, ir. fe, tandis que dans les autres 
langues romanes il a été remplacé tantôt par che (it.), que (fr., 
esp., port.), dont l'origine n'est pas définitivement établie, 
tantôt par ca (sarde, sic.) = quam, quia. 

A côté de quod etc. on emploie en roumain, comme en a.- 
italien, a.-fi*ançais, et a.-espagnol, aussi quomodOy surtout après 
les verbes declarandi : a.-roum. juru, mârturisescu cum (a.-it. 
rispondere come^. Quomodo est construit de cette manière chez 
Caelius Aurelianus, De tnorb. acut. I, 173; H, 181 : dicere 
quomodo.... ; responderunt quomodo , etc. 

La conjonction temporelle cum n'a laissé aucune trace en 
roman; elle a été partout remplacée par quando : dr. cîndy mr. 
kgnduy ir. kgnd. Dans le latin classique c'est surtout cum qui est 
employé dans les propositions temporelles; on rencontre cepen- 



LE LATIN 183 

dant aussi quando. Ce dernier se trouve du moins assez souvent 
chez Plaute, plus rarement chez Cicéron, tandis que César 
l'évite tout à fait. Les langues romanes nous montrent qu'en 
latin vulgaire c'était sans doute quando qu'on employait plus 
souvent que cum. 

Quomodo (quem admodum) temporel remonte aussi à l'époque 
préromane. On en trouve des exemples en abondance dans les 
textes des premiers siècles de l'époque chrétienne (Arch. /. lat. 
Lex., in, 30; IV, 274; Vin, 478). Comp. quomodo mulsifuerinty 
Marc. Empiricus, De medicam, XXIII, 61. Il est représenté 
dans toutes les langues romanes où il dispute parfois le terrain 
à quando. 

Dans les propositions interrogatives on avait introduit en 
latin vulgaire si. Les auteurs chrétiens emploient souvent cette 
conjonction avec la valeur des classiques an, ne^ utrum : 

interrogat si ebriacus non est ÇPeregr. Silviae, 45). Si 

apparaît ainsi en a.-roum. (spune-mi se cre^i), aussi bien que 
dans les autres langues romanes. 

Sur quodf voir G. Mayen, De particulis quod, quia, quonîam, quo- 
modo, ut pro ace. mm infinilivo^ diss. Kiel, 1889; J. Jeanjaquet, 
Recherches sur Vorigitu de la conjonction que et dts formes romanes équi- 
valentes ^ 1894. Cf. Meyer-Lùbke, Literaturbî, f, rom. Ph., XVI, 
308; Gramm, d. rom. Spr,, III, § 563. 



LEXIQUE 

91. Il nous reste à étudier le lexique du latin vulgaire. Nous 
ne pourrons certainement exposer dans tous ses détails cette 
partie de l'histoire du latin vulgaire. Le nombre des faits dont 
nous aurions à nous occuper serait trop grand pour que nous 
puissions les mentionner tous ici ; seul le dictionnaire roumain 
nous fournirait une foule de mots dont l'histoire devrait être 
poursuivie jusqu'en latin. Nous nous bornerons donc à relever 
dans ce qui suit seulement quelques formes plus importantes et 
qui méritent de figurer dans une histoire de la langue roumaine, 
en laissant le reste aux soins des lexicographes. 



l86 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Dans Tétude du lexique du latin vulgaire nous aurons à 
distinguer deux classes de mots. D'abord les mots qui présen- 
taient en latin vulgaire une signification plus ou moins diflfé- 
rente de celle qu'on trouve en latin classique, et ensuite les 
mots inconnus au latin classique, mais existant dans le parler 
du peuple. 

92. Parmi les mots de la première catégorie nous aurons à 
mentionner les suivants. 

Afflarty connu au lat. cl. seulement dans la signification 
de « souffler, inspirer », apparaît en roumain, dr. aflare^ 
mr. aflu^ ir. aflo^ de même qu'en rtr. afflar^ nap. axiare, sic. 
ascîariy esp. hallar^ port, aflar^ avec le sens de « trouver » (cf. 
vegl. aflatura). Vo la grande extension qu'a cette forme, il 
faut supposer que afflare avait reçu cette signification déjà en 
latin vulgaire. La transformation semasiologique qu'on constate 
en roman est attesté pour le xi' siècle. On trouve, en effet, dans 
un glossaire latin-espagnol de cette époque les gloses : devenerit 
= non afflaret'y proditum = afflatu fueret (Zeitschrift f, rom. 
Phil.y XDC, 15). Entre la signification romane et celle du 
latin classique il faut admettre les étapes intermédiaires : mihi 
afflatur — mihi afflatum est — a me afflatur — afflatum haheo. 

Apprehenderey lat. cl. « saisir », avait sans doute reçu déjà en 
latin vulgaire la signification de « prendre feu, s'allumer » : 
fiante vento adprehendit domus incendia, Grégoire de Tours (Bonnet, 
Le lat, de Gr. de Tours, 255). Dr. aprindere, mr. aprindu, ir. 
aprindey prinde (lomh. aprender, imprender, vegl. imprandrOy a.-fr. 
einpreindrey esprendre; cf. Studj di filol, rom,y Vil, 75, 78). Pour 
le développement de sens comp. les formes dialectales de l'Italie 
du nord, parm. piaty apiar, bergam. impia, etc. ^ it. pigliare. 

Aranea avait en latin vulgaire en dehors de la signification de 
« araignée, toile d'araignée » aussi celle de « dartre » : dr. rîiey 
mr. r^n'e. On le trouve avec ce dernier sens dans le Corp. gl. 
lat, : [a]rania = er[y]sipela minor milio similis in cute III, 596, 
10; erpinas idest aranea III, 600, 23, où erpinas (erpitas) n'est 
qu'une forme altérée de herpès (cf. derbitas Yl, 327). Dans les 
autres langues romanes on rencontre quelqqes formes qui sem- 



LE LATIN 187 

bleraient être apparentées au roum. riie : it. rogna, rtr. rugnia, 
fr. rogne; on'ne peut toutefois les rattacher à aranea à cause 
de la présence de Vo (u) de la deuxième syllabe. Seul le roumain 
semble donc avoir conservé aranea avec le sens mentionné. 

Barba comme synonyme de « menton » se trouve dans le 
Corp.gloss., TLy 262; III, 247 : yé^tf,o'i = barba, mentum. Le même 
sens reparaît dans le dr. bârbie (comp. eng. barbulô:^, vén. bar- 
bu:(lo, mil. barbo:^;;^, parm. barbo^^, bergam. barbos, pad. barbu^olo). 

Caballus est employé par les écrivains classiques surtout dans 
l'acception de « mauvais cheval, rosse ». On le trouve cepen- 
dant chez Lucilius, Horace, Juvénal, etc. avec le sens de 
« cheval » en général. En latin vulgaire, cette dernière signifi- 
cation était sans doute la plus répandue ; caballus y était devenu 
synonyme de equus (Arch, /. lat. Lex.l Vil, 316). Cela 
explique pourquoi equus a presque complètement disparu en 
roman devant caballus : dr. cal, mr. kal, ir. hçr (it. cavallo, 
rtr. kaval, fr. cheval, prov. caval,Qsp. caballo, port, cavallo^ 

Carrus. Ce mot avait reçu en latin vulgaire une signification 
particulière qui nous a été conservée dans le Corp. gl. lat. On 

lit, en effet, dans un glossaire grec-latin : jfpxto*; septentrio 

quemque vulgo carrum vocant III, 425, 20-23. Carrus désigne 
donc ici la constellation de l'ourse. En roumain, il apparaît 
justement avec ce sens : dr. cartil-, de même à Muggia, âar; 
comp. esp., port, carro, fr. chariot. 

Cernere signifie, comme on le sait, en latin classique « sépa- 
rer, distinguer ». En roman, on le rencontre surtout avec le 
sens de « cribler » : dr. cernere (sarde kerrere, esp. cerner^ La 
même signification reparaît dans quelques dérivés de ce verbe 
(corse ierniVu = cerniculum ; esp. i^aranda, port, ciranda = cer- 
nenda ; comp. l'armoricain cern = *cernd). Chez quelques écri- 
vains latins cernere montre déjà cette transformation. Ainsi, on 
trouve dans Caton et Ovide cernere per cribrum ou in cribris. 
Le dérivé cerniculum apparaît chez Lucilius 26, 7 et dans les 
glossaires (jCorp. gl. lat., VI, 202; cf. Arch. lat. Lex., X, 188) 
comme équivalent de cribrum. 

Circellus avec le sens de « boucle d'oreille » doit remonter 
bien haut, puisqu'il est employé ainsi en roumain, dr. ceral, et 



l88 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

en italien : sic. circeddu^ Abnizzes ciarcelle, Sanfratello ciridaun 
(comp. esp. cercillo). Cf. § 75. 

ChitaSy employé en latin classique pour désigner « la condi- 
tion, les droits du citoyen romain », s'était identifié en latin 
vulgaire avec urbs. Les écrivains de Tépoque chrétienne le 
mettent souvent à la place de ce dernier (Wôlfflin, Die Latin, 
d. Afr. Cassius Félix ^ 401; Goelzer, La lat, de Saint Jérôme, 
2jo;Arch. lat. Lex,, III, 16; VIII, 453) et il a supplanté 
urbs sur tout le domaine romain : dr. cetate, mr. tsitate, ir. 
tietçte (it. città, fr. cité). Cf. § 33. 

CognatuSy -a présentait en latin classique le sens de « parent». 
Le latin vulgaire avait restreint la signification de ce mot à 
celle de « beau-frère, belle-sœur ». Les exemples de cognatus = 
frater tnariti ou uxoris ne sont pas rares dans les inscriptions : 
C. /. L, V, 4369, 5228, 5970; IX, 1894, 3309, 3720, etc. 
Comp. dr. cumnât, mr. kumnat, ir. kumnçt (it. cognatOy prov. 
cunhaty esp. cuhadOy port, cunhado; alb. kunat). 

Collocare apparaît en roman avec le sens de « coucher » : dr. 
culcare, mr. ktilkuy ir. kuko (it. coricare, fr. cotichery prov. colcary 
esp. colgar). Cette signification peut avoir été connue déjà en 
latin vulgaire, puisque quelque chose de semblable nous est 
donné par Térence qui emploie l'expression collocare aliquem in 
lectum. De cette expression jusqu'à se collocare (m lectuni) il n'y 
avait qu'un pas. 

Communicare avait reçu à l'époque chrétienne le sens de 
« communier » {Peregr. Silviae 3 : communicantibus nabis; d. 
Goelzer, La lat. de Saint Jérôme y 239). Il s'est conservé ainsi 
dans presque toutes les langues romanes : dr. cuminecarey mr. 
kuminiku({r. communier y tic). Cf. § 33. 

Comparare était devenu de bonne heure synonyme de emere. 
On le trouve souvent avec ce sens dans les inscriptions (Ov. 
Densusianu, Arch. f. lat. Lex.y XI, 275), dans les glossaires 
(Corp. gl. lat. y VI, 242) et chez quelques auteurs (Antonin de 
Plaisance, Itiner. 8, 26). Il reparaît avec le sens de « ache- 
ter » dans la plus grande partie du domaine roman : dr. cum- 
pârarcy mr. kumpgruy ir. kumparç (it. comperarè). Cf. § 30. 

CreparCy lat. cl. « résonner, craquer » = lat. vulgaire « se 



LE LATIN 189 

casser, éclater, crever » (cf. Bonnet, /. c, 283) : dr. cràpare, 
mr. krepu, ir. krepç (it. creparCy fr. crevcTy esp., port, quebrar). 

Currere signifiait en latin vulgaire en dehors de « courir » 
aussi « couler ». On le trouve, il est vrai, avec ce dernier sens 
déjà chez Ovide ei Virgile (fréta dum fluvii curreni), mais c'est 
surtout plus tard qu'on rencontre de nombreux exemples 
de cette transformation semasiologique ÇPeregr. Silviae 7 : 
pars quaedam fluminis Nili ibi currit; Itin, BurdigalensCy 
éd. Geyer, 22 : haec fons sex diebus aique noctibus currit; 
Ant. de Plaisance, Itiner. 2 : illic currit fluvius Asclipius ; cf. 
C /. L. ni, 10190; Corp. gl. lat.y VI, 298). Comp. dr. curgere^ 
mr. kuru (rtr. cuerer^ it. correre, a-fr. carre), 

Dare avec le sens spécial de « fournir » se trouve chez 
Serenus Sammonicus {Arch, lat. Lex.y XI, 38) : dare sucutn. 
Comp. dr. a da roade. 

Despoliare signifiait en latin vulgaire non seulement 
« dépouiller », mais aussi « déshabiller ». Cette dernière accep- 
tion se rencontre chez Pétrone et dans les glossaires (Heraeus, 
Die Spr. des Petronius, 32). Un changement de sens analogue 
avait subi exspoliare (comp. dans le Gloss. de Reichenau 618 : 
exiierunt = expoliaverunt) qui se retrouve en roman à côté de des- 
poliare : dr. despoiarCy mr. dispuVat (it. spogliarCy frioul. dispoja^ 
Muggia despojar). 

Dicere est donné par Pétrone et Apulée, de même que dans 
les glossaires, comme synonyme de canere (dicere ad tibias^ ad 
fistulani), signification qui devait être bien répandue dans le 
parler du peuple (Heraeus, /. c, 34-35). Le roumain continue 
à cet égard le latin vulgaire : a T^ice un vers, poésie. 

Dominicay en combinaison avec dits et plus tard seul (G. 
KoflFmane, Gesch. des Kirchenlat., 50), reçut à l'époque chrétienne 
le sens de « dimanche », à l'origine « jour du Seigneur » : dr. 
dumifucày mr. durninikçy ir. dumirekç (it. dotnenica, etc.). 

Esca, lat. cl. « nourriture, amorce », avait dans le latin 
parlé le sens de « amadou » (Isidore, Orig. XVII, 10, 18) : dr. 
iascày mr. jaskç (Erto leika, vén. leskay a.-fr. esche, prov. esca^, 
esp. yesca; alb. eskt). Cf. § 22. 

Exponere était devenu en latin vulgaire synonyme de 
expIanarCy dicere. Les écrivains des premiers siècles de notre ère 



190 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

remploient souvent avec ce sens, plus large que celui du latin 
classique (Goelzer, La lat. de Saint Jérônu^ 268). En roumain, 
exponere dispute le terrain à dicere : dr. spunercy mr. spunu, ir. 
spure, 

Facere. Nous devons rappeler quelques emplois particuliers 
de ce verbe. Ainsi, les expressions barbant^ ungues facere qu'on 
trouve dans les glossaires (Heraeus, Die Spr, des Petronius y 20); 
de mèmt y facere focum{ibid. y 36). Comp. romn. a-^i face barba y 
a face focal. Mais plus éloigné de l'usage classique est l'emploi 
de ce mot dans une expression telle que facere Pentecosten = « pas- 
ser le jour de la Pentecôte », que nous rencontrons dans Saint 
Jérôme (Goelzer, La lat, de Saint férôitUy 419). Comp. roum. a 
face Pa^tile (fr. faire les Pâques y Muggia far la not). Cf. § 88. 

Factura apparaît chez TertuUien et quelques autres écrivains 
des premiers siècles de Tère chrétienne avec le sens de (' créa- 
ture » (Goelzer, /. c, 228). C'est cette signification qui s'est 
conservée dans le dr. fàpturày mr.fçpturQ. 

FicatutHy associé à l'origine à jecury signifiait <' foie d'oie 
engraissée avec des figues ». Peu à peu il fut isolé àtjecur et 
fut usité dans l'acception générale de « foie ». On le trouve 
ainsi chez Marc. Empiricus, De medicam. XXII, 34, dans VEdit 
de Dioclétien 4, 6, dans le Corp, gl. lat, y VI, 449, etc. Voir sur 
le àï,ficat et les autres formes romanes le § 18. 

Foctis avait passé en latin vulgaire de la signification de 
« foyer, cheminée » à celle de « feu ». Cette transformation 
nous est déjà attestée dans Vitruve et les Script, hist, Augustae. 
Les écrivains postérieurs confondent souvent focus avec ignis 
(Marc. Empiricus, De medic, VII, 19; IX, 11, 16; Anthimus, 
Deobserv.ciborumy éd. Rose, v. Vindex;d. Goelzer, /. c,y 263; 
Arch, lat, Lex,y Vm, 448). Dans toutes les langues romanes, 
focus s'est substitué à ignis : dr. foCy mr., ir. fok (rtr. fôk, it. 
fuocOy fv. feu, prov./oc, c^t.fogy esp, fuego, port, fogo), 

FrignSy lat. cl. « froid », avait au pluriel (frigora^y en latin 
vulgaire, le sens de « fièvre ». Il est employé ainsi par Grégoire 
de Tours (Bonnet, /. c, 249, 353 ; d, C. Caspari, Homilia de 
sacrilegiiSy Christiania, 1886, § 13 : carmina.,, adfriguras) et il a 
conservé jusqu'à nos jours ce sens en roumain : dr., mgl, friguri. 



LE LATIN 191 

Gallare qui est donné, sous la forme déponente, par Varron, 
Sat. Men. 119, 150 (cf. Nonius, I, 168; Corp. gl. lat., VI, 
482), avec le sens de « divaguer, être exalté » avait en latin 
vulgaire la signification de « se réjouir, faire bonne mine » dont 
s'est développé plus tard, comme en roumain, celle de « se 
porter bien » : dr. Qn)gàlare (it. gallare^ Campobasso ingalla ; 
comp. sic. galloria, ingallu7^:(iri ; esp. gallo). 

Gannire signifie dans le latin littéraire « aboyer, japper, gla- 
pir ». Ce mot n'était cependant pas employé en parlant seule- 
ment des chiens, mais aussi des hommes, comme le fait 
remarquer Nonius (éd. Mûller), De inpr. H, 45 : etiam huma- 
nam vocem nonnuli « gannitum » vocaverunt. Appliqué aux 
hommes, gannire reçut en latin vulgaire diflférentes significa- 
tions plus ou moins rapprochées Tune de l'autre. Le Corpus gl. 
lat. nous a conservé un grand nombre de gloses où notre mot 
est traduit, en dehors de latrare, par des formes latines ou 
grecques exprimant soit l'idée de « chanter, murmurer, parler 
bas », soit celle de « se moquer ». On y trouve ainsi, à côté 
de gannit = latrat vel ridity inridit IV, 346, 595, 603, les 
gloses : ganniunt = cantant V, 204 ; gannat, gannator = ^rXeua- 
Çei, xXeuacrTiJ^ II, 32; en outre le composé obgannire =ohcanerey 
obcinere IV, 129; V, 469, 636; obgannio = xa-a^Xuapû, xaïa- 
XaXo), xaTaycYY'JÏw H, 340, 341, 344; obgannit = obtnurmurat, 
subtiliter murmurât, obloquilur V, 227, 469, 573, 574. Non 
moins intéressantes sont les gloses suivantes qui complètent et 
précisent mieux encore le sens de gannire et de ses composés : 
ingannalura = sanna H, 582 ; santia^ ilesannio =^ ingannatura 
n> 37^» 59 'i d'autre part sanna est glosé par [xcoxc; H, 374 et 
ioriio nariuni V, 623, et desannio par jAuxTr^pCÇo) H, 373; comp. 
les gloses 521, 657 du Gloss. de Reichenau : inluserunt = 
deganaverunt ; ad deludendum = ad deganandum. Nous avons 
cité toutes ces gloses puisqu'elles viennent édaircir d'une 
manière des plus satisfaisantes l'origine de plusieurs formes 
romanes dont a voulu chercher l'étymologie dans la racine 
germanique gana-, ganja-y « bâiller » (anglo-sax. gânjan, angl. 
yawrt). Le roumain possède le verbe composé dr. îngînare (§ 70) 
dont le sens (« murmurer, balbutier, se moquer de quelqu'un ») 



1^1 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

correspond exactement à celui de gannire (le mr. ngçnesku 
signifie « gémir »). Un sens rapproché de celui du dr. nous 
est offert par la forme fr. du patois de Bourberain rjene 
« contrefaire » = *regannare (Revue des patois gallo-romans^ UI, 
47). Dans les autres langues romanes gannire présente un sens 
un peu éloigné de ceux que nous avons trouvés dans les gloses, 
celui de « tromper » (eng. ingianner^ it. ingannare, a.-fr. enga- 
ner, prov. enganar, esp. engahar^ port, eganar ; le rtr. gomngia 
et rit. septentrional sgognar n'appartiennent pas ici ; ils sont le 
germ. gaman), mais celui-ci aussi a pu très bien se développer 
de ridée de « se moquer », de sorte que gannire s'est conservé, 
avec différentes altérations semasiologiques, d'un bout à l'autre 
de la Romania. 

Laxare avait sensiblement élargi son sens en latin vulgaire; 
comp. des constructions telles que laxatum de manu calicem, 
laxentur equi, qu'on trouve chez Grégoire de Tours et qui sont 
tout à fait inconnues en latin classique (Bonnet, /. c, 296). On 
sait combien sont nombreuses les acceptions de laxare en rou- 
main et dans les autres langues romanes. 

Levare^ lat. cl. « lever, enlever », doit avoir été usité en 
latin vulgaire dans le sens plus large de « prendre ». Cet emploi 
n'est pas inconnu à quelques auteurs : lapides, . . quos levaverunt 
filii Israël de lordane, Antonin de Plaisance, Itiner. 1 3 ; quantum 
tribus digitibus levare potueriSy Théod. Priscien, éd. Rose, Anti- 
dot, BruxelL, 39. Comp. dr. luare, mr. Fait, ir. la (sarde leare^ 
vegl. levur). Une autre modification de sens que /«/ar^ présente 
en roman et qui est sans doute déjà latine est celle de « fermen- 
ter »; comp. dans le Glossaire de Reichenau 63 ; a^ima == 
panis sine fer mento id est sinelevamento. Dr., mr. aluaty ir. aluot 
= *allevatum (Bergell alviy eng. alvOy alvamaint^ frioul. leva^ 
vén. levar^ it. levitare, fr. levain^ esp. leudar, aleudar, etc.). 

Lex avec le sens de « religion », comme en roumain, se 
trouve dans le C /. L. III, 9308 : Theodotus,,. filium in lege 
sancta christiana collocabi, Comp. dr. legea creftineascà. 

Machinari, lat. cl. « imaginer, inventer, ourdir » = lat. 
vulg. « moudre », comme dans V Itinéraire d'Antonin de 
Plaisance 34 : ...habentes unum asellum qui illis macinabat; 



1^ 



LE LATIN 193 

comp. machinabantur = mol[i]ebantur ; mola tnachinaria, dans 
le Corp, gL ht. El, 500, 331; V, 544. Machinari se retrouve 
avec cette signification en roumain, dr. mûcinare^ mr. matsinUy 
ir. matsirç (it. macinareylE.no tna^ene; alb. mokere = machina^. 

Mamma est donné par Varron et Martial comme un mot du 
langage enfantin synonyme de matery tandis qu'en latin clas- 
sique il a le sens de « mamelle ». Il devait être très répandu dans 
le parler du peuple, comme le montrent les inscriptions, où il 
remplace souvent mater (Arch, lat. Lex.y Vil, 384). Comp. dr. 
tnamày mr. mumç (it. tnammay fr. matnman), A côté de mamma 
on trouve très souvent dans les inscriptions aussi tata = pater 
qui a laissé de nombreuses traces en roman : dr. tatà (rtr. taty 
it. dial. tatay a-fr. taie). 

Manere avait passé de la signification de « demeurer, rester » 
à celle de « passer la nuit dans un lieu » (Arch. lat. Lex.y Vm, 
196) : dr. mînere (rtr. manair). 

Monumentum se trouve parfois chez les auteurs classiques 
avec le sens spécial de « monument funéraire » . Dans la langue 
populaire il fut identifié avec sepulcrum : monumentum sive 
sepulcrum (C. /. L. X, 3673). Dr. morminty mr. mçrmintu (rtr. 
mulimainty a.-gén. moritnentOy sarde munimentu); cf. § 35. 

Necare, lat. cl. « faire périr, tuer, étouffer » = lat. vulg. 
« noyer » (Bonnet, /. c.y 286; Arch. lat. Lex.y Vil, 278) : dr. 
(în)necarey mr. neku (rtr. nagary it. annegarCy vén. negarCy fr. 
noyery cat., esp., port, anegar). 

OrbuSy lat. cl. « privé de quelque chose, orphelin » = lat. 
vulg. a privé de la vue, aveugle » (Apulée, Metamorph. V, 9 ; 
Vin, 12; Corp. gL lat. y VII, 30; cf. Arch. lat. Lex. V, 497) : 
dr., ir. orb.y mr. orbu (rtr. orVy it. orboy a.-fr., prov. orb), 

PaganuSy lat. cl. « habitant de la campagne » = lat. vulg., 
à partir de l'époque chrétienne, « payen » (Rônsch, Itala u. Fui- 
gatay 339) : dr. pàgîn (it. paganOy fr. payen, esp. paganOy port. 
pagào). 

Plicare. Nous devons relever ici une modification de sens 
intéressante qu'avait subie ce verbe. En latin classique il signifie 
exclusivement « plier » et, comme réfléchi, «se replier». Dans 

Demsusianv. — Histoirt dé la lingue roumaine. 13 



194 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

le langage populaire, plicare et surtout se plicare avait reçu la 
signification de « se diriger vers, s'approcher de ». Il est employé 
ainsi dans la Peregrinatio Silviae 6, 19 : plicavimus nos ad marc; 
cum iam prope plicarent civitati. Dr. plecare, mr. pUku (esp. 
Ilegar^ port, chegar). 

Quadragesima reçut sous l'influence du christianisme le sens 
de « carême a : dr. pàresimi, mr. pçresin'i (§ 50). 

Recens doit avoir été connu du peuple dans l'acception de 
a frais, froid ». On trouve, en effet, dans un traité de médecine 
un dérivé de cet adjectif, recentatum, qu'il faut traduire par 
« boisson rafraîchissante » (Arch. lot. Lex,, I, 327); d'autre 
part le roumain, dr. reay mr. aratse, ir. rptsç, l'eng. resch, Ta.- 
vén. resente et l'a.-fr. roisant {Zeitschr. III, 270 ; comp. it. du 
nord et rtr. rG^eniar\ Flechia, Arch. glott.y H, 30) nous ren- 
voient à la même signification. 

Rostrum désignait en latin classique a le bec, le museau ». Â 
propos de ce mot, Nonius (éd. Mùller, I, 53-54) remarque 
qu'il ne faut pas l'employer en parlant de l'homme : rostrum 
hominisdici non debere consuetudo prcusumpsit. Toutefois, quelques 
auteurs n'ont pas respecté cet usage, et chez Marcellus Empi- 
ricus, par exemple, rostrum est synonyme de os {De nudic. XII, 
46). En roumain, dr. rost^ notre mot a justement le sens de 
« bouche » (comp. esp. rostrOy port, rosto), 

Septimana^ employé en latin classique comme adjectif, devint 
substantif dans le langage populaire (§ 75) et reçut à l'époque 
chrétienne la signification de « semaine » : dr. sàplàminà (it. 
settimana^ir. semaine^ prov. set mana^, Comp. la forme septimana 
maior = septimana paschalis de la Peregr, Silviae 30, 46 : dr. 
sàptàmtna mare. 

Sera était aussi à l'origine un adjectif avec le sens de 
« tardif ». Associé d'abord à dies et à iTora^ il s'isola avec le 
temps de ceux-ci et devint substantif (§ 75). Comme tel, il 
fut identifié avec vesper, auquel il se substitua dans le latin 
vulgaire. L'auteur de la Peregr. Silviae, Marcellus Empiricus, 
Anthimus, etc. emploient souvent sera à la place du classique 
vesper (cf. Corp, gl. lat.y Vil, 261 ; Arch. lat. Lex.y IV, 263 ; 
Vm, 479; X, 388). A côté de la forme féminine, dr. sarày 



LE LATIN 195 

mr. scarç (rtr., it. sera), on trouve dans une partie du domaine 
roman aussi le masculin serus (fr. soir^ prov. ser). 

Stratus, lat. cl. « action d'étendre » = lat. vulg. « couver- 
ture, lit » (Goelzer, La lat. de Saint Jérôme^ 86 ; Corp. gl. lat., 
n, 439)- Dr. straty a.-roum. « lit », roum. moderne « par- 
terre » (it. stratd). 

Fersare, lat. cl. « tourner, rouler, agiter », doit avoir été 
usité déjà en latin vulgaire avec le sens plus spécial de « verser 
un liquide », qu'on trouve en roman. Dans un passage de 
Vltinerarium Burdigalense (éd. Geyer, Corp. scr. eccl.y XXXDC, 
24) notre mot a presque la signification romane : eit aqua..,et si 
qui hominum miserit se ut natat^ ipsa aqua eum versât. Comp. dr. 
vârsarey mr. versu (it. versare, fr. verser, prov. versar). 

Veteranus^ lat. cl. « soldat qui a fait son temps » = lat. vulg. 
« vieux ». On le trouve avec ce dernier sens dans le Corp. gL 
lat. et ailleurs : veteranus = antiquus vel vetustus IV, 191; IV, 
578 ; Ypaîa = vetrana El, 329, 5 12 (J^ictoris Vitensis Hist. persec. 
n, 15, Corp. scr. eccl. VU; cf. Arch. lat. Lex., VIII, 249, 530). 
Dr. hàtrifiy mr. bçtQrn, ir. betgr (vegl. vetrun, frioul. vedran, 
tQTgestinvedranOy vén. velranOy vetranei^a^. 

Virtus avait reçu en latin vulgaire la signification de « force 
physique » ; il était devenu ainsi synonyme de vis (Goelzer, 
La lat. de Saint Jérômey 230; Arch. lat. Lex., III, 34; cf. Corp, 
gl. lat. y Vn, 421). En roumain, le dérivé virtuosuSy dr. virtoSy 
mr. vgrtosy signifie justement « puissant, dur » (comp. a.-fr. 
vertu; alb. virtàt^. Il ne sera pas sans intérêt de rappeler ici 
l'expression in virtute diei qu'on trouve dans un texte du vi* 
siècle, XtBreviarius de Hierosolyma (éd. Geyer, Corp. scr. eccl. y 
XXXIX, 153), et qui correspond exactement au roumain in 
puterea :(ilei. 

Visuniy lat. cl. « apparition » = lat. vulg. « rêve » (comp. 
visa somnioruniy Cicéron ; visa nocturnay Ammien). Il est donné 
précisément avec ce dernier sens dans le Corp. gl. lat. où il 
glose plusieurs fois le grec cvsipoç (Vil, 423). D revient avec la 
même signification dans un passage de Vltiner. Burdig. (éd. 
Geyer, 20) : Jacob cum iret in Mesopotamia addormivit... et vidit 
visum. Comp. dr. vis, visare, mr. yis, yised^Uy ir. misç (sarde bisu). 



196 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Voir sur afiare^ Schuchardc, Zeitschr. f.rom, Pb., XX, 535. — 
Uétymologie riie-aranea a été donnée par Meyer-Lûbke, tWrf., 
VIII, 215. Grôber avait proposé ^ronea (Arch,J, ht. Lex., V, 239) 
et CanJréa, Reu. pentru islorie, arheoî. (Bucarest), VII, 87, admet 
un *runea. Il est inutile maintenant de recourir à ces formes pour 
expliquer le mot roumain ; nous avons vu que aranea est effective- 
ment attesté avec le sens qui était exigé par riU. Qpant aux autres 
formes romanes, nous ne voyons pas comment on pourrait les ratta- 
cher à* ron«i, *runea qui sont de simples formes hypothétiques dont 
on ne trouve aucune trace dans le dictionnaire latin. — Sur ingàlare^ 
V. Ov. Densusianu, Rev. crit,-lUerard (Jassy), V, 108. — Pour tnginare 
et les autres mots romans, cf. Kôrting, lâ/.-rom. fFdr/fr^.,ne 3589, 
qui défend Torigine germanique, bien qu*il fasse quelques restrictions à 
regard de la forme roumaine qui, à son avis, pourrait être empruntée 
à Titalien. G. de Gregorio, Studj f[îott, itaî., 1, 100, propose Tétymo- 
logie ^ganeare (de ganed) qui doit aussi être rejetéc, puisqu'elle ne 
satisfait ni le sens ni la phonétique ; on aurait dû avoir en roumain 
giiare. — A propos de rece^ Schuchardt remarque dans ses Roman, 
Etymologieriy I, 20 : « reu « kalt » ist wohl rect(ns) -}- *ricidus 
(wegen des c =g vergl. einerseits rum.Httced =z languidus, anderseits 
span. recio = rigidus); recoare ist rigor^ nicht eine spàte Bildung 
aus rece ; die Glossen setzen riget dem frigd gleich. » Nous croyons 
qu*il est inutile de recourir à cette hypothèse pour expliquer le sens 
du roumain rece, L*esp. recio ne peut rien prouver quant à l'existence 
dans le latin balkanique d*un *ricidus ; il peut être une formation 
propre à la péiiir ,ule ibérique, puisqu'il n*a rien â faire non plus 
avec l'alb. rike^m auquel le rattache Meyer-Lùbke, Gramm, d. rom, 
Spr.,l, S 524; cf. M^yer, Alb. Wôrterh.^ 373. Littced est d'autre 
part une forme récente et dialectale; au xvi« siècle on rencontre 
encore llnged^ tandis qu'on n'y trouve que reu. Nous croyons donc 
qu'il faut rester à reutis^ qui explique assez bien le roumain rece, 

93. Moins nombreuses sont les formes appartenant à la 
deuxième classe. 

Branca, attestée dans les Grontattci veteres (309, 2, 4) avec 
le sens de « patte » (J>ranca ursi, lupt) se retrouve en dr. brincày 
(rtr. branca, it. brancd), 

Clopptis n'est attesté que dans le Corp, gl. lat.y où il a 
justement la signification romane de « estropié, boiteux » : 
XspSo; = pandusy cloppus III, 330; cloppus= yiii>>^oç H, 102. Dr. 
fchiopy dérivé de fchiopare = *excloppare (frioul. klopUy a.-fr. 
^lop, doper f prov. clop; alb. sk'ep). 



i 



LE LATIN 197 

Galleta^ galeta signifie en roman « seau^ muid ». Dans le 
Corp, gl. lat.y V, 564 on a : cratera = vas vinaria quod et gai- 
leta. Ducange donne en outre quelques exemples de ce mot 
avec le sens de mensura vinaria, frumentariay exactement comme 
en roumain. Dr. gàleaiày mr. gQkatÇy ir. gulidç (tyr. galeda, 
Rovigno galidoy bergam. galeda, Abruzzes, galetta, cal. gaddetta 
esp. galletd). 

Gavia donné par Apulée, Metam. 5, 28, et dans le Corp. gl, 
lat.y VI, 85 avec le sens de « mouette » s'est conservé dans 
plusieurs langues romanes où il désigne différentes espèces d'oi- 
seaux rapaces. Dr. gaie et le dérivé gaifà, qui n'a rien à faire 
avec le si. galica (Erto gaia, it. gabbiano, lomb., nap. gavina, 
a.-vén. gavineloy esp. gavia, port, gaivota), 

Ragere est attesté une seule fois dans le Corp. gl. lat., El, 
432 : OY>taTai icoXoç (= icôXoç) = ragit pullus; peut-être le 
même mot se cache dans la glose altérée abiragat = rugit V, 
490 (cf. VI, 4; Vn, 21 6). Dr. ragere (fr. raire; comp. ît. 
ragliare = *ragulare, sarde gai. rauhna, log. raun:(are=*ragU' 
niare; cf. Arch. glott., XTV, 402). 

Sappa, conservé dans un glossaire et quelques autres textes 
du moyen âge : rastrum = genus instrumenti rusticorum, sappa 
(Rônsch, Zeitschr. f. rom. Ph., I, 470; Romania, VI, 628), se 
retrouve en roman avec le sens de « pioche » : dr. sapa, sàpare, 
mr. sapç, sapu, ir. sapp (rtr., it. ^appa, Erto sapa, fr. sape^. 

*Stupire doit être admis comme ayant existé dans le parler 
du peuple, quoiqu'il ne se soit conservé dans aucun texte. 
C'était sans doute un mot onomatopéique qu'on avait forgé à 
côté de conspuo et sputo « cracher » . En dehors de ces formes, 
le latin vulgaire connaissait peut-être aussi *scuppire qui a été 
proposé pour le roum. scuipire (§ 70). *Slupire est postulé par 
le dr. stupire (Erto itupé). 

*Tita, teta, avec différentes variantes, existait en latin 
comme mot propre au langage enfantin (comp. la glose du 
Corp. gl. lat., m, 12 : Çei^iv = dida; cf. Rhein. Mus., 
XXXVin, 313). Ce n'était pas d'ailleurs un mot exclusivement 
latin, puisqu'on le rencontre dans un grand nombre de langues. 
Comp. alb. Biôe, sist, tsitse; néo-gr. dial. TcjtTat, TatTw; serbe. 



/ 



198 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

bulg. cicdy allem. ;(ift(^. Dans les langues romanes on trouve 
toute une famille de mots apparentés à ceux-ci et signifiant 
« mamelle » et comme verbe « teter » : dr. fifây mr. tstftsç, ir* 
tsits{ qui supposent un *titia (rtr. te:^:^ar^ cicciar, vegl. tate^ iu 
tettûy tettar, ci:ç(a, Erto iet, Giudicaria toeta, sarde dida^ Abruzzes 
sisa, fr. teter ^ prov. teta, esp., port, teta, tetar; a\hc tsitst); peut- 
être faut-il attribuer la même origine à Tit. ciccia, vén. cÎTiTia, 
frioul. ciciriy esp. cecina « morceau de viande ». 

*Toccare est exigé par plusieurs formes romanes, ayant le sens 
de « frapper, faire du bruit » : dr. tocare, mr. toku (fr. toquer^ 
prov. tocar). Un tel mot a pu exister en latin vulgaire comme 
dérivé de la forme onomatopéique toc ! (comp. frioul. poca 
« heurter » de pocl) 

Tufa (Végèce 3, S " panache ») s'est conservé en roman avec 
différentes significations. En roumain il a le sens de « buisson », 
dr. tufây mr. ttifç ((t, touffe, tsp., port, tuf os \ alb. /m/s). 

ZinxaluSy X}n:(ariuSy etc. est aussi un mot onomatopéique 
qui était employé par le peuple pour désigner le « moustique ». 
D nous a été transmis par plusieurs gloses du Corp. gl. lat, : 
sciniphes = genus culicum est fixis aculeis permolestum, quas 
vulgus consuevit vocare :^in:^alas V, 526; :^imxario = xavOaps^ 
in, 17 ; culixy culiceSy culiculare = :(in^alay :(en:(aluSy :^in:^ane, 
tentiaky t^int^^alario IV, 224; V, 187, 448, 449, 566 (cf. Rotn. 
Forsch.y X, 204). Dr. finfar (it. ;çe«;çflra, :^an:^aray a.-fr. cin- 
ulle). 

Quelques mots d'origine grecque doivent aussi être men- 
tionnés ici. Comme nous avons fait remarquer au § 10, les 
éléments grecs étaient sans doute plus nombreu?( dans le latin 
de la péninsule balkanique que dans celui des autres pays 
romans. Et cela à cause du voisinage de la Grèce. On sait 
qu'en Mésie il y avait plusieurs colonies grecques, et même en 
Dacie, comme on peut en juger d*après les monuments épigra- 
phîques, l'élément grec semble avoir été assez nombreux. 
L'inscription 7728 du C. /. L. El, par exemple, fait mention 
d'un Artemidorus domo Macedonia, Dans les tabulas ceratae on 
rencontre aussi plusieurs Grecs (n, vu, xxv, p. 979, 941, 959). 
On y trouve, en outre, des inscriptions grecques, 1422,* 7740 



LE LATIN 199 

fl, 7762, 776e, 7766 a, 7781 a, etc. (comp. la tab. cer. iv, p. 
933) ou bien remploi des lettres grecques pour transcrire le 
texte latin, comme dans la tab. cer. xxv, p. 959 : AXsÇavîpei 
AvTiicatTpt aexoBo auxTOp aefvai. Cf. § l6. 

Que l'influence du grec sur le latin ait été plus accentuée 
dans les pays danubiens qu'ailleurs, exception faite toutefois pour 
la Sicile, cela résulte aussi de l'étude du roumain. En dehors 
des formes grecques qui se retrouvent dans les autres langues 
romanes, le roumain en contient d'autres qui lui sont propres 
et qui doivent remonter bien haut. Elles ne peuvent être 
mises dans la même catégorie que les emprunts plus récents 
faits au byzantin et que nous étudierons ailleurs ; elles portent 
un cachet tout à fait ancien et ne sauraient dater que de l'époque 
latine. . 

Angélus, bapti:^arey blasphemare, pascha (5yyê^oç> PawTiÇw, 
^Xaa9Y](ji.é(i), iricjxa, originairement un mot hébreu) pénétrèrent 
en latin par l'intermédiaire du christianisme. On en trouve de 
nombreux exemples dans les auteurs ecclésiastiques. Dr. inger 
(rtr. aungel, it. angeh, fr. ange, cat., esp. angel, port, anjo); 
dr. bote:^arey mr. bQted:(Uy ir. boîe:(p (rtr. batiagery frioul. batijay 
cat. batiar) ; dr. blestemarey mr. blastemu (rtr. blastemary it. bias- 
marey fr. blâmer y esp., port, lastimar); dr. poftiy mr. paite y ir. 
ppite (it. pasqua, fr. pâque, etc.). 

Argea « voûte souterraine, souterrain où les femmes tissent » 
correspond au gr. apyeXXa que Suidas traduit par orxripia 
jjiaxeîovixôv et qui peut être, à l'origine, un mot thrace (cf. ci- 
dessus, p. 38). 

*Broscus doit avoir existé en latin, comme le montre le dr. 
broascày mr. broaskg et l'alb. breiki (comp. bruscus chez Ducange). 
Il représentait une forme altérée de gaTpa^oç. A côté de ce 
dernier on trouve, en effet, en grec gpiOaxoç {botracioriy butracion 
dans le Corp, gl, lat.y VI, 132 ; boiraxy Isidore, Orig. XII, 4, 
35; cf. Roscher, Studien :(ur gr. u. lat. Gramm. (G. Curtius), 
rV, 199; G. Meyer, Indog. Forsch.y VI, 107). En pénétrant en 
latin, celui-ci a pu très bien devenir *brosacuSy *brosecuset ensuite 
*broscuSy le 6 étant rendu par s (comp. cal. vrosaku). Il faut 
toutefois rappeler que gpcOaxcç s'est conservé aussi sous la forme 



200 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

*brotacus dans le dr. broiac (avec l'accent sur la dernière syl- 
labe), broatec (Jmratec = broatec -|- burâ\ le sic. vrotaku et l'alb. 
breUk, 

Butisy buttis (pcOiTtç) est représenté en roman par de nom- 
breuses formes signifiant «tonneau, bouteille»; comp. Corp. 
gl. lai. y IV, 218, II : buttes vel vasa vinaria (sur le diminutif 
buticnhy v. Arch. lat, Lex,y H, 268). Dr., mr. bute (rtr. bot, 
it. botte, a.-fr. bote, prov., esp., port, bota; alb. but, bute), 

*Cascare (xiaxw) doit être mis à la base du dr. cûscare, mr. 
hashu (sarde kaskare) = « bâiller » . 

Caucns (xauxa, xaOxoç) se trouve chez Marc. Empiricus, De 
tnedicam. XXV, 45, et dans le Corp. gl. lat., V, 182 : condi = 
poculum vel scivutn unde bibitur id est caucum. Dr. cauc «puisoir» 
(alb. hokt = \auca : c'est à la même famille de mots qu'appar- 
tiennent sans doute l'it. cocca, esp. coca qui sont rattachés par 
Kôrting, Lat.-rom. Wôrterb., n° 1972, à \occa, concha). 

Doga (îo^Tij), donné par Vopiscus, Aurel., 48, 2, avec le sens 
de « tonneau » {Corp. gl. lat.. H, 34 : doga = goOTnç), devait 
signifier aussi « douve » : dr. doagà (rtr. duba, it. doga, fr. 
douve, prov., cat. dogc^. 

Dromus (îpsixoç) se rencontre, comme synonyme de stadium, 
dans une inscription, Gruter, Inscr. 339, 2. En roumain, il a 
passé avec le sens plus général de « chemin » : dr., mgl. drum 
(sic. dromu). 

*Magire {[Myeùtti), en composition avec ad, doit être donné 
comme étymologie au dr. amâgire « séduire, tromper » (comp. 
sic. atnnmgari avec le même sens qu'en roumain). 

*Manganeare, dérivé de manganum (jjLiYY*^®'^)> ^st exigé par 
le dr. mingîiare « consoler, caresser », en a.-roum. aussi 
« séduire » (comp. manganelle « fourberie » dans les Abruzzes). 
Ce sens s'explique facilement du grec ii.aYYavcv qui signifie, 
entre autres, aussi « philtre » (comp. manganus = sedtictor, 
Ducange; Rônsch, Rom. Forsch., I, 263). 

Margella, dérivé de ixapY^pî-ri; (comp. byz. \k%Çi^iWKzyi), glose 
dans le Corp. gl. lat.. H, 333 legr. xspiAAisv. C'est la forme qui 
se trouve à la base du dr. niàrgea, mr. mçrd:({c^^. 



LE LATIN 201 

Martur ([xipTup) apparaît en roumain avec la signification de 
« témoin » {Corp. glJat., V, 372 : martyr = testes) : dr., mr. 
martur (zAt. martore). Voir sur la phonétique de ce mot le§ 36. 

Mattia (jAiTTua), donné par Pétrone avec la signification 
de « friandise » (Heraeus, Die Spr. d. Petronius, lé), avait en 
latin vulgaire le sens plus spécial de « intestin » (Corp. gl. lat., 
V, 83 : matia =intestinae)y d'où la forme synonyme roumaine, 
dr. mflf, mr. matsÇy ir. motse (sarde ma:;^[a). Pour expliquer le 
roumain ma^ il serait inutile d'admettre un masculin ou un 
neutre *mattiuSy *mattium. La forme primitive a été le collectif 
mafe qui correspond exactement à mattia; plus tard on a 
refait un singulier maf. 

*Micus doit avoir existé dans la péninsule balkanique comme 
correspondant de ix'.xpo;. Le grec connaissait même une forme 
dialectale [xtxiç (Çsîiaxcv |i.ixdv, dans le Corp. inscr. graec., I, 
3498 ; cf. Hermès, XXV, 601) qui explique très bien le dr. mie, 
mr. nik, ir. mik « petit ». Ce mot roumain ne peut nullement 
être rattaché à mica, comme on le fait d'habitude. On ne saurait, 
en effet, comprendre comment le substantif mica serait devenu 
adjectif. 

Orma, glosé dans le Corp. gl. lat., V, 471, 508 par vestigium, 
se retrouve en roumain, dr. urmà, mr. urmQ, et en it. orma 
« trace ». Ce mot doit sansdoutfe être le grec ôœ[jlt^ « odeur », 
quoique la présence de Vr pour s fasse quelques difficultés (pour 
le développement du sens comp. le tyr. bampa, bampé,]. Alton, 
Die ladin. Idiome, 146). On peut toutefois admettre que iaiAtj a 
pénétré en latin avec <x changé en p par suite d'une prononcia- 
tion dialectale. Cette altération phonétique n'est pas, en effet, 
inconnue à quelques dialectes grecs (G. Meyer, Griech. Gramm., 
306). En outre, orma trouve un pendant dans l'it. ciurma = 
xéXeuŒjjLa, où l'on rencontre de même rm = cp.. Comme à côté 
de l'it. ciurma on a l'esp. chusma, où nous retrouvons le groupe 
sm, on rencontre de même, en dehors de urma, aussi *osma qui 
reproduit mieux la forme grecque : lomb. usnm, vén. usmar, 
berg. osma, osmament, Muggia uijma, Abruzzes tioseme, usemà = 
fiutare, scoprire al fiuio, esp. husma, husmar « odeur ». Dans 
les dialectes istriens de Rovigno, Pirano, etc. on rencontre 



202 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

à la fois urma et uima qui ont tantôt le sens de « trace », tantôt 
celui de « odeur » (Ive, Die istrian. Mundarfen^ i8), ce qui 
vient à l'appui de Tétymologie cajjLT^. A la même famille de 
mots semble appartenir aussi Talb. g'urmt, signifiant toujours 
« trace », bien que la présence du f ' offre quelques difficultés. 

Orgia (Corp, gL lat., VII, 3i)=opYi^ : dr. urgie «fureur ». 

*Pharmacumy *pharmacare (çaptxaxov) est exigé par le dr. 
farmeCy fertnecare (^farmàCy *fârmâcare). 

*Ronchi:(p (*^5YX^ï*«>) • ^^' rtnche^arâ « hennir » (comp. it. 
roncheggiarcy vén. ronchi:^ary frioul. ronchiià). 

Sagma « bât » (Végèce, 59, i ; Edict. Diocl. ii, 4) = ciaYixa, 
d'où le dérivé sagmariuSy Isidore, Orig. XX, 16, 3 : dr. sàmar 

(S S4)- 

*Spanus ((j^cavcç) : dr. spin (sic. spanu ; alb. sperk). 

Zema (Çéjjia); Corp, gL lat,, IV, 197 ; V, 583 : Tiema = sucus; 
:(ttna == fermentutn (Théod. Priscien, éd. Rose, Antidot. Bruxell. 
3). Dr. :^amà. 

Des éléments celtiques ont pénétré en très petit nombre en 
roumain par l'intermédiaire du latin. On y rencontre, par 
exemple, braca Çifnbracare)^ carrus et, en outre, catnisia qui est 
aussi peut-être emprunté au celtique et dont l'exemple le plus 
ancien se trouve dans S. Jérôme, Epist, 64, 1 1 (cf. § 23), mais des 
formes telles que alauday bennûy paraveredus, vertragus^ etc., qui 
ont laissé des traces si nombreuses dans les idiomes romans 
occidentaux, manquent tout à fait en roumain. Nous devons 
toutefois citer ici le roumain du^i qui est sûrement celtique et 
qui a comme pendants romans le nr.dischôl et le fr. dial. dû:(ii, 
Dufi repose sur dusius qui est attesté dans quelques auteurs 
et dont l'origine celtique est confirmée par un passage de Saint 
Augustin, De civit, Deiy 15, 23 : qtwsdam daemones quos dusios 
Gain nuncupant (cf. Corp, gL, V, 597; A. Holder, Altcelt, 
Sprach5chat:^y I, 1387). Le roumain du^i a conservé la significa- 
tion de « démon, esprit malfaisant » ; de même le rtr. 

Sur gàlUta en roman, voir E. Lorck, Aîthergamaskische SpracMenk' 
màler, 189, 193. Pour le roum. gàUatd, cf. A. Candréa, Rn\ p, 
istorie^ arheoL (Bucarest), VII, 79. — G. Kôrting, Lat.-rom. ff^ôr- 
terb., no» 8210, 8946, considère à tort //(d, etc. comme d'origine 



LE LATIN 20 3 

germanique (germ. titta, allem. Tiit^e), Un mot comiçe celui-ci ne 
peut être revendiqué par aucune langue, puisqu'il appartient, comme 
nous Tavons dit, au parler des enfants. Cf. G. Meyer, Etym. îVôrterb. 
d aîb. Spr,y 90 ; Neugriech. Stud., II, 89. — Tocare est dérivé par Nigra, 
Arch.gbit., XIV, 3 37, de /tt(fw:ar^, étymologie qu'avait proposée jadis 
Boucherie {Revue des langues rom.yWj 350), Schuchardt défend tou- 
tefois avec raison, nous semble-t-il, l'origine onomatopéique de ce mot, 
Zeitschr. rom, PhiL, XXII, 397; XXIII, 331. Cf. G. Paris, Romania, 
XXVII, 626. — Sur *broscus, voir G. Meyer, Alb. IVôrterb., 47, qui 
envisage cependant autrement la formation de ce mot. Cf. A. Can- 
dréa, /. c, 73. Il n'est pas facile de décider si le rtr. ruse et Fit. rospo 
doivent être rattachés à broscus, comme le veut SchuchsLvdt (Zeitschr, 
f. vergîeicb, Sprachforsch., XX, 254). Dans tous les cas il n'est pas 
nécessaire de recourir au germ. frosk pour expliquer ces formes, 
comme le fait Nigra, Arch. glott. , XV, 1 1 1 ; on pourrait les rattacher 
tout aussi bien à *broscus, — Cascare, voir Candréa, /. c, 73. — 
Amàgire est étudié par Hasdeu, Et\m. Magnum, I, 1009. — Maf, v. 
G. Meyer, Indogerm, Forsch., VI, 116; Candréa, /. c, 83. — Sur 
dup^y, Ar. Densusianu, Rev. criL-îiterard ija&sy), II, 345. Sur les 
formes rtr. et fr. correspondantes, cf. Horning, Zeitschr. rom. Phil,, 
XVIII, 218; XX, 86. 

94. Nous terminons ici ce chapitre de la langue roumaine, 
dont rétendue est suffisamment justifiée par la multitude et la 
complexité des faits que nous devions étudier. 

A l'aide des écrivains, des monuments épigraphiques et paléo- 
graphiques et des langues romanes nous sommes arrivé à recon- 
stituer dans ses traits les plus saillants le latin vulgaire tel qu'il 
devait être, au 11* ou au m' siècle après J.-C, dans les pays 
balkaniques. 

Nous connaissons maintenant le point de départ de la langue 
roumaine ; il s'agit de suivre plus loin les destinées de ce latin 
qui fut parlé de l'Adriatique jusqu'à la Mer Noire et de la 
Dacie jusqu'en Macédoine. 



CHAPITRE IV 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANIQUE 
JUSQU'A L'INVASION DES SLAVES 



95. On se teprésente souvent d'une manière inexacte la 
situation des pays balkanicjues aux premiers siècles de notre 
ère. Sous l'influence de l'état de choses d'aujourd'hui, on 
arrive à se faire une idée fauss^ des rappons qui existaient 
alors entre ces pays. On croit notamment que les provinces 
danubiennes étaient, au ii* ou au lu* siècle, tout aussi isolées 
qu'aujourd'hui l'une de l'autre et qu'elles n'avaient pas de 
relations suivies avec les pays d'au delà des Alpes et de 
l'Adriatique. Il n'est cependant rien de plus contraire à la 
vérité que cette conception, dont découle une foule d'idées 
erronées sur le passé des peuples balkaniques et spécialement 
des Roumains. 

La péninsule des Balkans est, comme on le sait, morcelée 
aujourd'hui en plusieurs pays. A cause de la diversité de 
nationalités qui s'y trouvent, il est naturel que les petits états 
qui la composent restent isolés, jusqu'à un certain degré, l'un 
de l'autre, chacun d'eux formant un tout plus ou moins 
unitaire. La Roumanie est séparée des pays du sud par la 
ligne du Danube qui forme une frontière importante et divise 
la péninsule balkanique en deux régions bien distinctes. 
D'autre part, les provinces danubiennes prises dans leur 
ensemble sont isolées du reste de l'Europe par des barrières 
plus nombreuses et plus prononcées qu'on ne le croit d'habi- 
tude ; elles appartiennent toujours à l'Orient et sont assez 
éloignées du monde occidental. 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANiaUE 205 

Il n'en était pas ainsi à Tépoque romaine. Des embouchures 
du Danube jusqu'à l'Océan Atlantique s'étendait un seul état, 
puissant par sa culture et sa discipline militaire. Entre l'Occi- 
dent et rOrient on avait l'Italie et Rome, avec l'Empereur, 
seul et souverain maître. Tout était groupé autour d'un 
centre, et partout où l'on allait on sentait la force merveil- 
leuse d'un même peuple. On ne connaissait pas encore ces 
nombreuses divisions qui ont transformé la carte de l'Europe 
moderne en une mosaïque si variée, et bien que, dans les diffé- 
rentes provinces, on rencontrât des éléments hétérogènes, les 
tribus barbares soumises par les Romains, ce n'était pas là 
des groupes indépendants, des nations à part; ils se perdaient 
dans le flot de la population romaine. La péninsule balkanique, 
malgré les nombreuses populations primitives qui l'habitaient, 
était en grande partie romaine. Elle constituait une portion 
importante de l'Empire, et toute son organisation militaire 
et civile la rattachait au reste du monde romain. Elle était 
surtout liée à l'Italie et formait pour ainsi dire un prolon- 
gement de celle-cy. En même temps, chacune des provinces 
danubiennes était en rapports continus avec les autres et 
constituaient, ^à elles seules, un groupe compact. Et ce qui 
mérite surtout d'être relevé c'est que le Danube n'était pas 
au temps des Romains une frontière aussi nettement tranchée 
qu'aujourd'hui. Nous n'avons qu'à remonter à l'époque pré- 
romaine et nous rappeler la facilité avec laquelle les Thraces 
passaient du sud au nord du Danube et vice-versa, pour com- 
prendre combien devait être plus fréquent encore le commerce 
entre les habitants des rives de ce fleuve pendant la domina- 
tion romaine. 

Ces faits ne doivent pas être perdus de vue dans l'étude de 
l'histoire ancienne du roumain. Comme nous l'avons déjà fait 
remarquer à plusieurs reprises, le développement du roumam 
ne peut être compris si, d'un côté, on isole la péninsule balka- 
nique de l'Italie et si, de l'autre côté, on n'admet pas un contact 
de plusieurs siècles entre l'élément romain du sud du Danube 
et celui du nord. Nous verrons comment ce contact avait lieu 
et quelles sont les circonstances qui le favorisaient. 



2o6 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

96. Pour faciliter les communications entre les pays danu- 
biens et ritalie^ les Romains avaient construit plusieurs routes 
dont quelques-unes se sont conservées jusqu'à nos jours. D 
était dans l'intérêt de la politique romaine de ne pas laisser les 
pays nouvellement conquis trop isolés du centre. Ayant 
à faire à des populations barbares, jalouses de leur indépen* 
dance et toujours prêtes à se soulever, les Romains devaient 
penser en premier lieu aux moyens qui pouvaient leur assurer 
la concentration et le transport rapide des troupes. C'est pour 
ces raisons et pour rendre, en même temps, plus faciles les rela- 
tions commerciales que les pays de la péninsule balkanique 
furent reliés entre eux, dès le premier siècle de notre ère, par 
tout un réseau de voies. 

La route la plus ancienne qui mettait en contact lltalie avec 
l'IUyrie était celle d'Aquileia-Nauportus ; elle existait déjà à la 
fin de la République et fut prolongée, sous le règne d'Auguste, 
jusqu'à Emona. Au commencement du i*' siècle, d'autres 
lignes de communication furent établies entre les différents 
points des provinces orientales. Au temps de Tibère, le centre 
de la Dalmatie fut mis en communication avec le littoral; à la 
même époque, les légionnaires romains construisirent, dans la 
Mésie supérieure, une route qui suivait le cours du Danube et 
que Trajan tit prolonger jusqu'à la Mer Noire. Sous le règne 
de ce dernier empereur furent bâties plusieurs autres routes 
qui devaient relier entre elles les villes les plus importantes au 
point de vue militaire et commercial de la Dacie et de la 
Pannonie. L'œuvre commencée par ces empereurs fut pour- 
suivie avec le même zèle par leurs successeurs, de sorte qu'au 
II* siècle après J.-C. les provinces danubiennes étaient étroi- 
tement liées entre elles et aux autres parties de l'Empire par un 
grand nombre de lignes de communication. 

Pour mieux comprendre les faits qui seront étudiés dans la 
suite nous croyons nécessaire de rappeler les routes princi- 
pales qui traversaient la péninsule balkanique et la rattachaient 
à l'Italie. 

Si nous laissons de côté la Fia Claudia Augusta, qui allait du 
Pô jusqu'au Danube, nous avons à mentionner les lignes sui- 
vantes qui nous intéressent directement. 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANiaUE 207 

Il y avait d'abord une route qui partait d'Aquileia, le centre 
principal de communication vers l'Orient dans l'Italie septen- 
trionale, et allait en Dalmatie; elle se divisait à Tergeste en 
deux branches, dont l'une allait à Pola, l'autre à Lissus (aux 
frontières de la Macédoine), par lader, Scardona, Salonae, 
Narona, Scodra. A Aquileia commençaient, en outre, deux 
autres lignes: l'une qui atteignait le Bosphore par Emona, 
Siscia, Sirmium, 'Singidunum, Viminacium, Naissus, Serdica, 
Philippopolis, Hadrianopolis ; l'autre qui se dirigeait vers le 
nord-est, en Pannonie, par Emona, Celeia, Poetovio, Sava- 
ria, Carnuntum. 

En dehors de ces lignes principales, il y en avait d'autres 
dont quelques-unes • débouchaient dans celles-ci et qui traver- 
saient les différents pays balkaniques en établissant la commu- 
nication entre leurs villes principales. Telles étaient les lignes : 
Senia-Siscia ; Salonae-Servitium (Dalmatie, Pannonie); Sco- 
dra-Naissus-Ratiaria (Dalmatie, Mésie); Celeia-Siscia ; Siscia- 
Mursa ; Poetovio - Mursa-Sirmium ; Poetovio - Mogentianae - 
Aquincum ; Vindobona-Carnuntum-Brigetio-Aquincum-Mursa- 
Sirmium, etc. (Pannonie) ; Lussoniura-Germisara (Pannonie, 
Dacie) ; Sirmium - Singidunum - Viminacium- Ratiaria- Oescus - 
Durostorum-Troesmis, le long du Danube (Pannonie, Mésie); 
Porolissum-Potaissa-Apulum-Germisara-Sarmizegetusa-Tibis- 
cum-Viminacium-Naissus (Dacie, Mésie); Apulum-Pons vetus- 
Rusidava-Oescus-Philippopolis (Dacie, Thrace); Oescus-Nico- 
polis (Mésie, Thrace) ; Dyrrhachium-Byzantium, par la Macé- 
doine (L'Adriatique, la Mer Noire). 

Mais, outre ces routes, les Romains avaient à leur disposi- 
tion comme moyens de transport des rivières et des fleuves 
tels que l'Inn, la Save et surtout le Danube. Grâce à toutes ces 
voies de communication les provinces balkaniques pouvaient 
être continuellement en contact l'une avec l'autre et, en même 
temps, avec les pays occidentaux. 

Cf. Jung, Rôfiier und Romanen, 12 x et suiv. ; et pour plus de 
détails Tomaschek, Die vorslavische Topographie der Bosna^ Her\ego- 
vtna, etc., dans les Mittheilungen der geographischen Geselhchaft, 



208 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Vienne, 1880, XXIII, 497-528, $45-367; A. von Premerstein u. 
S. Rutar, Rômische Strassen u. Bcfestigungm in Krain, Vienne, 1899. 



97. Etant données ces conditions, le contact entre les pays 
latins orientaux et les autres parties de TEmpire était relative- 
ment assez facile. Avec l'Italie, la Dacie, la Mésie et la Thrace 
pouvaient communiquer par TlUyrie et spécialement par la 
Dalmatie. Cette dernière province était pour ainsi dire l'anneau 
qui rattachait l'élément romain de l'est à celui de l'ouest. 

Comme nous le verrons dans les paragraphes suivants, tout 
ce que nous avons affirmé se trouve confirmé par les inscrip- 
tions. 

98. Il résulte de plusieurs monuments épigraphiques que des 
rapports étroits ont lié la Dacie à la Dalmatie et que des 
échanges fréquents ont eu lieu entre ces provinces. Les faits 
que nous fournissent à cet égard les inscriptions ne sont pas, il 
est vrai, bien nombreux, mais les indices qu'ils nous donnent 
sont suffisants pour nous faire une idée de ce que devaient 
être ces rapports. 

On constate d'abord que des habitants de la Dacie passaient 
souvent en Dalmatie. L'inscription 2086 (Salones, m* siècle) du 
tome in du Corpus inscript, lat, fait mention d'un commer- 
çant de Potaissa qui était venu s'établir à Salones : D. M. 
VÇaleriacT) Ursine T, f(iliae}) conÇiugi) inc{pmparabili^ 

d(e)f(unctae) Aur(elius) Aquila dec(urio) Patavisesis ne[jg(otia' 

tor)] ex pro(inncià) Dacia b(ette)m(^erenti) p(psuit) et sibi, cum qua 
vixit anÇnos) Fil sine ulla querella. Une épitaphe trouvée à 
Tragurium et datant toujours du m® siècle nous a conservé le 
nom d'un decurion de Drobeta mort en Dalmatie (2679) : Aure- 
lia Longiniano decÇurioni^ col(oniae) DrobetensÇiuni) Aelia Balbina 
conitix ohsequentissima. L'inscription 2866 (Nedinum) nous donne 
le nom d'un habitant de Porolissum émigré en Dalmatie : Cocceio 
Umbria\n\) decurioniy auguri et poniifici civitalis Paralisensium 
provinciae Daciae Cocceius Severus filins patri pientissinio. En 
dehors de ceux-ci, on rencontre de hauts fonctionnaires et des 
militaires qui après avoir séjourné en Dacie reçurent différentes 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANiaUE 209 

charges en Dalmatie. L'inscription 7770 parle d'un tribunus 
laticlavius militum kg. XIII gem. (Dacie), L. lunius Rufinus 
Proculianus, qui fut nommé sous Commode (a. 184) legalus 
Augusti pro praetore en Dalmatie (inscr. 3202). Un centurion, 
L. Artorius Justus, avancé en Dacie au rang déprimas pilus kg. 
V Macedonicae, devint, après avoir occupé d'autres fonctions en 
différentes provinces, procurator centenarius provinciae Liburniae 
iure gladi Çmscr. 19 19; comp. 8716). Pour les relations mili- 
taires entre ces pays, l'inscription 8438 (Narona) nous donne 
aussi quelques renseignements. Elle parle d'un soldat de la Xm* 
leg. gem, (Dacie) qui fut avancé centurion de la cohors I Cam- 

pflwa (Dalmatie): Front]o Arimin(o), mil. kg. XIII donat(us) 

torqÇuibus) armilQis) phal{eris) et (centurid) cohÇprtis) I Cam- 
pÇanae) [d'après la lecture de Patsch], an{norum) LX, tiesta- 
mento) J(iert) iÇussit). Posidonius et Prunicus (= Phrynicus) lib- 
(ertt) posuerÇunt) et ait ne(mini). H. s. e. 

Plus nombreux semblent avoir été les Dalmates établis en 
Dacie. La conquête de cette province par Trajan doit surtout 
avoir attiré dans la région des Carpathes des colonies de 
l'Adriatique. Nous avons rappelé ailleurs (cf. § 7) que des lUy- 
riens vinrent en grand nombre en Dacie, où ils furent employés 
aux travaux des mines. Mais en dehors de ceux-ci il y eut aussi 
des Romains ou des Illyriens romanisés qui quittèrent leur 
pays pour s'établir à Sarmizegetusa, Apulum, etc. Nous citerons 
quelques inscriptions qui confirment une telle immigration aal- 
mate en Dacie. Trois Dalmates d'Aequum sont mentionnés 
dans les inscriptions 1108, 1323, 1596 (ii* et m* siècles) du 
même tome du C. /. L. (comp. 1223, 1262). La première a 
été trouvée à Apulum et porte : Deo Soli Hierobolo Aur(elius) 
BassinuSy decÇurio)col(aniae) Aequens(ts)y sacerdÇps) numinumv. s. 
L m. LsL deuxième est d'Ampelum : D. M. P. Celsenio Con- 
stanti decÇurioni) colÇpniae) Delmatiae ClÇaudia) Aequo ^ item 
decÇurioni) col{pniae) DaciÇcae), v(Jxit) a(nnos) XXX. M. 0[p\el' 
lius Adiutor Ihnr col(pniae) DaciÇcaè) h. t. v. p. La troisième 
donne le texte : I{pvt) o(ptimo) m(axim6) [f]ul[gu]r(atari ?) pro 
sainte sua et suorum [M.] Alulr^elius^ Decoratus, decÇtirio) cola- 
niae AeqÇut) Jla[mÇen)] aedilQs) et M. Aur(elius) de[c(tin6)] 

Dmsusuxv. — Histoire d* la langue roumaine. 14 



212 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

99. Parmi les autres pays balkaniques c'est surtout la Pan- 
nonie qui devait avoir de nombreuses relations avec la Dalma- 
tie, étant donnée sa position géographique. De toutes les in- 
scriptions du C /. L. in qui viennent confirmer ce fait (comp. 
par exemple 1987, 3261, 6441, 9576, 9740, 9796) nous ne 
croyons intéressant de citer que celle qui porte le n** 9551 : Hic 
quiescit in pace sanctÇd) ab(a)tissa lohanna Sermenses. Elle a été 
trouvée à Salones et est importante parce qu'elle date du 
VII* siècle; la personne à laquelle elle est consacrée était, comme 
on le voit, de Sirmium (Pannonie inférieure). 

Sur les relations de la Dalmatie avec la Mésie et la Thrace 

nous n'avons malheureusement que peu de renseignements; 

les inscriptions ne nous fournissent presque rien à ce propos 

(comp. C. /. L. III, 6331 et peut-être 83 39, 8341, 8344). Pour 

le contact entre ces pays il est toutefois intéressant de rappeler 

qu'à partir du iv* siècle les routes Salonae-et Dyrrachium-Byzan- 

tium gagnèrent de l'importance au point de vue des rapports de 

la Dalmatie avec l'Orient, la plupart des autres étant exposées 

aux attaques des barbares (v. ce que dit Procope au sujet des 

campagnes de Bélisaire et de Narsès, BelL gotth. UI, 10, 11, 13, 

17, 40; IV, 21). Cela doit avoir favorisé dans une large mesure 

les échanges entre ces pays. 

Dans Tétude des relations de la Dalmatie avec la Mésie, il ne faut 
pas perdre de vue que la première de ces provinces s'étendait plus à 
l'est qu'on ne l'admettait jusqu'ici, comme Ta montré Domaszewski, 
Arch,-€pigr, MitiheiL, XIII, 129 et suiv. 

100. Nous n'aurons pas besoin d'insister longtemps sur les 
relations de la Dacie avec la Pannonie, la Mésie et la Thrace. 
Elles nous sont mieux connues, grâce aux informations plus 
nombreuses que nous fournissent sur ce sujet l'histoire et l'ar- 
chéologie. La position géographique de ces pays, l'organisation 
administrative, la vie militaire, le commerce, etc., toutes ces 
circonstances amenaient des échanges fréquents entre eux. Il 
suffit d'examiner les inscriptions pour constater ce fait. On y 
rencontre des fonctionnaires qui remplissaient leur mandat 
tantôt en Dacie, tantôt en Mésie, en Thrace, etc. ; bon 
nombre d'entre eux finissaient leur carrière après avoir vécu 




DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANIQUE 21 3 

dans toutes ces provinces. Dans l'armée, les choses se passaient 
de la même manière. Les mêmes troupes, les mêmes officiers 
apparaissent à la fois au sud et au nord du Danube. 

Mais de toutes ces contrées, c'était certainement la Mésie et 
la Dacie qui étaient le plus étroitement liées, à cause de leur 
voisinage et de l'importance qu'avait le Danube au point de vue 
commercial. Elles formaient en même temps le centre de la 
civilisation romaine en Orient, ce qui devait les attirer l'une vers 
l'autre et établir des rapports suivis entre leurs habitants. En 
dehors des fonctionnaires, officiers, etc. il y avait sans doute 
aussi d'autres personnes qui passaient de l'une dans l'autre de 
ces provinces. Une inscription qui mérite d'être citée est celle 

du C. /. L. III, 914 (Potaissa) : [Aurelius ] vixQt) ann(ps) 

IIII; Aur{elius) Zosimianus vix(it) annu(jn)y ex Moesia inferiore 
Aur{elius) Zoximus natibus. Celui qui nous a laissé ce lapicide 
était donc de la Mésie inférieure; il était venu en Dacie, à 
Potaissa, où il perdit ses enfants (comp. en outre les inscrip- 
tions 1524, 1624 tf, addit. etc.). Il ne faut pas perdre de vue 
que la Mésie servait de passage entre la Dacie et la Thrace, ce 
qui a aussi une certaine importance dans la question qui nous 
préoccupe; elle était pour ces deux pays ce qu'était la Pannonie 
pour la Dacie et la Dalmatie. 

On trouvera dans le travail de J. Jung, Die Fasten der Trovin^ 
Dacien, Innsbruck, 1894, des indications plus détaillées sur les rap- 
ports de la Dacie avec la Pannonie, la Mésie, etc. au point de vue 
administratif et militaire. L'auteur y donne, d'après les inscriptions, 
les noms des fonctionnaires qui ont servi en même dans plusieurs 
provinces. 

10 1. Telle était en général la situation delà péninsule balka- 
nique aux premiers siècles de l'époque chrétienne. On voit bien 
que rien ne nous autorise à supposer qu'elle soit restée à 
l'écart du mouvement qui animait les autres parties de l'Empire 
romain. Par la Dalmatie elle était mise en contact avec l'Italie: 
elle n'était donc qu'une partie de ce tout immense qu'était le 
monde romain, tout en conservant dans l'ensemble une phy- 
sionomie distincte. 

Il y a cependant dans cette question un point essentiel que 



214 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAIKE 

nous ne pourrons qu'indiquer brièvement ici. C'est la persis- 
tance de l'élément romain en Dacie. Dans l'exposé que nous 
venons de faire, nous avons, en effet, implicitement admis que 
cette province fut toujours habitée par une population romaine, 
contrairement à ce que soutiennent quelques philologues et 
historiens, et que comme telle elle est restée longtemps en con- 
tact avec la Pannonie, la Dalmatie, etc. Cette question ne peut 
cependant être séparée de celle de l'origine des trois dialectes 
roumains (le daco-, l'istro- et le macédo-roumain) qui sera étu- 
diée ailleurs (voy. le Chapitre VI). Nous verrons alors com- 
ment la plupart des faits examinés ici, et spécialement les rela- 
tions de la Dacie avec la Mésie et la Thrace, trouvent une nou- 
velle confirmation. 

Pour le moment, nous tâcherons d'illustrer par des faits 
linguistiques ce que nous avons dit des rapports de la Dacie, 
de la Mésie, etc. avec la Dalmatie et l'Italie. C'est un sujet qui 
mérite une attention particulière, étant donnée son importance 
pour l'histoire de la formation du roumain. 

102. On a souvent remarqué que de toutes les langues 
romanes c'est surtout l'italien qui se rapproche le plus du rou- 
main. Les chroniqueurs moldaves et valaques reviennent à plu- 
sieurs reprises sur ce fait pour démontrer que le roumain est 
une langue tout aussi latine que l'italien. La même constata- 
tion est faite par les anciens écrivains italiens ; voici ce que dit, 
par ex., le padouan Andréa Brenta (xv* siècle), en se rappor- 
tant aux renseignements que lui avait fournis sur le roumain 
Démètre Chalcondyles : a praeceptore meo Demetrio Atheniensi. . . 
audivi, qui legatus in Sauromatas Scythasprofeclus, esse civitatem illic 
longe nobilissimam et potentissimam in qua adhuc ita verha nostratia 
sonant ut nihil sunvius sit quant illos antiquo more romano loquen- 
tes audire (K. Mùllner, Reden und Briefe italien. Humanisten^ 
Vienne, 1899, 73). 

Cette ressemblance du roumain avec l'italien, constatée, 
comme nous le voyons, depuis longtemps devient bien évidente 
surtout quand on étudie de près ces deux langues. Nous avons 
déjà relevé aux paragraphes précédents quelques points de con- 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANIQUE 21 5 

tact entre le roumain et l'italien (voir ce que nous avons dit à 
propos de fnin:^^^ amindoiy §§ 7, 54; comp. en outre alegere — 
^^l^S^^^y S 79) i ^^^s ^" relèverons d'autres plus caractéris- 
tiques encore. 

Nous avons aflSrmé ailleurs ÇRomaniay XXIX, 325) que le c 
roumain, résulté de ce^ ci latin, n'est très probablement qu'une 
propagation du c italien. En regard du roman de la Gaule 
et de la péninsule ibérique, où le ce^ ci est généralement rendu 
par tSy X, ^, le roumain et l'italien forment, en effet, un groupe 
linguistique nettement tranché pour le traitement de la 
palatale latine; entre ces deux idiomes se place le rhétique 
avec c et /. On ne pourrait invoquer contre ce rapprochement 
la présence en macédo-roumain de ts à la place du dr. t. A 
une époque préhistorique, comme nous le montrerons ailleurs, 
on ne connaissait dans le domaine roumain que c\ \t ts mr. 
représente un développement postérieur de celui-ci. C'est de la 
même manière que nous devons envisager le g roumain = ge^ 
giht. par rapport au même phonème italien (et rhétique), bien 
qu'à ce point de vue les distinctions entre ces langues et le fran- 
çais ou l'hispano-portugais ne soient pas aussi profondément 
marquées que pour la phonétique de c. Le daco-roumain a 
conservé jusu'à nos jours la valeur phonétique que le gty gi avait 
reçue dans le latin d'Italie et celui de la péninsule balkanique à 
l'époque où ces régions étaient encore en contact intime l'une 
avec l'autre. Le macédo-roumain s'est écarté cette fois encore 
du dialecte nord-danubien en laissant passer le ^ à d[. 

On serait tenté de rapprocher le roumain de l'italien aussi 
pour ce qui concerne le traitement des groupes cl y gl; mais ce 
rapprochement n'est justifié qu'en partie. On a, en effet, d'un 
côté comme de l'autre chi et ghi : dr. chieniyghiafà — it. chiamOy 
ghiaccia. Mais le macédo- et l'istro-roumain présentent la phase 
intermédiaire entre cly gl et chiy ghiy c'est-à-dire kl' : mr. 
ktemy gl'etsu'y ir. kVemOy gtotsç. Nous verrons ailleurs que 
ces deux dialectes semblent représenter au point de vue de la 
phonétique de ces groupes consonantiques l'état de choses 
qui existait dans le roman balkanique à l'époque où il s'isola 



4 



21 6 HISTOIRE DK LA LANGUE ROUMAINE 

de Titalien. Les chi, ghi du daco-roumain ne peuvent être 
mis dans ce cas sur le même plan que les groupes italiens 
analogues^ puisqu'ils montrent une transformation phonétique 
qui s'est opérée dans le roumain du nord du Danube indépen- 
damment de l'italien. Le roumain est allé même plus loin que 
l'italien dans cette voie puisqu'il a laissé les groupes r/, gl 
passer à chi, gJn dans toute position, ce qui n'est pas le cas 
pour l'italien, où f/-^, gl-^ n'ont pas donné le même résultat que 
-v/, -^gl (comp. dr. închiegare ~-^ ^incoagulare^ ^inclagarCy 
veghiare — vigilare ; it. origliare — auriculare^ vegliare — vigi- 
lare). Il n'y a donc pas lieu d'admettre un développement 
commun du roumain et de l'italien que jusqu'à la phase kP^ 
gV . Et ce n'est qu'avec cette restriction qu'on peut dire qu'il 
y a dans ces deux langues analogie de traitement de ces groupes 
de consonnes. 

Un autre point de contact entre la Roumanie et l'Italie qu'on 
a souvent relevé, et avec raison, c'est la transformation qu'y ont 
subie Y s et le t finaux. On sait qu'en roumain aussi bien qu'en 
italien ces consonnes ont complètement disparu, particularité 
qui a d'ailleurs ses racines dans le latin vulgaire (§ 5 3). C'est 
surtout au point de vue du traitement de Vs que ces langues 
forment une famille à part en regard des autres idiomes romans 
où l'j s'est partout conservée dans cette position. La distinction 
est moins marquée en ce qui concerne le /, puisque ce son a 
disparu aussi dans la péninsule ibérique et dans une partie du 
domaine rhétique, ce qui ne peut toutefois nous empêcher de 
considérer le roumain comme dépendant de l'italien aussi pour 
ce qui concerne le traitement de cette consonne. 

Les formes roum. trci^ noi^ voiy dai, stai, apoi ne peuvent 
être séparées des it. trei (a.-it.), noiy voiy daiy pot. De même, 
la finale -i de la i" conjugaison (roum. citifi — it. canti; cf. 
§ 14). Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ces formes; elles seront 
étudiées au chapitre sur la langue du xvi* siècle (tome H) ; 
nous nous contentons pour le moment de faire remarquer 
que cette rencontre entre Titalien et le roumain n*est pas sans 
doute fortuite. 

Non moins intéressantes sont les formes roum. fierty miere^ 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANIQUE 217 

sare et, en outre, este à côté des ital. fele^ tnele, sahj este = lat. 
fel, mely sal, est. 

Peut-être faut-il citer aussi quelques mots tels que rindunea 
(^hirundinella), càfunare (pccasionare) qui concordent avec les it. 
rondine, rondinellay cagione pour Taphérèse de la voyelle initiale. 

Quant à la formation des mots, il y a lieu de rappeler les 
nombreux dérivés verbaux avec extra- qu'on rencontre en rou- 
main et en italien : roum. stràbate, stràcuray it. strabattere, stra- 
boccare, etc. En roumain, extra- a pris dans plus d'un cas la 
fonction de trans- ; la même confusion apparaît en italien, avec 
la différence que stra- se croise ici avec ira-. Extra- se trouve 
aussi aux adjectifs, mais cette formation n'est pas arrivée en 
roumain au même développement qu'en italien : roum. strà- 
bun (devenu substantif), stràvechi; it. strabuonOy strabello. 

Si nous laissons de côté le toscan et si nous examinons les 
autres dialectes italiens, nous y trouverons de nouveaux points 
de contact avec le roumain. Quelques formes communes aux 
roumain et au vénitien, lombard, piémontais, génois, napoli- 
tain, sicilien, etc. ont été rappelées au chapitre précédent (v. 
secarà § i8, afteptare, :(adà § 56, cuib, frun^fiy spinare^ surcea 
§ 7S> timpuriUy ttirbure § 76, nimica jS, scàrpinarey adotmire 
§ 79, numai § 80, bàtrîn § 92, etc.); nous en ajouterons d'autres 
non moins caractéristiques. 

Nous prendrons d'abord en considération les parlers de la 
Haute-Italie. Quelques-unes des particularités qui les caraaé- 
risent et les rapprochent du roumain ne sont cependant pas cir- 
conscrites dans cette région ; on les rencontre aussi enRhétie, 
en Istrie (Rovigno, Pirano, etc.) et dans quelques parties de 
l'Italie méridionale. 

Exactement comme en roumain, 1'/ intervocalique passe à r en 
lombard, génois et émilien (z.-gén. duru = dolarem, mil. pures 
== pulicem). Dans le génois moderne cette r, comme Yr pri- 
maire, est tombée. En Lombardie, le domaine de / — r était bien 
plus étendu jadis qu'aujourd'hui. On n'entend plus à Milan des 
formes telles que ortoran, perigori, segora^ scara qui étaient en 
usage à l'époque de Bon vesin da Riva ; VI a été restituée dans 
la plupart des cas. Quoique les limites de ce changement pho- 



2l8 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

nétique ne soient pas suffisamment connues, on peut toutefois 
admettre que / = r existait à une époque ancienne partout où 
Ton rencontre aujourd'hui voreifa = voleva, le seul mot qui pré- 
sente encore dans quelques contrées l = r. Or, cette forme appa- 
raît dans la plus grande partie de la Haute-Italie (Lodi, Como, 
Val Leventina, Val di Blenio, I^carno, Crémone, Asti, Ivrée, 
Alessandria, etc., et à Touest de TÉmilie, à Bobbio, Plaisance, 
Parme, etc. ; cf. Meyer-Lùbke, liai. Gramm,, § 217). Dans le 
sud de ritalie, / =r est connue du parler de Campobasso, etc., 
mais seulement dans un nombre restreint de mots (skutera — 
excutularty ru^ ra = l'art. /», /a, eic). Si nous quittons l'Italie, 
nous rencontrons la même particularité dans quelques parlers 
du Tyrol (Ampezzo, l'Abbaye, Enneberg ; /ro =JiluTny pures = 
pulicem)tly sur le territoire de la France, dans les Alpes cottiennes 
(yz,uà.fier =Jilumy muero = nwla). Peut-être faut-il considérer 
17 = r de cette dernière r^ion comme une propagation du phé- 
nomène analogue du nord de l'Italie ; il nous semble dans tous 
les cas naturel d'admettre une certaine relation entre l'r rou- 
maine et l'r italienne, vu la haute ancienneté de ce changement 
phonétique en roumain, et la grande extension qu'avait autre- 
fois / = r dans le nord de l'Italie. 

La phonétique roumaine concorde dans plusieurs autres cas 
avec celle des dialectes italiens septentrionaux, sans qu'on puisse 
toutefois admettre avec quelque vraisemblance une continuité 
à cet égard entre ces deux groupes linguistiques. 

Le mot integrum présente la même transposition de l'r (^intrC" 
gunî) en roum., tntregy tl en vén., lomb., gén.,émil., de même 
que dans les dialectes rhétiques de Bergell, Nonsberg et Vigo, 
entregOy etc. Sternutare est devenu, par l'influence des composés 
aveci^ra-, *stranutarey en roum. strànutare, mil. slranûda (mais 
aussi starnûday comme en frioul. stranuday starnuda ; sic. stra- 
nutart). Ce sont des changements qui peuvent se produire dans 
une langue indépendamment d'une autre. On ne peut non plus 
attacher grande importance à la forme roum. ràtàcire qui apparaît 
avec l'aphérèse de l'a Ç^erraiicire) aussi en vén. radegar, pad. 
regary mil. radega (mais a.-vén. aredegaty bol. aradgar). 

En a.-vén. on trouve quelquefois i; rendu par ib : aiba^ Girard 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANIQUE 219 

Pateg (éd. Tobler) 304, 366, a/i' 341 = habeat (à côté de abia 
91, 588). En roumain, ce changement est la règle, tout comme 
en frioulan (et en port.). Ce n'est probablement qu'une ren- 
contre fortuite. 

C'est de la même manière qu'il faut envisager la chute de 1'/ 
devant un i en hiatus qu'on rencontre en roum. {foaiè), vén. 
piém., dans les Abruzzes, etc. et dans la plus grande partie du 
domaine rhétique. De même, la disparition de 1'/ devant l'i du 
pluriel en roum. (cai=caballi, etc.), vén., lomb., dans plusieurs 
dialectes rhétiqueset spécialement en frioulan. VI est tombée en 
roumain dans cette position à une époque relativement récente, 
comme le montrent entre autres le macédo- et l'istro-roumain où 
elle s'est conservée jusqu'à nos jours. Si sous l'influence de Vi 
du pluriel le t devient c, ts en milanais, bergamasque et dans 
quelques parlers du domaine rhétique (Vigo, Greden, Buchens- 
teîn, Ampezzo, etc.) et si \s, dans la même position, passe à J en 
génois (cf. Arch. gl.y II, 176), exactement comme en roumain 
Oofi, groft), il ne faut non plus y voir autre chose qu'un simple 
effet du hasard. 

On serait porté à donner plus d'ithportance à une autre 
particularité, plus intéressante, qui se trouve à la fois en Rou- 
manie, en Italie et en Rhétie. C'est la chute du -r^de l'infinitii. 
En roumain, cette finale a disparu de la conjugaison (-ar^, -êrCf 
'èrcy 'ire se sont réduits à -a, -«i, -^, -î); elle reparaît aux 
formes substantivales de l'infinitif (rfn/^r^a, venired). L'apocope 
de -re se rencontre en Italie surtout aux verbes en -are, -êre^ 
'ire, plus rarement à ceux en -^r^, et particulièrement dans le 
lombard occidental, en piém., gén., émil., romagn., dans les 
Marches et, au sud-est, dans les Abruzzes et la Molise. En rhé- 
tique, les infinitifs accentués ont perdu leur -re dans les parlers 
de J'Oberland ; dans le Tyrol oriental, à partir de Greden, 
en Frioul (comme dans les dialectes istriens de Rovigno, etc.), 
la forme apocopée se rencontre aussi pour les verbes en -ère. Il 
y a là, comme on le voit, une concordance curieuse avec 
le roumain. 

On est en droit de se demander si l'infinitif apocope du 
roumain est une propagation de la forme analogue de l'ita- 




220 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

lien et du rhétique. Nous n'oserions l'affirmer, et ce qui nous 
force à ne pas admettre cette hypothèse c'est qu'en ancien-rou- 
main on trouve quelques traces de l'infinitif long, ce qui montre 
que cette forme est restée en usage jusqu'assez tard. Il y aurait 
toutefois peut-être un moyen de concilier ces faits en suppo- 
sant que les infinitifs apocopes existaient déjà dans le roman balka- 
nique, en italien et en rhétique, à côté des formes longues, à 
l'époque où le premier de ces idiomes ne s'était pas encore 
séparé des autres, et que peu à peu les infinitifs sans -re se sont 
généralisés en roumain aux dépens des autres. La chute du -re 
en roumain ne serait dans ce cas qu'en partie le résultat du 
développement indépendant de cette langue. 

Plus d'importance doit, en échange, être accordée à l'emploi 
de fieri avec la valeur de esse en roumain et dans les dialectes 
italiens septentrionaux ; on trouve, il est vrai, ce verbe aussi 
en toscan, mais seulement sous les formes Jin, fiano = sara^ 
saranno. Il est au contraire bien vivant en roumain et il l'était 
jadis en a.-vén., a.-véron, a.-mil.,a.-gén. où il était employé en 
dehors de l'infinitif aussi au prés, de l'ind. et du subj., à l'im- 
parf., au futur et au conditionnel. Il servait particulièrement à 
former le passif; on le rencontre parfois aussi avec le sens de 
facerey emploi inconnu au roumain. 

Nous ferons remarquer en passant que la i" pers. de l'ind. 
prés, de esse du roumain, sîtit^ n'offre qu'une ressemblance for- 
tuite avec le sunty sont de l'a.-vén., dumant., véron., mil., des 
parlers de Côme, du Trente (du parler de Foggia au sud) et de 
quelques régions rhétiques (Flims, Realta, Domleschg, Scha- 
rans, dans la Vallée du Rhin). La naissance de cette forme, 
due à l'influence de la 3* pers. du plur., peut très bien être 
expliquée par la morphologie de chacune de ces langues, sans 
qu'il soit nécessaire d'admettre une action de Tune sur l'autre. 

Comme formes dérivées intéressantes nous avons à relever : 

*Expanticarey vén. mil. spaniegar (Lago Maggiore spanteja; 
Arch, glott,, IX, 220) a répandre», roum. spintecare « éventrer » 
(comp. spandeka dans les Abruzzes « ennuyer, tourmenter, 
faire du mal » et le tyr. spantie « écraser »). C'est une forma- 
tion analogue à *exventrare (it. sventrare^ fr. éventrer)^ ^exventri- 




DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANIQUE 221 

care (Abruzzes sbendraka, sic. sbintrikari); comp. esp. despanci- 
jar, despan^urrar. 

*Impetrire, vén. impetrir « étonner, rester stupéfait » (frioul. 
itnpetriy même sens), roum. impeirire. 

*lmpleniry vén. impinir^ mil. impieni « remplir » (tyr., frioul. 
impleniy vegl. impmar)^ roum. împlinire. 

*Siccito5USy de siccilasÇ^ 60), gén. secceosOy roum. secetos. 

A remarquer en outre quelques formes composées avec 
extra : *extralucirey Belluno starluhy Rovigno stralusir (eng. 
straglûschir) y roum. stràlucire; *extramutarey lomb., gén. 
stramuar (eng. stramûdary frioul. stratnudà)y rouni. stràmutare ; 
*exirapungere y Trente, Roveretto strapom^er (frioul. strapons^i, 
Muggia strapuon7^er)y roum. stràpungere. 

Pour le lexique, nous avons à citer quelques mots qui sont 
employés avec le même sens en roumain et dans les dialectes 
italiens dont nous nous occupons ; le rhétique vient aussi par- 
fois s'y joindre. 

Adjungere a le sens de « surprendre » dans une construction 
telle que : la nota m'a açunta (Trattati reL c libro de li exempli in 
ani. veneiiano 2641, p. p. J. Ulrich, 189 1) = roum. noaptea nia 
ajuns. 

Pour l'emploi de aradegar (^erraticare), à rapprocher l'expres- 
sion vén. aradegar la via (JCratt, ed exempli 2633) du roum. a 
ràtàci drumul = « s'égarer » . 

Caelum avec le sens de « palais de la bouche » ; comp. la 
glose palatum = ol cel délia hocha d'un glossaire iatin-berga- 
masque du xv" siècle (E. Lxjrck, Alibergam. Sprachdenkm.y 98); 
roum. cerul gurei. 

Circare = « essayer » existe en dehors du roumain (cercarey 
încercare^y en vén., pad., cercar, et dans quelques parlers ladins, 
Passa âarâary Greden ôerêey Agordo :^erêe ÇArch. glott,, I, 351, 
362, 377; Lorck, Alibergam. SprachdenkmàLy 178). 

Convenire sert en roum., vén., lomb., gén. et ladin (dialectes 
méridionaux du Tyrol, Fomi, Tramonti, Erto, Frioul, etc.) à 
exprimer l'idée de « falloir, devoir, être nécessaire » (comp. 
oportet = convertit dans le Gloss. de Reichenau 593) : gén. T^urar 
no se covem ÇArch.gl.y U, 184); roum. nu se cuvitiesàjuri; lad. : 




222 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

keUs portava n guant de bel patut fosk fat — he se cotwegn a 
stato de peniten:(ia (G. Alton, Staries e chaniies ladineSy 1895, 
Xn» 9S"96 =roum. elepurtau hainâfàcutà dinstojàfrumoasà in- 
chisàycum secuvine tntr'otmprejurare tristà. Le vén. connaît aussi 
la forme composée ^adconvenire : corne per la xj^stisie se aconviene 
(légende de Crescence, éd. Mussafia, 1394); on rencontre en 
outre en italien et en ladin une forme avec s- : sconvegnir,scognery 
scugnir, etc. En roumain, ce verbe est employé uniquement à la 
3* pers. sing. et toujours avec se^ tandis que dans les autres parlers 
romans cités il est conjugué aussi aux autres personnes, et le se 
peut manquer (comp. le fr. il convient). On rencontre enfin en 
lomb. cuenta {Arch. glott.y I, 253 ; IX, 214) et en frioul. coventa 
qui reproduisent la forme ^convenitarCy inconnue au roumain. 

Reus a subi une altération de sens, importante, en roumain, 
italien et rhétique. De la signification de « coupable », qui n'a 
pas complètement disparu en roman, s'est développée celle de 
« mauvais, méchant ». Le roumain ne connaît que cette der- 
nière acception; reus y est employé pour exprimer l'idée 
opposée à bonus. Dans les anciens textes de la Haute-Italie 
reus apparaît très souvent avec la même valeur qu'en roumain. 
Dans les parlers ladins du Tyrol il est encore aujourd'hui tout 
aussi vivant qu'en roumain (comp. vegl. n; Campobasso re). 

Stringere offre en roum. et en vén., lomb.ie sens de « amas- 
ser » et comme réfléchi celui de « se réunir » : acomen:^a a streriT^e 
peccunia (Bonvesin da Riva, De eleemos. 494, éd. J. Bekker) = 
roum. inupu a stringe bani; a far h dolente omi:^idio nel boscho 
— strensese insietne (lég. de Crescence 694-693) = roum. pentru 
ea sa tndeplineascà omorul in pàdure^ se strinserà la un loc. 

Une expression qui mérite d'être enregistrée ici est celle 
qu'on trouve en roum., vén. et frioul. pour désigner « le fils 
adoptif ». En vén. on 2 fio d'anema que Boerio {Dii^ion. ven.y 
1836, s. V. yîo; cf. Salvioni, Rendic. ht. lomb. y XXX, 13 17) 
traduit pzv figlio per affetto osia adottivo. Le frioul. a/ d^anime 
=figlio adottivo (Piron2y Vocab. friul.y xciv). L'expression rou- 
maine copil de sufllet (juflet = anima) contient la même idée, 
la même association intéressante des mots « fils » et « âme » 
(comp. néo-gr. ^ux'-'^^?)- 



DEVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANIQUE 22 J 

Un auçte nom de parenté que nous croyons digne d'être ^ 
mentionné est le bun, -a de quelques parlers du nord-est du 
Piémont (Biella, Valle Antrona, Barbania-Ginavese ; cf. Sal- 
vioni, Rendic. Ist. lomb,^ XXX, 1897, 1312); il désigne le 
grand-père, lagrand'mère tout comme le roum. buriy buniCy -à. 
L'emploi de bonus avec ce sens correspond à celle de bellus 
qu'on rencontre dans la même région italienne (jniribeï) et 
ailleurs. 

Mais Tun des points de contact les plus importants du rou- 
main avec l'italien septentrional nous est offert par un mot qui 
ne nous a été conservé que dans un seul texte avec un sens des 
plus intéressants pour nous. Dans le poème moral de Girard 
Pateg (xiii* siècle), écrit en vénitien et publié par Tobler 
(AbhandL der Akad.^ Berlin, 1886), nous lisons aux vers 211- 
212 : Un mat om qe redise la mateça doi ora — Fai como l can 
qe mança ço c^a gitadho fora = « un sot qui dit deux fois une 
sottise ressemble au chien qui mange ce qu'il a vomi 0. 
L'emploi de ora dans ce passage est tout à Êiit remarquable. 
Ce mot correspond ici à l'it. volta, via et au fr. fois. Or, de 
toutes les langues romanes ce n'est que le roumain qui offre un 
pendant (dedouâ ori) à cette forme de l'a. -vén. C'est précisément 
dans cette langue que le lat. vices a complètement disparu, sa 
place étant prise par hora (et en partie par data^ dans la for- 
mule data = « une fois »). Et ce qui donne une valeur 
spéciale à ce mot c'est le sens qu'il présente dans ces deux 
idiomes. Il serait difficile d'admettre que hora est devenu 
synonyme de vices en roumain indépendamment du vénitien. 
C'est une transformation trop subtile, trop surprenante, pour 
qu'elle ait pu s'effectuer dans deux langues sans qu'il y ait 
eu le moindre contact entre elles. C'est pour ces raisons que 
nous n'hésiterons pas à y Voir un reste des plus précieux de 
l'époque où le roumain ne s'était pas encore isolé de l'italien. 
Il y a encore une autre circonstance qui vient donner une impor- 
tance particulière au mot en question. C'est que hora apparaît 
avec le même sens aussi en albanais, here^ qui signifie aussi 
« temps ». L'alb. hère, le roum. oarà et le vén. ora forment 
donc une famille inséparable et viennent jeter un peu de 



224 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

lumière sur un des chapitres les plus obscurs de l'histoire du 
latin balkanique. 

En faisant l'histoire de ce mot, nous avons touché à une 
question des plus délicates et non encore suffisamment étudiée. 
C'est celle des ressemblances qu'on constate entre l'albanais, 
le roumain et l'italien (particulièrement l'italien septentrional). 
Elles ne sont pas, il est vrai, bien nombreuses, mais assez 
caractéristiques pour qu'on ne les néglige pas dans l'étude 
sur l'époque la plus ancienne de la formation du roumain. 

Nous rencontrons ainsi en albanais comme en roumain 
et en italien (cf. ci-dessus) le préfixe i/er- correspondant au 
lat. extra- et formant des subsuntifs ou des adjectifs : iUrg'ui, 
ittrvjeU. 

Ce qui rapproche encore ces trois langues ce sont quelques 
mots, plus ou moins anciens, mais profondément enracinés dans 
chacune d'elles. Tel est le roum. mufcai, à côtédel'alb. muik et 
du vén. musso (comp. muss dans le Frioul et mui à Erto; tnosciat 
enTyrol)= « âne, mulet ». Ce mot est sans doute bien ancien 
en Italie et dans la péninsule des Balkans et il se peut que les 
Albanais et les Vénitiens l'aient hérité des Illyriens (la forme 
roumaine est empruntée à l'alb. ; cf. p. 37). Une autre forme 
de la même catégorie, mais d'origine obscure est le roum. sterpy 
l'alb. iterpty itjen en regard du vén. sterpo (frioul. sterpe cf. 
Arch, gl.y IV, 346, 359 ; Abruzzes sterpe) = « stérile ». A côté 
de ces deux mots vient se ranger un troisième non moins im- 
portant, mais plus récent. C'est le roum. cute:(arey alb. kud:(pA)y 
a.-vén. scote:^ar (kutisa en Istrie, à Rovigno, Dignano, etc. ; 
scoteare en a.-it. mérid., cf. Mussafia, Rassegna bibl, délia lett. 
UaLy VII, 197). = « oser o. C'est un mot d'origine grecque 
(xcTTiÇu)) introduit dans ces langues au moyen âge. 

De telles formes sont d'une valeur inappréciable pour la 
connaissance du passé de la langue roumaine. La dernière sur- 
tout confirme d'une manière éclatante ce que nous avons admis 
au sujet du développement du latin balkanique; elle montre, 
par son origine et sa diffusion, que ce latin n'a pas cessé 
d'être en contact avec celui d'Italie jusqu'assez tard dans le 
moyen âge. 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANiaUE 225 

Et puisque nous avons fait appel aussi à l'albanais pour étu- 
dier la question des rapports du roumain avec l'italien, il ne 
sera pas sans intérêt de rappeler un autre point de l'histoire de 
cette langue qui touche indirectement aux faits qui nous pré- 
occupent. Il s'agit notamment de quelques mots, plus nombreux 
ceux-ci, communs à l'albanais et aux dialectes italiens septen- 
trionaux, mais qui manquent en roumain. Ils ont aussi leur 
importance pour nous. Nous avons ainsi : alb. bef « brebis », mil. 
berUy piém. berOy eng. Jar« mouton », peut-être un de ces mots 
non-latins qui étaient répandus jadis dans la région des Alpes; 
alb. pznst « ventre », vén. pan:(a et le doublet obscur bVtnd:^^^ 
peut-être pantex-\' vén. spienia; alb. murmt « mûr » = vén. 
mauro -f sufF.-ms; alb. grindem « se disputer » =vén., lomb. 
grinta^ frioul. grinte « colère », d'où les verbes vén. grintar, 
frioul. grintUy in-; alb. ngaUfoA « embrouiller » = bol. ingat- 
tiar, véron. ingategiar; alb. trokoA « exterminer » = piém. truke^ 
Côme trucca « frapper »; alb. vrer « jonc » = vén. brûla. Ces 
mots montrent aussi combien les échanges entre la péninsule 
des Balkans et l'Italie ont été fréquents. 

D'autres points de contact entre le roumain et l'italien nous 
sont offerts par les dialectes de l'Italie méridionale sur lesquels 
nous devons aussi nous arrêter un moment. 

Il n'y a certainement rien à tirer d'une forme telle que le 
cal. ardica = urtica qui n'offre qu'une ressemblance apparente 
avec le roum. ur:(icà. En calabrais, le changement de / en ^ a 
été déterminé par Vr précédente (comp. spirdu = spiritus)^ 
tandis qu'en roumain il a été amené par une étymologie popu- 
laire, urtica ayant reçu le d de ordiri. 

Plus dignes d'attention sont en échange les faits suivants. 

L'emploi fréquent des pluriels neutres en -oray particularité 
qui caractérise surtout le tarentin. 

L'accusatif mené de la i" pers. sing. du pron. pers. ; roum. 
mine, 

La formation des temps composés des verbes réfléchis avec 
l'auxiliaire habere et non esse (cal. j' hanu mbrigatUy Abruzzes 
tnaje arlegrate; comp. roum. fnam bucurat). 

DsxsusUJiV. — Histoire de la langue roamaine. 1$ 



226 HISTOIRE D£ LA LANGUE ROUMAINE 

 remarquer encore aa point de vue de la formation des 
mots les dérivés : 

Ni^urare nap., n:^orare caL, n^^urar Abruzzes, n:(pure Cerignola, 
tnsurart roum. (réfl.) « se marier » = lat. ^inuxorare. 

Mbiviscire cal., inuiere roum. « ressusciter » = lat. ^invivere. 

Skuffundare cal., scufundare roum. « submerger » et comme 
réfl. « s'écrouler » = lat. * exconfundare. 

La présence du mot admissarius aétalon» en it. mérid. et en 
roum. mérite aussi d'être rappelée ici : ammessarum dans le 
Codex Cavensis {Arcb. gl.y XV, 329); roum. armâsar. 

Mais c'est surtout le parler des Abruzzes qui présente plu- 
sieurs formes qui le rapprochent du roumain. 

Ammiiteka « mêler », comme le roum. atmstecare. 

Ceppe est traduit chez Finamore {Vocab. delV uso aira;ç;ç., 
1893, i^^) P^^ iuracciolo di legno per chiudere la cannella délia 
boite. Il a aussi d'autres significations (a fagots b, etc.), mais 
c'est celle-ci qui nous intéresse puisqu'elle correspond à celle du 
roum. cepy pour lequel il n'est donc pas nécessaire d'admettre 
une origine slave (si. cepti). Nous n'avons rencontré nulle part 
ailleurs cette transforniaiion semasiologique du lat. cippus. 

Ferrarije, d'après Finamore (/. c, 188), bottega in cui si vende 
ferrOy correspond au voum, fier ûr te, 

Nghiavature « articulation » est un pendant intéressant au 
roum. incheieturày avec le même sens (lat, *inclavatura). 

Smacena signifie, d'après Finamore (/. ^., 283), macinare 
eccessivanunte^ imperf et lamente; comp. roum. sniàcinare. 

TonitUy à Paganica, « tonnerre »; roum. iunet, qui n'est pas 
le lat. tonitruSy mais un dérivé de tonus avec le sufF. -itus, 
comme sonitus — sonus. 

Quant au sarde, qui occupe une place à part dans la famille 
des dialectes italiens, il présente aussi quelques traits communs 
avec le roumain. Il nous semble toutefois qu'on a souvent 
exagéré l'importance de ces traits et qu'il n'y a pas de raisons 
pour admettre dans la plupart des cas quelque lien historique 
entre les particularités, assez curieuses parfois, qui se retrouvent 
en même temps en roumain et en sarde. 

L'une des transformations phonétiques les plus remarquables 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANIQUE 227 

qui rapprochent ces deux idiomes est le passage du groupe qu 
de certains mots à /> en roumain, à ^ en sarde log. : roum. 
apây iapày sarde abbay ebba et en outre abbar:(Uy kimbcy kimbanta 
(roum. cinct) = aqua, aquariuSy equa, cinquCy cinquàginta; 
mais roum. care^ cind, sarde kale, kandu = qualenty quando^ à 
côté de roum. patruy pàresimi, sarde battoro, baranta = quatuor y 
quadragesimay quadraginta. Une labialisation analogue est celle 
àt gu= b : roum. limbày sarde limba et en même temps 
ambidday imbenUy sambenCy ambisua =■ lat. linguay anguillay 
inguen, sanguen, sanguisuga. On n'a qu'à jeter un coup d'œil 
sur ces exemples pour voir qu'il n'y a qu'en partie une concor- 
dance entre ces langues dans le traitement des phonèmes en 
question. Si le roumain et le sarde présentent sans exception 
qu-^a après voyelle = />, i et si à l'initiale le même groupe de 
sons a passé, probablement par suite d'un phénomène de phoné- 
tique syntactique, àpfl-, ba-y dans patru — baiioro (auquel se rat- 
tache d'un côté pàresimiy de l'autre côté barania)y la première 
de ces langues s'écarte cependant de l'autre en ce qu'elle ne con- 
naît pas la réduction de que à pe (cincien regard de kimbe). Dans 
le traitement de gUy le roumain diverge aussi du sarde, puis- 
qu'il ignore le passage de gue, gui à fe, bi (singe — sambene) ; il 
offre b pour gu seulement devant a. Cela nous amène à la con- 
clusion bien naturelle que la labialisation de qu, gu en rou- 
main est indépendante de celle du sarde. Cette labialisation 
pouvait s'effectuer sans difficulté dans la péninsule balkanique 
en même temps qu'en Sardaigne, d'après l'échelle phonétique 
qU — qw—qv — {q)p — Çq)b; — gU— gw —gv — (g)b (cf. 
p. 274). Il n'y a donc là qu'une rencontre fortuite entre le rou- 
main et le sarde, comme nous l'avons admis, avec beaucoup 
de vraisemblance, aussi pour les mots chiag — gtagUy nuntà — 
nuntas (§ 56). 

Pour la plupart des mots de l'Italie du nord que nous avons étu- 
diés, V. A. Mussafia, Beitrag ^. Kunde der nordital, Mundarten im 
XV^^ Jahrh. dans les Denkschrijten der Akad. der fVissensch.f Vienne, 
XXII (1873). Cf. aussi C. Salvioni, Postiîîe italiaru al vocaboL îalino^ 
romanio (Memorie deî R, Istituto lomb., XX, 1897); Nuove Postille 
(Rendiconti del R. ht, îomb., XXXII, 1899). — Quelques points de 
contact entre le roumain et le parler des Abruzzes ont été relevés par 




228 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

G. Saviai, La gramnuUica ed il îessico dd diaUtto Teramano, Torino, 
i88i, lo et suiv.; cf. Meyer-Lûbke, Gramm, d. rom, Spr., I, S 6- — 
Nous avons rattaché à l'italien aussi les dialectes istriens de Rovi- 
gno, Pola, Dignano, etc. qui sont considérés à tort par quelques 
philologues comme appartenant à la famille ladine (v. p. ex. A. Ive, 
/ diaktti ladiiKhveneti deîV Isiria, Strasbourg, 1900). 

103 . Après l'italien ce sont les dialectes rhétiques^ et en parti- 
culier ceux du Tyrol et le frioulan, qui offrent de nombreuses 
particularités communes avec le roumain. Outre celles que nous 
avons signalées au paragraphe précédent et ailleurs (comp. 
frioul. astitta § 56, spiné § 75, vetranOj Muggia àar § 92) nous 
en citerons quelques autres. 

Si nous faisons abstraction d*un phénomène tel que la con- 
servation des groupes />/, bl, fl^ qui est caractéristique au rou- 
main et à la plupart des dialectes rhétiques, il n'y aurait peut- 
être à relever comme fait phonétique plus important que la 
chute bien ancienne de l'élément labial du groupe qut^ qui en 
roumain et en frioubn, ce qui amena la confusion de qe^ qi 
avec hcy ki (roum. ce, frioul. se). 

Comme dérivés intéressants on trouve : 

^ BrumariuSy frioul. brumaio « décembre »; roum. brumar 
« novembre ». 

Disâanta frioul. pour lequel Pirona (rocai./ria/., 1871, 131) 
donne le sens : torn Vincantesimo cht rende uno inetto a qualche 
cosa ; roum. descintare avec la même signification (comp. vén. 
descantar). 

Distrama frioul.; roum. destràmare a effiler ». 

Galinar frioul., ladro di galline d'après Pirona (/. r., 184) ; 
de même roum. gàinar. 

Imbina fvioul,, traduit chez Pirona (/. r., 199) par uniredue 

fili due altre cose in uno; roum. imbinare; comp. desbinare 

« séparer » ; alb. d:^oh « chasser » (lat. *iV/t-, "^ disbinare). On 

rencontre encore le composé eng. abbiner^ tyr. abinéÇ* adbinare), 

employé comme réfléchi dans le sens de « se réunir ». 

Imbranéa frioul., synonyme de Tit. abbrancare; roum. //n- 
brîncire « pousser ». 

Innairir eng.; roum. innegrire « noircir » (lat. *innigrirè). 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANiaUE 229 

Innejar Muggia; roum. innecare v noyer » (lat. *innecare). 

Inquaglier eng. ; roum. inchiegare « cailler » (lat. * incoagu- 
lare). 

Invernadik Muggia; roum. iernatic, vûratic (lat. * hibernaticus, 
*veraticus). 

Legnarte frioul., d'après Pirona (/. c, 2^4) magga:^ino stan- 
Zpneda tenervi legnd; roum. lemnàrie^ même signification. 

Sesela frioul., seiler tyr. (vén. sesolar); roum. secerare « fau- 
cher » (lat. *sicilare). 

A remarquer encore les composés : tyr. instadi « peu de 
temps avant... » (lat. in-ista-die), dont la deuxième partie rap- 
pelle le roum. astà^t'y tyr. dlongia (lat. de-lange) qui correspond 
au roum. Itngà : dlongia fontana — lîngà fîntinà; eng. pusch- 
maun Çpost mane)y roum. poimîne (comp. Lecce puskrai^ Cam- 
pobasso f>eskra = post-cras). 

Comme particularités syntaxiques il y a lieu de mentionner 
l'emploi en frioulan et à Muggia de se suivi de substantif 
et d'adjectifs pour exprimer l'impression que produit sur nous 
une chose extraordinaire : se miracull se biell Comp. se bons 
tnangias, se leggre^^eSy se festos e davuais (Arch. glott,, IV, 322) 
= roum. ce mincàri bune, ce bucurie, ce sârbàtoare^ ce sgomot! 
Pour la syntaxe de quando à comparer la construction : gonot 
veghenquan ngiat fosCy quan n ont vesti de blanc (Alton, Prov. e 
trad. délie valle lad, orient, y 61) à celle du roum. et vàd adeseori 
cind pisicâ neagrà cind un om; quan, cind traduisent ici le fr. 
tantôt. 

Au point de vue du lexique la concordance entre le roumain 
et le rhétique est frappante dans plus d'un cas. 

Adjungere présente le sens de « arriver jusqu'à, toucher » et 
celui de « suffire : \a\ brace tan lonc qu*el arjonge saori sura âàmp 
fora (Alton, Prov. e trad. délie valle lad. orient. ^ 64) : roum. 
[are^ brafe a^a de lungi cà ufor poate ajunge pinà la cîmp; i groS 
n'arfonge =-= roum. banii n^ajung. 

Albus s'est conservé dans les dialectes rhétiques, a//*, avec la 
même ténacité qu'en roum., alb (comp. vegl. jualb)^ tandis 
que dans le reste du domaine roman il a été remplacé par le 
germ. blank. 



230 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Basilica est employé en Rhétie, eng. baselgia, et en roum. 
bisericà (y egl, ba^alka, Val Tellîna bastlga, Bellinzona baserga; 
cf. Archy glott.y IX, 372) à la pbce de eccltsia qu'on rencontre 
dans toutes les autres langues romanes. 

Christianus apparaît en tyr. et en roum. avec un curieux 
élargissement de sens; il y est devenu presque synonyme de 
homo ; comp. le passage per ater n der bon crestian des S tories e 
chanties ladines, XX, 36 p. p. Alton =roum. de altmintrelea un 
foarte bun creftin. L'it. et les dialectes istriens de Rovigno, etc. 
connaissent aussi ce sens de christianus, mais il semble être plus 
répandu en ladin. 

Dare; à comparer l'expression tyr. soredl da (Alton, /. c, IV, 
10) avec le roum. soarele dà « le soleil paraît ». 

Ferbint frioul., àcôté an roum. fier binte, est une relique pré- 
cieuse du lat. ferventem, 

Intelligere s^tsx, maintenu en eng., incler, et en roum., în\ele' 
gère, avec le sens de « comprendre ». Comp. l'expression 
s'incler con quakhûn •= roum. a se infelege eu cine-va. Dans les 
autres langues romanes ce mot a été remplacé par capere, corn- 
prendere, intendere. 

Levare présente en frioul., jeva, et en roum., luare, outre 
d'autres significations, aussi celle de « acheter » : no puess 
jevaluy no ai vonde iq = roum. nu- l pot lua pentru cà nam 
destui bani, 

Lignum signifie en tyr., legn, comme en a. -roum., lemn, 
« arbre » : ait e datrai n legn.., tan plu saori l rodosa l vent 
(Alton, Proverbi, trad, edanned. délie valli lad. orient., 1881 , 22)= 
roum. eu cît e mai inalt un lemn eu atît il doboarà mai uforvtntuL 

Subtilis est employé avec le sens de « mince » comme en 
roumain, subfire : eng. glac subtigl, Muggia skuorsa sutila 
{Arch. glott., XII, 322). 

Vinum + arsum a donné naissance en rhétique et en rou- 
main à un composé intéressant qui sert à désigner 1' « eau-de- 
vie »; eng. et roum. vinars. 

En dehors de ces formes d'origine latine on en trouve 
quelques autres dont Tétymologie n'est pas encore connue. 

En frioulan le canard s'appelle ra:ç(e (tergestin ra:(a), de 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANIQUE 23 I 

même en roumain, rafà. Ce mot a pénétré dans le territoire 
vénitien, à Trévise, où Ton trouve ra:(a ; il est connu aussi en 
dehors du domaine roman (cr. racà). 

Le frioul. sore « corneille » ne doit pas être séparé du roum. 
cioarâ (comp. éuora à Rovigno, Gallesano, éola à Pirano, Pola 
en Istrie). Cette fois le frioulan et le roumain vont ensemble 
avec l'albanais qui donne aussi une forme semblable, sof&. 
Comme nous l'avons fait remarquer ailleurs (p. 38), il nous est 
bien difficile d'expliquer ce mot; il est cependant évident que 
toutes les formes citées doivent remonter à un même proto- 
type. 

Il nous reste enfin à rappeler un mot intéressant par sa diffu- 
sion et qui clôt bien la série d'exemples cités jusqu'ici, puisqu'il 
réunit le territoire roumain-albanais au territoire rhétique-italien. 
C'est le roum. ciungy alb. tsunk^ it. cioncOy cioncare, frioul. sonCy 
eng. cunker « estropié, sans bras » et comme verbe « mutiler, 
couper ». La genèse de cette forme doit être cherchée en Italie. 
Comme le montre le mil. ciocch (frioul. sonca) notre mot appa- 
raît tantôt avec n tantôt sans n. Or, cette particularité nous 
amène tout de suite à chercher l'origine de cionco dans l'it. 
ciocco « billot, tronc » (prov. soCy esp. T^ticco). Comme le sens 
rapprochait ce dernier mot de troncOy il en résulta que àocco 
reçut Yn de cette forme (comp. une confusion semblable dans 
le vocalisme de monco =^ manco -|- tronco). Ainsi formé, cionco 
pénétra dans le roman de la Rhétie et dans celui de la péninsule 
balkanique. Et il faut bien remarquer, pour ce qui concerne 
le roumain, qu'il ne s'agit pas là d'un emprunt récent fait à 
l'italien. Ciung est un mot tout à fait populaire et bien ancien. 

Les ressemblances du roumain avec le frioulan ont été étudiées 
par Ascoli, SulV idioma friulano t suUa sua affinità colla lingua valaca, 
Udine, 1846; cf. Arch, gloit., I, 441. — D'après Salvioni, Zeitschr, 
/. rom. Philol.y XXII, 475 ; cf. Nuove postille al vocah. lai.-rom,, 
148, le frioul. ra^^ie, etc. serait d'origine latine et spécialement un 
dérivé de anas (* anatracid). Le philologue italien appuie cette étymo- 
logie sur l'existence dans le parler de Trévise de la forme anara^a 
(ChisLréili, Vocab.deldial, veneto,TréyisCt 1892) qui serait un intermé- 
diaire entre les formes romanes et le lat. anas : * nara^a^psir l'aphérèse 
de Va et ensuite par la confusion de na- avec l'article indéfini una, 



h 



1 



232 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

ra^a . Nous devons avouer que cette étymologîe tie nous a pas convaincu > 
puisqu'elle suppose trop de changements phonétiques et ne tient 
pas compte du roum. rafi qui ne peut en aucune façon être rapproché 
de anas, Qpant à anara^a^ nous ne pouvons lui accorder l'importance 
que lui donne Salvioni ; il ne nous semble pas qu'il prouve grand' 
chose, puisque nous sommes plutôt penché à le considérer comme une 
contamination du vén. anera avec le frioul. ra^:(e; il vient précisément 
d'une région où cette confusion pouvait se produire. — G. Meyer, 
Eiym, Wôrterb, der aîb. Spr.y 335, rattache le frioul. roje au roum. 
pdrdu; alb. pirua\ ce rapprochement ne nous semble cependant pas 
sufHsamment justifié. — Ciuttg, cioncOy etc. ont été étudiés par 
Schuchardt, Zeitschr, rom. Pbil., XV, X04; cf. Arch,gloit., XII, 128. 

104. Dans notre enquête sur les rapports du roumain avec 
les dialectes italiens et ladins nous n'avons cité qu'incidem- 
ment (aux mots reus § 102, albus, basilica § 103 ;comp. aflatura^ 
vetrun § 92) le vegliote (dalmate), qui offre pourtant plusieurs 
traits communs avec le roumain. Nous ne nous sommes pas 
arrêté plus longtemps sur ce dialecte, car nous croyions qu'il 
Ëillait lui accorder une place à part, étant données les particula- 
rités tout à fait remarquables qui le caractérisent. 

Le vegliote ne peut en aucune façon être rattaché à la zone 
ladine; il s'écarte complètement, au point de vue phonétique, des 
parlers de cette zone. On serait en échange plus autorisé à le 
rattacher aux dialectes italiens ; nous croyons toutefois qu'il doit 
être séparé de ceux-ci. Il contient des traits bien plus curieux 
que le sarde qui forme lui-même un idiome à part par rapport 
aux dialectes italiens. A notre avis le vegliote doit être considéré 
comme un parler intermédiaire entre le roman dltalie et celui 
de la péninsule balkanique. Par sa phonétique et son lexique il 
se rapproche tantôt de l'un tantôt de l'autre. Sa position géo- 
graphique nous autorise aussi à voir en lui la transition de 
l'italien au roumain. 

Lorsque nous avons étudié l'origine des groupes roumains 
pty ps (§ 7) nous avons fait remarquer que le vegliote présentait 
aussi cette combinaison de consonnes à la place des lat. et, es. 
C'est l'un des points de contact les plus importants que nous 
offre ce dialecte avec le roumain et l'albanais en même temps. 
Il resterait toutefois à examiner pourquoi cette altération pho- 



i 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANiaUE 233 

nétîque, probablement d'origine illyrienne, comme nous l'avons 
admis, n'est attestée pour le vegliote que dans les mots guapto^ 
kopsa = octOy coxa ; on trouve quelquefois aussi it pour et. 

Un autre changement phonétique qui rapproche le vegliote 
du roumain est celui de gn en mn et même de mn en un : vegl. 
komnuty Stamno (à Ragouse) = cognatus, stagnum; helauna 
= columna; roum. cumnat; daunà (damnuni). Il y aurait là 
aussi à rechercher les raisons pour lesquelles le vegliote n'est pas 
conséquent, puisqu'il donne aussi gn = in et laisse parfois m« 
intact (le roumain ne présente pas non plus, il est vrai, tou 
jours mn = ««). 

La concordance entre le vegliote et le roumain ressort en 
outre de l'emploi de quelques mots inconnus ailleurs ou pré- 
sentant une signification spéciale. 

*Cavitare^ vegl. haiptare « garder », roum. càutare « cher- 
cher ». 

*Excotere, vegl. skutro^ roum. scoatere « enlever, arracher » : 
blaj me skutrojoin daint (Arch. glott., IX, 127) = roum. vreau 
sà-miscot undinte. 

LtvarCy vegl. levur^ roum. luare « prendre » ; remarquable 
surtout l'expression nu ajaite levuot per mulier vuastra {Arch. 
glott. ^ IX, 137) = roum. m'ai luat cafemeie a ta ; cf. § 92. 

Lynter (§ 27), inconnu aux autres langues romanes, vegl. 
(parler de Ragouse) lundro, roum. lundre (alb. Pundre). 

SinguluSy représenté partout ailleurs par soins, vegl. sanglo, 
roum. singur : me lassaite sangla a ktiosa; sanglo signaur nuestro 
{Arch. glott. y IX, 137, 156) = roum. ma lafi singurà a casa , 
sit^urul stàpin al nostru. 

UduSy vegl. /(?//, roum. ud. 

Ce ne sont là que quelques traits, trop peu nombreux, mais 
assez significatifs. Le vegliote nous est malheureusement connu 
d'une manière trop imparfaite pour que nous puissions mieux 
voir jusqu'à quel point il se rapproche du roumain. 

Cf. Ascoli, Arch. ^ïott., I, 43$ et suiv., et surtout M. Bartoli, 
Ueber eine Stuâienreise ^ur Erforschung des AUromanischen Dalma- 
tiens , extr. de VAnieiger ier phil.-hist. Classe der Akad. der Wissen- 
scliaften, 1899, no xxv, où est mise en évidence la ressemblance du 
vegliote avec le roumain. 



234 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

105. II résulte de tous ces faits que le roman balkanique n'a 
pu en aucune feiçon se développer à l'écart de l'italien, et jusqu'à 
un certain degré du rhétique. L'histoire comme la philologie 
nous mènent forcément à cette conclusion qui seule peut expli- 
quer l'époque la plus ancienne de la formation du roumain. 

Que le roman de la péninsule balkanique ait présenté déjà 
aux premiers siècles de notre ère quelques traits particuliers qui 
le distinguaient de l'italien et du rhétique, cela ne peut certaine- 
ment laisser de doute : c'était la conséquence naturelle des 
conditions dans lesquelles se développa le latin de cette région 
sous l'influence de l'ancien fonds autochtone. Il serait pourtant 
erroné d'exagérer l'importance de ces particularités qui s'étaient 
introduites de bonne heure dans le roman balkanique, et de croire 
que les pays danubiens formaient déjà au iv* ou au v* siècle, 
au point de vue linguistique, un territoire à part par rapport 
à l'Italie et à la Rhétie. Une différenciation linguistique bien 
marquée oie pouvait se produire tant que ces pays étaient en 
contact l'un avec l'autre. L'Italie septentrionale communi- 
quait, comme nous l'avons dit, avec la Pannonie, la Mésie, etc. 
par l'intermédiaire de la Dalmatie, et il fallait naturellement 
que de nombreux échanges eussent lieu entre les parlers de ces 
régions. Des échanges semblables devaient se produire aussi 
entre les provinces danubiennes et la Rhétie orientale. 

Ce n'est donc qu'à la lumière de ces faits qu'on peut com- 
prendre la plupart des transformations linguistiques anciennes 
qui s'effectuèrent dans le roman balkanique, et expliquer pour- 
quoi le roumain se rapproche dans plus d'un cas des parlers 
italiens septentrionaux (et particulièrement du vénitien), des 
dialectes ladins du Tyrol et du vegliote. 

La conclusion à laquelle nous sommes arrivé ici est semblable à 
celle qu'exprimait, il y a une trentaine d'années, Gaston Paris dans 
l'article publié en tête du premier volume de la Remania^ 11 

le roumain a été en contact avec le reste du domaine roman 

jusqu'à l'invasion slave et a pu par conséquent subir encore au v« et 
même au vie siècle les influences qui se faisaient sentir dans le reste 
de ce domaine ». 



DÉVELOPPEMENT DU ROMAN BALKANiaUE 2^$ 

io6. Il y a cependant un point où le roumain s'écarte tout à 
feit de l'italien et du rhétique et qui reste à être éclairci. 

Comme on l'a souvent remarqué, le roumain ne contient 
aucun élément germanique ancien, ce qui lui assigne une place à 
part dans la famille des langues romanes. Comment expliquer 
cette circonstance et comment la concilier avec le fait que le 
roumain est resté longtemps en contact avec l'italien et le rhé- 
tique où, comme on le sait, l'influence germanique a laissé de 
nombreuses traces ? Ce fait pourrait paraître extraordinaire à 
première vue, mais il n'est pas trop difficile de lui trouver une 
explication. Les éléments germaniques introduits en italien ne 
pouvaient être transmis au roumain par la raison bien simple 
qu'ils datent de l'époque où le contact avec ces langues fut défi- 
nitivement rompu. C'est à partir du v* siècle et surtout au vi* 
que l'influence germanique commença à s'exercer sur l'italien. 
Or, à cette époque le roumain s'était isolé de cette langue. 
Il restait cependant une autre voie par où quelques formes ger- 
maniques pouvaient pénétrer en roumain. C'était le contact 
direct des Romains avec les Goths et plus tard avec les Gépides 
dans les pays danubiens. On sait que ces peuples occupèrent 
longtemps la péninsule balkanique et qu'ils ravagèrent pen- 
dant plus de trois siècles les pays situés au nord et au sud du 
Danube. Il semble toutefois qu'ils ne soient pas venus en con- 
tact bien intime avec la population romaine. Ils restèrent plus 
ou moins isolés de celle-ci, du moins dans les régions où s'est 
formée la nationalité roumaine. C'est de cette manière qu'il faut 
expliquer l'absence complète d'éléments germaniques en rou- 
main. Le même fait se remarque d'ailleurs aussi en albanais, et 
ce qui mérite d'être relevé c'est que le vegliote, qui, d'après ce 
que nous avons dit, appartient dans une certaine mesure au 
roman balkanique, apparaît moins imprégné de formes germa- 
niques que ne l'est l'italien. 

Voir sur l'invasion des Goths dans les provinces danubiennes, B. 
Rappaport, Die Einfâlle der Goten in das rômisclie Reich bis auf Con- 
stantin, Leipzig, 1899. — Les éléments gothiques que les philologues 
roumains ont cru avoir trouvé en roumain sont tout à fait illu- 
soires. Tel est, par exemple, le cas pour le mot filma qui d'apr^ 
Hasdeu, Etym. Magnum, III, 3164, aurait été emprunté par les Rou- 



236 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

mains aux Gépîdes à l'époque où ceux-ci habitaient entre la Theiss 
et le Danube. Quant à ridentîHcation de bof « voleur » avec Got, 
qu'on rencontre encore dans quelques livres roumains d'histoire et 
de philologie, elle ne peut être rappelée qu*à titre de curiosité. On 
serait, en revanche, tenté de rapprocher le dr. nastur du germ. nés- 
tiïOy nestel auquel remonterait aussi Tit. nastro et le wall. ndle (comp. 
cependant Kôrting, Lat.-rom. Wôrterb., no 5546, qui admet comme 
étymologie de toutes ces formes le lat. nastuïus, diminutif de nassd), 
Nasiur nous semble être un mot récent introduit en roumain par le 
commerce. Dans tous les cas, son origine germanique reste encore 
assez douteuse (cf. Meyer-Lûbke, Gramm, der rom, Spr»^ I, $ 18). 

107. L'époque la plus ancienne de la formation de la langue 
roumaine se termine ici. 

Jusqu'au vi* siècle, le roumain apparaît ainsi comme un petit 
fragment de ce monde immense qu'était la Romania primitive, 
non encore morcelée en groupes linguistiques trop distincts les 
uns des autres. Il forme un tout avec l'italien et le rhétique, et 
son développement se confond plus d'une fois avec celui de ces 
langues. 

Les destinées du roumain vont cependant bientôt changer. 
Un événement plqs important que celui de l'invasion des Goths 
va modifier tout d'un coup la situation. Un peuple nouveau, 
les Slaves, fait son apparition dans la péninsule balkanique. 
Il apporte avec lui un idiome à part, sous l'influence duquel le 
roumain prendra un tout autre aspect. 



CHAPITRE V 



L'INFLUENCE SLAVE 



io8. L'invasion des Slaves transforme complètement la phy- 
sionomie de la péninsule des Balkans. Elle amène un boulever- 
sement dans toute cette partie de l'Europe orientale, en intro- 
duisant un élément nouveau au milieu de la population romaine 
à peine formée. Ce ne sont plus des incurseurs passagers, 
comme les Goths, et poussés seulement par le désir du pillage 
qui font maintenant leur apparition dans l'histoire; ce sont des 
barbares obstinés, des conquérants fermement décidés à cher- 
cher une nouvelle pairie. Plus impétueux qu'on se les a sou- 
vent représentés, ils ne reculent devant aucun obstacle pour 
s'assurer une place parmi les habitants des provinces danu- 
biennes. Leurs efforts dans ce but, les pillages auxquels ils 
s'adonnèrent dans leurs incursions vers le sud, remplissent, 
pendant plusieurs siècles, l'histoire de l'empire byzantin. 

On est d'accord aujourd'hui pour considérer l'invasion des 
Slaves comme un événement lentement préparé. Descendus 
d'abord du nord dans la région des Carpathes, sans doute 
peu de temps après que la Dacie fut abandonnée par les légions 
romaines, ils avancèrent peu à peu vers les rives du Danube. 
Si rien ne nous autorise à croire qu'ils avaient franchi ce fleuve 
déjà au m* siècle, on peut toutefois admettre qu'ils étaient 
venus, en petits groupes, s'établir en Mésie et en Thrace vers 
la fin du IV* ou le commencement du v* siècle. Au cours de ce 
dernier siècle leur afflux vers le sud devint de plus en plus 
considérable; ce n'étaient cependant que des colonies isolées, des 
enclaves à peine perceptibles au milieu de la population romaine. 
La vraie invasion slave ne commence à proprement parler que 



238 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

dans les dernières années du v* siècle, lorsque les Ostro- 
goths quittèrent les pays danubiens pour se diriger vers Tltalie, 
en laissant le terrain libre aux Slaves. C'est alors que ceux-ci se 
précipitent sur l'empire byzantin et poussent leurs incursions 
jusqu'au Péloponèse. Ils profitent de la confusion qui régnait 
dans l'Empire et, malgré la résistance qui leur est opposée à 
plusieurs reprises par les troupes impériales, ils réussirent à 
conquérir la plus grande partie du territoire sud-danubien. En 
même temps qu'ils se rendirent maîtres de la Mésie, de la 
Thrace et de la Macédoine, ils se dirigèrent vers l'ouest où 
ils apparaissent en grand nombre à la fin du vi' siècle, rava- 
geant riUyric et la Dalmatie. Dans la première moitié du 
vu* siècle, presque toute la péninsule balkanique se trouvait 
ainsi entre leurs mains. C'était pour l'histoire de l'Europe 
orientale un événement tout aussi important que celui qui s'était 
passé quelques siècles avant, lors de la conquête romaine. 

Cf. C. Jirecôk, Geschichte der Bulgaren, Prague, 1876, 68 et suiv., 
et spécialement pour l'établissement des Slaves en Dalmatie, 
£. Dûmmier, IJchfr dieàUeste Gesch. der Slaxfen in Dalmatien, dans les 
Sit^ungsberichU der Akad,der Wissenschaften, Vienne, XX, 1856, 353 
et suiv. ; cf. F. Racki, Doc. hist. Chroat.y 217 et suiv. (Moti.spect. 
bist» Slav, merid.f VII). Jirecék admet, en suivant en cela Drinov, 
que les Slaves avaient commencé i pénétrer dans les provinces 
sud-danubiennes déjà au iii« siècle. Rien ne nous permet cependant 
d*admettre ce fait (cf. E. Krek, Einhitung in die slavische Literatur- 
geschichte^ Graz, 1887, .275 et suiv.). 

109. L'occupation de la péninsule balkanique par les Slaves 
eut plusieurs conséquences, et des plus importantes, sur le 
développement de l'élément romain oriental. Elle enleva, en 
premier lieu, à celui-ci une partie de son territoire et creusa en 
même temps un abîme entre lui et le reste du monde latin. 

Devant le flot de l'invasion slave la majorité de la popula- 
tion romane dut naturellement se retirer et chercher un abri 
dans des endroits moins exposés aux attaques des barbares. On 
vit alors plusieurs villes florissantes être abandonnées par leurs 
anciens habitants et devenir la proie des intrépides conquérants. 
La Dalmatie dut surtout souffrir à cause de ces dévastations, 
comme le montre le témoignage, si précieux pour la connais- 




l'influence slave 239 

sance de ces événements, de Constantin Porphyrogénète. 
L'auteur du traité De adm. imperio nous donne, aux chapitres 29 
et suiv., des renseignements assez détaillés sur les suites désas- 
treuses qu'eurent pour cette province les incursions des Slaves. 
Salones, la ville la plus importante de la Dalmatie, tomba, en par- 
tie détruite, entre leurs mains ; la population latine s'enfuit vers 

les côtes et dans les îles voisines : Sclavi urbem Salonam 

occuparunty ibiqtie sedibus positis paulatim ex eo tempore incipientes 
praedari Romanos in campis et in locis editioribus habitantes deleve- 
runt eorumquc loca invaserunt, Ceteri veto Romani in orae ma- 

ritimae oppidis servati sunt et sunt ista Rausium, Aspalathtim, 

Tetranguriuniy Diadoray Arbe^ Vecla et Opsara (chapitre 29, 
éd. de Bonn, 127-128). Lorsque, avec le temps, les relations 
entre les anciens habitants et les nouveaux venus devinrent 
plus pacifiques, l'élément roman regagna sans doute une partie 
du terrain perdu, par de nouvelles colonisations sur le littoral 
et à l'intérieur du pays; la Dalmatie resta cependant pour 
toujours en grande partie slave. 

Dans les autres provinces du sud du Danube, l'invasion slave 
eut des effets semblables. Elle amena partout la même confusion, la 
même désorganisation de la vie romaine. Le chroniqueur syrien 
Jean d'Ephèse (vi« siècle) nous décrit de la manière suivante les 
incursions des Slaves en Mésie et en Thrace : « Trois ans après 

la mort de l'empereur Justin [581] le peuple maudit des 

Slaves dévasta THellade et les provinces thraces et tessaliques, 
s'empara de plusieurs villes et forteresses, incendia et pilla tout, 
sans s'inquiéter de personne.... Il occupe jusqu'à nos jours ces 
provinces romaines et ne cesse pas de ravager le pays et de tuer 
les habitants sans aucune crainte. » (J. Schônfelder, Die Kir- 
chengesch, des Johannes von Ephesus, Munich, 1862, chap. VI, 
23, p. 253). On voit bien d'après cette description quelle devait 
être la situation de la population romaine lors de l'invasion 
slave. Elle fut repoussée dans toutes les directions et perdit la 
cohésion d'auparavant. 

Un fait qui mérite d'être relevé ici, puisqu'il montre les chan- 
gements qui s'étaient produits dans la péninsule balkanique 
après l'invasion des Slaves, est celui qui nous est communiqué 



I 



240 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

par le chroniqueur byzantin Théophylacte (Hist. VOl, 4, éd. 
de Bonn, p. 320; comp. Théophane, Chron. I, 436). En 
Tan 601, le général Comentiolus voulant suivre, pour se rendre 
à Constantinople, la route que Trajan avait fait jadis construire 
dans la Mésie supérieure, s'adressa aux habitants de cette pro- 
vince pour qu'on la lui indiquât. Il lui fut cependant bien 
difficile de trouver quelqu'un qui lui donnât les renseignements 
qu'il demandait. Seul un vieillard de 112 ans put lui dire où 
se trouvait l'ancienne via Trajam qui, d'après ce que nous dit 
le chroniqueur, avait été abandonnée depuis près de quatre-vingt- 
dix ans. C'est un fait caractéristique pour la connaissance de 
l'état de choses de cette époque. Il nous montre que le con- 
tact entre les provinces danubiennes avait cessé d'être aussi 
fréquent qu'auparavant. 

Mais l'invasion slave n'isola pas seulement les pays balka- 
niques les uns des autres ; elle sépara, en outre, l'Europe orien- 
tale des provinces occidentales. Les liens qui avaient rattaché 
jusqu'ici l'élément roman balkanique à celui d'Italie furent 
rompus à la suite de cet événement. Les nombreuses colonies 
slaves établies au cours moyen du Danube et dans la région 
de la Save et de la Drave s'interposèrent comme une barrière 
entre l'Italie (y compris la Dalmatie) et la Mésie et la Thrace. 
L'élément romain de l'Orient était scindé pour toujours de celui 
de l'Occident ; il allait suivre dorénavant un développement à 
part, et ses destinées devaient s'enchevêtrer avec celles des 
peuples qui l'entouraient et qui allaient former ce petit monde 
isolé, si intéressant par la variété de ses éléments ethniques, 
qu'est la péninsule des Balkans. 

Tous ces faits ont une importance incommensurable pour 
l'étude de la formation du roumain. Us nous expliquent les 
caractères particuliers que présente cette langue par rapport aux 
autres idiomes romans et l'évolution spéciale qu'elle a suivie 
pendant la plus grande partie du moyen âge. C'est, en effet, à 
partir de l'invasion slave que le roman balkanique est devenu 
le roumain, tel qu'il se présente à nous aujourd'hui. Jusqu'a- 
lors, le parler qui était résulté du latin transplanté sur les deux 
rives du Danube ne pouvait être considéré que comme une 



L INFLUENCE SLAVE 24 1 

variante dialectale, pour ainsi dire, de l'italien. C'est le contact 
avec les Slaves qui transforme ce parler en une langue 
spéciale, toujours romane sans doute dans sa constitution 
interne, mais sensiblement différente de celles qui sont sorties 
de la même souche. 

no. On se rendrait coupable d'une falsification de l'histoire 
si l'on ne voulait pas reconnaître la grande part d'influence qu'a 
eue le slave sur le roumain. Nous avons vu ailleurs (p. xix) 
comment les philologues roumains se sont efforcés de cacher 
cette influence ou de la réduire à des proportions presque insi- 
gnifiantes. Pour celui qui examine les faits sans parti pris le 
roumain apparaît cependant sous un aspect tout à fait différent 
de celui sous lequel le présentaient les philologues roumains 
d'il y a cinquante ans. L'influence slave se trahit dans plusieurs 
de ses particularités morphologiques et des plus caractéristiques. 
Mais c'est surtout dans son lexique qu'il a été imprégné de nom- 
breux éléments slaves. Une bonne partie de l'héritage latin a été 
remplacée par des emprunts faits au slave, et ce n'est pas 
seulement pour exprimer des notions secondaires qu'on a 
puisé au trésor lexical de cette langue ; les mots les plus cou- 
rants, les plus indispensables pour rendre telle ou telle idée ont 
été pris par le roumain au dictionnaire slave. Une statistique 
des mots latins et slaves qu'on emploie le plus souvent, et pas 
dans la langue des lettrés, plus ou moins latinisée, mais dans 
celle du peuple, serait certainement instructive. Elle nous mon- 
trerait combien est grand le nombre des mots slaves qui sont 
tout aussi profondément enracinés dans la langue, tout aussi 
expressif et vivaces que ceux qui remontent au latin. Et nous 
ne voulons parler que des mots les plus anciens et qu'on ren- 
contre sur tout le domaine roumain ; nous faisons abstraction 
de ceux d'origine plus récente et qui sont propres à tel ou tel 
dialecte et dont plusieurs sont tout aussi remarquables que les 
autres. 

La plupart des éléments slaves pénétrèrent en roumain aux 
v*', VI* et vu** siècles. Ils forment la couche la plus ancienne et 
la plus importante. Sur celle-ci vinrent s'en superposer avec le 

DhltsusUNU. — Hisloire de la langue roumaine. l5 



242 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

temps de nouvelles, qu'on peut plus ou moins facilement dis- 
tinguer de la précédente. La pénétration du roumain par le 
slave dura donc plusieurs siècles, et c'est pour cette raison 
qu'elle fut si intense et si variée. On la voit se continuer même 
au moment où apparaissent les premiers textes roumains, et 
elle s'arrêta un instant, pour le daco-roumain, au xvii* siècle 
pour reparaître sous une autre forme, celle de l'influence russe 
moderne, à la fin du xviii* siècle et au commencement du 
XIX*. Et elle n'a pas cessé de s'exercer même de nos jours dans 
quelques régions comme la Bucovine, la Bessarabie ; elle se pour- 
suit encore aussi au delà du Danube, dans le macédo-roumain 
et surtout dans Tistro-roumain qui est même menacé d'être 
englouti par le slave. C'est là un des phénomènes les plus carac- 
téristiques de l'histoire du roumain et un champ inépuisable 
de recherches. 

Pour le moment nous n'avons, bien entendu, à nous occuper 
que de l'ancienne influence slave sur le roumain. Celle d'un 
caractère relativement plus récent, spécialement bulgare ou 
serbe, mais remontant toujours au moyen âge, sera étudiée 
ailleurs. Quant aux éléments slaves plus modernes encore, ceux 
qui sont propres aux textes du xvi* et du xvii* siècles et aux dia- 
lectes d'aujourd'hui, ils seront examinés à leur place (tome H). 

En ce qui concerne le dialecte auquel le roumain emprunta 
ses premiers éléments slaves, il devait être semblable à celui qui 
nous est connu des anciens monuments ecclésiastiques (de 
l'cc Altkirchenslavisch » comme l'appellent les philologues alle- 
mands). Ce qui nous autorise à admettre ce fait c'est que deux 
des particularités les plus frappantes de la langue de ces 
monuments, les voyelles nasales ^, f et les groupes sty i;d se 
retrouvent dans les mots slaves introduits en roumain à 
l'époque que nous étudions. On n'est pas encore définitive- 
ment fixé sur la patrie du dialecte dans lequel furent traduits 
les premiers textes religieux des Slaves ; il y a toutefois des 
arguments puissants en faveur de la théorie sud-danubienne 
admise généralement aujourd'hui par les slavistes. 

Voir sur celte dernière question W. Vondrak, AUkirchsnshvische 
Grammitik, Berlin, 1900, 3 et suiv., et surtout le travail spécial 



L INFLUENCE SLAVE 243 

consacré à ce sujet par V. Jagic, Zur Entstehungsgescinchte der kirchin- 
slavischen Sprache, Vienne, 1900, I, ll(Denkschrift. derAknd. der Wis- 
senschafL, phil.-hist. Classe, XLVII), où sont exposées les différentes 
théories émises à ce propos et les preuves en faveur de Torigine sud- 
danubienne (spécialement macédo-bulgare) de Tancien slave. D'après 
Jagi^, II, 81, r ce Altkirchenslavisch » doit représenter un dialecte 
méridional qui était parlé au ixe siècle entre Salonique et Constanti- 
nople. — Nous devons faire remarquer ici que les groupes //, ^d, si 
importants pour la solution de cette question, n'étaient pourtant pas 
connus seulement au sud du Danube. Ils devaient exister aussi dans 
le parler des Slaves établis entre la Theiss et le Danube, puisqu'on 
ne saurait s'expliquer autrement leur présence dans les éléments slaves 
du hongrois (cf. Jagié, /. f., II, 35, 76, 83). Et puisque le roumain, 
comme nous l'avons déjà dit, montre aussi //, ^d, ses anciens élé- 
ments slaves peuvent être de provenance septentrionale. Il n'y a donc 
rien à tirer de là en faveur de la théorie de Rosier. 



III. Au point de vue phonétique l'action du slave sur le 
roumain se réduit à peu de chose. Nous n'aurons à relever que 
l'altération survenue dans les sons de quelques mots sous 
l'influence des formes slaves avec lesquelles ils présentaient 
une certaine ressemblance. 

Tel est le cas pour le dr. mijloCy mr. Aold^ikçy mgl. mei^luk, 
ir. meijoky où le ;j, d;( résulté du dj lat. (jnedius-loctis) 
fut changé en /, d^ sous l'influence de l'a.-bulg me^da. Le mr. 
connaît cependant aussi la forme primitive Aold^uk. En ir. le / 
pour ;( reparaît aussi dans la torme simple me^ (jnedius) ; le 
changement en question a pu cependant être amené ici par 
l'immixtion du cr. me^d. 

Le dr. mîfcaij primitivement tnufcai comme le montre l'alb. 

muik auquel il fut emprunté (p. 37), doit son î à l'a.-bulg. mis- 

kû. 

Peut-être faut-il citer ici aussi le dr. nimey nimine (lat. nemoy 

neminem) qui aurait reçu Vi des formes slaves telles que l'a.-bulg. 

nikutOy nicïto. Il se peut cependant très bien que le changement 

de e en i se soit produit sous l'action de nimicay résulté de nec- 

mica par l'assimilation de Ve à Vi de la syllabe suivante (comp. 

la forme it. dial. nitno de Pistoja, etc., où l'i s'explique par 

l'influence de niuno). 



244 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

112. L'influence du slave sur le roumain est plus visible 
dans la morphologie. 

Tel est le cas, en ce qui concerne la déclinaison, pour le 
vocatif des substantifs féminins. Sur tout le domaine roumain 
la finale caractéristique de ce cas est -o : soro. Or, la même 
particularité se retrouve en slave : a.-bulg. i;eno. Il y a lieu 
de se demander s'il ne faut pas admettre une influence ana- 
logue aussi au vocatif des substantifs masculins qui se termine 
en e : coarbe, tout comme en slave : a.- bulg. ba^e. Peut-être 
faut-il plutôt supposer que le vocatif roumain reproduit d'un 
côté le vocatif latin, de l'autre côté le vocatif slave ; la termi- 
naison slave se serait superposée sur celle qu'on avait héritée 
du latin. En dehors de -f, le roumain possède une autre termi- 
naison, 'ule : omule. Celle-ci est la plus répandue aujourd'hui 
en dr. ; elle n'est pas inconnue au mgl. Les vocatifs en -e sont 
devenus en échange tout à fait rares en daco-roumain ; ils se 
rencontrent encore quelquefois dans la langue du peuple et 
ils étaient bien plus souvent employés autrefois, comme le 
montrent les anciens textes, et ils sont les seuls connus au 
macédo- et à l'istro-roumain. Il n'est pas tout à fait facile 
d'expliquer la présence de -ule à côté de -e. Que omuky par 
exemple, soit homo -|- ille^ nous ne saurions en aucune façon 
l'admettre. Qu'il ait été forgé de la forme articulée omul 
comme un pendant à la forme non-articulée om (omul-^-Cy 
om-\'e — a.-roum. oamè)y cela pourrait paraître plus vraisem- 
blable. Il se peut cependant que nous ayions affaire aussi dans 
ce cas à un phénomène d'origine slave. On trouve, en effet, 
dans le bulgare d'aujourd'hui un suffixe hypocoristique le qui 
est ajouté aux noms de personnes lorsqu'on leur adresse la 
parole : libe — Hbele « mon bien aimé »; le serbe possède aussi 
un suffixe -ilo remplissant la même fonction. Nous ne voyons 
pas de difficultés à admettre une relation entre ce suffixe et 
celui du vocatif roumain en question. Les substantifs en -ulc 
n'étaient, dans ce cas, à l'origine que des formes hypocoris- 
tiques qui furent assimilées avec le temps aux vocatifs en -^. 

Cette dernière explication du vocatif en -uh a été donnée par 
Meyer-Lûbke, Zeitschr.'-f, rom, PhiloL. XIX, 479. Tiktin, Gruftdr, 




L INFLUENCE SLAVE 245 

der rom. PhiL, I, 451, considère omuîe comme composé de onitiî + 
Ve du vocatif simple oatne. Miklosich, Beitràge ^ur Lautkbre d, mm, 
DiaL, VohaL \\, 58, 70, voit en -le (pmu-h), comme dans Vo des 
substantifs féminins, une interjection. 

D'origine slave est probablement le nom de nombre dr. 
suiày mr. sulç, qui doit reposer sur Ta.-bulg. sutOy bien que Vu 
pour û offre quelques difficultés. Il y a dans tous les cas plus 
de raisons pour admettre cette dérivation que d'y voir un élé- 
ment dacique, comme c'est l'avis de quelques philologues 

(P- 34)- 
Pour le verbe, il n'y a lieu de citer que l'emploi de quelques 

formes réfléchies telles que dr. a se mirây mr. mehiruy ir.^ a se 
miri; dr. a se ruga^ mr. mi rogu, mgl. mi rok, qui ont été 
refaites sur les a.-bulg. cuditi s(ymolitise; nous ne saurions déci- 
der si le mr. me ar^du et l'ir. se grde sont anciens et corres- 
pondent à l'a.-bulg. smijati s^; ils peuvent être récents et for- 
més d'après le bulg. et le cr. smijati se. 

Le roumain doit au slave plusieurs adverbes : dr. aievea = a 
-\- a.-bulg. javèy de obfte = a.-bulg. obtste; de i:^noavâ = a.-bulg. 
/;(w -|- novu'y in de osebi (deosebii) = a.-bulg. osobî ; impotrivà^ dim- 
potrivà (aussi pTép.),potrivit = a.-bulg. />r(?/iw/, -a, s^protivû, -ç; 
dr. iute = a.-bulg. Ijutù ; dr. prea =a.-bulg./>r^ (cf. ci-dessous); 
dr. ra;(na = a.-bulg. raiino; în ^adar = a.-bulg. :(a -f- darû. Dans 
le dr. acolea (acold)^ ir. kolçy sur le modèle duquel on a refait acileUy 
il faut voir dans la dernière partie l'influence du suffixe adverbial 
slave -lèy a.-bulg. kolêy selèj etc. Le dr. abia « à peine » présente 
une ressemblance surprenante avec l'a.-bulg. abije « tout de 
suite » ; quelques philologues ont voulu même l'identifier avec 
ce dernier, mais le sens s'y oppose. L'étymologie latine ad-vix 
est plus admissible, bien qu'elle offre aussi quelques difficultés 
phonétiques. 

Mais c'est surtout dans la dérivation qu'on remarque l'in- 
fluence du slave sur le roumain. 

En première ligne, nous avons à citer plusieurs préfixes que 
le roumain doit au slave. Nous n'avons, bien entendu, à nous 
occuper de ceux qui ont pénétré en roumain déjà en composi- 
tion avec des mots slaves, sans qu'ils aient donné naissance à 



É 



246 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

des formes nouvelles. Tel est le cas, par exemple, pour les pré- 
fixes i^'y na-y pa-y po-y pri- qui ne se rencontrent que dans des 
composés formés en slave : dr. iibire, nàpàdirey pâgubirCy pocàire, 
primire = a.-bulg. i;(W//, napadatiy pagubitiy pokajatiy priitnati. 

Seuls les préfixes suivants ont été productifs en roumain. 

Ne- sert en roumain, comme en slave, à exprimer la néga- 
tion et à donner un sens péjoratif au mot avec lequel il entre 
en composition ou à affaiblir sa signification. Il correspond 
ainsi au lat. m-, qu'il a complètement supplanté en roumain. 
Les composés avec ne- sont extrêmement nombreux en daco- et 
en macédo-roumain ; ils semblent au contraire être tout à fait 
rares en istro-roumain. On trouve parmi eux des substantifs, 
des adjectifs, des verbes et des adverbes : dr. neadevàry neastîtn- 
pàKy nedreptatfy nemurirey neoni, neputinfày ttesafy nesimfirey nef- 
tiin\à y neadevàrat^ neadormity neascultàtory nebuUy necioplity necopiy 
necrescuty neînsuraty netnvàfaty ncmàrilaty nenorocos; nenorocire ; 
neapàraty nedrepty negrepty neomene^tey nespus; mr. niak'ikçsirfay 
niaverçay nidriptaî^ay nimurirçay nipiçarfùy nikriskuty fîintQrtaty 
nimprustaty ninsuraty ninviisat, nink'erdisity nipotutyrtisursity nisu- 
sit'y ir. nekrsiity etc. Les exemples cités montrent combien ne- est 
vivant en roumain ; on y remarque surtout les nombreux 
dérivés auxquels il a donné naissance en composition avec des 
mots d'origine latine. En dr. il sert encore à traduire Vin- des 
néologîsmes introduits du français : neabiU neaccesibily neexact 
= fr. inhabile y inaccessible y inexact y etc. 

Ra:(U'y quoique moins répandu que tte-y forme aussi de nom- 
breux dérivés. Puisqu'on confond souvent ce préfixe avec 
un autre, de provenance latine, ràs-y nous serons obligé de 
nous y arrêter plus longtemps pour montrer quelles sont 
les formes où nous avons véritablement affaire au préfixe 
slave. RaT^U" sert en général à exprimer l'idée de séparation ; 
il correspond au lat. dis-. En ir. cette fonction du préfixe 
slave a été si bien saisie qu'on l'a souvent substitué à des- : 
reskPide, reskoperi, reskuts, reskntsOy reT^legÇy resmetsOy respartiy 
resptiro = dr. deschidey descoperi, desculfy desculfa, dcslegay desvàfûy 
despàr^iy dcspoia. Des formes telles que ra:;bitiy ra^sypati (rasy- 
patï)y ra:^vratitiy qui correspondent aux lat. dissolverCy dispergerCy 



l'influence slave 247 

distorqiure et qui ont pénétré en roumain, rà:(bire, risipirCy m:(- 
vràtirCy montrent aussi le sens primitif de ra^^û-. Dans le dr. 
ruTiJHit « pénétrer, se faire chemin », râ;^- ne correspond pas 
tout à fait à dis- ; il remplissait cependant, à l'origine, aussi 
dans ce mot la fonction qui lui est propre en slave; rài^bat a 
dû signifier premièrement « frapper d'un côté et de l'autre, 
écarter tous les obstacles pour arriver au but » ; quelque chose 
de semblable se remarque d'ailleurs dans la forms rà:i^bire qui a 
perdu le sens de « dissoudre, casser » qu'elle avait en slave 
pour recevoir celui de « parvenir, vaincre ». En dehors de 
ra:^û-y le slave avait encore ras- dans quelques mots tels que 
raskroitiy raspgditi, dr. ràscroire^ ràspindire, ce dernier rattaché 
souvent à tort à un lat. * re-expandere, La forme ras- se retrouve 
en roumain dans plusieurs composés nouveaux et elle a surtout 
amené la confusion entre le préfixe slave et celui d'origine 
latine, sorti de re-ex-. Le ras- slave doit être admis dans les 
verbes dr. ràsfiry ràsfœsCy ràsfring, ràstorn qui contiennent plus 
ou moins la signification propre à cette particule ; ils ne peuvent 
en aucune manière être les formes hypothétiques latines qu'on 
place d'habitude à leur base : *re-ex-filOj * re-ex-foHoy ^re-ex" 
frangOy *re'eX'torno, De la même manière doit être envisagé 
ràspopesc (comp. serbe raspop) et probablement le subst. ràspâr. 
Il faut, en revanche, reconnaître le re-ex- lat. dans ràsbunare 
« se venger », à l'origine « rentrer dans ses droits, regagner son 
avoir », ràscumpàrare racheter », ràsgîndire « se raviser », 
râsplâtire « récompenser », où nous retrouvons bien la fonction 
de rC" (comp. ît. riscattare). Il semble qu'il faille mettre dans 
la même catégorie aussi ràsfâfare. Nous devons séparer de 
ces formes ràscruce qui doit être un composé d'après le modèle 
de rasp^tije, dr. ràspinticy ou, ce qui est plus probable, une 
traduction du si. raskrûstije (comp. serbe raskrsày raskrsnicd). 
Une autre fonction que remplit ra^u-y ras- est celle de renforcer 
l'idée de quelques substantifs, adjectifs et verbes : ràsputere; 
ràscopty ràstràit ; râscetirCy ràscoacere (comp. russe razyolica 
« liberté excessive », rai^iidalyj « très audacieux ») ; c'est à cette 
même famille de mots qu'appartiennent sans doute ràsbumCy ras- 
poimîne. Telles sont les distinctions qu'il feut établir entre le rflcjw-. 



248 HISTOIRE DE lA LANGUE ROUMAINE 

raS' si. et le re-ex- lat. Elles n'ont pas toujours été rigoureuse- 
ment observées par les philologues et par les fabricants de sys- 
tèmes orthographiques roumains, ce qui explique des ortho- 
graphes tout à fait erronées telles que rèsboiy rèsbolesCy rësmi- 
rifà, tandis que les seules formes admissibles sont rài^hn^ rà:;b(h 
lescy râ3(mirïfâf a -bulg. ra^iboî, ra^)lètiy rai^mirica, — Nous 
devons rappeler ici que, tandis qu'en dr. rfl:(/î- est, comme nous 
l'avons vu, bien répandu, il est plus rire dans les autres parties 
du domaine roumain. Le mr. ne possède, à en juger d'après 
les textes publiés jusqu'ici, que quelques composés avec ce 
préfixe; on y rencontre la forme, empruntée directement au 
slave, rgspundirça et comme formation nouvelle arçstomu; mgl. 
rçspli^ng. En ir. ra:^- est plus vivant; nous avons vu plus haut 
comment il s'est substitué quelquefois à des- (comp. en outre 
rcT^largeiy re:(luUf); mais dans la plupart des cas ce n'est pas à 
l'a. -bulg. ra:^ù' que nous avons affaire, mais au cr. ra;(-; seuls 
respi et re:(bi semblent devoir être rattachés directement aux 
a. -bulg. rasypati, ra:^bhi. 

Prea est venu se superposer, comme nous l'avons fait remar- 
quer ailleurs (§ 84), sur le lat. per, prae. La forme correspon- 
dante de l'a. -bulg., prë-^ s'ajoute aux substantifs, adjectifs, 
verbes et adverbes, auxquels elle donne un sens superlatif {prei^orû 
« fierté », pièblagti « très bon », prèbUdèti « devenir exces- 
sivement pâle y> , prëbogattno « très richement »). Le roum. prea 
est devenu adverbe ou du moins il est toujours donné comme 
tel par les grammairiens : dr. efii prea fruinoSy nu prea merge ; 
il a cependant conservé dans quelques cas la fonction qu'il avait 
en slave; comp. par exemple l'expression /)rt'fl/M/érrmV/7 :(i7W. On 
se demande même si dans le premier exemple cité il ne faut pas 
envisager prea de la même manière ; il serait plus logique alors 
d'écrire : efti preafrumos. Dans ce cas, prea ne serait véritable- 
ment un adverbe que dans des locutions telles que : nu prea 
fîterge, nu prea ftiiy etc. Pré semble être tout à fait inconnu au 
mr. ; on trouve, il est vrai, premuiatu chez Bojadzi, mais cette 
forme a sans doute été forgée par lui. En ir. prè s'est confondu 
avec le cr. pre-y il n'y est cependant pas aussi répandu qu'en 
dr. 



L INFLUENCE SLAVE 249 

Voir sur ces préfixes, Miklosich, VergJeich. Gramm, der sîav. 
Sprachen, II, 353, 413. — La plupart des composés avec ni^- que 
nous avons étudiés sont enregistrés par Kôrting, Lat.-rom, îVôrterh,, 
n<M 6741-6759, parmi les dérivés latins avec re-ex. 

Bien plus nombreux sont les suffixes slaves introduits en 
roumain. 

Ac correspond à l'a.-bulg. -akû (Jbujakû, sirakû, dr. buiac, 
sàrac). Il n'est pas toujours facile de distinguer ce suffixe slave 
du lat. -acus (-accus). Toutefois, dans les formes suivantes, 
représentant des nomina agentis et des adjectife, comme la plu- 
part des dérivés slaves de cette catégorie, nous avons sans doute 
affiiire à -akû : dr. bîjbac, de bijbàire; prostînac, à l'origine un 
adjectif, devenu aujourd'hui substantif (comp. serbe prostak^ russe 
prostakûy qui a passé en roumain, àx. prostac)'y :(pdiac; mgl. 
bitçrnak. Gînsac peut être une formation roumaine gçLsî + akû, 
mais elle peut avoir existé déjà en a.-bulg. (comp. slovène gosak, 
russe gusakii et la forme analogue slovène recak). Les ir, gà:(daCy 
buhac, ciorac semblent aussi appartenir à cette classe. De ces 
formes doivent sûrement être séparés les dr. godac, turmac, mr. 
fitiorak suhst. ; dr. crudac,porutnbac, scundaCy mr. suptsirak adj., 
qui ont la valeur ae diminutifs, ce qui nous renvoie au lat. 
-acus (-accus), l'a.-bulg. -aku ne formant jamais de dérivés avec 
ce sens. Ledr. babac(à), qui n'a qu'en apparence la forme d'un 
diminutif, correspond au serbe babajko (bapko) = baba + 
ùko. D'origine latine doit être aussi Vac de fundac. C'est pro- 
bablement le même suffixe qu'il faut voir dans le dérivé verbal 
spâlàcesc. 

Cà est l'a.-bulg. -ùka (-ûku, -iku) : blugaruka, dr. bulgarcà. Il 
forme, conime son correspondant slave, des substantifs féminins : 
dr. jicày puicà, de fiu, pui ; ir. puVkç Qiupçnkf est le cr. ^upan + 
ka; kutskç, fnotske, skolohke, ^ensk^ sont les cr., slovènes kucka^ 
macka, skolanka, ^enska). La plupart des dérivés avec ce suffixe 
désignent la nationalité ou l'origine : dr. Armeancà, Italiancà, 
Romîncà, Tigancà; orà^ancà, sàteancà, fàrancà (comp. serbe 
seljanka); de même, les nombreuses formes en oaie + cà: 
dr. Engle^oaicây Nemfoaicày Rusoaicà, Unguroaicà, auxquels se 
rattachent les féminins de la même catégorie désignant un 



250 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

titre, une condition : boieroaicây strigoaicà, et, en outre, quelques 
noms d'animaux : cerboaicà^ leoaicà^ lupaaicà, ursoaicà. Cà 
s'ajoute souvent aussi aux diminutifs en -uie : dr. cànufuicà, 
càràruicày ferestruicà, pàsâruicà, ràfuicà. 

Aciy a.-bulg. -acîy -ocjû (^sokact)^ a donné les dérivés : dr. 
cirmaciy gonaci, hrànaci^ rohaci^ stingaci, tràgaci; mr. kopilaUu, 
ndreptatSu ; k^rpaii, comme le dr. cirpaci, est le bulg. krûpacï. 
Le àr.fugaciy anciennement * fugace y est le \2.i.fugaum; il a été 
assimilé aux formes dérivées avec le suffixe slave. 

Eci doit aussi être ancien, bien qu'on ne rencontre en a.-bulg. 
aucun dérivé avec -ecîy qui apparaît cependant en serbe et en 
russe. En dr. on a les diminutifs : corneciy podeci, scàuneci et 
scàunenciy comme tàurenci. 

Ici y a.-bulg, 'icï (kotoricty nevodUî), forme des substantifs 
désignant des personnes ayant un défaut particulier : dr. scodolkiy 
Clevetici (sobriquet) ; en outre des noms abstraits : dr. gidiliciy 
lipiciy tretnurici (comp. serbe jaric). 

Ociy a.-bulg. 'Oci (comp. laskocîy rfgoct)y ne se trouve que 
rarement : dr. murgociy pukoci, 

Ogy a.-bulg. 'Ogû y a donné : dr. niilogy :(bîrciog subst. ; 
pintenog adj., et, en outre, boforogy slàbànogy fontorog. 

Ug y a.-bulg. 'Ugu (JbeliUugu)y se rencontre dans les mots : 
dr. chilugy tnâiugy pilug, pisàlug. 

Ugày a.-bulg. -ugUy est tout à fait rare : dr. huturugày pàpà- 

lugà, 

Ealà doit être l'a. -bulg. -ëlt. Il est ajouté au thème des 

verbes pour désigner le résultat de l'action exprimée par le 

verbe : dr. amefealà, btrfealày cheltuialà, cicàlialày clipealày croialây 

grefalày impàrfealày indoialày îndrâT^nealây tustruialây mtntuialày 

obrintealây oslenealâ, poruncidây socotialây tîrguialà; mr. mucf^lç; 

mgl. klipalç. En combinaison avec les adjectifs, il forme des 

substantifs abstraits : dr. acrealày amàrealây fierbinfealà, gàlbi- 

nealây tufealâ, rofulày sàrbe:^alày ndealây unie:(ealày vimfealà. 

An, a.-bulg. -anti y forme des substantifs masculins : dr. 

cioctrlany giscan (comp. serbe ^wj^tw). Les dérivés avec ce suffixe 

présentent souvent un sens augmentatif ou péjoratif: dr. bâieiaity 

befivany golan , juncatiy lungatiy faiman (comp. serbe kljpatiy russe 



L INFLUENCE SLAVE 23 I 

Tinbanûf tchèque pijan). On rencontre aussi quelques adjectifs 
en -an : dr. bàlan, nàT^drâvatiy plàvan (comp. serbe ^«/(zn, ridjati), 
A remarquer encore le dr. fetifcanà dont le suffixe correspond à 
Y -an augmentatif. En mr., -ûw est tout à fait rare : gulan, gulisan ; 
mgl. mi^lukan, L'ir. skolçn est le cr. Ikolan. 

AniCy eniCy sorti de mots slaves tels que pogrëbanijey vidènijôy 
formés des participes passés passifs icpogrëbati, vidèti -f- le suffixe 
-i)>, sert en roumain à dériver surtout des tiomina actionis : dr. 
curàfenie, grijanie, împàrtàfenicy jelanie, payante y petrecaniCy pier- 
:^aniey pràpàdertiCy firetenie ; dans quelques-unes de ces formes, 
comme par exemple en firetêniey le sens primitif du suffixe s'est 
effacé ; firetenie ne signifie pas Y « action de faire quelque chose 
par ruse », mais « la qualité d'être rusé » ; cela s'explique par le 
fait que ce mot est dérivé d'un adjectif, firet, tandis que grija- 
nie, p. ex., est formé du verbe grijire et pouvait, par ce fait, 
mieux conserver la signification primitive du suffixe -flm>; 
curàfenie signifie d'un côté 1' « action de nettoyer », de l'autre 
côté « la qualité d'être propre » ; le premier de ces sens s'est 
maintenu par le fait que curàfenie ne pouvait être isolé du verbe 
curàfirCy le deuxième sens s'est développé sous l'influence de 
l'adj. curât, L'ir. ne connaît que les formes empruntées direc- 
tement au croate et au slovène, napastovanjCy ^vl'enje, 

Eany réduit après r, /, f à an, reproduit l'a.-bulg. -èninûy 
'janinû = ènûy -janû -f- -m/î (pi. -ènôy -Jane) : ii^railttèninûy 
mirèninûy rimljaniniiy selëninûj dr. ii^ailteany mirean, rîmlean. 
Il indique la patrie ou l'origine : dr. Bucurefteany le^an, Moldovean, 
Munteany Transilvànean; cetàfean, sàtean, fàran; mgl. kçtunfan; 
de là les noms propres en -eanu : Codreanu, Fàleanu, etc. Dans 
un mot tel que celàfean « citoyen » et surtout oftean « soldat », 
-ean s'est éloigné de sa fonction primitive; il désignait à 
l'origine « la condition de celui qui habite une ville, de celui 
qui est dans l'armée » . 

Nie est l'a.- bulg. -ïnikù (tnii -f- ikù^ : becïsiwikiiy dosiojnikùy 
duhovînikû, dvorînikûy ispravinikuy Ijubovinikû, postelinikûy pra:^dî- 
nikiiy stolïnikuy sûvètïnikûy svëitînikù, ucenikûy vojnikûy dr. becisniCy 
destoiniCy duhovniCy vorniCy ispravnic, ibovniCy posielniCy pru'^niCy 
stolniCy sfetniCy sfcfnic, ucenicy voinic. Il forme en roumain des 



252 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

adjectifs : dr. amamiCy casnic, datornic (et d'après celui-ci stator- 
nic)y dorniCy dosnic^ falniCy fifarnic, grabniCy harnic, indodnic, 
obra:(niCy pafnic, pusnic, puierniCy temeinicy T^ilnic. Les dr. darnic, 
silnic doivent aussi être des formations roumaines de dar^ silà, 
puisque les a.-bulg. darîniku, sillnihiï (slovène silnik) ne sont 
employés que comme substantifs. Platnic et vrîstnic peuvent 
aussi avoir été formés en roumain (comp. cependant bulg. 
platniky slovène vrstnik). Nie se rencontre en outre, comme 
suffixe secondaire, dans les adjectifs : dr. atnàgelniCy bànuelnicy 
feciorelnky grefelnicy prielnUy tiri^ielniCy vranelnic; comp. en 
même temps : dr. làturalnicy ulifarnic. En ir. on trouve quelques 
formes en nik, mais elles sont récentes et empruntées au croate : 
du{niky greiniky roinik, 

Nifày a.-bulg. -tnica = -ïnw + -ica (koSïnicay pivlnica, dr. 
cofnifày pivnifà), forme des substantifs : dr. botnifày clopotnifà, 
pipernifà, varnifàj T^aharnifà ; il apparaît comme suffixe secondaire 
dans : dr. chibritelnifày furubelnifày urechelnifày virtelnifà (comp. 
a.-bulg. krûstiltnicay kadilînicay dr. crtsielnifày câdelnifà); comp. 
en outre acarnifâ. En ir. le suffixe -nifà n'est guère productif; 
il ne se rencontre que dans les formes empruntées directement 
au slave (croate, slovène) ; kosnitse (qui pourrait cependant être 
l'a. -bulg. koiinica), sitniisçy spovidolnits^y stru^nitsç = koitnicay 
sitnicay ii^pyvidalnicay ostru^nicay veternica; protsidelnitsç est formé 
du cr. procidili + le slovène cedilnica. Le mr. plfamnitsç est le 
bulg. plëvnica. 

Ifte remonte à l'a.-bulg. -iste {^isJu) : kapistCy paiistCy seliitty 
dr. capijtôy pajifte, silifte. Il désigne en première ligne l'endroit 
où se trouve un objet, et s'ajoute surtout aux noms de plantes : 
dr. cinepiftây iniftey porumbiflCy Tutunifte (nom de lieux); mr. 
kocieniitây kgstt^nisle (comp. serbe \ukuri:^ste, slovène bobisie). 
De cette signification s'est développée celle, plus abstraite, 
qu'on rencontre dans Uni^tty dérivé de l'adj. /m, comme rarifte 
de rar ; une formation analogue est celle qui nous est offert 
par le nom toponymique Tainifte (Tainiftea vacilor)y tiré de 
tainâ. En second lieu, -iste désigne la partie de l'objet indiqué 
par le radical et qui sert à son emploi : a.-bulg. toporiste, dr. 
toporiftCy mr. toporgstCy d'après le modèle duquel on a formé le 



LINFLUEN'CE SLAVE 253 

dr. coderifte. Ce suffixe n'apparaît en ir. que dans les mots 
ognistCy seliste, uliste qui sont les cr. ognijste, seliste, ulUte. 

Ef correspond à Ta.-bulg. -kî (prëkupkîy dr. precupef) dans les 
dérivés formant des nomina agentis et des diminutifs : dr. càlà- 
ref^ cîntàrefy drumef ; mr. kglçretsu ; dr. podef ; dans les diminutifs 
il est le plus souvent combiné avec -ul : dr. codrulef, cofulef, cui- 
bulef, dràcute(y riulef, sàculef (sàcultef), stegulef^ tîrgulefy urstilef^ 
viermulef, vîntulef. Vit. ne connaît ce suffixe que dans les mots 
empruntés au slave : sgndets qui repose sur Ta.-bulg. stfdtcl et 
auquel viennent se joindre quelques formes croates et Slovènes : 
beletSy hlçpelSy lovçtSy skopçts, tovarçts, udovgts = slovène belec, 
hlapecy cr. lovac^ skopac^ tovaraCy udovac. Il faut certainement 
séparer des formes citées les adjectifs en -ef tels que dr. màrefy 
pàdurefy etc. dont le suffixe a une tout autre origine (lat. -ictus). 
Ifà, a.-bulg. 'ica (ffdicùy koj^icay granicay mladica, ra^niiricay 
sulicay troicay ulica, vëverica, dr. undifày cojifày granifây mlàdifà, 
râimirifày sulifày troifà, ulifàyVeverifa), sert à dériver surtout des 
féminins et des diminutifs : dr. bucàtârifây coconifày cusàtarifày 
domnifày Jloràrifà^ tnàgàrifày woràrifà, pàsiorifày porumbifày :(eifà; 
codifày copilifày corjifày costifày cununifày fetifày fintinifày foifày 
grâdinifàygropifày gurifày lingurifày miorifûy odâifàypenifày portifày 
ufifà ; il s'ajoute bien des fois aux diminutifs en -ul : dr. bubu- 
lifày cruciulifày frun:(ulifâ y furculifà , tnîndrulifày tnusculifày 
pîulifà y puiculifà y pungulîfày T^iulifà ; comp. en outre les noms 
propres Gheorghifày Ienàchi\à, etc. Le mr. connaît les formes : 
dçskçUtSQ ; grupiiSQ , kgrutiitsÇy lihgnritsQy mQturitsÇy mulgritsÇy 
pçduritsQy shunduritsQy sçrtnçnitSQy surçritsç; mgl. ampirçtitsç ; 
bukUlsQy kuditsQy vinturUsç; kçluguritsQy comme le dr. càlugàrifà 
est slave, serbe kalugerica ; gurlitsç reproduit la forme bulgare 
grûlica; gtûteriisÇy dr. guflerifày correspond au serbe gusterica; 
tnolilsç peut être le néo-gr. {jisA'.Tffa, alb. moFitst; gumçriisQ se 
rapproche de Talb. gomartise. En ir., où le suffixe a.-bulg. 
s'est croisé avec -ica cr., on rencontre comme formations 
nouvelles : fetsantsCy fraieriîs^y du cr. frajaty hoptcritsçy feîitsçy 
ieditsCy iepitsfy kolaritsây de kolpre (cr. kolari)y koserits(; du 
cr. kosify skafonitsCy de Tit. scoffonfy tsipilsf, du cr. tsip; ^urits^ 
doit reproduire un plus ancien \urinkQ -|- le cr. jurica; d'ori- 
gine croate sont : golubitsCy gospodaritsç, gustseritsçy o^taritsçy 



254 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

pasteritsey cr. golubica, gospodarica^ guséerica^ ostaricay pastirica; 
paunitsç se rencontre avec le cr. paunicay mais il serait difficile 
de le séparer du dr. pâunifâ qui n*a non plus probablement 
rien à faire avec le bulg. paunica. Quelquefois -ifâ sert à former 
des substantifs abstraits, comme par exemple le dr. ràmà^ifà 
(comp. a.-bulg. nemalicay prêlisicà). 

Avy a.-bulg. -aviï (jnrûsavù, shvrunavUy dr. mir^av, scirnav), 
est tout à fait rare ; il forme des adjectifs : dr. irîndavy de 
Ta.-bulg. tr(}du\ mr. tnolav.Avà, a.-bulg. -ava, est inconnu au 
roumain ; le dr. gîlceavà, a.-bulg. glùcanijcy présente il est vrai 
ce suffixe, mais c'est très probablement en slave que -anije a 
été échangé contre -ava, 

Ivy a.-bulg. 'ivu (jnilostivûy plèsivû, :{lobivû, dr. mibstivy pie- 
fuVy \globiu)y a donné les dérivés : dr. be\iv (comp. a.-bulg. 
pijanivû), uscàfiv. L'ir. connaît milôstiva qu'il faut rattacher, 
comme le montre Taccent, au cr. tnilostiv; ^^asipliw correspond 
au cr. sipljiv, L*a.-bulg. connaissait, en outre, un suffixe -livû 
résulté de l'adjonction de -ivu à des formes verbales : dr. gura- 
//^(comp. a.-bulg. govorïlivu). 

En dehors de ces suffixes, le roumain doit au slave le suffixe 
verbal -uire : dr. JâptuirCy mînuirey pàcàtuire, pescuire, prefuire, 
fcrpuire, viefuire; mr. fqptiieskuy minduesku (formé d'ailleurs 
d'après Talb. mvidoh)^ le mgl. darues, dr. dâruesCy se trouve 
déjà en slave, darovati. Uire est résulté des verbes slaves en 
-ovati, qui forment le présent en -ujç : a.-bulg. darovati-darujçy 
glasovali'glasujg.y lëkovatNëkujç, fnilovati'tnilujç, vifwvati-^inuj^y 
\alovati-^alu}g.\ dr, dàruirCy glàsuircy lecuire, miluirCy învinuircy 
jeluire. Les formai dr. dar-dàruire, glas-glàsuire amenèrent/ûi/)/- 
fâptuirty pref'prefuire, etc. 

Pour les suffixes slaves étudiés ici, v. Miklosich, Vergl. Gramm, 
der sîav. Sprac})en, II. — Meyer-Lûbke, Gramm, der rom. Spr., II, 
§413, considère -aci comme d'origine latine (-acem), ce qui est inad- 
missible au point de vue phonétique. Le môme auteur, ibid., § 433, 
rattache -eald au si. -c/jy», qui est cependant assez rare et a un autre 
sens que le roum. -eald. Sur -e/, -i/df, cf. ibid., §§ 416, 417, où les 
formes cdldref, cîntdrc\, etc. sont mis sur le même plan que pâdurefy ce 
qui est impossible. Cf. en outre, à propos de -uf, -ifdy S. Pu^riu, 
Die rutmn. Diminutif suffixe y Leipzig, 1899, 32, 66. 



L INFLUENCE SLAVE 235 

113. Au point de vue lexical, l'influence du slave sur le 
roumain se ressent à chaque pas. Le nombre des mots slaves 
introduits en roumain est considérable. 

Comme les emprunts faits par une langue à une autre n'inté- 
ressent pas seulement la linguistique, mais aussi l'histoire, 
nous classerons les éléments slaves du roumain d'après la 
nature des faits auxquels ils se rapportent. On pourra voir 
ainsi quels sont les domaines dans lesquels le roumain a été 
plus ou moins profondément influencé par le slave, et dans 
quelles relations les Roumains ont vécu avec les Slaves. Nous 
ne pourrons certainement relever ici tous les mots slaves qui 
ont pénétré en roumain ; nous rappellerons seulement ceux qui 
méritent d'être signalés à cause de leur ancienneté et de la dif- 
fusion dont ils jouissent dans le parler des Roumains. 

En dehors de Miklosich, Die slav. Eîemente im Rumânischeriy 
Vienne, 1 861, et Cihac, Dictionnaire d'étymologie daco-romam, Franc- 
fort, 1873, personne n'a étudié ce sujet, Tun des plus importants 
pourtant de l'histoire de la langue roumaine. On est donc obligé de 
recourir toujours à ces travaux, bien qu'ils ne correspondent plus à 
l'état actuel de la science. Bon nombre des étymologies données par 
ces savants sont à rejeter. Miklosich enregistrait parmi les éléments 
slaves du roumain même des mots latins comme cia^d, nidciucd, tatà ; 
dans la même erreur est tombé Cihac qui considère, par exemple, 
cucutà, gaurà comme slaves. D'autre part, ni Miklosich ni Cihac 
n'ont fait la distinction nécessaire entre l'influence ancienne du 
slave sur le roumain et celle d'origine plus récente, question assez 
compliquée sans doute , mais qui peut être résolue dans plus d'un 
cas. Les travaux de ces auteurs sont plus insuffisants encore lorsqu'on 
veut connaître les éléments slaves du macédo- et de l'istro-roumain ; 
ces deux dialectes y sont laissés hors de compte, ce qui s'explique 
d'ailleurs par les renseignements insuffisants qu'on avait sur ces dia- 
lectes il y a une trentaine d'années. Or, pour connaître les rapports 
du dr. avec le mr. et Tir. il est indispensable de savoir dans quelle 
mesure chacun de ces dialectes a été influencé par l'a.-bulg. 

L'homme (particularités physiques et morales, dispositions 
psychiques, conditions sociales, professions, actions) : a.-bulg. 
gçgnavùy grûbavtiy krûnû, plèsl, plesivû^ shrûnavu, slabiïy snièdû, 
sûdravinùy stnibû, baba; bla^nûy bujahûy dostojnikû, dragûy 
drû:(u, grœ(avûy kurûvarîy kurùva, lakomii, mgdrûy milostivûy 
napraslnUy nedostojnûy nemilostivâ, netegû, netrëbinu, mukû^ nevi- 



256 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

novatù, nevrëdtnûy prostû^ straSinûy svçtù, tfpû, irèxvûy vinovatûy 
vrëdînùy :(avistinikùy :^lobivu ; grœ^a, gryj^a, lakamije, lènî^ nade^day 
pi^ffuiy rïvïnïy veselije, veselû, {ait; bogatû^ mirjaninûy robû, sirakû, 
sluga, stopanû, vojnikû, ^upanû; gradinarî^ prèkupàcïj vract, 
:^idart, ilatart; besèdovati, bèlitiy blagoslaviti , blainiti, bolëti, 
chachotati, chraniti^ chuliti^ chvaliti, èisti, cuditi, darovati, dobyti, 
dognatiy dotnolitiy dosaditi, dovesti, drû:(nçtiy glasovati, glumiit, 
gonitiy grabiti, graditi, grajati^ grèSitiy grœ^iti, iskaljati, iskusUi^ 
ispravitiy iibaviti, i^biti, i:(gonitiy i7;voditi, kajati, kalitiy ka:(nitiy 
klatiti, klevetaliy kraitiy krûpitiy krûkng.fi, lagoditiy Iakomiti, lèpiti^ 
klastiy IjUbitiy lovitiy ma:;atiy mçciii, miloi^atiy mlatitiy fnî!(ati 
{mii^atï)y nadétiy nakaiatiy napadaiiy napustitiy naskociti^ obO^datiy 
obladovatiy obloj^itiy oboritiy odûhnçtiy okarjatiy oparitiy oprèliy os^iti 
{ptûs(fditi)y osobiti (osebitt)y otravitiy otrinçti, pagtibiti (j>ogubitï)y 
pa^iitiy pçiditi^ pipatiy platitiy pleskati, plesn^ti, plesiiy plèti, pochoiètiy 
pokloniti {podûkl<mitt)y pokajatiy pomînëîi y por^itiy parinçti, posiitiy 
potulitiy potûknfiiy pra^iti, prêlîstiti, prëmèniti Çprêmënjati^y prëit, 
pribëgatiy prigonitiy priintatiy propastiy propovëdovatiy protivitiy 
ranitiy rasaditi, raskoliti, raskroiti, raspçditiy rastiti, rasukatiy 
rasypatiy ra^biHy ra:(vratitiy ring^ti, rygatiy rykn^iiy saditiy siliti, 
skrùbëtiy slabitiy slavitiy slui^itiy sukatiy sûdrobiti, sûgrûciti (jûkrû- 
cîtï)y sùfnfstiy suniirjati (sûmêriti)y sûmûèatiy sûpovëdati (supavë- 
devait), sfitlacitiy sûtryvatiy stivaditiy sûvrusiti (jûvndatt), svç- 
titiy sïpùtatiy t^govati, tg^itiy tesatiy tëskovatiy tlûmaciti, iopitiy 
trajatiy trëliy trë:(viiiy iruditiy ujetiy ukoliity ukrotiiiy unioritiy ustati, 
vaditiy valitiy veselitiy vinovati, voliti, vra^iii, vrëtiy vrùtëtiy :(amyS' 
liiiy :(pritiy :^rètiy {aliti Q^alovati), ^dati Q^dëli) ; — dr. gtngaVy 
gîrboVy cirtty plep, plefuv, sclrnaVy sîaby smeady :^dravàny ftirb, 
baba ; blajiriy buiaCy destoiniCy drag, dîr^^y gf"o:(av, curvafy curvày 
laconiy mlndniy milosiiv, nâpraT^niCy nedestoiniCy nemilosiivy nàtîrtgy 
netrebniCy nàuCy nevinovaty ncvredniCy prosty strafntCy sfint (con- 
fondu avec sînt = lat. sanctus)y tîmpy trea:;^, vinovaty vredniCy 
^avistniCy T^lobiu 'ygroa^ày grije, làcomiCy lene, nàdejdeypi^rnày rlvnày 
veseliCy vesely jale ; bogaty mireariy roby sàrac, sltigày stàptUy voiniCy 
jupîtt'y gràdinary precupefy vraci, T^idary T^làtar; beseduirCy belirty 
blagoslcvircy blà^nirey bolirCy hohotirey hrànirCy hulirCy fàlirCy citirey 
àudirCy dàruirCy dobindire, dojmirty doniolirCy dosàdirCy dovedirty 



\ 



L INFLUENCE SLAVE 257 

indrà:^nirey glâsuirBy glumire, gonire, gràbire^ ingràdirCy gràireygre- 
firây îngrc^jrCy iscàlirCy iscusire^ ispràvire, i:(bâvirey i^ire^ i:^ofiire, 
iivodire^ càire^ càlire, cà:(nire, clàdirCy clâtire^ clevetire^ croire^ 
cirpirCy cricnire, logodire, làcomirCy lipire, iubirty lovire, minjire, 
muncirCy miluirCy imblâtirCy mijirCy innàdire, nàcàjirey nàpàdirty 
nàpustirCy nàscocirey ohijduirCy oblàduire, Mofire, oborîre (doborîré)y 
odibnirCy ocàrîrCy opàrirty oprire, osindire, osebire Çdeosebire)y otrâ" 
vire, urnircy pâgubirty pà^irCy pindirCy pipâirCy plàtirCy plescàirCy 
ple:^nirey implethcy plivire, po/tire, poclonircy pocàirty pomenirey 
pornncirty pornirty postirty potolirCy poticnirCy pràjirty prilostirCy 
premenirey pîrîrcy pribegirCy prigonirCy primirCy pràpàdire, propove- 
duirCy impotrivirôy rànirCy ràsàdirCy roscolirCy ràscroirCy râspindirCy 
ràstirCy ràsucirCy risipirty rài^birCy rài^àtirty rinirCy rlgUrCy ràc- 
nirCy sàdirey stlire, scîrbirCy slàbirty slàvirCy slujirCy sucirey ^drobirCy 
:(£trcirey smintirCy smerirCy smuncirCy spovedire (spovàduiré)y siH- 
circy strivirCy sfàdirCy sàiir^ire {sfîr^iré)y sfinfirCy foptirey tînguire, 
tlnjirCy tefirây tescuirCy tàlmàcirCy topirCy traire y tirtrCy tre^irey iru* 
dire y uimirey ocolirey ocrotirey omorîrey ostenirey vàdirey învàlirey 
veselire, învinuirey voirey vràjirCy vlrtre, învîrtirey :(àmislirey :(prirey 
:(ârirey jelire (jeluire^y jinduire; — mr. slabuy sm^adu, babg; 
kurvarUy lakumu; Içkumie, Içaney i^ale; bugatUy robu; bileskuy 
hçrneskuy tsudiseskuy agunesku, hgçrdeskuy greshuy agçrieskuy 
IqkumeskUy alikeskuy upgreskuy p^ndescUy plçteskuy plçskgneskuy 
tnplgteskuy pliveskuy purn'eskuy rgsp^ndesku, arneskuy rçgçeskuy 
sçdeskuy slçg'eskuy suis, tini^eskuy tuk'eskuy irudeskuy nvçleskuy 
nvçrteskuy ^ilesku; mg\. gçrbuv; biles y trçifSy atwqrtes'y à remar- 
quer la forme mutreskuy a.-bulg. tnotriti, qui manque en dr, ; 
— ir. gri^'y dobçndiy çngardiy graidy kçrpiy muntsiy pletiy ranty 
respiy re:^biy tçn^iy çnvrti, :pri. Comme Tistro-roumain a subi 
l'influence du croate et du slovène, il est souvent difficile de 
savoir si tel ou tel mot remonte à Ta.-bulg. ou s'il a été emprunté 
à l'un de ces deux dialectes slaves d'Istrie ; tel est le cas pour ipfe, 
bogoty drog, goniy hraniy Isudiy i:(biy lubi, ma^iy mi^eiy mlatiy plati, 
pogubi, pokaiçiy primi, propadiy prçjjy sadiy sloby slugÇy j/m^i, 
spraviy topiy tsitei, veseliy :(baviy :(drobiy :(idory ^imiluiy ^upçrty qui 
peuvent venir de Ta.-bulg. tout aussi bien que du croate ou du 

DmsusiAMU. — Histoire de la Ungue roumaine, ty 



258 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Slovène (baba, bogat, dragy goniti, hraniti, cuditiy ÎTjnti^ Ijubiti, 
tna7;aii, mi^ati, mlatitiy platiti, pogubiti, pokajatiy primiti, propasti, 
pr^iti, saditiy slab, sluga, sluf^ti, spraviti, topitij citati, vtselitij 
:iibavitiy ^drobiti, :^idary smilovatiy S^upan). Quelquefois les formes 
a.-bulg. ont pu s^ croiser avec celle du croate, comme c'est le cas 
peut-être pour bfbf qui, en dehors du sens de « vieille femme » 
qu'a l'a.-bulg. baba^ présente aussi celui de « grand'mère » 
qui est propre au croate. Des raisons phonétiques et semasiolo- 
giques nous forcent, en échange, à considérer les formes suivantes 
comme empruntées directement au croate (slovène) : blç^en, 
darvfiy hvaliy hviy otrovi, poriniy riniy skrbiy svety svetiy veseUy voliy 
j(pF = bla{en^ darovatiy hvalitiy lovitiy otrovitiy porinutiy rinutiy 
fkrbitiy svety svetitiy veseljcy ^al',\J\r. possède, en revanche, 
quelques mots slaves anciens inconnus aux autres dialectes rou- 
, mains : gQndiy osgndiy sgndetSy imunii = a. bulg. g^tiy pos^itiy 
sifdiciy sumçtiti. Pour quelques mots roumains les textes slaves 
anciens ne nous donnent pas les prototypes correspondants ; ils 
doivent cependant avoir existé; comp. dr. ctrtirequi doit reposer 
sur un "^kniiiti (seul le subst. krûiênije est attesté en a.-bulg.), 
opintire = ^op^titi (comp. vuspetiti); rtnjirt = *r^ijtiy forme 
apparentée à rqgaliy rç:(iftu; plutire peut être une formation 
roumaine de plntà (a.-bulg. pluii)y comme împodobirede podoabà 
(l'a.-bulg. podobatiy dérivé de podobay a un sens trop éloigné du 
roum. impodûbire pour qu'on puisse le mettre à la base de celui-ci). 

Parenté : a.-bulg. kùmolrûy mastechay nevêsta; — dr. cumàtrUy 
niofteh (mafter)y ttevastà; — mr. nvfastç; — ir. kumatrUy nevçst^ 
(ce dernier peut être aussi le cr. nevesta). 

Le corps humain : a.-bulg. trupù, glcT^nûy glûtùy grùbuy krakuy 
krukû, obruT^ûy *pi7;da; — dr. trupyglei^nàygîty gîrb (jgtrbà)y craCy 
circây obra^y pi:(dà; — mr. trupUy kiidç; mgl. glej^y gurb\ — 
ir. gqt, pi:(de ; trtipe est le cr. truplo. 

Aliments : a.-bulg. dro^dijcy kolaèî, ocitUy olèjy pogacay sko- 
vraday ^sumetana; dr. dro/die, colaCy ofàt, uleiy pogacty scovardà, 
smîntinà'y — mr. pogatia; — ir. snignlgre ? (ptsety pogot^e peuvent 
être les cr. ocaty pogaca). 

Habits : a.-bulg. ko^uchuy kncima; — dr. cojoCy cufrnà. Le dr. 
obialây ir. obchy suppose un a.-bulg. *obîjalo, dérivé de obiti. 



L INFLUENCE SLAVE 259 

Habitation : a.-bulg. gradûy gradina, grajidi, g^çda^ jasli^ 
kottcty pivinicay poduy policay pragu, pritvorûy :(abralo; — dr. 
gardy gràdinày grajdy grindây iesle, cotef, pivnifà, pody polifày 
pragy priver y î^àbrea; — mr. garduy gçrdinçy politsa, pragu; — 
ir. gordQçslçy pod sont probablement les cr. jasle, pod). 

Animaux : a.-bulg. byvolûy duchorû, gçslkay guSterûy kokosî, 
krasîèliy krutUy lostunUy lehtdty molty nevësttkay ogarûy paçkûy rakùy 
sobolùy strëkûy slrukuy tr^tûy vèvericay vrabijy :^gbri ; — dr. bivoly 
dihorygîscày gusiery cocofy cristei, cîrtifày làsturiy lebedà, tnoliey nevàs- 
îuicây ogary paing {paingine)y raCy sobol, strechCy stîrc Çcocostîrc)y 
trlntoryveverifày vrabity :^itnbru'y — mr. bivuly gçskçy rakuy stt^rk; 
kukotu qui correspond au dr. cocof doit être le bulg. kokot ; le 
mr. connaît en outre plçtunuy a.-bulg, plotunuy qui a disparu en 
dr. ; — ir. kokoi; guske et kokot sont les cr. guska, kokot; rçk est 
aussi peut-être croate (jak). 

Plantes : a.-bulg. bobuy chntèlt , chrënûy loboda, makuy niasliriy 
molotrUy ov)sH, pelyntiy rakytUy rèpicay rogo^Uy sniokynûy svekluy 
iroskoiùy ovïsn; — dr. W;, hâmeiy hreatty lobodà, maCy màslin 
(f)iàslinà)y molotru, ovdSy pelirty ràchitây raptfày rogo:^y snwchin 
Çsniochinà)y sfeclây troscot; — mr. boby hrfanUy rugoi^u, mgl. 
troskot ; — ir. boby peletty rakytç qui peuvent être aussi les cr. bob, 
peltHy rakita. D'origine slave sont probablement aussi les dr: 
dracilâ (dracinà), Tiirnày a.-bulg. dracijôy :(fàno. 

Nature : a.-bulg. fe;(iM«a , boltivanûy brûlogûy burjdy chotarûy 
dgbravay dèluy granicay i^vorûy ja^ûy IgkUy livaddy mogylay nasùpUy 
ostrovùy pardy pa^itîy pesterûy poljanûy potopUy poS^aru, prçidti, pro- 
pastty slotûy snoptiy stogùy tinUy trësn^tiy valu y vichrtiy vrûtûpûy 
vuiduchùy T^arjUy :^orjay ^ûrw, ^ratûku; — dr. be^fiày bolovatty 
birlogy burày hotar, dumbravày dealy granifày /;(var, ia:(y luncày 
livadày movilày nàsipy ostroVy parày pajiftCy pestera, poianà, potopy 
pojary prundy prâpastity sloatây snopy stogy tinà, trà^nirey valy 
vijory vîrtopy và:^duhy ^^arCy :^oriy jary jeratic; — mr. i^yurUy 
luhkçy livadCy slçatQy snopUy stogu, ting, vifury :jap^, ^eru; trapUy 
a.-bulg. trapu y peut être aussi le bulg. ou Talb. trapi — ir. 
bovoriy livçdcy volurle (slovène bolvatiy cr. livaddy val}) 

Instruments, ustensiles, différents objets : a.-bulg. (ri/ra, bicly 
bljudoy bricty brûvinOy bùtûy cëvty dlatOy greblo (jgreblijd)^ kapona^ 



260 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

kléste, klopotû^ karabi, kosûy kosort, kosi, kostnicay koi'iicegù, lanï- 
cuchuy lavica^ lèsa^ lopata^ mré^ay nakovaloy nevodù, palica, pçgva^ 
pcrijtj perina, pettnOy pila, ploskva, plugù, praSta^ roga^tna, sablijay 
saniy sitOy struna^ sulica, sùvora, svcstnikùy sestarù, tëskùy iotiloy 
tojagùy toporùy irçha, irçhica, z'eriga^ i^rùdi; — dr. undifày biciy 
blidy briciy birtiâ, bità, favà, daltà, greblâ, cumpànày clqiey clopoty 
corabiCy coasây cosofy cofy cofmfâ, cofciugy lânfuc (JanOy lavifàj 
leasày lopatày mrejCy nicovalây nàvod, pali(ày pungày perity perinây 
pintetty pilày ploscû, plugy profliCy rogojinày sabie, sanity sitày 
strunày sulifà, sfoarà, sfefnic, fuflary teascy tocilày toiag^ topory 
irîmbày trimbifày verigày joardà; — mr. blidu, daltÇy klopoty 
kçasÇy kosUy lupatç, fnrfa^ç, pnhgç, pilç, ploskç^ pl^gu, prçastCy 
sitQy topçafÇy tri^mbçy verigg; mgl. vçanditsçy greblç, rugu:(inçy 
tuiag; le mr. connaît en outre />«&««, a. -bulg. polënOy qui ne 
se retrouve ni en dr. ni en ir.; tsiriapu doit être Ta.-bulg. 
èrèpùy — ir. unditsfy bgty kleste, klopot; mri^y iotsiï sont les 
cr. tnri^ay tocilj; bitSy kose, kos, kosmls(y nakovçlcy pil^y sitty spbfçy 
verigç peuvent aussi venir directement du croate ou du Slo- 
vène :Wr, kosUy kos y kosntrUy nakovaloy pila, sito, sabljUy veriga; 
muntçr est un dérivé intéressant de Ta.-bulg. mg^liti. 

Métaux et différentes substances : a.-bulg. kositeruy kremeniy 
ocêlîy smolûy varu; — dr. cositOKy cremeney ofàl, stfioalày var; — 
mgl. kremini. 

Mesures : a.-bulg. pc^onuy védro; — àx, pogon, vadrà. 
Temps : a.-bulg. castiy rastçpùy vèkuy iwwf, vrusta; — dr. ceaSy 
ràstimpy veaCy vreffie, vrîstà; — mr. irçsta; mgl. vremi\ — ir. 
vrçtne (peut-être le cr. vreme). 

Jours de la semaine : a.-bulg. sçbola; — dr. sfmbàià; — mr. 
sçmbQtç; — ir. sgmbçte. 

Superstitions : a.-bulg. mora, vltikodlaku, :;jnij\ — dr. fnoroiy 
vîrcolaCy :(Pieu'y — mr. vgrkulaku, :(tneu. 

Quelques mots n'appartenant à aucune des catégories précé- 
dentes méritent aussi d'être rappelés ici : a.-bulg. basnty bolî, 
ccpènùy cetûy créda, chvalay danije, darû, da^da, dgga, dèdinay dos- 
petiy duchuy glota,goluy gramada, ispytû, kipù, kobi, komorUy kva- 
sitiy lëkûy napasiîy narodû, narokù^ ncvoljay nravtï, obUiijey oblu, 
oljytajy okolii, otUina, pakost), pîstru, plavù, plùkii, poklonù, ponosH, 



l'influence slave 261 

povêsity prijatiy prème^dije^ pricina, prile^ati, rana, rçduy roditi, 
rumènûy sporuy staviloy struvo, sùlijati, suroku, sverëpûy tajnay 
tajnikùy tlakûy trèbaj irèbovati, vëstt, vina, vrachù, vrûchûy :(alogû, 
ivonuy j^rûtva; — dr. basm, boalâ^ fapàn, ceatà, cireadà, falâ^ 
dartie, dar, dajdcy dungà, datinà, dospirCy dtih, gloatà, golygràmadâ^ 
ispitây chip, cobe, comoarà, covàsire, leac, nâpaste, norod, noroc, 
fievoie, nàrav, obfte, oblu, obicei, ocol, ocinà, pacoste, pestrif, plàvai, 
(plâvif), pîlcy poclofiy ponoSy povestCy priirCy pritnejdiCy pricinày pri- 
lejirCy ranày rîndy redire y rumen y spory stavilà, sîlrVy sleirey soroCy 
sirepy tainày iainicy clacày treabày trebuirey vestey mnày vrafy vîrfy 
^àlogy :(vony jertfâ'y — mr. falçy duh, goly kobçy nivoTey rumitiy 
sporu; mgl. Ifk; — ir. Jpr, duhy rçnfy s'ils ne sont pas plutôt 
les cr. dary duh, rana; pour bol, go y vrhy :(von l'origine croate 
est certaine, comme le montre leur forme et leur sens (cr. bol, 
go y vrhy :(wti). 

Le roumain a emprunté, en outre, au slave plusieurs mots 
qui se rapportent au culte chrétien. Avant de venir en contact 
avec les Slaves, les Roumains avaient connu le christianisme 
sous la forme latine. Ils étaient, au point de vue religieux, 
dépendants de Rome, comme l'attestent l'histoire et l'étude de 
la langue. La plupart des mots roumains anciens concernant 
le christianisme, et spécialement ceux qui expriment les notions 
élémentaires de la religion chrétienne, sont d'origine latine. 
Tels sont : dr. bisericày bote^^are, creftin, cuminecarey dumne^eUy 
îngery sînta scripturà = lat. basilicay bapii:i^arey christianuSy corn- 
municarey dominedeuSy angélus y sancta scripturà; de même : ciflegi, 
pâresimiy pûfti = lat. caseum ligare, quadragesinuiy paschae; de 
provenance latine doit être aussi cràciun (voy. ci-dessous). 
Sur cette couche de mots latins vinrent se superposer avec le 
temps des éléments slaves, et cela à partir du ix* siècle lorsque 
les Roumains furent attirés vers l'église slave, fondée par 
Méthode et Cyrille et leurs disciples. C'est à cette époque que 
doivent remonter les termes religieux suivants : dr. blagoslo- 
vircy colindây HristoSy iady icoanày idol, Isus^ liturghiCy masluy 
molitvàypra\niCy rai y troifày utrenie, vecernie; a.-bulg. blagosloviti, 
koleda, ChristosUy adû {jadti)y ikonay idoluy Isusûy liturgijay masloy 
molitvay pra^dinihûy rai, troica, utrîniay vecerinia. Dans quelques 



262 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

cas les formes slaves se sont rencontrées avec celles du latin ; 
comp. dr, oltar = a.-bulg. olutarî, à côté de altar = lat. altare. 
Dans le dr. bobotea^à on constate même la fusion d'un mot slave 
avec un mot d'origine latine : a.-bulg. bogù-\-\dX, bapiixare. Le 
roumain contient plusieurs autres termes religieux slaves (popà^ 
vlàdicà, etc. = si. popû, vladyka); ils sont cependant plus 
récents que ceux que nous avons mentionnés et ils datent de 
l'époque où les Roumains avaient une certaine organisation 
politique et religieuse ; ils appartiennent par ce fait à l'influence 
slave d'un caractère plus moderne et qui sera étudiée ailleurs. 
Il nous reste enfin à rappeler les nombreuses formes slaves 
qu'on rencontre dans la toponymie roumaine. Elles se sont 
substituées dans plus d'un cas aux anciens noms de villes, etc. 
qui nous sont connues de l'époque romaine. Cela montre que 
les Slaves ont supplanté dans une grande partie de la péninsule 
balkanique l'ancien élément romain. Il est toutefois regret- 
table qu'on n'ait pas encore étudié cette question avec l'atten- 
tion qu'elle mérite; une telle étude découvrirait sans doute 
des faits importants pour l'histoire et la philologie roumaines. 

Voir sur les termes religieux sUves, Mikiosich, Die christîicïje Ter- 
fmnolo^ie der slcrv, Sprachen (Denhchriften der Akad. der Wistensch.^ 
pM.-hist. Classe, Vienne, XXIV). — Les faits historiques qui 
montrent que les Roumains ont appartenu jusqu'au ix« siècle à 
Téglise de Rome ont été étudiées par D. Onciul, Papa Formosus in 
tradifia noastrd isioricdy dans le volume : Lui T, Maiorescu, omagiu, 
Bucarest, 1900, 620 et suiv. ; v. Touvrage du même auteur, Origi- 
nile principale tor romlne^ Bucarest, 1899, 119 (cf. ci-dessus § 4); 
Sur l'introduction du culte slave chez les Roumains, v. L Bogdan, 
Convorhiri Uterare (Bucarest), XXIII, 295-317. — Le mo\. craciun 
qui se trouve aussi en slave a été souvent discuté. Mikiosich, Diê 
sJav. Eïem. im Rum,, 26, le considérait comme slave, mais les 
langues slaves n'offrent aucune racine à laquelle on puisse le ratta- 
cher (cf. Jagic, Arch. f. slav, Phihl.y II, 610). Il est donc plus vraisem- 
blable d'admettre que ce mot est d'origine roumaine et qu'il a été 
emprunté par les Slaves (bulg. hractin, ruth. herecunùy slov. kracun\ 
cf. Arch.f. slav. PhiL, IX, 69^; XI, 624) aux Roumains. Quanti 
son étymologie, elle est assez obscure. II ne peut sans doute être 
crastinum^ donné par Hasdeu, Etym. magnum, I, 615, ni Christi jeju- 
nium admis par Schuchardt, Litératurhl, J. rom, u. germ. Phi]., VII, 
154 ; cf. Arch, slav. PhiL, IX, S 26. L'étymologie la plus probable est 



l'influence slave 263 

celle qu*a proposée Ar.Densusîanu, Ist, Umbei^ilii. rom., 2«êd., m, 
creationem (c'est-à-dire « la naissance de J. -Christ »), bien qu'elle 
présente aussi des difficultés. La forme roumaine aurait dû en effet 
être féminine et terminée en 'iune\ peut-être est-ce sous l'influence 
de ajun^ Mo^ ajun, qu'on a dit crâciun» 

114. En pénétrant en roumain^ bon nombre des mots slaves 
ont changé leur signification primitive. Il est intéressant de 
connaître aussi cette partie de l'histoire des formes slaves intro- 
duites en roumain; ce sont bien des ibis des transforma- 
tions semasiologiques des plus curieuses. Nous mettrons plu- 
sieurs mots a.-bulg. en regard de leurs correspondants roum. 
pour montrer combien 'ceux-ci s'éloignent souvent de leurs 
prototypes. 

Beiakonije « injustice » = dr. baxflconie « inconvenance, 
bizzarrerie, drôlerie ». Ce changement de sens, tout surprenant 
qu'il soit, peut toutefois être expliqué. La signification du mot 
roumain se rattache à celle de Ta. -bulgare par les étapes : 
« chose faite contre les lois, contre les coutumes, chose excep- 
tionnelle, bizarre ». 

Be^dûna « abîme » = dr. be:(nà « obscurité, ténèbres ». 

Bèliti « rendre blanc » = dr. helire « enlever la peau, écor- 
cher » (de même en mr., bilesku, qui offre cependant aussi l'ac- 
ception propre au slave; comp. dr. ghilealà = tilealà), 

Blai^enû « heureux » = dr. blajin « doux, affable », peut- 
être sous l'influence de bla!l;înù « bon » avec lequel il se serait 
confondu (l'ir. blolen « heureux, béni » = cr. bla^en). 

Burja « tempête » =-^ dr. burà « bruine, brouillard ». 

Ceta « monnaie » = dr. \înlà « pointe, petit clou, point de 
mire, but ». 

Chvala « louange » = dr. falà^ mr. falç « gloire, faste, 
éclat » (comp. dr. fâlire Çir. hvali) réfl. « être fier, se vanter, 
se pavaner). 

Ctido « miracle » = dr. ciudà « dépit, colère, regret » (comp. 
Slovène cuda « humeur, disposition »). Le sens de Ta. -bulgare 
reparaît dans le mr. tsudiç (titidisesku) qui semble d'ailleurs 
être l'alb. tiudi (l'ir. tsudi = cr. cuditi); le dr. a aussi conser\*é 
ce sens dans l'adj. ciudat « extraordinaire, curieux, étrange ». 



264 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Dèdina « héritage » = dr. datinâ « habitude, coutume », 
c'est-à-dire « ce qu'on hérite, ce qui se transmet de génération 
en génération ». 

Dognatiy do!ifnÇy « poursuivre » = dr. dojenire « réprimander, 
gronder ». 

Domoliti « supplier » -^ dr. domolire « apaiser, modérer, 
ralentir ». 

Dospèti « parvenir, effectuer » = dr. dospire « fermenter » 
(comp. serbe dospjeti « mûrir »). 

Dostojniku « homme digne » == dr. desiainic « capable, 
habile». 

Dovestiy dovedç « apporter, produire » = dr. davedire « prou- 
ver », c'est-à-dire « produire des preuves », probablement par 
l'immixtion de dovodu « preuve » (comp. russe Jovoditï), 

Gçstiy gqdg. « jouer de la cithare » = ir. ggndi « gémir ». 

Grabiti « ravir, saisir » =^ dr. gràbire « hâter ». 

Gradù « mur, jardin » = dr., mr. gardu, ir. gçrdu « haie » 
(comp. Talb. gar^ avec le même sens) ; le parler mr. de 
l'Olympe connaît aussi la signification de « jardin ». L'accep- 
tion de « haie » peut avoir été amenée par l'influence du 
composé ingràdirty a.-bulg. ograditi « enclore, entourer d'une 
haie » ; la concordance du roumain avec l'albanais, qui ne con- 
naît pas un dérivé verbal de ce genre, est toutefois surpre- 
nante. Nous croyons dans tous les cas que l'origine slave de 
gardy garb peut être maintenue, bien qu'elle ait été contestée 
par quelques philologues (cf. Jagic, Arch.f. slav. Phil.y XXII, 

32). 

Grêsîti « commettre une faute, pécher » = mr. aggrsesku 

« oublier » (le dr. grefire a conservé l'acception slave). 

Iskaljati « noircir » = iscàlire « signer ». 

I7;bili « tuer » =dr. i:;bire « frapper, pousser ». 

I:^mèna « changement » = dr. i:^meney mr. i^m^ane « caleçon », 
c'est-à-dire « ce qu'on change» (comp. dr. schitnburi « linge », 
ir. mutande « caleçon »). 

Klastiy kladg. « mettre, établir » = dr. clàdire « bâtir, mettre 
en meules ». 

Kobyla « jument » ^~- dr. cobilâ « traînoir de la charrue », 



l'influence slave 265 

sens dû à la forme que présente cette partie de la charrue 
(comp. russe kobylka « chevalet du violon »). 
. Kovucegû « arche » = dr. cofciug « cercueil ». 

Krçcina « choléra » = dr. adj. crîncen « horrible, effrayant » 
(comp. russe krucina « chagrin, souci »). 

Kfii;} « croix » = dr. cîrje « béquille » ; Tir. kriX, est le cr. 
hri\. 

Lagoditi « convenir » =dr. logodire « fiancer ». 

Loviti « chasser, pêcher » = dr. lovire « frapper, heurter » ; le 
mgl. loves présente la même signification que la forme slave ^ 
de même Tir. lovi qui correspond au cr. loviti. 

Mfdru « prudent » = dr. mindru « orgueilleux, hautain, 
beau »: 

Mçka « supplice, martyre » = dr. muncà « travail, fatigue, 
peine » (comp. le fr. travail^ etc. = trepaliutn « instrument 
de torture). 

NakuT^û^ naka^ati « décision, établir, fixer, punir » = dr. 
nàcuT^, nàcàjire a tourment, tourmenter, tracasser ». 

Nalucili « trouver » : dr. nàlucire « apparaître » (comp. 
nàltuà « vision, spectre »). 

Obloj^iti « appliquer » = dr. oblojire « panser, fomenter ». 

Odùchnçti « respirer = dr. odihnire réfl. « se reposer ». 

Podù « sol, plancher » = dr. pod « pont », mais aussi avec 
la signification slave comme Tir. pod, 

Propastiy propadg, « séparer » = dr. pràpàdire « perdre » ; 
V'w.propadi a consumer » estlecr. propasti, 

Rinçti « pousser » = dr. rînircy mr. arnesku « amasser, 
nettoyer, balayer (la neige ») ; pour Tir. rini « pousser » comp. 
le cr. rinuti. 

Sûvora <( attache, agrafe » = dr. sfoarà a ficelle » (si ce n'est 
pas le néo-gr. g^spa, lequel a la même signification). 

Trajati « durer » = dr. traire « vivre », mgl. trgies « souf- 
frir, endurer ». 

Ujçtiy ujmg. « saisir, ravir » = dr. uimire « étonner », pro- 
prement « être ravi par quelque chose, tomber dans l'extase ». 

Ukrotiti « apaiser, apprivoiser » = dr. ocrotire « protéger ». 

Vlaga c< humeur, suc » = dr. vlagà « force » ; le mr. vlagQ 



266 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

« humidité » se rapproche mieux de la signification primitive. 

Vojniku « guerrier, soldat » = dr. voinic « brave, fort ». 

Zamysliti « penser » = dr. xàmislire « engendrer, féconder ». 

Zapadu « chute », àt^apasti « tomber », a donné en rou- 
main le subst. dr. i^ûpadà avec le sens spécial de « neige », à 
Torigine «c la neige tombant du ciel » (conip. dr. otnàt^ nûmel 
« neige, monceau de neige » de l'a.-bulg. onutatiy nametnqti 
« gésir »). 

Zlohivu « mauvais, méchant » = dr. :^flobiu « folâtre, turbu- 
lent ». 

Un mot intéressant est le dr. troian. Nous le citons ici, 
puisque son origine slave est indubitable. C'est l'a.-bulg. Tro- 
ianù, la forme slave du nom de Trajan. Chez les Slaves, Tra- 
jan est devenu Tun des personnages les plus populaires ; il a 
pénétré même dans leur mythologie (cf. C. Jirecek, Gesch. der 
Bulg., 74). Son nom apparaît plusieurs fois dans la topo- 
nymie de la péninsule balkanique et il est attaché surtout aux 
routes et aux val la qui traversent cette région. Chez les Rou- 
mains^ Trofanu est devenu un nom commun ; par une compa- 
raison avec le vallum Trajani on est arrivé à désigner par 
troian toute élévation de terrain, tout rempart et même les 
monceaux de neige. 

Les transformations semasiologiques étudiées ci-dessus sont 
propres au roumain ; il y a cependant des cas où les changements 
de sens qu'on constate en roumain pour tel ou tel mot de l'a.- 
bulgare se rencontrent aussi dans les langues slaves modernes, ce 
qui montre qu'ils ont dû se produire, à une époque ancienne, 
en slave, d'où ils ont été transmis au roumain. Il n'y a aucune 
raison pour contester la haute ancienneté de ces mots roumains; 
ils peuvent avoir été introduits directement de l'a. -bulgare, et 
ils ont probablement gardé la signification qu'ils avaient dans 
ce dialecte jusqu'au moment où ils ont été assimilés, au 
point de vue de la signification, aux formes plus modernes du 
serbe, du bulgare, etc. Un exemple probant à cet égard nous 
est fourni par l'ir. posçndi. D'après la forme, ce mot doit être 
rattaché directement à l'a.-bulg. posqditi. Son sens s'éloigne 
cependant de celui de la forme a. -bulgare; il signifie notam- 



V 



l'influence slave 267 

ment « prêter », tandis que posçditi a le sens de « décerner, 
juger ». Tout devient clair si Ton se rappelle que le cr. possède 
la forme posuditi avec la même signification que Tir. posçndi; le 
mot croate y est donc venu se superposer sur celui de Ta. -bul- 
gare. C'est de la même manière qu'il faut envisager les vocables 
roumains suivants en regard de ceux de Ta.-bulgare. 

Bolùvanû « colonne, statue » = dr. holavariy ir. bovpn « bloc » 
(comp. cr., tchèq. balvan^ pol. balwan « bloc »). 

Grajy grajati « chant, croasser » = dr. grai, gràire, mr. 
graiy gresku, ir. graifi « parole, parler » (serbe graja^ grajaii, 
même signification qu'en roumain). 

Grûlo « gorge » = dr. gtrlà « ruisseau » (russe girlo « em- 
bouchure d'un fleuve » ; bulg. grûlo « bras d'une rivière »). 

Klopotû « son » = dr. clopot, mr. kloput, ir. klopot « cloche » 
(serbe klopotec « clochette »; cf. pol. We/wrf/o « mauvaise 
cloche »). 

KokoSt « poule » = dr. coco^y ir. hohos « coq » (russe hokosû 
« coq » et en même temps « poule », tchèq. hohos « coq »; 
comp. alb. hohosy comme en roumain) ; l'ir. connaît en outre 
hokot et le mr. emploie seulement cette forme (kukoi). 

Kottci « petite habitation » =dr. cotef « poulailler » (slovène, 
bulg., tchèq. kotecy serbe koiac v étable », pol. kociec « poulail- 
ler »; comp. alb. kotetSy néo-gr. xotétçi, même sens qu'en rou- 
main). 

Lçka « marais » = dr. luncà, mr. lunhçy « vallée maréca- 
geuse, pré, petit bois » (serbe lukûy slovène loha « prairie », 
bulg. lonha « pré, vallée » ; comp. néo-gr. XaYxo^, Xou-pwr « val- 
lée, champ marécageux »). Le développement de sens est 
semblable à celui qu'on remarque dans le dr. pàdure « forêt » 
= lat. palus; on se demande toutefois si Içka n'a pas été 
influencé par Içgii « bois ». 

Okno « fenêtre » = dr. octtà « mine », spécialement « mine 
de sel » (pol. okna « galerie, puits, fosse d'une mine », slo- 
vène, serbe okno « puits »; comp. néo-gr. 5xva, comme en 
roumain); Tir. okn{ est le cr. okna. 

Sifpu « avare » = dr. scumpy mr. skump » cher » (comp. 
tchèq. skupoca « cherté »). 



268 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Skûvrada « poêle » = dr. scovardà « espèce de gâteau » 
(russe skovoroda « gâteau » ; cette signification se rencontre 
d'ailleurs dans Ta.-bulg. skavradîniku). 

Slota a hiver » = dr. sloatà « temps pluvieux, pluie fine » 
(pol. shta « temps humide »; serbe slota « pluie fine »; néo- 
gr. ffXiTa « pluie mêlée de neige »). 

Stanùy dérivé de stati, a donné le mot dr. stîncâ « rocher » 
qui repose, en dernière analyse, sur l'idée de « resrer » propre 
à stati, c'est-à-dire « rester immobile » (comp. serbe stanac 
« rocher » ; la forme synonyme du tchèque sténa, stènka corres- 
pond à Ta.-bulg. x/^«fl « mur, rocher »; peut-être faut-il rat- 
tacher à ce dernier aussi le mot roum.). 

St(^u « monceau, tas » = dr. mr. stog « meule de foin, 
botte a (le même sens revient dans le pol. stog)\ en mr. on 
rencontre aussi la signification générale de « tas ». 

Ustati, ustang^ « cesser » = dr. ostenire « fatiguer » (russe 
ustatîy ustavatî^ tchèque ustaiiy comme en roumain). 

Zorja « lueur » = dr. xp^i « aurore » (de même bulg. \orùy 
Slovène i^ora^ pol. ^^or^è). 

Quelquefois, sous l'influence slave, des mots latins ont 
changé leur sens primitif. C'est aussi un phénomène que nous 
devons rappeler ici, bien qu'il se soit produit très rarement. 

Tel est le cas pour le dr., mr. lume = lat. lunten qui a reçu 
l'acception de « monde » à côté de celle de « lumière », con- 
servée encore dans quelques régions, par l'action de l'a. -bulg. 
ivètû « lumière, monde ». Le dr.fafà avec le sens de « per- 
sonne » (comp. fefe biserkefit) n'est de même qu'une traduction 
de Ta. -bulg. obra:;iù « face, personne ». 

Cf. L. Çàineanu, Incercare asupra semasiolcgiei litnbei romlm^ 
Bucarest, 1887. — La plupart des mots étudiés se rencontrent 
encore au xvi^ siècle avec la signification propre au slave, comme 
il sera montré au tome II ; nous les avons toutefois enregistrés ici, 
notre intention étant de montrer les différences à cet égard entre le 
slave et le roumain d'aujourd'hui. — Nous devons dire quelques 
mots de la forme troian qu'on s*obstine encore à regarder comme 
un souvenir précieux, chez les Roumains, du nom de Trajan (cf. 
Hasdeu, Ètym, Magnum, III, 3136). Les faits linguistiques ne nous 
autorisent à admettre autre chose sinon que le nom de Trajan a été 



l'influence slave 269 

transmis aux Roumains par les Slaves. S'il avait vraiment survécu 
en roumain, sous sa iorme latine Traianus, on aurait dû avoir 
train, dont on ne trouve cependant aucune trace. Traianus semble, il 
est vrai, être devenu dans la langue des Romains Troianus par une 
étymologie populaire et par une association au nom Troia (comp. 
C. /. I. VII, 1163; en outre Troiawpolis dans VEpfjem. epigr,, 
IV, 781, 894) ; mais môme dans ce cas la forme roumaine troian ne 
peut reproduire le lat. Troianus, puisque celui-ci aurait dû donner 
truin. Il serait donc oiseux de chercher dans ce mot une preuve de 
la conservation du nom de Trajan chez les Roumains et un écho de 
la conquête de la Dacie. 

115. Pour connaître sous toutes leurs formes les desti- 
nées des mots slaves introduits en roumain, nous devons étu- 
dier les transformations phonétiques qu'ils ont subies. On 
verra ainsi de quelle manière a été rendu en roumain tel ou 
tel son du slave. 

Nous commencerons par Tétude des voyelles. Les transfor- 
mations les plus intéressantes sont celles qu'on remarque pour 
les voyelles nasales^, e; nous leur accorderons la première place. 

A = dr. (mr., ir.), in (ân)y mgl. on : a.-bulg. dçbu; dobçdg. 
(dobyti); g^ba, *sûgabovati; g(}gnati, gqgnavû ; g(^%y gastka; gasti, 
gadç; gç^i; gl(ibokû; golabî; i^bçàq. (i:(byti); kracina; kr(fpii\ 
mçdrù ; moka ; obïqkû ; osçdiit ; p^iti ; poraciti; posçditi; post^piti; 
rasp^iti; raspqtije\ *ra\iti (comp. rçgati^ rçx}nu)\ sçbota; saditi, 
sçdici'y shfpû'y tç^ovati; tapanû; tçpii; t^iiti; traba, tr^bica; 
trçdii, *tr^avn; *tr^titi; trçhl; vai^luy *^?t^î KQ^^^'y W^''"» 
:^(f,biti'y — dr. Dimb (nom de lieux); dobtndire^ ir. dobçndi; 
sgîmboiy igîmboire; glnganity gtngav; giscan, giscày mr. gQskç; 
ir. gçndiy dr. gîndac; ginj; Gltmboacà (nom de \\CM\)'y golimb 
(Banat); i:(btndire, i^bindà; crîncen; crîtnpeiy crîmpofesc; min-- 
dru; mgl. mpnkç; oblînc, mr. W^wi, mgl. ubiong; oslndire; 
pindirCy pîndày mr. pçndç; porîncire ; ir. posçndi; posiîmpire ; ràs- 
pindire, mr. rçspçndesku; ràspintie; rtnjire; sinibàtà, mr. sumbçtg 
(jQmbQtQ)y ir. SQmbçte; ir. sçndiy sgndets; mgl. skgmp; tingùirCy 
mr. t^nguesku; iimpànày mr. tumpQnç; timp, timpirCy ir. îQmpi; 
tînjirty mr. tin{eskuy ir. Ign^i; trîmbày trlmbifây mr. ir\fmbQi 
trîndav; trintirCy mr. tr^nduesku; trîntor; vînjoly vinj; T^îmbru; 
j^mbrCy T^îmbire (mr. {imbeO. — A côté de ^imbru on rencontre 



\ 

I 



270 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

en dr. :(imbrUy dont Vi s'explique par l'influence assimilatrice de 
Vi du pluriel ^imbri^ comme le mr. tin^eshi de tinî^ire — ii^n{ire. 
Le dr. ràstimp^ qui correspond à l'a.-bulg. rastçpù^ doit son / à 
timp = lat. tempus (comp. en échzngt posttmpire), 

A = dr., mr., ir. un : çulica; dçbrava; da^a; grgbà; 
kçpona; l(fka\ moka y m^iti; mçtiti; pargiiti; prçdù; pfgva; 
sk^û; skfpu; sùmçtiti; — dr. undifày ir. urtdits{; dufnbravà; 
durtgà ; grumby ir. grump ; cutnpànà ; luncà ; muncày nmncirty ir. 
muntsi; ir. muntçr; poruncire; prund; pungâ, mr. pungç; scund; 
scumpy mr. skump ; ir. :(munti. — Comme on peut le voir d'après 
ces deux tableaux, les mêmes mots apparaissent quelquefois 
tantôt avec in tantôt avec un : dr. muncire^ ir. muntsi — mgl. 
mon^Q ; dr. poruncire — porincire ; dr. scumpy mr. skump — mgl. 
sk^p. Comp. en outre dr. gàlumb à côté de goUtnb (peut-être 
sous l'influence de la forme articulée gàiumbuUgàlimbul^ 
comme le mr. ijimbu de *:;;^mbu); ir. pessund en regard de 
posçndi; mr. tr^mbçy trumbuesku — trtimbQ (peut-être par l'im- 
mixtion de l'alb. trumbi). 

Cette comparaison montre que 1'^ slave a été rendu en rou- 
main tantôt par in (an) tantôt par un. Le traitement double 
qu'a subi ce son correspond à l'état phonétique de l'a. -bulgare 
au moment où ont été empruntées par le roumain les formes 
citées. Les emprunts les plus anciens doivent être ceux où nous 
trouvons ç = un; ils remontent à l'époque où (ï avait encore en 
bulgare la valeur de ô; d'origine plus récente sont les formes avec 
g = in (in) ; elles montrent une phase nouvelle de l'évolution 
de 1'^, celle de g = ç (Va roum. ou Ve muet fr. nasalisé; on sait 
que le son 1> du bulgare moderne se rattache à l'ancien g par les 
étapes dy q). Dans les dernières formes, on a sans doute eu 
d'abord an qui correspondait mieux à l'a.-bulg. ç et qui repa- 
raît encore aujourd'hui dans quelques régions ; cet an a été 
ensuite assimilé à in. 

E =• dr., mr., ir. in : a.-bulg. Cfirii; *èepiti; *cesiî (Hstî; 
comp. mac.-bulg. censti); grçda, *gredeli'y koieda; Içdina; *m(ct; 
mftva; ogledati; *opeiiti (vu:^opçtiti)\ *paegn (paçku); pam^tî; 
pçtîno; ^sebrû'y *st(gno (sligno); *siikrçtiti (sùkrengti); sûm^sUy 
sutnetg; mprftati; *sùpre^t; sùi(gngti; sv(titi; *ierçgû\ ^çdati; — 



L INFLUENCE SLAVE 27 1 

dr. cimbru; cimpire; cinste; grindâ, grindfi, mgl. grindç; colindây 
mr. kolindç; lindifià; minge; mintà; oglindirCy oglindà^ mgl. 
oglindalç (pour la finale comp. le mac.-bulg. oglendald); opin- 
Hre; paing; pàminte^ ir. paminte; pinteni; simbrie; stinghe; 
scrintire; smintire^ mr. minteskuy mgl. mintes; dr. sprinten; mr. 
spind^u; stingherire ; sfinfire; firingà; jinduire. 

E= dr., mr., ir. în (an): a.-bulg. cfta; netçgu; pamett; 
potegu; rfdà; resa; sei;im; *sûmetana\ sûprçï ; svçlù; urçdù; 
— dr. fintà; ttàting; mr. pçmçnt; potîng; rînd; rin:(à; stinjin 
(par l'immixtion du thème steng-); smîntinà, ir. smçntçrç}; 
spin^i; sfînt, mr. svçnt (la forme svint a sans doute été refaite 
sur le pi. svintst); orindâ. 

Comme on le voit, f présente aussi deux valeurs en rou- 
main; d'un côté in y de Tautre côté in (an). Ce traitement double 
de Y( trouve son explication dans la phonétique roumaine et 
non dans celle du bulgare, comme cela a été le cas pour f. In 
apparaît spécialement là où nous trouvons un e ou un i dans 
la syllabe suivante ; in (an) se rencontrent devant les syllabes 
contenant un tf, u, etc. Le développement de Ye bulgare corres- 
pond en général à celui de Yen latin, comme il sera montré au 
tome n. 

Quant à Ye final, il est rendu par e : a.-bulg. klëstf, tricf, 
vrëm{i — dr. cUfte^ tarife, menu. 

A accentué suivi d'une n s'est conservé intact : a.-bulg. 
chranûy danije^ rana; — dr. hranà, danie, ranà; mr. hrang (ir. 
hrçn^y rçnf); le dr. baiey mr. barie n'a probablement rien à faire 
avecl'a.-bulg. èfln/a. Seuls quelques mots, qui présentent / = /ï, 
font exception; ce sont dr. jupin^ sminttnà, stàpin, siinà 
(stincà, cf. ci-dessus, p. 268) ; ir. smgntQre ? (^upçHy stgn sont 
les cr. !(upany stan); — a.-bulg. j^upanû, *sûmetana, stopanû, 
stanû. Ces formes doivent avoir pénétré de bonne heure en 
roumain, avant que le passage du groupe an lat. à /m se soit 
définitivement accompli. « 

A atone = dr., mr. à : a.-bulg. chranitiy gradina, grajati, 
ispraviii, kajatiy kalitiy klatiti, krastëli, lakomijey mladicay mlatiti, 
nade^day otravili, paxitiy rakylûy raskola, raskroiti, raspçditi, 
ra:^bojy saditiy ^^alogûy etc. ; — dr. hrànire, gràdinày gràirey isprà- 



272 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

virty càirCy càlire, clàiire, cràsiei (cristet^ cristei), lâcomie^ mlàdifây 
imblâUrty nâdejdey otràvire, pâ:^irey râchità, ràscaalà, ràscroirCy ràs- 
pindirCy râ:(boiy sàdirCy :^log\ mr. hrçnesku, gQrdinç, {gresku)y Içku* 
mie y rçspqndeskuy sçdesku; en ir. Va s'est conservé comme dans 
d'autres cas (grajejy etc.). Blagoshuire =a.-bulg. blagosloviii doit 
être plus récent que les formes précédentes; ou peut-être a-i-il 
conservé la voyelle slave en qualité de terme religieux. Le dr. 
nicovalâ suppose un plus ancien *nàcovalà = a.-bulg, nakovalo. 

E accentué -j-n = in : a.-bulg. blaj^enù; — dr. blajin (comp. 
ce que nous avons dit plus haut à propos de e). Sous l'action de 
Va de la syllabe suivante e a passé à ea dans le dr. ceatà = a.- 
bulg. ceta. Ce changement ne s'est pas produit dans le dr. be:iinây 
gle:^này mgl. gle:^y sfeclà = a.-bulg. beidùnay ghinà, svekiù; 
le premier de ces mots a peut-être été prononcé, pendant 
quelque temps, en roumain comme en slave, en trois syllabes, 
ce qui expliquerait la conservation de Ve; gk:(nâ et sfeclà 
doivent sans doute leur e à la circonstance qu'ils ont pénétré 
en roumain sous la forme masculine du slave et n'ont été 
assimilés que plus tard aux féminins en -â. 

E atone a passé aussi en dr. à à dans nàuCy nàvod = a.-bulg. 
neukuy nevodû. Le dr. ^t^tar = a.-bulg. sestaru repose sur un 
plus ancien *fàftar. 

I atone a passé à t après r dans le dr. rtnire = a.-bulg. 
rinfti ; il a disparu dans les dérivés du même mot : dr. pornire, 
mr. purfieskuy urnire = a.-bulg. porinqtiy olrinçti (comp. mr. 
arnesku). Les deux i de l'a.-bulg. priimaU se sont réduits à un 
seul en roumain, dr. primire (ir. pritni), 

O accentué est devenu à dans le dr. cumàlrn = a.-bulg. 
kûtnoirû (l'ir. présente a, kutnatru). O suivi de a s'est diphton- 
gue en dr. et mr. : a.-bulg. gloiay gro:^ay ikonOy komoray kosUy 
koj^a, lo:^ay podotûy polay raskolay slota, smola; — dr. gloatày 
groa^ày icoanây comoarây coasà, coajey loa:(ây podoabày poalày ràs-* 
coalày sloatày stfwalà; mr. ikçanÇy kçasQi kçai^Qy poalçy slçatç; en 
ir. Vo s'est conservé comme dans les éléments latins Çkosfy 
ko:(e). Devant la semi-voyelle ï, o s'est maintenu en général : 
a.-bulg. kobîy tnolîy osî; dr.cobey molie, osie (pouv*moley W); mr. 
kobç; boalà = bolî a été attiré par les formes en -à (de même 



L INFLUENCE SLAVE :Ç73 

moa^te = ntosti). Ocnà = okno doit être expliqué de la même 
manière que, plus haut, gleinày sfeclà. A remarquer la conser- 
vation de Yo devant n dans poclon, pogon, ponos, ;çw» = poklonû, 
pogonuy ponosuy T^vonû, ce qui montre que ces mots ont pénétré 
en roumain plus tard que ceux qui contenaient un ^ et après 
que on latin était devenu un. 

O atone est généralement resté intact: n.-bulg. bogatu, donuh 
litiy dospëii, golqbt^ gonitiy groT^avû^ lopata, loviti, mlûkomt, obra:^ûy 
otravaypakostty poljana^potopûy poj^arû, roditiy rog(K(Uy sobolt, tojagûy 
trojanuy volitiy etc.; — dr. bogaty domolircy doipirey goltmby gonire, 
gro^aVy lopalày lovircy mîlcomy obra:(^y otravà, pacosiCy paianày potopy 
pojar, rodirCy rogo^y sobol, toiagy troiarty voire y en mr. on remarque 
la tendance à faire passer o à uibugaty guneskuy lupatÇy rug(K^\ 
Tir. conserve partout o. On trouve aussi en dr. quelques 
exemples de o = u : pu:^derie (à côté de pa^derie) , urnire = 
pi^derijcy otrifiçti. Après l'accent et après une labiale o a passé à 
à dans : dr. cumpànày simbàtà, mr. sutnbçtÇy ir. sçmbçte = sçbotUy 
k/fpona (mais lobodà = loboday qui peut être plus récent que les 
précédents). O a été syncopé dans le dr. pofiire ==pochotêti. 

U atone initial a passé d'habitude à o, particularité qui se 
rencontre d'ailleurs dans quelques idiomes slaves : a.-bulg. 
ukoliiiy ukrotitiy umoritiy usrùdijây ustati (usiangî) ; ^ dr. ocolirCy 
ocrotirCy omorîrCy osîrdicy osUnire. 

Yy accentué ou atone, a partout donné i (f) : a.-bulg. byvolûy 

gry^y ispytûy kobyla y kopytOy mogylay pelynûy rasypatiy rygatîy 

rykruftiy :;iamysliti ; — dr. bivolygrijCy ispitày cobilày copità, tnavilà, 

pelifiy risipirey rigàire (anciennement rigàire)y ràcnirty rîcnire 

(^ricnire)y làmislire; mr. kupitÇy pilun; ir. gri^, kopiUy pelir. 

È accentué a été rendu par ea : a.-bulg. chrèntiy crèday crèpûy 

lèkûy llsUy plèvay polèno, prèy prèbègûy smèdûy têskuy trèbay tréskûy 

trè:(vu; — dr. Ijreany cireadày leacy leasày pleavày preay pribeagy 

smeady teascy treabày treasc, treuTi; n^r- tsiriapy pkavÇy pul'anuy 

sntcad; en mgl. ea s'est réduit à e : Içk; de même en ir. ipr^y 

tr(sk. Datinà = dèdina doit son a à une confusion avec le 

verbe darey part, passé dat. Après une labiale ou / et lorsqu'il 

n'y avait pas un e ou un i dans la syllabe suivante, i s'est réduit 

à a : a.-bulg. cèpènûy cèvîy i^^miruiy nevèsta, pomènûy sûvittlyVëdro; 

DusvsuKV. -r- Hiftoirt dt la langtu roumaine. l8 



274 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

— dr. fapàn, favà, i:^nuinâ, nevastà, pomanày sfaty vadrà (mais 
veac = vèkû ; on entend cependant aussi vac) ; en mr. ea s'est 
maintenu : nuçastç (pumi^nu); le mgl. présente aussi dans ce 
cas ( : n^^stç; de même Tir. : nevçste. Le dr. ofàl — acilî (ea = 
e = â) s'explique par le pi. ofele. L'^ suivi d'un e, i est devenu 
e : a.-bulg. chmëlty klëitf, lëni , olëj\ povèstty strêkû, sûvëttnikûy 
sviitînikuy vèstt, vèverica, vidènijcy vrèntç; — dr. hàtntif clefte^ 
UnCy ulei, poveste, struhcy sfetnicy sfe^mc, veste y veverifà, videnie, 
vrenu ; mr. kleite, lene; ir. vrçtne. Plef = plési doit son e au semi- 
son î qui est associé à / iplefi) ^^ ^ plefuv ; mreje repose sur 
mreajà — mreaje = fnrëj;a, 

É atone s'est réduit à e : a.-bulg. grèHti, plësivû, prekuplcty 
prèminitiy sùmêriti, tëskovatiy trëbovati, trë:(yiti; — dr. grefirey 
plefuVy precupefy premenire, stnerirey tescuirey trebuire, treT^ire. Pri- 
lostire = prëltstiti a été modifié par les verbes formés avec pri. 
Après une labiale e a passé à à : a.-bulg. bëlûy cëpënû ; — dr. 
hàlatiy fapàn (comp. cependant rumen, à côté de rumàn = 
rumënûy probablement sous l'influence du verbe rumeniré). Ce 
changement se remarque quelquefois aussi après une r : dr. 
trà^nire= trësnçti (comp. mr. agçrsesku =^grësitt). 

Ja s'est conservé : a.-bulg. btijahûy jadû, ja:(ùy mirjaninû; 

— dr. buiaCy iad, ia^iy tnirean, 

Jo s'est réduit à i dans le dr. blid =^ bljudo. 

Le son I, qui devait avoir en a. -bulgare la valeur d'un e fermé 
(f), a différents correspondants en roumain. On trouve d'abord 
€ Ça après les labiales ou f) : a.-bulg. koltciy octtûy ovisû, sçuTtcty 
sûdravtnû; — dr. cotefy o\àty ovàSy sdravàn; ir. sgndets (pour l'î 
final comp. dr. lene, moite = Iènty molï). Le dr. temnifà est iemî- 
nica qui apparaît déjà en slave à côté de tumnica. Dans pestrif, 
de l'a.-bulg. pîstriiy Ve s'est maintenu sous l'influence de l'i 
suivant (comp. en échange pâstravy dérivé du même mot slave). 
Prëkupid aurait dû donner precupàf; Ve s'est conservé sous 
l'action des autres formes en -ef, A la place de î on a I dans les 
dr. piclày rîvnà = ptklùy rïvïnî ; ils reposent sur pàclà (mr. 
pçklo), ràvnà (e = â après />, r). Deux exemples de ? = o nous 
sont offerts par les dr. prilostirey ^optire = prëlîsiitiy slpûtaH. 
On ne trouve plus aucune trace de î dans : dr. bîrnày cofnifâ, 



l'influence slave 275 

lànfuCy obftey ocinày rivnà = brûvtnOy kosînica, lanicuchu, ohïstijey 
otîcinay rîvînï. 

La voyelle w,dont la prononciation en a. -bulgare se rappro- 
chait probablement de celle d'un J, a donné en roumain I, a 
dans les mots : dr. Utà (ir. bçi), rît, sàvirfircy và:^duh = bûtûy 
rûiûy sûvrûsiliy vû:(duchû. Nàsip = nasûpû doit avoir été influencé 
par nasypati. On trouve u pour û dans : dr. cumàtru, stità = 
kûmotrûy suto; la première forme est peut-être kûmotrû + huma. 
Dans dihor = dûchvû la syllabe initiale a sans doute été con- 
fondue avec le thème de dychati. Vu est souvent tombé : a.- 
bulg. hei^dûnay kurûvay sûdravînûy sûgrûcitiy sûlijaliy sûmesti, 
sûpastnijty sûpovëdatij sûtlaHtiy sûtryvatiy sûvada, sûvëtûy siputati ; 

— dr. beT^này curvày sdravàrty sgîrcirCy sleirCy smintirCy spàseniCy 
spovedirCy sHlcirCy strivirCy sfadày sfaty foptire. 

Assimilation : a — 0=0 — : a.-bulg. lagoditi, narodûy 
naroku; dr. logodirty norody noroc (^*làgodire, nàrody nàroc); e — 
a = a — a: a.-bulg. be:(akanije; dr. ba:(aconie'y i — a =a — a : 
a.-bulg. sirakû, dr. sàrac (comp. siriac)'yO — a=a — a : a.-bulg. 
propasti (j>ropadg)y propastî; dr. pràpàdire (^prapadirCy *prapaste); 
— u = — 0: a.-bulg. potuliti; dr. potolire; ë — i=i — i: 
a.-bulg. plëti (pllvç); dr. plivire (comp. dr. bilealày ghilealà, de 
bilirey pour belire = bêliti; mgl. biles) ija — e (e) =^je — e: a.- 
bulg. jasliy javèy prijatelî; dr. iesle, aievea, prieten (mais ir. igslf^ 
priaiel qui sont probablement les cr.jasle, prijatelj);ja — i = i 

— i : a.-bulg. javiti; dr. ivire(^ievirey *iivire)'y î — i = i — i : 
a.-bulg. ft/>éf/i, *mï;Çifi, mt^ati; dr. lipirCy mr. alikeskuy mijire. 
û — i =^i — I : a.-bulg. odûchrtftiy potûknçti; dr. odibnirCy poti- 
cnire (^odihnirCy ^potîcnire) ; ftirb = Itrûbû doit son i à ftirbire 
(^^Hrbiré)'y û — o=-o — 0: a.-bulg. sûrokû; dr. soroc, 

Dissimilation :ë(e) — e = i — e : a.-bulg. prëme^dije; dr. 
primejdiCy si le changement de e en i n'a pas été plutôt amené 
par une confusion avec les verbes commençant par pri. Dans 
destoinic = dostojnikû on a soit — o = e — (comp. le lat. 
seror pour soroTy § 39), soit une assimilation aux mots compo- 
sés avec des. 

Insertion d'une voyelle : a.-bulg. chmèltygnojy kuasiti, nravûy 
prèiiy *svrèpu pour sverëpûy trèti, tricç, vichrû , vrètiy :^rèH ; dr. 



276 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

hàmei, gunoi^ cauàsire, nàrav, ptrire^ sirep, tirtre^ tarife, vifor, 
vtrtrCy i^àrirc\ mr. tqrtse, vifur. 

Prosthèse d'une voyelle : a.-bulg. sûpasiti (jûpastt) ; dr. ispà- 
fire; il se peut cependant que Tf soit dû à une confusion avec 
les verbes formés avec i:(u. 

Les consonnes se sont en général mieux conservées. G^mme 
transformations importantes nous n'aurons à noter que les 
suivantes. 

B (û) est tombé dans le dr. dénie = bùdinije. 

V a passé à /après une s : a.-bulg. silvada, sûvètûy sùvètînikû, 
sûvitiy snvora, sûvrusitiy svçiûy svèslinikù, svirati; dr. sfadày sfat, 
sfetniCy sfiire, sfoarà, sflrfire (sàvirfire)^ sjinty s/efuec, sjîriirc ; mgl. 
sfiriçs, sfirçs; mais mr. svçnt; Vit. sfiro doit être plutôt le cr. 
svirati. F pour v apparaît aussi après ch; le dr.Jalà, mr. falç = 
chvala suppose un plus ancien *hfal\. V est tombé dans la 
finale de certains mots après k, g, i : a.-bulg. pfgva, ploskva, . 
trè^û; dr. pungà, ploscày treai; mr. puhgÇy ploskq. De même 
devant n et entre k — r, j — r: a.-bulg. brùvïno, skurûnavû, 
^svrêpû ; dr. btrnày schnav, sirep. 

N^=m: a.-bulg. basnï; dr. basm. 

L précédée de e, è et suivie de ï est tombée dans : a.-bulg. 
chnAlîy *gr{deli, krastélt; dr. hàniei, grindei, cristei. Elle est tombée 
en outre devant ja, ju : a.-bulg. Ijuhitiy Ijubovînikuy nevolja, 
sablja; dr. iubire, ibovnic, nevoie, sabie; mais mr. nivore; l'ir. 
spbl'ç doit être plutôt le cr. sablja. Le dr. zvire qui repose sur 
Ta.-bulg. voliti a perdu 1'/ soit sous l'influence de la forme de 
l'ind. prés, voljç soit sous celle du subst. volja qui se trouve 
sans doute à la base du dr. voiey mr. vol'e (ir. vol'ç = cr.voljà); 
cette dernière forme ne se rencontre donc que par hasard avec 
rit. voglia, dérivé de volere. La chute de 1'/ dans le dr. gît, ir. 
gQt = glûiû est surprenante. Git peut cependant être glûîù + 
*guty lat. guttur qui a sans doute existé en roumain pendant 
quelque temps comme le montre la forme dr. guturai. 

G = V : a.-bulg. mogyla; dr. movilà. Ce changement s'est 
produit dans les régions où r, b devant i = j,g; comme on 
avait /m = vin, on a formé movilà y de ntog'ilày mojilà. 

Ch a été remplacé, à la finale, par/: a.-bulg. prachù, vracljûy 



L INFLUENCE SLAVE 277 

vrûchu ; dr. praf, vraj, virf\ comp. cependant bulg. prafû (ir. 
pTçhy vrh = cr. prah^ vrh). Dans le dr. vif or y mr. vifur = vichrû, 
Vf peut être résultée d'une assimilation de ^ à î;. Ch est tombé 
dans : dr. falà, vilvà = chvalUy vlûchva. 

A lûy rû (/, r sonnantes) correspondent en roumain il, ir 
Çàly àr) : a.-bulg. brûlogUy brûvïnOy drûi^ûy glûkû, glûtûy grûbû, 
grûloy klûkûy krûkûy krûtnay krûnûy krûpa, krûpitiy krûtû, ntrû- 
savûy plûkûy prûgUy skrûbiy skvrûnavûy stnrûkû, stlûpû, strûkuy 
strûvOy sûgrûôitiy sûvrûsitiy strûbûy tlûmaiitiy trûgûy usrûdijcy 
vlûchva^ vlûkodiakûy vrûchu y vrûsiay vrùiètiy :(rûno; dr. birlog, 
birnày diri, gîlceavày gît (*gili), gîrhy gîrlày ctlfiy cîrcày cîrmày 
ciruy cirpày cîrtifày mirf0Vy pilcy pirgày scirbây scîrnav, smirc, 
siîlpy (j:(Ko)stîrCy stîrVy sgîrcire , sàvîrfirCy *ftirb (ftirb), tàlmàcirCy 
tîrgy osîrdiây vitvày vîrcolaCy virfy vîrstày invirtirCy lîrnà'y mr. 
kiirpQy sit^rhy vçrkulaky vqrstÇy nvçrtesku; mgl. sfiriçs; ir. gçt, 
kçrpi. Tout à fait isolé avec son oar = rû est le dr. joardû = 
fyûdî. Dans îndrà:(nire = drûxnçti on z rû = rà. 

Le groupe // a donné cl : a.-bulg. tlaka, vithlejemt; dr. clacây 
vicleim, 

Dla est devenu dal : a.-bulg. dlato-y dr. daltày mr. daltq. 

Une transposition analogue nous est offerte par le dr. gardy 
mr. garduy ir. gçrd, qu'on ne saurait, comme nous l'avons admis, 
séparer de l'a. -bulg. gradû. 

Pour bla -^ bal on aurait dr. baltày mr. baltq = blatOy mais 
il se peut que ce mot ne vienne pas directement du slave, mais 
de l'albanais, bal'U (cf. p. 37; Arch, /. slav, PhiloLy XXII, 
32, 470). 

A remarquer en outre le dr. cirjà = kriijiy qui doit reposer 
sur un plus ancien *crîjâ. 

Le groupe vn est quelquefois prononcé comme mn : a.-bulg. 
pivînicay rtvint; dr. pimnifày râmnire (à côté de pivnifày rivnirCy 
rivnâ). 

Un cas d'assimilation nous est offert par le dr. fuftar = 
iestarû : i — s= s — i. 

Insertion d'une consonne : a.-bulg. Tjobivûy ma:^ati; dr. 
:(glûbiuy mînjire (comp. ir. Iqn^y stqn:^ = cr. lagatiy sta^d). Le 
dr. connaît en dehors de zîslâ aussi vinslà = veslot où Yn 



278 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

est tout aussi peu justifiée que dans les exemples précédents. 
D'autres facteurs sont venus modifier la phonétique de cer- 
tains mots. On constate ainsi un changement de suffixe dans : 
dr. cojoc^ cositor, jeratec, lânfuc, nevàstuicà, pUfuv^ prieten = a.- 
bulg. ko^uchûy hositerûy i^eratûkûy lamcuchû, nevèstûka, plêîivii^ 
prijatelû ; le mr. nivestul'e^ nvestal'an ne montre pas à propre- 
ment parler un changement de suffixe; il est résulté d'une con- 
traction de nvfosta al Jani\ Tir. priatel doit être le cr. prijatelj. 
En dehors de tnaftehà = maitecha on entend en dr. aussi 
mafterû. Le dr. cofciug est sorti de kovûèegû par un changement 
de suffixe et, en même temps, par une étymologie populaire; 
la première partie du mot a été confondue avec cof = koiî. C'est 
aussi par une étymologie populaire que vtrcolac = vlûkodlakà 
(comp. bulg. vrùkolaky néo-gr. ^supxsXaxaç, alb. t/f<rt«>^) est 
devenu dans quelques régions T^vtrcolac. 

Cf. Miktosich, Beitràge xur LautUhre tUr rum. Dial., Vohd, III, 16, 

Conson, II, 90; Tiktin, Zeitschr, f. rom, Phil,^ XII, 237, et pour ce qui 

concerne spécialement les voyelles nasales f, f, A. Byhan, Fûnfter 

Jahresbtr. des Instituts fur rum, Spracbe (G. Weigand), Leipxig, 299 

et suiv. 

116. Nous avons affirmé ailleurs (§ no) que le dialecte 
auquel le roumain a emprunté ses éléments slaves devait être 
pareil à celui qu'on rencontre dans les anciens textes religieux 
et qui était très probablement parlé dans quelque région du 
sud du Danube. En citant les prototypes slaves des formes 
roumaines, nous les avons désignés par le terme de « anciens 
bulgares ». Il nous reste à mieux éclaircir ce terme et à préciser 
ou compléter ce que nous avons dit plus haut à propos de la 
voie par laquelle ont pénétré en roumain les formes slaves les 
plus anciennes. 

On sait ce qu'il faut comprendre aujourd'hui par le mot de 
« Bulgares ». C'est un mélange de population slave et de popu- 
lation appartenant à une autre race. Au vi* siècle, des tribus 
barbares qui avaient vécu jusqu'alors à l'est, dans la région du 
Volga et de la Mer Noire , firent leur apparition en Mésie. 
C'étaient des tribus d'origine finnoise, les « Bulgares ». Après 
plusieurs excursions au sud, ils réussirent à s'établir sur la rive 



L INFLUENCE SLAVE 279 

droite du Danube et à s'emparer d'une partie du territoire 
occupé par les Slaves. Cette conquête de la Mésie par les 
Bulgares s'effectua en 679^ sous la conduite de leur chef 
Âsparuch. Les Slaves ne se montrèrent pas trop hostiles envers 
eux; ils y voyaient peut-être des éléments utiles pour la lutte 
contre la domination grecque. Les nouveaux venus se mêlèrent 
vite aux anciens habitants. Ils se fondirent avec une rapidité 
étonnante dans l'élément slave, sans exercer d'ailleurs une 
influence perceptible sur celui-ci. Au point de vue linguistique 
ce mélange n'eut aucune action remarquable sur le développe- 
ment du slave méridional. C'est du moins ce qui résulte de 
l'examen du bulgare actuel, où l'on ne constate aucune parti- 
cularité qui puisse être attribuée à l'influence de l'idiome finnois 
des anciens Bulgares. 

Établis au sud du Danube, les Bulgares réussirent en peu de 
temps à fonder un état puissant, mais d'une durée éphémère. 
Ils devinrent les ennemis les plus dangereux de l'empire byzan- 
tin. Us étaient d'autant plus à craindre qu'ils possédaient, en 
dehors d'un esprit conquérant infatigable, une certaine facilité 
à s'assimiler la civilisation de leurs voisins. Ils ne se montrèrent 
nullement réfractaires à la culture grecque et slave avec laquelle 
ils vinrent en contact. Us lui en empruntèrent plus d'un élé- 
ment, en tâchant de se l'approprier sous toutes ses formes. 
Lorsque, en 864, leur empereur Boris reçut le baptême et que 
le christianisme fut reconnu comme religion nationale, ils 
prirent par ce fait place parmi les autres peuples civilisés, en se 
dépouillant des derniers restes de leur barbarie. 

Le rôle que les Bulgares jouèrent pendant plusieurs siècles 
dans la péninsule balkanique, et spécialement à Tépoque de leur 
premier et de leur second empire (679 — 1018, 1186 — 1257), 
eut une influence des plus importantes sur le développement 
du peuple roumain. L'histoire nous montre que les Roumains 
vécurent longtemps en contact intime avec les Bulgares qui 
eurent aussi en leur pouvoir, pendant quelque temps, les pays 
nord-danubiens. C'est à cette vie commune avec les Bulgares 
que les Roumains doivent leur civilisation du moyen âge. Dans 
leur organisation politique et ecclésiastique on constate i 



28o HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

• 

chaque pas Tinfluencc bulgare ; c'est toujours des Bulgares que 
leur est venue leur première culture littéraire. La philologie 
ne fait, comme nous l'avons vu, que confirmer ce que nous 
enseigne l'histoire. Nous verrons dans un autre endroit 
combien sont nombreux encore les mots roumains d'origine 
bulgare concernant la vie politique et ecclésiastique, qui ne se 
développa chez les Roumains que relativement tard. 

Cf. C. Jireéek, GeschichU der Bulgaren^ 126 et suiv. et surtout 
I. Bogdan, Romtnii ji Bulgani, Bucarest, 1895; D. Onciul, OriginiU 
principaUlor romfne, 1899, 122 et suiv., où sont étudiés de près 
les rapports des Rounuins avec les Bulgares. — Il est i remarquer 
que Tinvasion des Bulgares eut les mêmes effets que celle des Slaves; 
elle amena la même confusion dans les pays balkaniques et affaiblit 
aussi la cohésion de l'élément roman oriental. Nous nous contente- 
rons de rappeler à ce propos le témoignage de YHistùria martyrii XV 

martyrum, 28 : Buîgari totam lUyridem rtgionem ac veierem Mocedo- 

niam, usque ad llxssalonkaniy et parUm veUris Thraciae^ nempe quae 
circa Beroeam est, et Philippopoîin, et superiores quoque partes suhfugaS" 
sent; retinuerunt quidetn eas regiones, tamquam validi babitatores, at 
veteres utriusque incolas permutartinl : scilicet eos, qui in inferioribus 
civitatihus hahitahant , ad superiores^ harum vero incolas ad inferiores 
transtulerunt (Migne, PatroL graeca, CXXVI, 190). Cf. Miracula 5. 
Demetrii mart, 169, dans les Acta Sanct», Oct. IV, 167. 

117. En rappelant l'établissement des Bulgares dans la pénin- 
sule balkanique nous avons voulu surtout aborder indirecte- 
ment une question qui ne peut être passée sous silence, 
puisqu'elle est liée à une autre que nous avons étudiée précé- 
demment. 

Nous avons rappelé au § 8 de quelle manière plusieurs philo- 
logues ont essayé d'attribuer à quelques phénomènes du rou- 
main une origine thrace ou illyrienne. Nous avons fait remar- 
quer alors qu'une telle interprétation des phénomènes en 
question ne peut avoir aucune valeur scientifique. A la théorie 
thraco-illyrienne on a voulu, il y a quelques années, en opposer 
une autre qu'on pourrait appeler tourano-bulgare. Cette 
tentative a été faite par Gaster dans l'article DU nichtlateinischen 
Elemente im Rtimànischen du Grundriss der roman. Philologie^ I, 
406 et suiv. D'après ce philologue, la plupart des particularités 
du roumain que l'on considérait auparavant comme de prove- 






l'influence slave 281 

nance dacique, etc. pourraient être attribuées, avec plus de 
vraisemblance, à l'influence de l'idiome finnois parlé par les 
Bulgares avant de se confondre avec les Slaves. Tel serait le 
cas pour : a atone = à^ l'adjonction de l'article à la fin des 
mots, la formation du futur avec l'auxiliaire voi^ la substitution 
du subjonctif à l'infinitif, etc. Ce sont, on le sait, des traits 
qui se retrouvent en bulgare, de même qu'en albanais et en 
néo-grec. Leur existence dans ces langues balkaniques ne saurait 
être comprise qu'en admettant que l'impulsion est venue de 
l'une d'elle, et celle-ci ne serait autre, à l'avis de Gaster, que 
la langue des anciens Bulgares. 

Il n'est pas difficile de réfuter une telle théorie; son impossi- 
bilité peut même être prouvée plus facilement que celle de la 
théorie thraco-illyrienne. 

Que les Bulgares aient joué un rôle politique important au 
moyen âge, ce qui pourrait justifier une influence linguistique 
de leur part, cela a été relevé au paragraphe précédent. Mais ce 
fait est arrivé après qu'ils s'étaient déjà mêlés aux Slaves, après 
qu'ils avaient plus ou moins perdu leur individualité ethnique. 
Et si les hordes d'Asparuch étaient capables d'exercer une cer- 
taine action sur la langue des habitants qu'elles avaient trouvés 
eh Mésie, cela devait se produire en première ligne dans le 
parler des Slaves auxquels elles s'assimilèrent. Or, les philo- 
logues sont d'accord aujourd'hui pour admettre que le bulgare 
ne contient aucun élément qu'on serait en droit d'envisager 
:omme remontant au parler non-indo-germanique des envahis- 
seurs du vu' siècle (cf. V. Jagic, Archiv fur slavische PhiloL^XIK, 
271). Si telle est la conclusion à laquelle nous conduit l'exa- 
men du bulgare, on se demande comment on pourrait admettre 
le contraire pour le roumain, qui n'a rien eu à faire direc- 
tement avec le dialecte finnois des premiers Bulgares. Cette cir- 
constance suffit pour montrer que la théorie de Gaster ne 
repose sur rien de solide et qu'il faut définitivement renoncer à 
lui trouver quelque point d'appui. 

Cf. aussi J. Psichari, Études de philohgie néo-grecque^ 1892, 43. — 
Ce qui est resté de Tancien parler des Bulgares et qui se réduit à peu 
de chose (cf. Krek, FAnL in die slav. Uieratûrgescb,, 308) ne nous 



282 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

permet pas de mieux savoir ce qu'était ce parler. Cest une raison de 
plus pour ne pas admettre la subsistance de particularités bulgares 
anciennes en roumain, albanais, etc., tout moyen de contrôle nous 
faisant défaut. 

II 8. Nous ne pouvons pas clore ce chapitre sans tâcher de 
fixer quelques points de l'histoire du roumain pour l'étude des- 
quels le slave nous vient en aide. 

Il s'agit notamment de montrer quels changements phoné- 
tiques s'étaient effectués en roumain avant Tépoque où il com- 
mença à être influencé par l'ancien bulgare. La méthode que 
nous devons suivre dans ces recherches est, comme on le sait, 
bien simple. Nous n'avons qu'à comparer les mêmes phonèmes 
des éléments latins et des éléments slaves du roumain; si ces 
derniers ne présentent pas les mêmes altérations que les pre- 
miers, cela prouve que les changements constatés dans ceux-ci 
sont antérieurs à l'introduction des formes slaves; autrement 
les mots slaves auraient subi les mêmes modifications que ceux 
de provenance latine. 

Nous commencerons par le vocalisme. 

Lors des premiers contacts des Roumains avec les Slaves le 
passage de a suivi de n à / (dr. bàtrtn^ mina = lat. veieranus, 
tnanus^ n'était pas encore un fait accompli, mais il ne devait 
pas tarder à arriver au bout de son évolution. Ce n'est qu'ainsi 
qu'on peut comprendre pourquoi dans certains mots slaves du 
roumain on z an = in^ tandis que dans d'autres — et ceux-ci 
forment la majorité — Va s'est conservé intact. On trouve tn 
pour an dans les vocables : dr. jupln^ smtntinà, stàptn^ sttnà^ 
sitncà = a.-bulg. j^upanû, *sûmftana, stopanûy stanû (s'il est vrai, 
comme nous l'avons admis au § 114, que stincà remonte à cette 
dernière forme). Nous avons en échange an dans : dr. branà^ 
ranà = a.-bulg. chrana, rana; comp. en outre les dérivés avec 
les suffixes -aw, -anie (§ 112). La différence de traitement qu'on 
remarque dans ces mots s'explique par des raisons chronolo- 
giques. Stanû, etc. a sans doute pénétré en roumain plus tôt 
que chrana, etc. et encore à l'époque où an pouvait devenir in. 

O suivi de n avait été remplacé par u : dr. bun = lat. bonuSy 
à côté de :fiwf = a.-bulg. ;çiwi« (cf. § 115). 



/ 



l'influence slave 283 

Pour le consonnantisiïie on constate les faits suivants. 

Betv intervocaliques étaient tombés : dr. iarnà = lat. hibertuiy 
mais babày tubirCy lebedà^ pàgubire =i a.-bulg. baba, Ijubiti, lebedly 
pagubiti; dr. cheie = lat. clavem, en regard de bivol^ dumbravày 
ispràvirCy i:^bàvire, livade, nicovalày otravày stavilày favà, veverifà, 
vinavat = a.-bulg, byvolûy df brava, ispraviti, ii^aviti, livada, 
nahovaloy otrava, stavilo, cévi, viverica, vinovatû; comp. les suffixes 
-avy 'iv (§ 1 12). Zglobiu pour Tiglobiv (a.-bulg. Tjobivu) ne 
montre pas à proprement parler -tu = -ivû, mais l'assimilation 
de sa finale à celle des mots en -iu. 

T suivi de i (te, i + voyelle) était devenu / : dr. ajif = 
lat. ^attitiare, mais dr. ocrotire, ràspintie, ràivràtire = a.-bulg. 
uhrotiliy raspçtije, ra:(vraiiti. Sfinfire ne se rattache qu'indirecte- 
ment à svetiti'y il doit avoir été influencé par un plus ancien 
*sinfi qui a pu exister comme dérivé de sînt = lat. sanctus; ou 
peut-être a-t-il été identifié avec des formes roumaines ana- 
logues (càrunfesc — càrunt). De même itnbogàfesc ne reproduit 
pas directement le si. bogattti; c'est un dérivé roumain sem- 
blable à càrunfesc, etc. ; comp. bogàfie de bogat, comme befie de 
beat, etc. 

D + i, etc. avait passé à ;(, changement parallèle à celui de 
/ en /; comp. dr. :(ic = lat. dico à côté de ciudire, gràdinà, 
logodire, pindire, ràspindire, rodire, sàdire, vàdire = a.-bulg. 
cuditi, gradina, lagoditi, pçditi, raspçditi, roditi, saditi, vaditi. 

S suivi de i avait subi une altération analogue à celle de t, 
d; pour son passage à f avant l'époque slave parlent : dr. fi = 
lat. sic, mais cositor, iscusire, sità =^ a.-bulg. kositerû, iskusiti, 
sito. 

N suivie de i en hiatus était tombée là où l'on constate 
aujourd'hui ce phénomène : dr. eut = lat. cuneus, tandis qu*on 
a ba^aconie, danie = a.-bulg. beiakonije, danije; comp. plus haut 
(§ 112) les suffixes -anie, -enie; cremene ne vient pas de kreme" 
nije, mais de krement, -e. Puisque cette particularité vient nous 
dévoiler un fait qui n'a pas encore été relevé, nous devons nous 
y arrêter un peu plus longtemps. On sait qu'en macédo- 
et en istro-roumain Vn s'est conservée dans cette position 
(hun'u)*, en daco-roumain on a deux zones : l'une où Vn a dis- 



184 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

paru et une autre où elle s*est maintenue; cette dernière, la 
plus restreinte, se rencontre dans le Banat et dans quelques 
contrées du sud-ouest de la Transylvanie (cun!u). Il est bien 
évident que là où Ton trouve, en daco-roumain, cui à côté de 
ianie la chute de n est plus ancienne que Tépoque slave. Si, au 
contraire, nous constatons ailleurs que Yn a persisté dans les 
formes latines aussi bien que dans celles empruntées au slave, 
cela prouve que dans cette partie du domaine roumain on pro- 
nonçait encore Yn dans les mots latins (cun^u) au moment où 
rinâuence slave commença à se manifester. Cette constatation 
est précieuse. Elle vient nous montrer que même avant l'inva- 
sion slave, le roumain présentait certaines divergences dialec- 
tales et même assez prononcées; il était donc moins unitaire 
qu'on ne Ta généralement admis jusqu'ici. 

L intervocalique était déjà passée à r. Aucun des éléments 
slaves ne présente cette transformation phonétique. Comp. dr. 
saare = lat. soient, mais belire, boalà, càlire^ cobilà, falày gol, 
jale, milây nicavalà, acolire, pelin, pila, poalà, silà, smoalà, vesel, 
:^àlog = hèliti, boit, kaliti, kobyla, chvala, golû, i^lt, milû, nahh 
valo, ukoliti, pelynû, pila, pola, sila, smala, veselû, Tialogû. Miklo- 
sîch croyait avoir trouvé deux exemples de / slave = r : dr. 
màturà, pàcurà = a.-bulg. ntetla, piklû (Beitràge Tiur Lautlehre 
der rum. Dial., Conson. I, 49 ; cf. Tiktin, Zeitschr. /. rom. 
Pib7.,Xn, 455). Il admettait l'intercalation d'un u dans les 
groupes il, kl, d'où ensuite ^°y- / ^**y- = r. En réalité, ces 
exemples ne prouvent rien, puisque pàcurà n'est pas slave, 
mais latin (cf. p. 87); piklù s'est conservé, il est vrai, en rou- 
main, mais dans la forme régulière pfclà qui est assez éloignée 
de pàcurà; màturà, d'autre part, reste encore obscur et son 
étymologie ne peut, à notre avis, être cherchée dans le mot 
slave cité. — Une constatation négative que nous devons faire 
c'est que 1'/ suivie de i en hiatus n'était pas encore tombée. 
Les mots slaves montrent dans ce cas le même traitement que 
ceux hérités du latin : dr.foaie = ht. folia, comme boier, iubire, 
iute, nevoie, poianà, voie = a.-bulg. boljarinû, Ijubiti, Ijutû, 
nevolja, poljana, volja. On disait donc encore au vi« siècle 
foÇa^'e, comme vote, etc. ; plus tard l'un et l'autre suivirent 



l'influence slave 285 

le même chemin, et 17 fut omise dans tous les mots^ latins ou 
slaves, où elle se trouvait dans cette position. Iscàlire = a.-bulg. 
iskaljati ne fait pas exception à cette règle; il fut de bonne 
heure assimilé en roumain aux verbes en -ire^ par suite de quoi 
17 n'était plus suivie d'un i en hiatus. Les dr. craiy cristei, 
grindei, bàmei = a.-bulg. kralt, krastëliy *grçdelt, chmèlt sup- 
posent une prononciation plus ancienne *cral\ *cristel'y *grindel\ 
*hàmel\ comme fiu^fil'u = lat. filius. 

C suivi de e, i était arrivé à ^ : dr. rin5 = lat. cena en regard 
dtchipy ràchilà = a.-bulg. kipû, rakyta. Il va sans dire que l'al- 
tération de €-{-{ en hiatus s'était aussi accomplie, bien que le 
slave ne puisse nous venir en aide pour confirmer ce fait, 
puisque nous ne connaissons en roumain aucun mot slave 
ancien qui présente un c dans cette position. On avait donc 
déjà au Yi^ siècle fafà = ht. faciès, facia, 

G -{- Cyi avait abouti au changement parallèle à celui de c\ 
il était devenu g. Malheureusement le roumain ne nous offre 
pas de forme slave ancienne avec^ "h ^> ^; liturghia = a.-bulg. 
liturgija est un terme ecclésiastique et introduit seulement après 
le IX* siècle; l'a.-bulg. mogyla est devenu movilà, de sorte qu'il 
ne peut nous servir à rien. Toutefois, en faveur de l'altération 
pré-slave de g parlent les faits constatés pour c (on sait que ces 
deux sons suivent bien des fois le même chemin) et, en même 
temps, ce que nous avons dit au § 50. 

Les groupes cl, gl n'avaient plus sans doute cette valeur. S'ils 
s'étaient conservés comme tels et si leur passage à chi, ghi en 
daco-roumain était postérieur à l'introduction des mots slaves, 
ceux-ci devraient aussi présenter cl, gl = chi, ghi, tout comme 
les formes latines. Il n'en est cependant rien. Cl, gl se sont 
maintenus intacts dans tous les éléments slaves; comp. dr. 
chiem, ghiem = lat. clama, *gUmus, mais clàdire, clâtirCf clevetire, 
clin, clocotire, clopot, ptclà, sfeclà; gU^inà, gloatà, glumire, oglin- 
dire = a.-bulg. klasti, klatiti, klevetati, klinû, klokotati, klopotû, 
paklû, sveklû; gle:(nû, glota, glumiti, oglçdati. Le seul exemple 
de gl =ghi, dr. ghioagà = a.-bulg. glogû, que Miklosich cite 
dans ses Beitr. :(ur Lautl. d. rum, DiaL, Conson. U, 57 doit 
être éliminé, puisque l'étymologie admise par lui ne tient pas 



286 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

debout. Un fait qui ne peut pourtant être précisé à l'aide des 
formes slaves c'est de savoir si au v* ou au vi* siècle on avait 
déjà chiy ghi ou seulement les groupes intermédiaires entre ceux- 
ci et cl y gly c'est-à-dire kl\gl' , Il se peut, en eflfet, qu'on ait eu, 
à l'époque où les Roumains vinrent en contact avec les Slaves, 
cette dernière prononciation et que peu à peu les kV ^ gV des 
mots formant l'ancien fonds de la langue aient avancé jusqu'à 
chiy ghiy tandis que dans les formes slaves on resta à hl, gly leur 
assimilation aux groupes analogues du latin ne pouvant plus se 
produire. Cette dernière hypothèse nous semble la plus plau- 
sible, et cela pour les raisons qui seront exposées lorsque nous 
étudierons l'origine du macédo- et de l'istro-roumain où, au 
lieu de chiy ghi, on trouve kl\ gV (voy. le chapitre suivant). 

En dehors de ces changements phonétiques remontant à 
l'époque la plus ancienne de la formation du roumain, il y en a 
quelques autres pour lesquels le slave ne peut malheureusement 
nous donner des renseignements sur leur chronologie, mais 
qui doivent être tout aussi anciens, puisqu'ils sont communs à 
tous les dialectes roumains. 

Comme telles doivent être considérées, si nous faisons 
abstraction du passage de et y es à />f, ps que nous avons étudié 
ailleurs (§ 7), les transformations phonétiques suivantes : 

Qu -|- Uy précédé de voyelle, ^m -f- ^ = /> -[- a, i -[- a : dr. 
apày limbà = lat. aqua, lingua (cf. § 102). 

Qu '{' Cy gu -{• e =^ c •■\' ty g -{' e \ ait, cCy singe = lat. quid, 
sanguis. 

Gn = mn : dr. lenm = lat. lignum. 

Stiy sci -f- voyelle = / : dr. ufCyfafe = lat. ustiay faseia. 

Nous avons ainsi un tableau de la phonétique roumaine 
antérieure à l'époque slave. 

119. En étudiant sous toutes ses formes l'influence du slave 
ancien sur le roumain, nous avons, croyons-nous, suffisamment 
justifié ce que nous avons affirmé au début de ce chapitre. Le 
slave donna au roman balkanique un cachet à part, en le trans- 
formant dans un temps relativement court en une langue sen- 
siblement différente de celles qui constituent le roman occiden- 



l'influence slave 287 

tal. Son influence sur le roumain fut beaucoup plus intense et 
variée que celle du germanique sur l'italien ou le français. Il 
ne s'agit pas là seulement de l'emprunt de quelques suffixes ou 
de quelques mots, mais de la pénétration d'un idiome par 
l'autre, d'un mélange où le fonds linguistique primitif se modi- 
fia peu à peu par la perte d'anciennes formes et par l'assimila* 
tion d'un nombre considérable d'éléments nouveaux. 



CHAPITRE VI 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD 

DU DANUBE 
ORIGINE DES TROIS DIALECTES 

120. Nous arrivons à la question la plus ardue de l'histoire 
de la langue roumaine^ celle qui a provoqué des discussions 
passionnées et pour laquelle on attend toujours une solution 
sinon définitive du moins suffisamment acceptable au point de 
vue scientifique. Dans quelle région s'est formée la langue rou- 
maine, comment expliquer sa diffusion sur un territoire aussi 
vaste que celui que nous voyons aujourd'hui et quelle est par 
conséquent l'origine des trois dialectes (le daco-, le macédo- et 
l'istro-roumain) : tels sont les faits que nous allons tâcher d'élu- 
cider^ dans la mesure que l'état actuel de la philologie rou- 
maine nous permettra. 

121. On a vu plus haut (Inlroductian) de quelle manière les 
philologues roumains et étrangers ont répondu à ces questions 
ou à une partie d'elles. Nous avons exposé à cette occasion ce 
qu'on est convenu aujourd'hui d'appeler la théorie de Rosier. 
Une critique de la partie philologique du travail capital de ce 
savant j Românische Studien, Leipzig, 1 87 1 , sera donnée dans la 
note suivante, où nous montrerons quelle était la valeur des 
arguments tirés de la langue que Rosier faisait valoir en faveur 
de son opinion . Il ne nous reste qu'à mieux préciser notre posi- 
tion à l'égard du savant allemand et à rappeler en quoi nous 
nous rencontrons avec lui, tout en suivant une autre voie et en 
envisageant d'une autre manière bon nombre des faits examinés 
par lui. 

Un point où nous tombons d'accord avec Rosier c'est que le 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 289 

centre de la formation du roumain doit être placé au sud du 
Danube. C'est là un fait qui nous semble irréfutable et que les 
recherches philologiques ne feront que mieux confirmer avec le 
temps. Nous nous écartons cependant de Rosier lorsque celui-ci 
circonscrit la naissance de la langue roumaine en Mésie et 
admet que les Roumains sont les descendants des colons établis 
dans cette province par Aurélien, après l'évacuation de la Dacie 
en Tan 271. A notre avis, le roumain n'a pu se développer que 
sur un territoire plus étendu que la Mésie et plus rapproché de 
l'Adriatique. Et ce territoire ne peut être, d'après nous, que 
riUyrie, où Miklosich cherchait aussi le noyau de la langue 
roumaine, en arrivant cependant à des conclusions que nous 
ne partageons pas. Une autre question où notre opinion diffère 
de celle de Rosier est celle de la conservation d'un certain élé- 
ment romain au nord du Danube même après le ni^ siècle. On 
sait que Rosier nie catégoriquement la possibilité d'un tel fait. 
Sans donner à la Dacie l'importance que lui ont accordée jus- 
qu'ici les historiens et les philologues roumains, nous ne pou- 
vons lui contester un certain rôle dans la formation de la natio- 
nalité roumaine et croire qu'elle n'ait plus été habitée par une 
population romaine après qu'elle fut abandonnée par Aurélien. 
Lorsque nous avons affirmé que le centre de la formation 
du roumain doit avoir été en lUyrie, nous n'avons en aucune 
façon exclu la conservation d'un élément latin, sans doute assez 
important, en Dacie et en Mésie. Dans la première de ces pro- 
vinces un tel élément pouvait se maintenir surtout au sud-ouest, 
dans les contrées rapprochées du cours moyen du Danube, aussi 
bien que de la Save et de la Drave. Dans cette région, la vie 
romaine fut, dès le commencement, trop intense pour qu'elle 
se soit éteinte aussi brusquement que Rosier le croyait. Le 
voisinage de l'IUyrie devait forcément soutenir et même alimen- 
ter, jusqu'à un certain degré, la vie romaine de cette partie du 
domaine balkanique, et même dans le cas où tous les habitants 
romains de la Dacie auraient émigré sous Aurélien, le sud-ouest 
de ce pays aurait été peu à peu repeuplé par de nouveaux colons 
poussés dans cette direction par le mouvement qu'animait la 
population latine de la rive droite du Danube. 

Densusunu. — Histoire de la langue roumaine. 19 



290 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Nous n'avons fait jusqu'ici qu'avancer des affirmations; il 
reste à les fonder et à donner les preuves linguistiques qui 
viennent à leur appui. 

Nous nous dispenserons de faire ici l'historique de la théorie de 
Rosier et de rappeler les critiques auxquelles elle a donné lieu. Nous 
renvoyons pour tout cela à Tétude bibliographique de R. Briebrecher, 
Der gegenwàrtige Stand der Frage ùber die Herkunft der Rumànen, 
Progr. des evangel. G\iiinasiums, Hermannstadt, 1897. 

On trouvera dans ce travail un résumé des théories nouvelles 
émises dans ces derniers temps par quelques adeptes de Rosier et sur 
lesquelles nous croyons inutile de nous arrêter ; elles appartiennent au 
domaine de la fantaisie et ne peuvent avoir aucune valeur historique 
ou philologique. Cf. Meyer-Lûbke, Literaturhîatt fur germ, und rom, 
PhiL, XVIII, 256. 

Rosier fondait sa thèse sur les arguments linguistiques suivants» 
énoncés aux pp. 121 et suiv. de ses Rotnànisclye Studien, 

i» L'absence d'éléments germaniques anciens en roumain, ce qui 
ne saurait être expliqué dans le cas où les Roumains auraient habité 
sans interruption la Dacie, où vécurent assez longtemps les Goths et 
les Gépides. — C'est l'un des arguments les plus faibles de l'ingé- , 
nieux historien autrichien, puisque la question peut être tournée aussi 
autrement. Si la langue roumaine s'est formée en Mésie, elle devrait 
montrer quelques traces d'influence germanique, car on sait que les 
Goths ont habité aussi ccne province. 

20 Le nombre considérable de formes grecques qu'on constate en 
roumain et dont plusieurs sont extrêmement anciennes puisqu'elles 
doivent dater des premiers temps du moyen âge. — Rosier ne fait 
pas ici la distinction nécessaire entre les mots grecs introduits en 
roumain par l'intermédiaire du latin et ceux qui remontent en 
réalité à l'époque byzantine. Les premiers, que nous avons étudiés 
au chapitre III (5 93)> ne pourraient sans doute rien prouver; quant 
aux autres, leur présence en daco-roumain n'a pas tout à fait l'im- 
portance que Rosier leur attribue. Pour quelques-uns d'entre eux nous 
ne pouvons décider s'ils viennent directement du grec par la voie 
du slave ou bien de l'albanais. Et même ceux qui n'entrent pas dans 
cette catégorie pourraient être interprétés d'une autre manière. Les 
Grecs étendirent leur influence, au moyen âge, bien loin dans le nord 
de la péninsule balkanique. Nous ne voyons pas pourquoi quelques 
éléments de leur langue n'auraient pas pénétré jusqu'en Dacie, 
puisque leur influence s'étendait jusque dans la Mésie supérieure, etc. 
Nous montrerons toutefois dans un autre endroit que bon nombre 
des éléments grecs de cette catégorie ont pénétré en daco-roumain 
aussi par une autre voie et que Rosier a raison en partie. 

30 Le caractère bulgare des anciens éléments slaves du roumain. 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 29 1 

Or, une telle particularité resterait incompréhensible si les Roumains 
n'avaient pas vécu ensemble avec les Bulgares sur la rive droite du 
Danube. — Cet argument n'a plus aucune valeur aujourd'hui. Il est 
définitivement prouvé que la domination des Bulgares s'est étendue 
aussi au nord du Danube. D'autre part, il ne peut y avoir de doute 
que la région des Carpathes a été habitée par un peuple slave dont 
la langue ressemblait à l'ancien bulgare. Ce fait est pleinement con- 
firmé par les éléments slaves du hongrois qui présentent les mêmes 
caractères que ceux du roumain (cf. ci-dessus, § 1 10). 

40 La présence d'un grand contingent de formes albanaises en 
roumain. Rosier montre à cette occasion que ces formes ne peuvent 
venir, comme l'avaient supposé certains philologues, du parler des 
habitants autochtones de la Dacie qui auraient été apparentés aux Illy- 
riens dont sont nés les Albanais. Et cela parce qu'elles ressemblent trop 
aux éléments correspondants de l'albanais pour qu'on ne les rattache 
directement à ceux-ci. — Cette dernière remarque est en général 
juste, mais Rosier a négligé de faire dans les albanismes du roumain 
un triage qui s'imposait. Il y a, en effet, deux catégories d'albanismes 
en roumain : les uns qui sont tout à fait anciens et datent, on pour- 
rait le dire, de l'époque latine de la langue roumaine ; d'autres qui 
ont au contraire un caractère plus moderne. Les premiers sont les 
seuls qui soient vraiment importants pour la solution de cette ques- 
tion ; les derniers n'ont qu'une valeur relative, puisque nous verrons 
ailleurs comment il faut les envisager et de quelle manière ils ont 
probablement été transmis, du moins en partie, au daco-roumain. 

50 L'identité du macédo- avec le daco-roumain. Puisque l'histoire 
montre qu'il y a eu une émigration en masse des Roumains du sud 
au nord du Danube et non le contraire, les ressemblances qu'on 
constate entre ces deux dialectes roumains nous forcent à admettre 
que le daco-roumain dérive directement du macédo-roumain. — On 
ne peut donner beaucoup d'importance à cet argument. S'il est vrai que 
le daco-roumain doit s'être développé jusqu'à une certaine époque en 
commun avec le macédo-roumain, il y a d'autres moyens que celui 
employé par Rosier pour expliquer ce phénomène. Ce que nous 
avons dit au chapitre IV peut en partie montrer quelle est notre 
manière de voir. Nous reviendrons d'ailleurs sur ce sujet plus loin. 

Telle est l'argumentation philologique de Rosier. Elle n'est point, 
comme on le voit, inattaquable. Si l'on n'avait d'autres faits que ceux 
auxquels Rosier recourut, faute d'autres plus probants, la théorie nord- 
danubienne semblerait assez plausible. Cela explique pourquoi les 
partisans de cette théorie, et spécialement Xénopol, Une énigme his^ 
torique, Paris, 1885, 167 suiv., et J. Jung, Rômer u. Romatun, 2^ éd., 
254 et suiv., ont pu facilement infirmer les arguments de l'auteur 
allemand, en leur opposant des raisonnements analogues à ceux que 
nous avons rapportés plus haut. 



292 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Rosier a été vivement combattu sur le terrain linguistique aussi par 
Hasdeu, Columna lui Traian, 1882, 529; Etymologicum magnum, III, 
31 36 et suiv. Contre la théorie du savant allemand parleraient, d'après 
Hasdeu, les mots roumains daind, troian, filma. Le premier de ces mots 
serait un héritage de la langue des Daces, ce qui prouverait que le daco- 
rounuin continue le latin nord>danubien (le macédo-roumain ignore 
cette forme) : « il est possible », dit Hasdeu, « que les Daces seuls aient 

connu le mot doinà\ les Albanais, les représentants des Tbraces 

méridionaux, n'ont rien de semblable ». Nous contestons à doinâ 
toute valeur probante dans cette discussion, pour le motif que son 
origine dacique n*est nullement assurée (cf. p. 38); et même si doina 
avait effectivement été connu par les Daces, cela n'exclut pas la possi- 
bilité de l'existence d'une forme analogue dans les parlers thraces du 
sud du Danube. Pour ce qui concerne troian et filma, nous renvoyons 
à ce que nous avons dit sur ces mots aux $§ 106, 1 14. Hasdeu invoque 
contre Rosier aussi le passage de Priscus où celui-ci parle des Aùoôvtoi, 
population latine que l'historien grec rencontra dans la r^on de la 
Theiss lors de son voyage au royaume d'Attila et qui ne serait, d'après 
Hasdeu, que les Daco-Roumains. Nous verrons ailleurs si une telle 
interpréution du témoignage de Priscus est possible. 

Il nous reste à faire remarquer qu'en ce qui concerne la toponymie 
roumaine, on ne peut lui demander pour le moment, étant trop 
insuffisamment étudiée, des preuves décisives pour ou contre la per- 
sistance d'une population roumaine au nord du Danube pendant tout 
le moyen âge. Ni ce que dit A ce propos Rosier dans son livre, 129 
et suiv., et moins encore les quelques faits invoqués par D. Dan dans 
son étude, Din toponimia romtneascà, Bucarest, 1896, ni ce qu'affirme 
Xénopol, /. c, 1 33 et suiv., ne peut être pris en sérieuse considération. 

Rosier remarque à ce propos : « aile Stâdte in der Walachei, im 
Banat, in Siebenbûrgen sind erst seit dem Mittelalter gegrûndet wor- 
den... Wenn die Românen als mehrhundertjdhrige Einwohner das 
Land bebaut haben, so mûssen dièse Benennungen doch hie und da 
die romanische Sprache erkennen lassen. Allein die Namen sind nicht 
românisch. » Ce raisonnement n'est pas aussi convaincant que R6sler 
voulait le présenter. La conservation d'un élément romain en Dacie 
n'implique en aucune façon l'existence de noms de villes d'origine 
latine. C'est un fait connu que les Roumains n'ont pas eu pendant la 
plus grande partie du moyen âge une organisation politique déve- 
loppée; ils ont vécu isolés ^ la campagne ou comme sujets tantôt 
d'une popubtion étrangère tantôt d'une autre (cf. p. $2). Or, seule- 
ment là où il y a eu sans interruption une vie municipale nationale 
on peut s'attendre à une continuité entre l'ancienne nomenclature 
toponymique des villes et celle des temps modernes. Comment pré- 
tendre alors que les Roumains aient conservé des noms tels que 
3armizegetusa, Apulum, etc.? Puisque, leur organisation politique 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 293 

leur est venue des Slaves et des Magyars est-il étonnant que leurs 
noms de villes anciens montrent des formes propres à la langue de 
ceux-ci ? 

Les arguments tirés de la toponymie par les adversaires de Rosier 
et notamment par Xénopol sont tout aussi dépourvus de valeur. 

Si quelques noms de rivières présentent une certaine ressem- 
blance avec ceux qui nous sont donnés par les [historiens et les 
géographes anciens, cela ne peut prouver grand*chose. Il faudrait 
trouver des formes qui montrent dant leur phonétique des particu- 
larités propres au roumain, puisque seulement dans ce cas on pourrait 
soutenir que l'élément roumain continue directement celui de 
Tépoque romaine. Or, de telles formes n*ont pas encore été pro- 
duites, car nous ne pouvons comprendre comment on saurait tirer 
quelque chose de noms tels que Arge^^ OU, qu'on a souvent cités et 
à tort pour prouver qu'ils reproduisent, d'après les lois phonétiques 
roumaines, les anciens Ardessus, Aluta, Nous nous étonnons donc de 
lire même chez un partisan de la théorie sud-danubienne comme 
Tomaschek, Ztir Kunde der Hàmus-Halbinsely 1882, 45, la remarque 
suivante : « Dass Reste romanischer und daicischer Bevôlkerung 
auch nach der Invasion durch die Barbaren im Lande verblieben 
sind, mûssen wir ja sogar unbedingt annehmen ; die Erhaltung der 
Nomenclatur der Flûsse (Pa-tissus, Tibiscus, Maris, Crisitts, Samus, 
Aluta, etc.) jund selbst abgelegener Weiler (z. B. Ampelum, slav. 
Omplû, magy. Ompoly) gebietet dièse Annahme. Aber dièse Reste 
sind unter den Fluthwellen der Vôlkerwanderung begraben worden. » 
Cf. Die alUn Thràker, I, 105-106. 

Pour ce qui touche à la partie historique de la théorie de Rosier, 
sur laquelle nous ne pouvons insister ici, puisqu'elle nous entraîne- 
rait dans des discussions trop éloignées de notre sujet, nous ren- 
voyons à la critique judicieuse qu'en a faite D. Onciul dans l'étude 
Teoria lui Rosier, publié au t. XIX, 60, 174, 255, 327, 424, 589 des 
Cottwrhiri literare (Bucarest). 

121. Une confirmation de notre assertion que le roumain, 
pris dans son ensemble, n'a pu se former qu'au sud du Danube 
nous est donnée en premier lieu par les faits mentionnés au 
chapitre IV et surtout au § 104. 

Les ressemblances que le roumain présente avec le vegliote 
resterait, en effet, incompréhensibles si Ton n'admettait pas 
qu'il s'est développé dans une région rapprochée de celle où 
apparaît ce dernier parler. En poussant la patrie primitive du 
roumain vers la Dalmatie, on ne fait que s'approcher de la 
vérité et trouver la véritable explication de phénomènes que la 
philologie serait incapable d'élucider autrement. 



294 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Ce ne sont cependant là que quelques indices, auxquels cer- 
tains savants seraient peut-être tentés de ne pas accorder une 
grande importance, étant donnés leur insuffisance et le nombre 
trop restreint de faits sur lesquels ils reposent. Mais la philo- 
logie nous en fournit d'autres et, pour la plupart, tout à fait 
catégoriques. C'est surtout sur ceux-ci que nous nous appuyons 
lorsque nous défendons une théorie qu'on était en droit de 
considérer comme sujette à caution, tant qu'on ne pouvait pro- 
duire en sa faveur que les arguments philologiques de Rosier. 

En étudiant au § 7 l'influence du «t substratum » autochtone 
sur le latin, nous avons dit en passant que la présence de cer- 
tains éléments illyriens en roumain peut à la rigueur être expli- 
quée par la circonstance que des colons dalmates en nombre 
assez grand sont venus en Dacie. Nous affirmions d'autre part 
au même endroit qu'il faut toutefois admettre en principe que 
les éléments illyriens anciens du roumain doivent être d'origine 
sud-danubienne. L'occasion est venue de mieux préciser ce que 
nous disions alors et d'établir une distinction entre les différents 
éléments illyriens du roumain. 

II est certes possible que des mots illyriens isolés, semblables 
à ceux que nous avons étudiés à la p. 29, aient été introduits 
dans le latin de la Dacie par les colons dalmates qui s'y établirent. 
Mais ce qu'il faut précisément relever c'est que le parler de ces 
colons n'était guère en situation d'exercer sur le latin nord- 
danubien une influence plus étendue. Un tel contact ne pouvait 
affecter que le lexique des habitants romains, et même à ce point 
de vue seulement dans une certaine mesure. S'il nous arrive 
donc de rencontrer en roumain d'autres éléments illyriens que 
ceux-ci et qui, par leur caractère, laissent entrevoir un mélange 
intense de population illyrienne et romaine, il va sans dire 
qu'il faut péremptoirement s'éloigner de la Dacie et chercher 
ailleurs la région où un tel mélange était possible. Or, cette 
région ne pouvait être qu'au delà du Danube, au centre du 
monde illyrien, là où ont vécu les ancêtres des Albanais. 

Il est maintenant facile de comprendre pourquoi un phéno- 
mène tel que le passage de et, es à />/, ps n'a pu prendre nais- 
sance que sur un territoire où la population illyrienne était 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 295 

encore nombreuse à Tépoque latine, et cette condition ne çau- 
rait être trouvée qu'entre le Danube et l'Adriatique. En suppo- 
sant même que cette transformation phonétique n'est pas, 
comme nous l'avons admis, d'origine illyrienne, sa présence, 
avec des nuances légères de différenciation, en roumain, alba- 
nais et vegiiote, est suffisante pour qu'on attribue à ces idiomes 
une vie commune à l'origine. 

Mais en dehors de ces faits, déjà connus, il y en a d'autres, 
que nous révèle la comparaison du roumain avec l'albanais et 
dont le témoignage est plus précieux encore. 

Le passage de a lat. -^ftytn simples ou composés avec d'autres 
consonnes à I en roumain ne peut être séparé du phénomène 
analogue de l'albanais (celui-ci présente dans ce cas e qui ne 
s'est pas d'ailleurs conservé partout, ayant été remplacé par f, 
a dans l'albanais septentrional) : roum. tîwpà — alb. kzrp — 
ktrtp {kamp). En roumain, /n, îm = an, am est tout à fait 
ancien (cf. p. 282); c'est une raison de plus pour voir dans cette 
transformation phonétique un reste de l'époque où les Roumains 
se trouvaient dans le voisinage des Albanais. Comp. aussi le 
traitement dans ces deux langues à^ e + n = in roum., tn 
alb: : roum. cuvint — alb. kuvmt. 

Le mot dr. jumàtate a une histoire d'un intérêt particulier 
pour la question qui nous préoccupe. La phonétique nous 
empêche d'y voir un continuateur direct du lat. dimidietas; en 
faisant abstraction d'autres difficultés, il suffit de relever l'impos- 
sibilité du passage de di- à ;V. Seule la finale -taie est latine. 
Le sens de « moitié » que présente jumàtate nous donne pour- 
tant le droit de supposer que ce mot doit avoir une certaine 
relation avec dimidietas. Mais comment expliquer alors sa pre- 
mière partie ? Miklosich avait déjà émis en passant, dans ses 
Beitr. :(ur rum. DiaL, Conson. H, 12, l'hypothèse que le mot 
roumain en question peut être l'alb. ^ûmts. Il avait vu juste. 
Jumàtate ne peut être qu'une contamination de ^ûmis, iûmtst 
a demi, moitié » avec dimidietas. Or, ce qui est important c'est 
qu'une telle confusion ne pouvait avoir lieu que dans une région 
où les Romains se trouvaient en contact intime avec les lUyriens. 
La naissance d une forme semblable suppose une pénétration 



296 HISTOIRK DE LA LANGUE ROUMAINE 

du latin par rilljnrien, et cette condition n'existait qu'au sud du 
Danube. Et ce qui est plus remarquable encore c'est que la 
confusion de ^ûmts avec dimidietas doit être extrêmement 
ancienne; elle s'était sans doute produite dans les premiers 
temps de la romanisation de l'IUyrie. Autrement» il nous serait 
difficile d'expliquer l'altération qu'a subie /li-en roumain. 
Cette syllabe a eu le même sort que le f -|- iu lat. (comp. dr. 
jur = lat. gyrus, ^giurus, $ 27). Il faut donc que ^ûmis ait péné- 
tré dans le latin balkanique à une époque où le g lat. suivi 
d'une voyelle palatale n'avait pas encore été altéré. Cette con- 
clusion s'impose d'autant plus que d'autres mots albanais com- 
mençant par ^ ont conservé, en pénétrant en roumain, cette 
consonne : dr. ghimpe, ghiuj == alb. iimp^ ^ûi; ceux-ci doivent 
dater en roumain d'une époque où le g lat. -f- i avait déjà passé à 
^. Jumàtate est donc intéressant aussi pour l'histoire de l'altéra- 
tion des palatales latines en roumain. Il trouve d'ailleurs un 
pendant dans le dr. ajumesc « s'assoupir » qui ne peut sûrement 
être ni l'a.-bulg. mi\ati ni le serbe ^muriii^ Cihac, Dict. ilém. 
slaves, 195 ; Hasdeu, EiymoL^l, 610, mais sans doute un dérivé 
de l'alb. g'utnt. 

Un autre mot qui nous révèle la même phase de l'évolution 
du roumain est le dr. tnili, mr. unttfAu « premier ». Nous avons 
retracé ailleurs {Romania, XXX, 113) l'histoire de cette forme. 
Nous avons montré alors que tntii, qui reproduit un dérivé 
de la préposition ante, *antaneiiSy n'a pu prendre naissance qu'au 
delà du Danube, sur le territoire illyrien. *Antaneiis suppose 
une association de l'idée comprise dans la préposition « avant, 
devant » avec celle de « premier ». En latin, une telle associa- 
tion n'existnit pas. Si le roumain atteste pourtant la formation 
ancienne d'un *antaneus, cela n'a pu se produire que sur l'im- 
pulsion d'un idiome balkanique quelconque. Mais de toutes les 
langues balkaniques, seul l'albanais offre pour « premier » une 
forme dérivée de la préposition signifiant « avant »; c'est ^re, 
apparenté à para. Il est donc naturel d'admettre que ^antaneus 
n'est autre chose qu'un albanisme introduit dans le latin oriental 
dans les premiers temps de la romanisation de l'IUyrie. 

Il y a lieu de se demander si le dr. fose, mr. iase, ir. sçse = 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 297 

lat. sex ne doit pas aussi être expliqué, pour ce qui concerne 
sa finale, par l'influence de l'albanais. Entre sex et ^se il faut 
placer les phases intermédiaires : "^ses, *stse. Or, comment est- 
on arrivé à ajouter un ^ à la fin de 5dx?Tiktin, Zeitschr.f. 
rom. PhiloL, XII, 456-457, suppose que c'est par l'action de 
quinque et de septeÇrn) que sex a été transformé en *sese. Si nous 
pensons toutefois que le roumain se trouve tout à fait isolé 
avec fose (comp. rtr. sis, it. sei, fr. six, prov., esp., port, seis), 
nous sommes en droit de nous poser la question si cette forme 
n'a pu être refaite sur quelque chose de semblable que nous 
offrirait l'albanais; ce serait un autre cas d'altération d'une 
forme latine par unmot albanais. Cette hypothèse peut effecti- 
vement être appuyée, car aux dr. fOse, fapte correspondent en 
albanais éasU, itatt : on remarque tout de suite que les formes 
albanaises se rencontrent avec celles du roumain en ce qu'elles 
ont une finale commune -e (-^e), comme -e en roumain. Il se 
peut donc que le parallélisme fuse-fapte ait été déterminé par la 
présence en albanais de gaste, state, qui ne sont à leur tour, pour 
ce qui concerne le -^e, que des formes refaites sur IjeU (H. 
Pedersen, Zeitschr. f. vergl. Sprachforsch., XXXVI, 284). Si 
nous admettons cette hypothèse, la conclusion qui en résulte 
est analogue à celle à laquelle nous sommes arrivé après l'étude 
des mots précédents. C'est que *sese doit être extrêmement 
ancien; la naissance d'une forme pareille sous l'influence de 
l'albanais doit avoir eu lieu à l'époque où Vs finale résultée de 
X n'était pas encore tombée dans le latin balkanique. 

C'est toujours par la cohabitation des Roumains avec les 
Albanais qu'il faut expliquer les transformations de sens iden- 
tiques qu'ont subies dans leur langue certains mots latins. 

Certare signifie en roumain^ dr. certarey de même qu'en 
albanais, Vtrtohy « réprimander, gronder », sens qu'on ne ren- 
contre nulle part ailleurs. 

Cotwentum a reçu en roumain, dr. cuvtnt, mr. kuvendu, ir. 
kuvinty comme en albanais, kuvtnt, la signification de « mot, 
parole ». Comp. le dérivé verbal dr. cuvintare, mr. kuvendeds;u, 
ir. kuvintÇy alb. huvtndoh « parler, s'entretenir ». 

^Expellare, si l'étymolc^ie que nous avons donnée dans la 



\ 



298 HISTOIRE DB LA LANGUE ROUMAINE 

Remania XXVI, loo, est exacte, est devenu synonyme de lavare : 
dr. spàlare^ mr. spelu, ir. spelf, alb. iptiaà (pour celuî-d G. 
Meyer, EtymoL Wôrterb. der alb, Spr., 237, propose un *«çp€r- 
lavare : il est préférable de partir aussi pour l'albanais de la 
même forme *txpellare). 

Faix a passé en roumain, dr. falcà, mr. falkç, et en albanais, 
/cii'Mc = ^falcinea^ avec le sens de a mâchoire ». 

Horrere a pris la signification de « haïr » : dr. uHre (comp. 
mr. urutu\ alb. ufeh. 

Linea que Saint Jérôme, Epist. 6j[, ii, donne avec le sens 
de « linge, chemise » {soient militantes babere lineas quas « cami- 
sias » vacant) a pris la signification plus spéciale de <r chemise de 
femme » : dr. ie, alb. l'iri. 

Pulpa a reçu le sens spécial de « mollet, cuisse » : dr. fulpà^ 
mr. pulpQ, ir. pupÇy alb. puipi. 

Sella a été employé pour désigner en roumain, dr. fok, les 
<K reins », les « lombes », et en albanais, iah, la « cuisse ». 

Sessus est devenu synonyme de « plaine » : dr. fes^ alb. Jtf; 
il fut sans doute associé à l'origine à locus^ campus, etc. 

Sternere ne signifie pas seulement « étendre, mettre sur », 
mais aussi « faire le lit » : dr. afternere, alb. Hrin, 

Turbare a perdu le sens de « troubler » qui s'est conservé 
seulement dans son dérivé *iurbtdare (dr. turburare, alb. tur- 
buloA) et a reçu celui plus spécial de « devenir enragé » : dr. 
turbare, ir. turbp, alb. tzrboAy ttrbim « rage ». 

Venenum avec le sens de « bile », dr. venin , alb. vmer^ doit peut- 
être aussi être cité à côté des formes précédentes; de même dr. 
rtpày mr. ripQ^ ir. çrpç, alb. rip, ripi a pente, abîme » = lat. ripa. 

Une signification intermédiaire entre celle du dr. mergere, 
mgl. mierky ir. mère « aller » et celle du lat. mergere « plon- 
ger » nous est donnée par l'alb. mtrgoh « éloigner », de sorte 
qu'on peut admettre aussi dans ce cas une certaine relation entre 
les deux langues balkaniques. 

Nous ne saurions décider si le dr. ptngàrire (^ ptngànire), mr. 
pçngçnesku « profaner, souiller » se trouve en quelque relation 
avec l'alb. ptg^re, ptrgoii « malpropre, souiller » = lat. paganus, 
*pagattire. Ce qui nous fait hésiter c'est que le serbe et lé bulgare 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 299 

présentent pour la forme slave correspondante au lat. paganus 
un développement semasiologique psiveil : pogan , poganiti ont 
précisément le même sens que les mots roum. et alb. cités; à ces 
formes slaves méridionales vient se joindre aussi le ruth. Xf^pch 
ganiti. Peut-être paganus a-t-il reçu d'abord cette altération de 
sens en Illyrîe, d'où la ressemblance du roumain avec ^albanais, 
et elle s'est transmise ensuite par l'intermédiaire du roumain 
au slave. 

Dans quelques cas, des mots roumains nouveaux ont été for- 
gés d'après le modèle des formes albanaises. 

Les dr. indàràtnicy fndàràtnicie « obstiné, méchant, obsti- 
nation », dérivés de îndàràt « derrière », correspondent aux alb. 
prapt « entêté » , praptisl « obstination, méchanceté », formés 
de prapa « derrière » . 

Aux dr. mari y màrtf, màrefie « glorifier, fier, arrogance », 
dérivés de mare « grand », correspondent les formes alb. maîoé, 
maîenL 

Le dr. omufor « luette », dérivé de twi « homme » traduit 
l'alb. fi^f^S, formé de Aer « homme » et présentant la même 
signification que amufor. 

On peut enfin rappeler une autre forme commune au rou- 
main et à Talbanais, diflférente des précédentes, mais tout aussi 
digne d'attention parce qu'elle nous renvoie aux premiers temps 
de la formation du roumain. C'est le dr. inalt, mr. naît, alb. 
nal'tty qui supposent un composé latin balkanique *in-altus 
(comp. dr. tnàlfare = lat. *inaltiaré). 

Pour la formation des mots, il y a lieu de citer, en outre, 
les formes dr. oare-cinây oare-ce, cine-va, ce-vay etc, qui sont 
composées des mêmes éléments que les alb. Udo^ kusdo; oareÇm) 
= *volet correspond à do, 3* pers. sg. de l'ind. prés, de duaA 
« vouloir ». , . 

Il ne faut peut-être pas perdre de vue aussi quelques expres- 
sions telles que dr. domnia ta, dumniata, alb. :(pUnîajote, Tpttrote 
qui s'emploient comme terme de pditesse pour traduire le fr. 
« vous » (comp. gr. if; aiOcviCa aou). De même une locution telle 
que dr. eu toatt acestea qui corresppnd exactement à l'alb. me 
g'i^t ktto. 



300 HisrroiRB de langue roumaike 

Ces rapprochements sont instructif. Ils nous interdisent de 
leur donner une autre interprétation que celle que nous avons 
admise. Les particularités mentionnées ne sauraient être expli- 
quées si le roumain n'avait pas eu dans la première période 
de sa formation une vie commune avec Talbanais. 

On voit là un mélange intense d'élément latin et d'élément 
illyrien^ analogue au mélange que nous avons constaté lorsque 
nous avons étudié l'influence slave. Et comme les formes slaves 
du roumain sont pleinement explicables lorsque nous savons 
que les Roumains ont vécu longtemps en contact avec les 
Slaves, de même les albanismes du roumain que nous avons 
énumérés ne peuvent être compris qu'en admettant un déve- 
loppement commun de cet idiome avec l'albanais. Nous pour- 
rions même dire que l'albanais a plus profondément affecté 
sur certains points le fonds de la langue roumaine que ne Ta 
fait le slave. H s'est attaqué aux premiers éléments constitutifs 
de celle-ci, aux formes latines ; il a agi pendant l'époque où le 
latin s'acheminait vers sa transformation en roman, tandis que 
le slave est venu influencer un idiome roman déjà constitué en 
partie, avec quelques traits définitivement fixés. 

Les faits que nous avons produits pour prouver que le rou- 
main s'est formé au sud du Danube ne sont pas assurément très 
nombreux. Ils sont pourtant les seuls sur lesquels on ose bâtir 
aujourd'hui quelque chose de solide. Il y en a parmi eux 
quelques-uns qui nous semblent tout à fait décisifs; pour 
grossir leur nombre il faudra attendre que les langues bal- 
kaniques soient encore mieux connues qu'elles ne le sont 
maintenant. Il faudra surtout avoir un infatigable esprit de 
comparaison d'un idiome avec l'autre. C'est, à notre avis, la 
seule voie qu'on doive suivre avant qu'on arrive à dire le der- 
nier mot dans cette question. 

Cf. G. Meyer, Grundriss der roman. PhiloL, I, 805 ; on pourra 
consulter aussi l'article de Gaster» Stratificarea elrmentutui latin tn 
Mmba romtnd, dans la Revista pentru arbeologie, I, 7-52, )4$-356> 
bien qu'il ne corresponde plus aux connaissances d'aujourd'hui. — 
Kous ferons remarquer en passant que la ressemblance qu'on constate 
entre le roum. este et l'alb. li/s, lat. «/, bien qu'assez intéressante, 
n'est probablement que fortuite. On sait que l'italien connaît aussi 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 3OI 

une forme semblable, este. — Nous avons omis à dessein dans notre 
exposé quelques autres phénomènes communs au roumain et à l'alba- 
nais, conmie l'article suffixe, etc., leur histoire étant plus compliquée 
et ne pouvant être édaîrcie avec les éléments dont nous disposons 
jusqu'ici. Nous les étudierons de près au chapitre sur lalangu^du xvi« 
siècle du tome IL 

Nous avons dit plus haut que Miklosich soutenait aussi que le 
roumain s'était développé au sud du Danube. Il n'a cependant jamais 
essayé de préciser sa pensée par des faits ; il s'est contenté de la 
formuler incidemment. Il afîirme ainsi dans un passage ides Beitràge 
:^iir Lautlehre der rumàn. Diakkte, Conson» II, 49 : «r Wer ûber dén 
Ursprung des rumânbchen Volkes nachdenkt, wird durch Sprache 
und Geschichte auf die Ostkûste des adriatischen Meeres gewiesen... 
Sipetaren und Rumânen sind mit einander unzertretmlich verbun- 
den. Dièse sind wesentlich romanisiene lUyrier, jene sind Illyrier, die 
sich vollstândiger Romanisierung erwehrt haben. » En admettant ce 
fait, Miklosich contestait , comme Rosier, la survivance d'une popu- 
lation latine en Dacie, et c'est en cela que nous nous écartons de lui. 
Après Miklosich c'est surtout G. Meyer qui s'est beaucoup occupé 
des rapports du roumain avec l'albanais. Mais malgré les nombreuses 
ressemblances qu'il constatait entre ces deux langues, il ne se déclara 
catégoriquement pour la théorie sud-danubienne que dans ses derniers 
travaux. Dans l'article sur l'albanais du Grundriss der rom, PhiloL 
(cf. Essays u, StudUn, I, 61) il dit simplement à ce propos : « Eine 
Reihe von Uebereinstimmungen in der Umformung des lateinischen 
Eléments mit dem Rumânischen, das ja aller Wahrscheinlichkeit 
nach ebenfalls im Norden der Balkanhalbinsel, also in nâchster Nàhe 
des Albanesischen , entstanden ist, weisen auf ein gleiches ethnolo- 
gisches Substrat fur beide Sprachen hin, sei es, dass die vorrômischen 
Rumânen eine dem lUyrischen verwandte Sprache redeten, sei es, dass 
Albanesen wie Rumânen vor ihrer Romanisierung ein stammfrem- 
des nicht indogermanisches Elément absorbiert hatten. » Il s'exprime 
plus explicitement dans ses Aîbanesische Studûn, III, 22-3 : « Ich 
schliesse mich der Ansicht derjenigen an, welche glauben, dass die 
Entstehung der rumânischen Sprache und Nationalitât auf der Bal- 
kanhalbinsel sûdlich von der Donau stattgefîinden habe. » 

Une théorie un peu différente de la nôtre est celle de Tomaschek, 
que nous avons rappelée en passant ailleurs (p. xxv). Dans ses études 
Zur Ktuide der Hàmus-Halhinul et Die alUn Thraher, Tomaschek 
afïirme à plusieurs reprises que les Roumains ne sauraient être que 
les descendants de la tribu thrace des Besses : « Das Volk der Bessen, 
der Grundstock der romanischen Bevôlkerung in dem- thrakischen 
Thcile der Halbinsel, dessen Andenken von den Zeiten Herodotos' 
an bis an das Jahr 600 n. Chr. (also Ciber ein Jahrtausend lang) fort- 
dauert, ist nicht mit cinemmale verloschcn ; diescr Grundstock hat 



302 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

das Hauptmaterial fur die von den Buigaro-Slowenen ûberschichteten 
Hâmus- und Rhodope-Wlachen geliefert. » Zur Kunde d, Hàmus^ 
HalhinSy 6} ; cf. Die altm Thraker, I, 80, 106, etc. La théorie de 
Tomaschek se heurte contre une difficulté qui ressort de ce que 
«ous avons dit jusquld. C'est que dans la formation du peuple rou- 
main il faut accorder plus de place à l'élément ill>Tien qu'à celui de 
provenance thrace. 



122. Si tels sont les faits linguistiques qui nous forcent à 
chercher au sud du Danube les conditions au milieu desquelles 
a dû se former le roumain, il reste à savoir pourquoi il faut 
toutefois admettre la conservation d'un certain élément romain 
en Dacie même après l'abandon de cette province par les 
légions romaines. 

Il ne faut pas s'attendre à nous voir apporter des preuves 
nombreuses lorsque nous essayons d'élucider, autant qu'il est 
possible, cette question capitale de l'histoire roumaine. Ceux qui 
s'en sont occupés jusqu'ici ont invoqué, il est vrai, toute sorte 
de faits pour prouver l'impossibilité d'une interruption brusque 
de la vie romaine entre la Theiss et le Danube. Notre tâche serait 
assurément facilitée si nous pouvions nous approprier quelques- 
uns des arguments auxquels ont recouru les philologues qui 
ont voulu résoudre avant nous ce problème. Malheureusement, 
aucun de ces arguments ne résiste à la critique. Et cela pour la 
raison que ceux qui les ont produits sont allés chercher des 
preuves là d'où il n'y avait rien à tirer. 

A notre avis, seul un examen plus approfondi qu'on ne Ta 
fait jusqu'ici des langues nord-danubiennes qui ont subi l'in- 
fluence du roumain pourra nous découvrir quelques indices 
nouveaux et plus nombreux que ceux dont nous disposons 
aujourd'hui pour répondre à cette question. Serait-il possible 
que le latin ait continué à être parlé pendant tout le moyen 
âge dans une partie de la Transylvanie ou du Banat et qu'on 
ne trouve aucune trace de ce fait dans la langue des peuples 
qui apparaissent dès l'époque la plus ancienne dans les mêmes 
régions ? Comment pourrait-on s'imaginer que les Slaves qui 
ont habité sur le territoire de la Dacie, ou plus au nord, et dont 
quelques branches se sont conservées jusqu'à nous n'aient pas 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 303 

emprunté au parler roman septentrional qui continuait le rou- 
main sud-danubien quelques formes qui par leurs particularités 
nous renvoient à une époque antérieure à celle où Rosier pla- 
çait l'apparition du roumain en Transylvanie ? Et les Hongrois 
n'auraient-ils pas dans leur langue quelques mots roumains 
anciens datant du ix* ou du x^ siècle ? 

Pour le moment, les moyens nous manquent pour confirmer 
ce dernier point. Nous pourrojis eji échange rapporter quelques 
faits des idiomes slaves septentrionaux qui nous semblent de 
nature à faciliter la solution du problème que nous étudions. 

On sait que parmi les Slaves septentrionaux ce sont surtout 
les Ruthènes qui ont emprunté aux Roumains un grand nombre 
de mots. Plusieurs de ces mots ne semblent pas remonter très 
haut, mais à côté de ceux-ci on en trouve quelques autres qui 
doivent être extrêmement anciens, comme il faut en juger 
d'après leur phonétique. Dans cette dernière catégorie entre 
kl'ag dont nous allons nous occuper ici, étant donnée son 
importance pour la question qui nous préoccupe. 

Cette forme correspond au dr. chiag = lat. coaguluniy *cloa^ 
gurriy que nous avons étudié ailleurs (§ 56). Le ruthène connaît 
en dehors de kVag les dérivés et les variantes dialectales sui- 
vantes : kl'agatiy kl'ad^yty, glegy gl'ag^ gVagaty^ gl'ad^uty. A côté 
du ruthène viennent se ranger le russe, le polonais, le slovaque 
et le parler des « Valaques » de Moravie qui connaissent aussi 
quelques formes analogues : russe gljàkûy gl'aganyj (syru), pol. 
klag^ sklagai sie, slov. kl^ag, mor. glaga (cf. Miklosich, Die 
Wanderungen der Rumànen^ 17, 21, 22, 23; Etymol. Wôrterb. der 
slav. Spracheriy 66). C'est, comme on le voit, un mot qui a 
pénétré bien loin sur le territoire slave. Il a été transporté par 
les pâtres roumains jusqu'en Moravie ; il appartient à la même 
famille de mots que bryndifLy kulastrUy strunga^ etc. qu'on ren- 
contre dans les mêmes régions slaves et où ils pénétrèrent par la 
même voie. 

Toutes les formes que nous avons citées ont comme parti- 
cularité caractéristique le groupe kV (gl') qui ne se retrouve 
plus dans le roumain actuel chiag. Il faut donc qu'elles aient 
été introduites en slave à l'époque où le cl latin n'avait pas 



304 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

encore avancé jusqu'à chi. Il s'agit de fixer cette époque et de 
voir si les faits phonétiques nous autorisent à voir dans le Wag 
des Slaves un élément roumain ancien, datant du moyen âge. 

Nous avons vu plus haut (p. 285) que les groupes latins cl, 
gl avaient abouti avant le v« ou le vr siècle à d'y gV et qu'ils 
présentaient, très probablement, encore cette valeur à l'époque 
des premiers contacts des Roumains avec les Slaves. Au fond, 
la question de savoir quand cly gl sont devenus cl\ gl' n'a pas 
d'importance pour les faits que nous étudions. Ce qui nous 
intéresse c'est de savoir quand l'évolution de cV, gl' vers rW, 
ghi était accomplie. 

Le seul moyen d'arriver à une conclusion à cet ^;ard c'est 
de suivre le traitement des mots étrangers introduits en 
roumain au moyen âge, comme nous Tavons fait lorsque nous 
avons voulu fixer la chronologie des changements phonétiques 
roumains antérieurs à l'époque slave (§ 1 18). Malheureusement, 
les mots qui pourraient nous aider dans ce travail sont extrê- 
mement rares et plusieurs d'entre eux pourraient susciter des 
doutes; il nous suffira cependant d'en trouver deux ou trois 
dont le témoignage soit catégorique. 

Nous ne croyons pas qu'il y ait grand'chose à tirer d'une 
forme telle que le dr. cluar qui repose sur l'a.-bulg. kljucarï. 
Comme il se rapporte à l'ancienne organisation politique des 
Roumains, il se peut qu'il ne remonte pas plus haut que le 
XIII* ou le XIV* siècle. En admettant même qu'il soit plus ancien 
— on sait que les Roumains avaient déjà au xi* quelques rudi- 
ments d'organisation politique empruntée aux Bulgares et 
qu'ils pouvaient par conséquent connaître déjà à cette époque 
certains titres slaves de fonctions — d'autres considérations nous 
empêchent d'accorder quelque importance à cette forme. Sous 
l'influence du slave qu'on employait comme langue oflSicielle, 
cl'ucer, qui aurait correspondu à kljucarï^ pouvait se maintenir 
longtemps avec cl (cl'), de sorte que si nous trouvons dans les 
anciens documents clucer et non chiucer qui aurait résulté de 
kljucart si celui-ci avait été assimilé aux formes latines avec cl' 
et avait pénétré en roumain avant la réduction de cV à cbi, cela 
ne peut rien prouver. 



US.-f ■-•« 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 3Ô5 

D*autres formes peuvent, en revanche, nous donner une 
solution du problème phonétique que nous étudions. 

Entre le ix* et le xin* siècle, les Roumains furent en contact 
avec les Serbes et les Hongrois. C'est à cette époque que 
remontent la plupart des éléments serbes et hongrois qu'on 
rencontre dans le roumain du nord du Danube. Or, si nous 
examinons, parmi ces éléments, ceux qui contenaient en slave 
et en hongrois les groupes kl\ gl\ on remarque qu'il n'y en a 
pas un seul montrant le passage de ces groupes à chi^ ghi. Nous 
n'avons qu'à nous rapporter à des formes telles que serbe/fli/ytf, 
fàklja (vakljà), hong. fàklya^ serbe kljunii = dr. fàcliCy clonf 
pour constater ce fait (peut-être y aurait-il lieu d'y ajouter 
aussi le dr. miglà qui semble correspondre au hong. mâglya et 
qui, bien que d'un emploi plus restreint, doit avoir pénétré de 
bonne heure en roumain ; il est attesté pour la première fois par 
le chroniqueur Ureche). Si ces mots avaient été pris par les 
Roumains aux Serbes et aux Hongrois à l'époque où l'on disait 
encore ocluy glafà, il va sans dire qu'ils auraient été assimilés à 
ceux-ci et qu'ils seraient devenus fachicy chionfy comme ochi, 
ghiafà (le dr. connaît une forme fachây mais celle-ci repose sur 
le lat. faculd). 

Pour la haute ancienneté de la transformation de cly gl en 
chiy ghi parle aussi le nom de lieu Ungiul eu fres^eni d'un 
document hongrois de 1392 publié dans la Transilvania, 
Braçov, V, 152, qui n'est qu'une mauvaise transcription de 
Unghiul (= lat. ar^ulus) eu frasini. Nous nous trouvons 
sans doute, avec ce document, déjà au xiV siècle, mais son 
témoignage ne peut-il être précieux aussi pour l'état de la 
langue roumaine au xiii* siècle, pour ne pas remonter plus 
haut ? Une transformation phonétique comme celle dont nous 
nous occupons ne pouvait s'effectuer dans quelques dizaines 
d'années ; elle devait suivre une évolution lente, de sorte 
qu'on peut induire de la présence de unghiul au xiv* siècle 
une prononciation analogue au xiii* siècle, en s'appuyant 
bien entendu aussi sur les faits rapportés plus haut. 

Il résulte de tout cela que si le ruthène et quelques autres 

Dbnsusiami;. — Histoire de la langue roumaine» 20 



30é HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

langues slaves septentrionales connaissent les formes roumaines 
^^^gy g^^t etc., celles-ci doivent y avoir été introduites dès 
une époque très ancienne, antérieure dans tous les cas au 
xiii* siècle, alors que cl, gl étaient encore conservés. Mais, 
admettre cela c'est reconnaître d'emblée que des Roumains 
ont continué à vivre pendant le moyen âge dans les Girpathes, 
dans le voisinage des Slaves. 

II y a encore une autre circonstance qui montre qu'à ce 
point de vue la théorie de Rosier ne saurait se concilier avec 
les faits linguistiques. Nous savons que Rosier admettait que 
des Roumains, venus du sud, ont commencé à s'établir eh 
Valachie et en Transylvanie à partir du xiii* siècle. Ces Rou- 
mains étaient, d'après lui, des Macédo-roumains ; ils devaient 
donc parler un dialecte identique à celui de ceux-ci. Mais, 
comme nous le savons, le macédo-roumain a conservé jusqu'à 
nos jours les groupes rf, gl. Comment expliquer alors la 
présence en daco-roumain des phonèmes chiy ghi à une époque 
aussi ancienne que celle que nous avons vue ? Et, en outre, 
comment aurait-il été possible que dans la langue de ces Rou- 
mains sud-danubiens qui rencontrèrent en Transylvanie les 
Hongrois, les mots avec ff, gt empruntés à ceux-ci n'aient 
pas suivi le même chemin que les mots latins analogues, en 
arrivant, les uns comme les autres, au même résultat (chiy ghi) ? 
Il y a là une difficulté insurmontable et qui ne peut être 
écartée qu'en interprétant les faits de la manière que nous 
l'avons fait. 

Notre conclusion à Tégard de Thistoire de ci, gî s'écarte de celle 
qu'exprimait Miklosich dans ses Beitrage :(. Lautîebre d. rum, Dial., 
Conson, II, 64 : « Urromanisch und urrumânisch sind die Formen 
kl'a^gïa^ die sich m.-rum. und i.-rum. erhalten haben, im d.-rura. 
jedoch in zicmlich spàter Zeit den Formen kja,gja gewichen sind. » 
Miklosich affirmait même que kî\ gl' s'étaient encore maintenus 
dans quelques régions du daco-roumain, ce qui est faux. — Contre 
notre opinion on pourrait invoquer la forme UreacUa^ nom propre 
(aujourd'hui Urecl)e), qui nous est donnée par un document slave de 
1407 (Hasdeu, Arhiva istoricâ, I», 140; cf. I. Nàdejde, Istoria îimbei 
fi lit. romtnff 1887, 229; Tiktin, Zeiiscbrift rom, Phil.^ XXIV, 325); 
ce serait un exemple de la conscrvution de kf jusqu'au xv« siècle. 



LA LAKGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 307 

Nous ne croyons pas toutefois qu'une telle forme puisse contredire 
notre nunière de voir. On sait que dans les noms propres la tradi- 
tion conserve bien des fois les orthographes archaïques. 

123. Le territoire linguistique roumain se partage, en ce 
qui concerne le traitement des labiales, en deux zones bien 
distinctes. Il y a là aussi, à notre avis, un fait qui prouve que 
le roman balkanique avait au moyen âge des ramifications 
jusqu'aux Carpathes. 

Une partie du domaine roumain est caractérisée par la con- 
servation des labiales />, i, /, v, m devant i, te (ta) = lat. /, e : 
pise^iy piept, piatrà, corbi^ bine, fir, fier, fiarà, vin, vin, tnir, 
miercuri = lat, pinsare, pectus, petra, corvi, bene, filum, ferrum, 
fera, vintitn, venio,miror, *fnercuris ; dans une autre partie, on 
trouve à la place de ces consonnes M, ^, t/, y, n avec diffé- 
rentes nuances phonétiques, d'après les régions : iise:^, Xiept, 
hiatrà, œr^i, gfine, h'ir, hier, h'iarà, yin, yin, nir, nierkuri. 

Cette palatalisation des labiales est la règle en macédo- 
roumain (un seul dialecte, que nous étudierons plus loin, 
y fait exception) ; elle reparaît en daco-roumain dans la plus 
grande partie de son domaine, tandis qu'une autre partie 
l'ignore, comme l'istro-roumain. 

Nous devrons nous arrêter plus longtemps sur ce phénomène 
phonétique et montrer les conditions spéciales dans lesquelles 
il se produit, étant donnée son importance pour le sujet que 
nous examinons. 

En macédo-roumain, tous les mots latins qui présentaient 
une labiale suivie de ç, i ont subi l'altération en question : 
1° p = j? : aproku =adpropiare, ariki pi. de aripçk côté de aripete 
— alipes, arçkesku == rapere, aruKi 2* pers. sing. ind. prés, de 
arup =^ nimpere, askaki 2* pers. sing. ind. prés, de askap = 
*excappare, askuku = *scuppire'> § 70, kale = pellis, hiptine 
= pecten, httrg = petra, keptu = pectus, hr = perire, kerdu 
= perdere, kin = pinus, kised:(u = pinsare, hsku du thème 
pic-, picc' (comp. ital. pi^^icare, esp. pi:(car, etc.), kisu étymo- 
logie ? krcB 2* pers. sing. ind. prés, de krep = crepare, Itiki 
pi. de lup = lupus, saki 2* pers. sing. ind. prés, de sap = 
*sappare, ierh pi. de sarpe = serpens, skarhn — scarpinare, shk 



30â HISTOIRE DE LA LANGUE ROCMAIKÉ 

^ spicus, skin ^ spina, skinarCy skinçrat = spinaliSy *spinalatus, 
ikloki plur. de iUop = ^x -f" ^loppus, surit 2* pers. sing. 
ind. prés, de surp = *subruperey suskir = suspirare, vulki 
pi. de vulpe = vulpes; 2** A = ^ : al^i pi. de alb, al^esku = 
albusy albescOy al^inq = ^alvina, ^ine = bene, her^i 2« pers. 
sing. ind. prés, de hcrb ~ Jerverty ier^i pi. de iarbç = herba^ 
ntre^ 2* pers. sing. ind. prés, de ntreb = interrogarty pQrun^i 
pi. de pçrumb = palumbuSy strçn^i pi. de strçmb = stratnbus, 
suffire =^ sorbere^ ur^esku --- ^orbite de or/^ttj, ;j^iVr = *fxAr- 
larc'y 3° f ^- h \ harç =/rra, ^ar^ = /<r/, hçavrÇy comp. le 
dérivé verbal hivresku -' febris, fier =^ftrrum,Berbu =fervere, 
hig = figure y hiky Hikç = ficus y hikat = ficatum, Bitu, hile = 
filiuSy filiOy hiïin ^- *filianuSy hiu -- fio\ 4° t; = )f : ayine = 
^//«^'a, yarffUy yirminos -= vertnis, verminosuSy yin = wwo (mais 
le parf. t/i/i = véni), yin = vinunty yih^its = viginiiy yiptu = 
inciuSy yis = visutriy yiuy comp. les dérivés yiatsÇy yitatCy yied:(u 
=^ vivus -f- itidi vivere, yi:ima - ~ vindenno ; 5*» w = fl : ahïru = 
mirory dinik = ^demicarty disiurdu =^ ^dismerdarty durnire = 
dormirCy Içcrçti pi. de lakrçmç ^ lacritfuiy luninç = lumen, itia^ 
ni=z*mthi § 22, itare = mely ned:(ti = niediuSy comp. noldT^uk 
=^ tnedius loctis §111, itergu = mergere, iterkuri = *mercuriSy 
iiile = viilky iiçn = viemypoii pi. depom -= pontuniy pQriasin = 
quadragesimay vcn i"" pers. ind. prés, de voinu =vomere. 

Devant un i venant de f (/) -|- « ou d'un e atone, les labiales 
sont restées intactes : kçpitinu -— capiianeuSy peapine = pepOy 
pingu— (Jini)pingerey pitreku = *pertraicere ; albilepl. fém. de 
alby pour albeU ^^ albus, birbek = verveXy salbit = *exalbidus; 
fiticQy dérivé de ffatç =^ fétus fém., fitsfam imparf. de fak = 
jacerey foarfikç = for/ex; videam imparf. de ved = vidtre, 
vimtu = veniuSy vindu = venderCy viniri = venerisy vitsin = 
*v^cinus § î3, vitulu = *vituleus; dumhukç = dotninicay mi y 
mine ace. de /(?(/ = tne, minte = mens y mi nu = minare, etc. Il 
n'y a que deux mois qui s'écartent de ces formes en ce qu'ils 
présentent k (/i), y pour p, v, bien que les formes latines cor- 
respondantes offrent/?, v + e (j") atones. Ce sont tsitSory qui est 
résulté de kitsor par l'assimilation de £ à /i et qui ne peut être 
que le latin petiolus, et yitsel = vitellus. Si l'on compare tsitior 






LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 309 

kfitlor = *fetioluSy où la consonne initiale est restée intacte, 
on voit bien la diflFérence de traitement des deux mots. Cette 
différence doit être expliquée de la manière suivante. A une 
époque ancienne Ve de petiolus a passé, sous l'influence de Yi 
suivant en hiatus, à ï, d'où piciofy la forme qui apparaît en 
daco- roumain. Ce passage doit être antérieur à l'altération de 
p QXï i'y picior a pu de cette manière être assimilé aux mots 
anciens commençant par />/ et devenir hcior, Fetiolus slut^ii dû 
aussi donner de bonne heure, et pour les mêmes raisons que 
petiolus y ficior et plus tard en macédo-roumain h'itior. Ce mot 
n'était cependant pas aussi isolé dans la langue que petiolus qui 
n'avait en roumain aucune forme apparentée; à côté defetiolus 
on connaissait les mots qui correspondaient au simple fetus^ le 
masc. fet et le fém. feaià (Jàt, fata). Sous l'influence de ceux- 
ci jecior se maintint plus longtemps que ^pecior^ et ce n'est que 
plus tard, par l'action de picior et (en macédo-roumain) par 
suite du passage de Ve atone à /, qu'on commença à dire ficior. 
Cela nous fait comprendre pourquoi le dr. connaît /ezrwr à côté 
de ficior^ tandis qu'on n'y trouve nulle part pecior. Quant à 
yitsely il suppose la substitution ancienne d'un / à Vi de vitellus^ 
par suite d'un phénomène de dissimilation ou peut-être par 
l'attraction de vità. 

Dans les éléments étrangers, les labiales apparaissent tantôt 
intactes, tantôt altérées. Elles cèdent régulièrement la place aux 
palatales au pluriel en i des substantifs et des adjectifs et à la 
2* pers. sing. de l'ind. prés, des verbes de la i^* conjugaison. 
Par analogie avec lup-luhy askap-ashàki on a dit : tsap-tsaki = 
alb. tsapy filosoj' fihsohi = gr. çiAOdc^oç, fronim- fronin = 
gr. çpivi|jLo;, ntsap-ntsah = a.-bulg. cèpatiy skump- skunki = a.- 
bulg. sk(}pûy stup-stuh = serbe stup, hçsap- hqsàki = turc 
kassaby alb. kasapy néo-gr. xaffi^ît;?. Dans d'autres cas, l'usage 
hésite entre les formes avec les labiales et celles avec les pala- 
tales. Pour l'alb. kopily -f, néo-gr. xoTuéX'., -a, on a en nir. 
kokily -Qy kopily -ç et kopelg; de même pour l'alb. pihy pikon 
on a les mr. kikçy kikutÇy kikuy pikg ; nous devons toutefois faire 
remarquer que ces dernières formes peuvent avoir été, à 
l'origine, latines (comp. it. piccare, etc.) ; elles n'auraient dans 



i 



310 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

ce cas des rapports avec les mots alb. cités qu'en ce qu'elles 
sont venues se croiser avec eux. Un exemple de p devenu k nous 
serait donné aussi par arçkisUy s'il est vrai que ce mot se rat- 
tache à l'alb. fepjeU. Parmi les mots grecs qui présentent une 
palatale à la place d'une labiale, nous avons d'abord à noter 
ceux qui avaient pénétré dans le roman balkanique par l'inter- 
médiaire du latin, comme p. ex. nik, hikQ:^Q^ etc. = [jiixpéç 
(p. 201); en outre, quelques autres datant aussi d'une époque 
assez ancienne : aMikçsesku = néo-gr. à^eixiCco, kisç = néo-gr. 
Tzidax (comp. alb. pisi; la forme mr. peut venir aussi de Talb.); 
yie = néo-gr. 3'a, d'où le dérivé verbal ayiusesku; anun^esku 
= |Ji.'Jpiïw, (i^^niey :(nisesku = Cr^|x{a, îrjixicvo), WMn:(m^ = [xuptajAa, 
tiniey tinisesku = zi[Kri, tiixo), unidç == ô [x{$aç. On trouve tantôt 
les labiales, tantôt les palatales dans : pipgfy hper = néo-gr. 
xizÊpt; sfqfidQy stçfjidç = néo-gr. crca^fôa (comp. alb. stafiié), 
mir, nir = néo-gr. [xûpcv. Les éléments slaves offrent aussi 
quelques exemples de l'altération des labiales : alihsku = a.- 
bulg. npëti, tukesku = a.-bulg. topiti^ slg^esku = a.- bulg. sla- 
biti; nilç, nihusku = a.-bulg. milûy milovatiy tsurunidç = serbe 
êeremida (alb. à Scutari tseremidt) ; mais yisin à côté de visiiu = 
bulg., serbe viSnja falb. w/s, néo-gr. ^jfSQ\^x)\ gçrMsku pour- 
rait être rattaché à l'a. -bulg. grûmëti, mais l'étymologie n'est 
pas sûre. La plupart des éléments étrangers ne montrent 
aucune trace d'une transformation des labiales : epitrop = néo- 
gr. èziTpoTCo;, epitiliu =Ï7:\vt^lz\o^, kapidan = néo-gr. xaicitavcç, 
kçpitSQ = a.-bulg. kupa -[- ica, kupie = néo-gr. xctctq, lipisesku = 
néo-gr. Xuxw, piatu = néo-gr. xtaTcv, piknos = néo-gr. luuxvoç, 
pirustie=néO'gr. rupuxrrti, pistCy pistipseskuy pistimeriy apistu = 
x{cjTtç, TCIŒT6UW, TctoTsuîJLevc^, aiT'.oToç, pitç = néo-gr. xijxa, alb. 
pitey serbe, bulg. pita, pii^viç = néo-gr. Trsïdixa, skorpiong = néo- 
gr. (TxcpTCtva, skorpisesku = néo-gr. cntopTcCÇo), spilee ^= vin^XatoVy 
ipiun = serbe spiuit, néo-gr. cncioDvoç, alb. spjuHy vombir = bulg., 
serbe vampir; W^w = a.-bulg. bykûy serbe, bulg. bik, bitisesku = 
serbe bitisatiy alb. bitiSy turc bitmek, tsimbi^e = néo-gr. tÇi|jlic{8«; 
dafinçy dafne = néo-gr. Sa^vr^, alb. dafint, serbe, bulg. dafina, 
delfinu = néo-gr. $£X9iva;, filipsesku = néo-gr. ç-Xw, firidç = 
néo-gr. ôupiç, fisc = néo-gr. çuatç, sfinç = néo-grec. Œfîjva, 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 3 1 1 

sufie=néO'gr. aoçCa, trandafir, trandafilç = néo-gr. TpavtaçuXXov, 
:i^efir = néo-gr. Çéçupoç, T^ugrafisesku = néo-gr. ÇwYpaf (Cw, alb« 
^grafis-y davie = turc dava, néo-gr. Sagaç, alb. davî.y kqrqvyot 
= néo-gr. xapa^tcûTT;^, vir^iru = alb. vir^ir, vivlie -= néo-gr. 
PiPXbv; âmirg = byz. (Xfxifjpaç, arabe emir\ dokimie = néo-gr. 
Soxifjiii, gQtnilç = alb. gamih, serbe gamilay néo-gr. xaixi^Xi; 
ia$imii= zlh. jasemiy néo-gr. basixC, tnigialç = néo-gr. àfxuY^aXov, 
mî«/5^ = bulg. mincû, tninutq = serbe, bulg. minutUy miriali 
= néo-gr. [xuptaSa, wiV^ = néo-gr. [Aotpa, alb. w/rs, miskç = 
néo-gr. (xi9ipxa, serbe, bulg. misirka, mistiriu = néo-gr. 
ixucrctjpiov, mistrie = néo-gr. (xixjTpi, alb. mistriy serbe misfrijay 
pçrmi^ = néo-gr. TCapa[xù6t, ^imiamg = néo-gr. 6u|x{a|i.a. A com- 
parer encore les formes suivantes où 1*/ se rencontre seulement 
en roumain et est sorti d'autres voyelles : Mpiridxu = néo-gr. 
xuTzaptW, alb. kiparis, pilexesku = néo-gr. 'neXexiCo), pilonu = 
serbe, bulg. pelitty pines = serbe />^w«ç, bulg. pènez^y alb. peneSy 
piponu = néo-gr. xs^rcviov, pirdikg = néo-gr. xepîixt ; bilesku = 
a. -bulg. bèliti'y filie = néo-gr. çeXC, z/irm = alb. veriy vore, néo- 
gr. pipeioç, mirah = hu\g. fnerakûytnisale =alb. mesahy néo-gr. 
[AeffdéXi, bulg. misai, mitohe= néo-gr. ti.eTà;(Y3. Ilest à remarquer 
qu'aucun des mots turcs introduits en macédo-roumain ne 
connaît le passage des labiales aux palatales : bilbil = turc bul- 
bûly alb. bilbily birihte = turc bereht, alb. befehty serbe 
berikjety bÎTiilikçy bislikg = turc bile^^ik, alb., bulg. beleT^i^y tçHctg = 
turc tabiat'y filid^en = turc fild^atty alb. fildj^an^ filu = turc fily 
alb. fiFy bulg. //w, fitile = turc, alb., bulg. fitily serbe yî/i7/, 
néo-gr. 9iT(Xt; vi:(ir = turc z;^/r, etc. 

En jetant un coup d'œil sur ces formes, on voit tout de suite 
que cette transformation phonétique qui donne au macédo- 
roumain un caractère particulier n'a atteint que son fonds lin- 
guistique le plus ancien. A côté des mots latins, il n'y en a que 
quelques-uns d'origine étrangère qui en aient été affectés; tous 
les autres, et spécialement ceux qui ont pénétré en macédo-rou- 
main à une époque tardive, y ont échappé. Cette constata- 
tion est importante, puisqu'elle nous montre que le passage 
des labiables aux palatales a commencé à se produîî"e dans ce 
dialecte roumain dès les premiers temps du moyen âge. 



312 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Pour la chronologie du phénomène en question, il esc en 
même temps intéressant de comparer les formes qui présentent 
une labiale -f~ h i^ sortis de /, f lat. avec celles où la labiale 
est en contact avec un i secondaire résulté d'un e lat. + ^ * 
^ine (bine) = bftie, yine (yine) = venit^ iiia (tnié) = *mihicn face 
de mine = m^ + ne, vin = vçni. Cette comparaison montre 
que bine, vine doivent être plus anciens que mine y vin et que 
l'altération des labiales dans les premières de ces formes, aussi 
bien que dans mie^ doit s'être produite avant qu'on soit arrivé 
à dire mine^ vin ; autrement ces dernières formes auraient été 
assimilées aux autres et seraient aussi devenues nine^ yin. Mine, 
vin sont, d'autre part, très anciens en roumain, comme le 
montre la forme istro-roumaine mirey etc., où le passage de 1'^ 
à I doit être antérieur à la rhotacisation de Tff, phénomène qui 
date aussi des premiers siècles du moyen âge, comme nous le 
montrerons ailleurs. Il est donc hors de doute que l'altéra- 
tion des labiales remonte en macédo-roumain à une époque 
très reculée. 

Si tels sont les faits, on se demande s'il est possible de con- 
sidérer le daco-roumain comme représentant exclusivement un 
dialecte détaché du macédo-roumain, d'admettre par conséquent 
que les Roumains nord-danubiens ne sont autre chose que des 
Macédo-roumains établis au moyen âge dans les pays carpa- 
thiques. Puisque la palatalisation des labiales est, comme nous 
l'avons vu, un phénomène ancien en macédo-roumain pour- 
quoi ne se serait-elle pas transmise à tout le dialecte daco- 
roumain, puisqu'elle existait dans le parler des colonies macédo- 
roumaines qui s'établirent au nord du Danube? 

Nous avons rappelé plus haut que le daco-roumain est par- 
tagé, en ce qui touche le traitement des labiales, en deux 
zones nettement tranchées : une zone avec les labiales intactes 
et une autre zone avec les labiales modifiées comme en macédo- 
roumain. Nous n'avons pas, il est vrai, de renseignements 
précis sur chacune de ces deux zones. Toutefois, à l'aide des 
matériaux publiés jusqu'ici, on peut se faire une idée approxi- 
mative de ce qu'est à cet égard le daco-roumain. 

Un fait indubitable, c'est que la région daco-roumaine avec 



1^. ^ 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 3 1 3 

les labiales altérées est plus étendue que l'autre. Elle comprend 
la plus grande partie de la Roumanie, le nord, le centre et le 
sud-est de la Transylvanie (y compris les pays voisins, en 
dehors du Banat), de même que la Bessarabie (nous ne sau- 
rions dire si dans cette province le phénomène est général 
dans le parler populaire). A Tautre région appartiennent, en 
dehors d'un petit territoire de la Roumanie, le sud-ouest de la 
Transylvanie et le Banat. En Roumanie, c'est surtout dans les 
districts à l'ouest de l'Oit (l'Olténie) qu'on prononce />, i, /, 
etc., tandis qu'ailleurs prédomine la prononciation £, ^, /?, 
etc.; cette dernière prononciation caractérise spécialement le 
dialecte moldave. Il est, en outre, à remarquer qu'en Olténie 
c'est surtout dans la plaine qu'on rencontre k. ^, tandis qu'au 
nord, dans les districts montagneux, cette habitude de pronon- 
ciation est tout à fait rare. Ainsi, d'après les renseignements 
donnés par G. Weigand, Jahresbericht des Instituts fur rumà- 
nische Sprachcy Leipzig, VII, 29, on entend piatrà (peatra) 
5/ dan/ le district de Dolj à Motoci, Bulzeçti, Piatra, tandis 
qu'ailleurs on dit Kiatrày pRiatrà; dans le Mehedin^i on a 
kiatrà à Salcia et Botoçeçti; pour le Rîmnicu-Vîlcea le même 
auteur a noté Miatrà seulement à Vaideni; dans le Gorj piatrà 
semble être général; de même au sud, en Ronianap. Ce qui 
mérite encore d'être relevé, c'est que dans le Dolj (Weigand, 
ibid. 46-47) p = k — pk est moins répandu que f = B 
— /Ç ou m = « — mn. Cela s'eîxplique par la lutte entre deux 
prononciations diflFérentes, d'un côté p, /, etc. = ^, h, de 
l'autre côté />,/ intacts; la première de ces prononciations n'a 
pu s'imposer partout, d'où une répartition inégale des formes 
avec les labiales altérées et celles avec les mêmes consonnes 
conservées. C'est pour les mêmes raisons qu'on entend dans 
quelques villages de ce district, à Hunia p. ex., un mot 
comme mnerlà résulté de mnerlà-tierlà qui, pénétrant dans 
une région où le groupe palatalisé mn n'était pas connu, a été 
réduit à mnerlà. 

Comment expliquer ce dualisme de formes qu'on constate en 
daco-roumain ? Il est évident que /), è,/, v, m ne peuvent déri- 
ver de 1, ^, Zf, y, n ; ils doivent reproduire sans aucun 



314 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

doute les consonnes correspondantes du ladn. On se trouve 
ainsi en face de deux couches linguistiques différentes^ dont 
Tune est caractérisée par une conservation plus fidèle de la 
phonétique latine, tandis que l'autre montre une modification 
qui, à notre avis, est d'origine méridionale, spécialement 
macédo-roumaine. Il est donc naturel d'admettre que là où 
l'on trouve en daco-roumain ^, ^, /, v, m = J, ^, fi, y^A on a 
affaire à un élément macédo-roumain transplanté au nord du 
Danube, tandis que le dialecte avec les labiales intactes doit 
reproduire le parler de ce petit groupe roumain qui s'est con- 
servé au moyen âge entre le Danube et les Carpathes. C'est 
donc dans la fusion de ces deux éléments qu'il faut chercher 
l'origine du daco-roumain. 

Cette conclusion est d'accord avec un fait qui résulte de ce 
que nous avons dit jusqu'ici. Nous avons vu que la conserva- 
tion des labiales caractérise particulièrement les parlers du 
Banat, du sud-ouest de la Transylvanie et de la petite Valachie 
(l'Olténie). Or, on sait que c'est précisément dans cette région 
du nord du Danube que la romanisation fut la plus intense. 
C'est en même temps là que l'élément romain pouvait 
se maintenir et être en contact, comme nous l'avons dit 
plus haut (p. 289), avec celui d'au delà du Danube. Cette cir- 
constance nous autorise, croyons-nous, une fois de plus à 
considérer le dialecte avec^, fc,/, etc. comme le représentant 

du parler de ce petit groupe roumain qui continua à vivre 
pendant le moyen âge dans la partie occidentale de l'ancienne 
Dacie. 

Si le daco-roumain est sorti du croisement de ce parler avec 
celui des Macédo-roumains émigrés au nord, il sera facile de 
comprendre une particularité qui lui est propre et quiledistingue 
dans une certaine mesure du dialecte méridional congénère. 
C'est qu'en daco-roumain le processus de palatalisation des 
labiales est plus avancé qu'en macédo-roumain, en ce sens 
qu'on y trouve ^, ^, fi, etc. là où ce dernier dialecte montre 
/), b, /. Ainsi, le daco-roumain connaît une forme telle que 
hicior = lat. fetiolus, tandis que le macédo-roumain est resté à 
Jitsor, Vf ne pouvant passer, dans ce dialecte, à h devant un 1 




I 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 315 

produit par un ç lat. (cf. ci-dessus). On a de même dr. Mirostii, 
Mita en face des mr. pirustUy pitç. Quelquefois la palatalisation 
apparaît en daco-roumain même dans des mots étrangers rela- 
tivement plus récents ou tout à fait nouveaux, comp. ^ir = 
hong. bér, càkitan = fr. capitaine. Il n'est pas trop difficile de 
trouver les raisons pour lesquelles la palatalisation des labiales 
va si loin en daco-roumain et s'y produit même de nos jours. 
C'est que les Macédo-roumains qui vinrent au nord du Danube, 
se trouvant en face d'une population roumaine qui prononçait 
yÎK, tandis que leur dialecte avait Hiu à côté de fitsory étaient 
choqués par ces formes, et voyant d'un côté / de l'autre côté 
by commencèrent à dire aussi Bicior. De même, en entendant 
Mised:(u à côté de pise:^, il leur sembla naturel de dire kità 
pour pitÇy etc. Et puisque ces deux manières ditférentes de 
prononcer subsistent encore aujourd'hui en daco-roumain, 
il n'y a rien d'étonnant que l'on continue encore de nos jours i 
mettre un ^ à la place d'un p^ etc. et à dire càMitatiy etc. Cela 
explique suffisamment pourquoi la labialisation des palatales 
apparaît en macédo-roumain comme une évolution phonétique 
qui n'a atteint que certains mots et qui ne s'est produite que 
jusqu'à une époque déterminée, tandis qu'en daco-roumain 
elle se manifeste plutôt comme un phénomène d'analogie, 
comme une particularité introduite d'ailleurs et qui tend à se 
généraliser, comme cela arrive souvent lorsqu'une couche lin- 
guistique vient se superposer sur une autre. 

Et, revenant maintenant au point d'où nous sommes 
parti, il est clair que ces faits montrent aussi que la théorie 
de Rosier ne peut être acceptée qu'en partie. Si le daco-rou- 
main n'était qu'une branche détachée du macédo-roumain, il 
devrait montrer sur toute son étendue le phénomène qui est 
propre à celui-ci, c'est-à-dire la palatalisation des labiales. Or, 
comme nous l'avons vu, les choses se présentent d'une autre 
manière et nous conduisent à une conclusion un peu différente 
de celle qu'admettait Rosier. 

Pour la palatalisation des labiales, v. Lambrior, Ronmnia, VI, 443; 
Hasdeu, Etym, magnum, III, 2228; on trouvera d'autres indications 
sur ce sujet dans les études de dialectologie roumaine publiées par 



3l6 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

G. Weigand dans le Jabresberichi des Instituts f, rum. Sprache, Leipzig. 
— La forte romanisation de la petite Valachie, du Banat et du sud- 
ouest de la Transylvanie est reconnue par tous les historiens et 
archéologues. Hirschfeld faisait à ce proix>s, il y a une trentaine 
d'années, la remarque suivante : « Die nicht unbetrâchtlichen Funde 
die... zu Tage gefôrdert sind machen es unzweifelhaft dass hier am 
Ufer der Donau in unmittelbarer Nàhe der schon seit langer Zeit 
romanisierten Moesien... sich àhniich wie in Sarmiz^etusa eine 
ungleich reichere Cultur entv^ickelt habe ais in den nôrdiichen 
Theilen von Dacien... AUerdings ist die grosse Wallachei von der 
rômischen Occupation nur wenig berûhrt worden. » (Sit^ngs- 
herichte der Akad, d, fVissenschaften, hist,-phiî. Klasse, Vienne, 
LXXVII, 374-575). Cf. aussi A. v. Doniaszewski, Arch.-epi^, 
Mittheil., XIII, IÎ7. 

1^24. Si les Roumains ont effectivement habité la Transyl- 
vanie avant le xiii^ siècle (1222), date à laquelle Rosier plaçait 
leur apparition dans ce pays, n'y aurait-il pas dans les 
documents hongrois quelques traces de ce fait ? 

Nous croyons que de tels indices existent véritablement ; ils 
sont certes très peu nombreux, mais d'autant plus précieux et 
dignes de notre attention. 

Tels sont en première ligne quelques noms de lieu qu'on 
rencontre dans les anciens documents hongrois et qui doivent 
être d'origine roumaine. Nous citerons les formes suivantes que 
nous avons pu trouver dans nos recherches et qui nous semblent 
les plus intéressantes : Petra 1055 (Fejér, Codex diplomatictis 
Hungariae, I, 389; la même localité reparaît dans un document 
de 12 II, Monumenta Hungariae histor,, diplomatariay VI, 107; 
comp. les nombreuses localités Piatra qu'on rencontre dans la 
toponymie de la Roumanie et de la Transylvanie) ; Sorul 107 j, 

II 24 ad nwntetn notnine. « Sorul » (Fejér, /. c, I, 433 ; II, 

75; comp. Suruly Sura, montagne et colline des districts 

d'Argeç et de Mehedinp) ; Kti5iic:^a^ Kustit^a 1075, 1124 

versus decursum Tizae (Fejér, /. r., I, 433 ; H, 76; comp. le dr. 

costife, costifâ), Piscar 11 13 piscina quae vocatur « Piscar » 

{Codex diplom, patrius hung., VIII, 3 ; à rapprocher de cette 
forme le Piscartistou de trois documents de 1232 et 1253, Mon. 
Hung. fjist., diplom,, XI, 312; XII, 403; XX, 232; comp. 
Pescar^ Pescari, lacs du district de Tulcea, Marele dicfionar geo- 



} 



LA LANÔUE roumaine au sud et aU NORt) DU DANUBE 317 

graficalRominieiyBucaLTest, 1901, IV, 683); Gemm i2i4(Fejér, 
/. c,y IIP, 160; comp. Geatnàna, etc. dans la typonymie de la 
Roumanie, Dicf. geograficy III, 495). Dans l'ancienne nomen- 
clature toponymique de la Hongrie on rencontre une foule de 
noms composés qui contiennent dans leur seconde partie le mot 
mal ; ces noms ne sont donnés qu'à des localités qui se trou- 
vaient sur un terrain élevé et, en général, à des montagnes et à 
des collines {Besenewmal 1229, Serinai 1256, Avsemal 1275, 
Fejér, /. c, III"', 179; Vn% 319; V", 287; Zevlevmal 1219, 
Macramal 1262, Keykmal, Eleutnaly Medyesmal 1275, Mon. 
Hung. hist.y diplom.y XI, 402, 318; XXII, 145; Gyomal 1282, 
Codex dipL patrius^ VIII, 224, etc. ; on rencontre quelquefois 
aussi le simple mal sous la forme latinisée Malus 1294, ^on, 
Hung. , XXn, 5 62). Le hongrois ne connaît pas de mot mal avec le 
sens de « montagne, colline » ; quelle pourrait être alors l'ori- 
gine de cette forme ? De toutes les langues avec lesquelles le 
hongrois a été en contact, il n'y a que le roumain qui pos- 
sède un mot semblable ; mal signifie précisément en roumain 
« monceau de terre, tertre » et en même temps « rive, côte » 
(pour ce dernier sens comp. l'a.-bulg. brègû « rive » en regard 
de l'allem. Berg « montagne »). Et ce qui est intéressant, c'est 
que dans la toponymie roumaine mal apparaît très souvent 
comme nom de montagne et de colline. Quant à la forme 
roumaine, elle correspond à l'alb. mal ta montagne » et doit être 
sans doute d'origine albanaise ou illyrienne. Il est donc évident 
que les Hongrois n'ont pu recevoir mal que des Roumains ; ils 
ont dû par conséquent trouver une population roumaine en 
Transylvanie lors de leur établissement dans ce pays. Et il faut 
bien remarquer qu'il ne s'agit pas là d'un emprunt plus ou 
moins récent fait par le hongrois au roumain ; mal est attesté 
dans la toponymie hongroise déjà au commencement du 
XIII* siècle (v. le nom Zevlevmal de l'an 12 19, cité plus haut). 
Outre ces noms de lieux, les anciens documents hongrois 
nous donnent quelques noms de personnes qui semblent bien 
être roumains ; ceux-ci apparaissent malheureusement plus tard 
que les autres et sont tout à fait rares. Nous n'avons à signaler, 
comme formes méritant d'être prises en considération, que 



3l8 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

les noms Crisan 1209 ÇMon. Hung. hist., diplom., XX, 93) et 
Bochur 121 1 (Fejér, /. f., VII% 2i6) qu'on ne saurait séparer 
des noms roumains actuels Crifan et Bucur. 

Cf. nos Siudii de fiklofie romtnd, Bucarest, 1S98, 3, 8 et suiv. 
où nous avons étudié quelques autres faits en relation avec ceux-ci. 

125. Sommes-nous arrivé à prouver ce que nous affirmions 
au début de ce chapitre? Nous le croyons, bien que nous 
nous rendions suffisamment compte des difficultés de la question 
et bien que nous eussions voulu y apporter des preuves plus 
nombreuses et peut- être plus convaincantes encore que celles 
que nous avons produites. Nous n'oserions dire que les connais- 
sances, assez imparfaites sans doute à plus d'un égard, que 
nous avons aujourd'hui de la langue roumaine et des idiomes 
balkaniques qui l'entourent ne nous permettraient pas de 
mieux élucider ce point du passé de la langue roumaine et de 
dissiper des doutes qui pourraient subsister; il est possible 
que quelques faits importants pour l'éclaircissement de ce pro- 
blème nous aient échappé. Nous croyons toutefois que seule 
la publication de nouveaux matériaux linguistiques et des 
recherches nouvelles sur le passé des langues balkaniques pour- 
ront définitivement résoudre la question sur laquelle nous avons 
jeté quelque lumière; les faits que nous connaissons actuel- 
lement, de quelque manière qu'on les interprète, ne peuvent 
en général être que pauvres en renseignements. 

Kons devons dire ici quelques mots d*un argument qu'on cite 
souvent pour prouver l'existence au v« siècle d*un élément roumain 
en Dacie (v. ci-dessus, p. 292). Dans la relation qus Priscus donne 
de son voyage à la cour d'Attila, où il fut envoyé en ambassade par 
Théodose II (445-447), il parle de l'existence parmi les Huns d*un 
élément qui avait des relations avec les Romains et qu'il désigne 
par le nom de Auvovc;; il dit en même temps avoir trouvé 
dans l'entourage d'Attila des personnes qui parlaient ou compre- 
naient le latin. Le passage le plus imporunt de Priscus est le suivant 
(nous le citons en traduction latine d'après l'édition de Bonn, 190) : 
[Scythaf\ ex variis gentibus commixti, barbaricam lingtiam colunt^ sive 
Hunnorum, sive Gothorum aut etiam romanam (t7]v Auaov{o>v), hi sciUctt 
quibuscum Romanis frequentius est commercium. Y a-t il là quelque chose 
qui nous fasse penser à la langue roumaine ? Certainement non. 



4 



La langue roumaine au sud et au nord du DANUBE 319 

Priscus dit simplement qu'il y avait aussi des Huns qui employaient 
le latin vulgaire ou plutôt un latin particulier, propre â ceux qui 
avaient été en contact avec les Romains. Dans un autre passage 
qu'on cite aussi, Priscus parle d'un barbare qui se trouvait à table 
à côté de lui et qui avait Tusage du latin : unus ex barbaris, qui prope 
me sedehat et latinae linguae (t^ç Auaovioiv çcov^ç) usum habebat (206). 
Est-il étonnant que des Romains se soient trouvés à la cour d'Attila ? 
Dans leurs incursions, les Huns avaient pris des captifs romains, et 
Priscus mentionne lui-même ailleurs (188, 207) deux Romains de 
la maison d'Attila dont l'un, Rusticius, était de la Mésie supérieure 
et Tautre de Sirmium. Nous ne voyons pas enfin quelle preuve on 
pourrait tirer pour la présence d'un élément roumain dans le royaume 
des Huns du fait qu'un bouffon Zercon mêla, dans les improvisa- 
tions avec lesquelles il délecta les convives d'Attila, quelques mots 

« ausoniens » : Ztrcon Maurusius introivU progressus et forma et 

habitu et pronuntiatione et verbis confme ab eoproîatis, romamu (tf} tcuv 
Auaovicov yXoSttt)) Hunnorum et Gothorum îinguam intermisuns, omnes 
laetitia impUvil (206) ; ce Zercon pouvait connaître quelques mots 
latins qu'il avait appris dans ses voyages d'aventurier (v. 225). Tous 
ces passages de Priscus n'ont donc aucune valeur pour l'histoire 
ancienne des Roumains ; cela n'empêche cependant jçsls Hasdeu, qui 
va jusqu'à voir dans les ASvovs; un nom roumain et à l'identifier avec 
le mr. ausoni, d'affirmer que <c les Roumains se trouvaient bien à la 
cour du terrible Attila » {Etym, magnum^ III, 3148). Il ne £aut pas 
d'autre part perdre de vue une autre circonstance. Le camp d'Attila se 
trouvait très probablement à l'ouest de la Hongrie actuelle, là où 
des Roumains ne pouvaient exister, en masse plus ou moins com- 
pacte ; Hasdeu le place par erreur près du Danube et des Carpathes, 
au sud-est du Banat. Il résulte des indications de Priscus que l'am- 
bassade byzantine dont il £aisait partie fit, après avoir passé le 
Danube et avant d'arriver à la cour d'Attila, plusieurs journées de 

chemin itransmisso Istro in multos fluvios navigàbiUs incidimus, 

quorum post Istrum maximi sunt Drecon dictus et Tigas et Tiphisas, et 

hos . . traiecimus septem dierum itinere emenso 173,185, 185. 

L'ambassade passa sans doute le Danube à Margus, comme le fit 
une ambassade antérieure (167), et se dirigea ensuite vers le nord, 
ad loca nuxgis ad septentrvonem vergentia (182), après avoir traversé 
le Timi^ et la Theiss. Et en interprétant même les faits de la manière 
dont le fait Hasdeu, on se demande ce qu'auraient cherché les 
Roumains parmi les Huns, d'où seraient venues des relations si 
amicales entre ces deux peuples ? 

126. En nous occupant de la théorie de Rosier, nous avons 
indirectement touché à la question de l'origine des trois dia- 



K 



I 



31Ô HiSTOIftE bE LA LANGUE ROUMAINE 

lectes roumains principaux, le daco-, le macédo- et Tistro-rou- 
main. Il reste à étudier de plus près cette question impor- 
tante de l'histoire ancienne du roumain. 

On trouvera au t. II des indications plus détaillées sur l'éten- 
due du territoire où est parlé chacun de ces trois dialectes. 
Il nous suffira pour le moment de rappeler que le macédo- 
roumain désigne le parler des nombreuses colonies roumaines 
qui habitent l'Albanie, la Macédoine et sunout la Thes- 
salie et TEpirc, et que l'istro-roumain est le dialeae d'un petit 
groupe de Roumains virant en Istric au Monte Maggiore ; quant 
au daco-roumain, on sait qu'il représente la langue des Rou- 
mains du Royaume, de la Bessarabie, de la Transylvanie et des 
pays limitrophes (il est, en outre, parlé par quelques colonies 
roumaines septentrionales établies en Serbie et en Bulgarie). 

D'où vient cette division du territoire linguistique roumain 
en plusieurs îles, tellement éloignée l'une des autres, et dans 
quels rapports se trouve chacun de ces dialectes avec le reste du 
domaine ? 

127. II résulte de ce que nous avons dit jusqu'ici que le 
macédo-roumain doit représenter le roumain primitif, le parler 
roman sud-danubien qui s'est formé, dans le voisinage de l'alba- 
nais, par suite de la fusion du latin avec l'illyrieh. Si nous 
jetons un coup d'oeil sur la carte linguistique des pays balka- 
niques méridionaux (v. G. Weigand, Die Aromunen, I), nous 
voyons que le macédo-roumain se trouve encore aujourd'hui 
dans le voisinage de l'albanais. Il y a toutefois lieu de se 
demander si, dans les premiers temps du moyen âge, le centre 
de son domaine était au sud du territoire albanais, où nous 
le trouvons aujourd'hui. Nous devrons montrer ce que la 
philologie, aussi bien que l'histoire, nous enseigne à ce propos, 
puisque ce fait a son importance dans la question des rap- 
ports du macédo- avec le daco-roumain. 

Il ne peut y avoir de doute que les Macédo-roumains n'aient 
autrefois habité plus au nord de la région où nous les ren- 
controns aujourd'hui. Si nous faisons abstraction de quelques- 
unes de leurs colonies dispersées parmi les Albanais et les Bul- 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 3^1 

gares, leur masse la plus compacte, celle de TEpire et de la 
Thessalie, est entourée de tous côtés de population grecque. Si, 
dès Tépoque la plus ancienne, ils avaient vécu dans ces con- 
trées, il est évident que leur dialecte devrait montrer quelques 
traces d'influence grecque ancienne. Il n'en est cependant rien. 

Le macédo-roumain contient, il est vrai, une foule d'élé- 
ments grecs, mais la plupart d'entre eux sont d'origine plus 
ou moins récente. Ceux qui ont un caractère plus ancien 
datent du temps des Romains (v. pp. 199 et suiv.) ou de 
l'époque byzantine (v. § 143). Si des mots tels que aksiu, 
apoksilu, liskuy dokimie, ooksç, doluy etimu, talavy tihe, etc. = 
gr. a;is^, ziws;jXi(i), Siascoç, ooxi{jLr|, os^je, SoXo^, ëTSijAoç, xiXxpo^, 
-zùxTi étaient vraiment anciens en macédo-roumain, ils devraient 
présenter les altérations phonétiques constatées dans ses 
éléments latins, comme le passage de J + f , / + /, k -^ i ^ d^^y 
ts (js)y de ks à ps, de 1'/ intervocalique à r, etc. Il y a néanmoins 
quelques formes qui, par leur phonétique, sembleraient au pre- 
mier abord prouver le contraire. Ce sont pritsicy tselie, Uuru- 
nidg qui doivent évidemment être rattachées aux gr. -spoixiov, 
xsXXsîov-xsXXC, xepz;x{Ba et qui montreraient le passage de É + ^> 
i à ts, tL En réalité, aucun de ces mots ne vient directement du 
grec, mais du slave ou de l'albanais où ils ont d'abord subi 
l'altération de k ; comp. serbe préija (alb. pirkt), bulg. àilijû (alh, 
kefi), serbe àeremiday alb. (dans le dialecte de ScuIsltÏ) tseremidè. 
De la même manière doit être envisagé aussi sturu, qu'on a 
voulu expliquer par le gr. (jTuXoç(on aurait ainsi ''**^' l ^oy-= r), 
tandis qu'il doit être plutôt l'alb. itûi. Quant à pgrpodcy dans 
lequel Weigand (FlachchMegletty 56) croyait avoir trouvé un 
élément grec ancien (T:ap2::iBioç), il ne doit pas remonter plus 
haut que l'époque byzantine. 

D'autres raisons nous obligent à admettre que les Macédo- 
roumains ont jadis vécu en grand nombre dans une région plus 
rapprochée du Danube. A l'ouest de la Bulgarie, là où Tonne 
rencontre plus aujourd'hui de population macédo-roumaine 
stable, on trouve plusieurs noms de lieux qui sont sûrement 
roumains. Tels sont : Cerecel (roum. cercel), Bukoroici (de 

Dbnsusianu. — Histoire tU la langue roumaine. ai 



! 



322 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Bticur), Krnuly Corul, Gurguljaty Radulauci (de Radul), Flasi, 
Mufnuly Circilat, HeruI, Banisor, Krecul, BarbulovciÇdc Barbul), 
dans la région de Tlskcr et de la Struma ; plus à Test, dans la 
Sredna Gora, on a : Ursulicay Krecul, Dtdboki Val (roum. valè), 
Cerbuly Menti; on trouve, en outre, dans le Rhodope, deux 
villages du nom de Singur qui est aussi roumain. L'existence 
d'un élément macédo-roumain ancien, sans doute assez consi- 
dérable dans les villes et les villages bulgares, est confirmée aussi 
par un nom comme Vlaika Mabla (« faubourg des Roumains »), 
qui est donné à un quartier d'Adiar, et par Temploi, à Kopris- 
tica et Panagjuriàte, des noms de personnes Njaguly Draguly 
lankul^ Radul qui doivent venir d'une population roumaine 
disparue aujourd'hui de ces localités (cf. C. Jirecek, Dos Fùrs- 
tenthum Bulgarietty 1891, 123-124; Arch.-epigr. Mittheil.y X, 

51). 

L'élément roumain s'étendait jadis même plus loin, au delà 
de la frontière bulgare. Des Roumains sont mentionnés dans les 
documents serbes du xiii* et du xiV siècles, et dans la topo- 
nymie de la Serbie actuelle on rencontre plusieurs noms qui 
attestent la présence dans ce pays d'une population roumaine 
ancienne (Miklosich, Die Wanderungen der Rumànetty 3 ; St. 
Novakovic, Selo i^ delà « narod i :^emlja u staroj srpskoj drU^vi », 
31, dans le Glas de l'Académie serbe, XXIV, 1891). 

D'autre part, la toponymie de l'Epire et de la Thessalie est 
en grande partie grecque et slave, ce qui montre que les Macédo- 
roumains y sont venus plus tard; s'ils étaient antérieurs dans 
ces pays aux Grecs et aux Slaves, on y trouverait quelques 
traces d'une nomenclature toponymique roumaine ancienne. 

Il ne faut pas enfin oublier que la majorité des Macédo- 
roumains apparaît aujourd'hui dans une région où la langue 
latine ne pouvait s'implanter à cause de la concurrence que 
lui faisait le grec (cf. p. 3). La naissance d'un parler roman 
là où nous trouvons actuellement les Macédo-roumains était 
par ce fait impossible. 

Il est donc certain que les Macédo-roumains se trouvaient 
autrefois ailleurs et notamment plus au nord, près des Balkans 
et du Danube ; les textes historiques du moyen âge viennent 



1 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 323 

aussi confirmer directement ce fait déjà évident (v. la note 
suivante). 

Ce changement d'habitation des Macédo-roumains ne doit 
pas nous étonner. On sait qu'en qualité de pâtres ils ont de 
tout temps mené une vie nomade, en parcourant, du nord au 
sud, avec leurs troupeaux, la péninsule balkanique. Le pre- 
mier chroniqueur byzantin qui fasse mention d'eux (a. 976), 
Cédrénus (éd. de Bonn, II, 435), les appelle BXa-/oi ôBixot « les 
Valaques nomades ». Cette instabilité caractérise encore de nos 
jours bon nombre de Macédo-roumains; les Farseriotes qui 
habitent en hiver l'Albanie quittent au printemps leurs quar- 
tiers et errent pendant des mois dans les montagnes, ne 
s'arrêtant bien des fois qu'en Serbie, dans la Sucha-Planina 
(G. Weigand, Aromunen^ II, 184; Jahresbericht des rum. Inst,^ 
VII, 19); on rencontre des pâtres macédo-roumains aussi en 
Bulgarie, dans les Balkans. Mais, en dehors de ce fait, une 
autre circonstance explique ces migrations des Macédo-rou- 
mains. Les pays d'au delà du Danube ont été bouleversés pen- 
dant des siècles par les invasions et les dévastations des barbares 
et de ceux qui voulaient imposer aux autres leur autorité ; les 
éléments les plus disparates s'y sont heurtés les uns contre les 
autres et ont troublé la tranquillité des provinces que seule la 
discipline des Romains avait pu jadis maîtriser. La péninsule bal- 
kanique est encore aujourd'hui, comme on le sait, un foyer de 
discordes et de rivalités entre les différents peuples qui s'y dis- 
putent le terrain. C'est dans ces faits qu'il faut aussi chercher 
les raisons pour lesquelles les Macédo-roumains ont dû aban- 
donner plus d'une fois leurs anciennes habitations et aller 
s'établir ailleurs. On connaît leur exode de Muskopolje, au 
xvni*^ siècle, provoqué par les cruautés des Albanais. Dans plu- 
sieurs villages, on raconte encore aujourd'hui, d'après la tradi- 
tion, comment ils y sont venus, il y a deux ou trois cents ans, 
quittant d'autres contrées pour échapper aux vexations qu'ils 
avaient à endurer de la part des oppresseurs (cf. Weigand, Aromu- 
n^«,I, 4, 33, 31,190, 233, 296; II, ^42 ;Olymp(hlValachen, 12; 
Flacho-Megletty 4; C. Jirecek, Das Fiirstenthum Bulgarien, ïi8). 
Si cela s'est passé dans les temps modernes, on peut s'imaginer 



3^4 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAIME 

ce qui s'est produit au moyen âge, aux époques de troubles et 
d'agitations continuelles. 

L'invasion des Slaves et des Bulgares doit avoir été la cause 
principale des perturbations qui eurent lieu au moyen âge au 
sud du Danube et qui forcèrent les Macédo-roumains à aban- 
donner leurs anciennes habitations. Nous avons vu plus haut 
(p. 280), que deux textes, VHist. tnart, XV tnart. et les 
Miracula S. Denutrii, mettent cet événement en relation avec 
une translocation de l'ancienne population latine des pays 
méridionaux; le même fait résulte d'une notice rédigée au 
Mont-Athos et publiée par Uspenskij, /i/orya Athonûy Kiev, 1877, 
III, 311. C'est donc à partir du vi* et du vu* siècles que les 
Macédo-roumains ont probablement commencé à descendre 
vers le sud et à s'établir en petits groupes sur le territoire de 
l'Epire et de la Thessalie. 

Au XI' siècle, les Macédo-roumains apparaissent en grand 
nombre dans ces deux provinces; c'est là qu'ils sont mention- 
nés à cette époque par Kekaumenos, l'auteur d'un traité de 
stratégie militaire (v. ci-dessous ; cf. Anne Comnène, éd. de 
Bonn, I, 245). Au xiu* siècle, la Thessalie est donnée comme le 
centre de l'élément macédo-roumain ; les écrivains byzantins 
l'appellent la jxeyiXYj HXa^^ta (Nicétas Choniate, 841 ; Pachy- 
mères, Mich. PalofoL, I, 83). 

Il y a là des indices suffisants pour savoir où il faut placer la 
pairie primitive des Macédo-roumains et quels sont les événe- 
ments qui les poussèrent vers le sud, là où ils habitent aujour- 
d'hui en masse compacte. 

Cf. C. Jirecek, Arch, /. slav. PhihlogU, XV, 99 et suiv. — L'écri- 
vain byzantin Kekaumenos qui vivait au xi^ siècle parle, à plusieurs 
reprises, dans son 2jipaiTT)Yixov, des Macédo-roumains. Il montre com- 
ment ils menaient alors la même vie nomade que de nos jours et 
allaient avec leurs troupeaux et; li op?) BouX^apCa; (Wassiljewsky 
et Jernstedt, Cecautneni Strategicon^ Pétersbourg, 1896, 68). Mais le 
passage le plus intéressant de son livre est celui où il confirme ce que 
nous avons dit plus haut, à savoir que les Macédo-roumains sont venus 
en Thessalie et dans TEpire du nord : « Ils vivaient auparavant », 
• dit-il (74), « près du Danube et du Sau, nommé aujourd'hui la Save, 
là où habitent maintenant les Serbes En fuyant de là, ils se répan- 




LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 325 

dirent dans toute TEpire et dans la Macédoine, la plupart d'entre eux 
s'établissant en Hellade j) (par l'Hellade il comprend sans doute la 
Thessalie). Kekaumenos met cette fuite des Macédo-roumains en 
relation avec leur caractère insubordonné et farouche et avec leurs 
rébellions contre les empereurs byzantins qui les auraient chassés de 
leurs endroits fortifiés. Cette raison donnée par Kekaumenos pour 
expliquer les migrations des Macédo-roumains, n'est pas sans doute 
historique ; la véritable raison doit plutôt en être cherchée dans les 
événements que nous avons rappelés plus haut (cf. aussi Onciul, 
Convorhiri lUerare, Bucarest, XIX, 277). 

128. Ces faits nous feront comprendre une particularité qui 
frappe tout de suite celui qui étudie la langue roumaine sous 
ses différentes formes. 

Les philologues sont d'accord pour reconnaître que le 
macédo-roumain n'est en somme qu'une variété dialectale du 
daco-roumain, qu'une branche du roumain primitif sorti du 
mélange du latin avec l'élément autochtone balkanique. Si 
1 nous comparons, en effet, ces deux dialectes, nous rencon- 

trons à chaque pas des traits qui leur sont communs. Ces 
traits ne sauraient certainement être expliqués qu'en admettant 
que le macédo- et le daco-roumain reposent sur un même 
fonds linguistique, et que des échanges nombreux ont eu lieu 
entre eux jusqu'à l'époque où ils se sont définitivement séparés 
l'un de l'autre. 

La ressemblance du macédo- avec le daco-roumain, qui avait 
frappé déjà au xv* siècle l'historien Chalcondyles(éd. de Bonn, 
5 19 : Pindum.,, Blaci incolunty quitus eadem cum Dacis est linguà) 
s'explique tout d'abord par ce que nous avons dit au paragraphe 
précédent. Puisque le territoire du premier de ces dialectes 
s'étendait jadis entre le Danube et les Balkans, il est évident 
qu'il se trouvait par ce fait dans la proximité de la Dacie et 
de la Pannonie, où existait, comme nous l'avons montré, un 
parler roman semblable à celui d'au delà du Danube et qui 
entra plus tard dans la constitution du daco-roumain. L'élément 
roman méridional, le plus considérable sans doute, était mis 
de cette manière en contact avec celui, moins important, du 
nord (il ne faut pas oublier ce que nous avons dit plus haut, 
p. 205, que le Danube n'a jamais été au moyen âge une bar- 




326 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

ricre aussi importance qu'aujourd'hui). Un développement 
linguistique parallèle de ces deux parties du domaine roman 
oriental était donc suffisamment favorisé par cette circonstance; 
des changements linguistiques qui s'effectuaient au sud pou- 
vaient par cette voie se transmettre au nord. Il est même pos- 
sible que l'influence du parler des Illyriens, qui s'avançaient 
jusqu'au Danube (on sait que les Albanais ont jadis occupé une 
partie du territoire serbe, v. Oblak, Àrch.f, slav. PhiLy XVII, 
474), sur celui des Romains se soit fait sentir dans une certaine 
mesure jusqu'en Pannonie et à l'extrémité méridionale de b 
Dacie. 

Toutefois, il ne faut pas exagérer l'importance de ce fait. 
Quelque fréquents qu'aient été à l'origine ces échanges entre 
les deux branches du latin balkanique, ils ne pouvaient amener 
une ressemblance aussi frappante que celle qu'on constate 
aujourd'hui entre le macédo- et le daco-roumain. Il faut que 
d'autres causes y soient intervenues. 

C'est dans Témigration d'un contingent considérable de 
population macédo-roumaine au nord qu'il faut chercher la 
raison principale des analogies qui rapprochent le daco- du 
macédo-roumain. Une telle émigration n'est malheureusement 
pas directement attestée par les sources historiques ; seuls les 
Mirac, S. Dentetrii 195-196 {Acta Sanct,, LU, Oct. iv, 179-180) 
semblent y faire une allusion vague; elle doit cependant être 
admise, d'abord à cause de ce que nous avons dit ailleurs 
(§ 123) et ensuite pour des raisons non moins plausibles. 

Rosier avait déjà fait remarquer que les Macédo-roumains 
étaient ;\ l'époque byzantine bien plus nombreux qu'aujour- 
d'hui, comme il ressort du témoignage des historiens et comme 
on doit Tinduire de leur participation aux événements qui se 
déroulèrent dans l'empire byzantin aux xii* et xni* siècles. 
Après cette époque, on ne les voit plus jouer dans les affaires 
politiques de l'Empire un rôle aussi important qu'auparavant; 
leur nombre diminua peu à peu jusqu'à ce qu'il se soit réduit 
aux propositions modestes d'aujourd'hui (d'après la statistique 
de G. Weigand, Aromtincn, I, 293, il n'y aurait pas de nos jours 
plus de 150.000 Macédo-roumains), S'il est certain que bon 




LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 327 

nombre d'entre eux ont été dénationalisés par les Grecs, les 
Bulgares et les Albanais, il n'en est pas moins vrai que cette 
circonstance est insuffisante pour justifier cette décroissance 
du nombre des Macédo-roumains. C'est pour ce motif que 
Rosier concluait, et avec raison, à une émigration assez forte 
de Macédo-roumains dans les pays carpathiques. Rosier se 
trompait cependant lorsqu'il soutenait que cette émigration 
n'était pas antérieure au xiii' siècle. 

Nous sommes, en eflfet, en droit de la faire reculer plus haut. 
Lors de l'invasion slave et bulgare, une partie de la population 
macédo roumaine fut très vraisemblablement repoussée aussi 
vers le nord et non seulement dans la direction opposée, comme 
nous l'avons vu plus haut. Les contrées septentrionales étaient 
moins habitées que celles du sud ; elles pouvaient attirer par ce 
fait ceux qui cherchaient un abri et leur offrir même, à partir 
du VI* et du VII* siècles, une certaine tranquillité. 

Mais l'émigration macédo-roumaine vers le nord se continua 
sans doute même après le vu* siècle. Plusieurs des Roumains 
qui se trouvaient dans l'empire bulgare (v. p. 279) durent 
s'établir avec le temps dans les plaines de la Valachie et dans 
'es Carpathes. Comme l'empire bulgare s'étendit aussi au nord 
du Danube, il y avait là une condition favorable pour l'éta- 
blissement d'une population roumaine dans ces contrées. Nous 
pourrions même affirmer avec certitude que les Roumains qui 
jouèrent un rôle important dans l'empire d'Assan se fondirent, 
en grande partie, après la désorganisation de cet empire en 
1237, avec ceux du nord du Danube, en renforçant ainsi 
leur contingent. On ne peut, en effet, admettre que ces Rou- 
mains se soient conservés, du moins dans leur majorité, dans 
les Macédo-roumains d'aujourd'hui. Et cela pour la raison 
suivante. Le macédo-roumain contient un nombre moins grand 
d'éléments slaves anciens que le daco-roumain, comme on a 
pu le voir au chapitre V ; d'autre part, ses éléments slaves nous 
renvoient en général à l'époque des premiers contacts des Rou- 
mains avec les Slaves. Or, les Roumains de l'empire bulgare se 
trouvaient en rapports journaliers avec les Bulgares, et leur 
langue devait naturellement être imprégnée d'une foule de mots 



328 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

empruntés à leurs cohabitants. Puisque le daco-roumain montre 
une imprégnation intense d'éléments slaves, il va sans dire que 
celle-ci ne saurait dater que du temps de l'empire bulgare. On 
n'a pas encore relevé ce fait, bien qu'il soit tout à fait évident 
et d'une importance incontestable. Il nous explique une parti- 
cularité qui distingue le daco- du macédo-roumain et nous sert 
en même temps à mieux préciser les rapports qui lient ces 
deux dialectes. 

On peut donc poser le xiii* siècle comme dernier terme de 
l'émigration macédo-roumaine au nord et comme époque de la 
séparation du daco-roumain du dialecte méridional congénère. 
Des colonies macédo-roumaines isolées ont pu s'établir en 
Dacie même après cette époque (nous savons que les Roumains 
de Sâcele s >nt venus à une époque tardive en Transylvanie 
du sud, V. N. Densusianu, Columna lui Tratatty VIII, 1877, 
266); mais elles ne pouvaient plus avoir d'influence notable 
dans la formation de la population daco-roumaîne. La consti- 
tution définitive du daco-roumain doit être considérée comme 
définitivement accomplie au xiii* siècle. 

Cf. Rosier, Romànische Studien, 117 et suiv. — La conclusion à 
laquelle nous sommes arrivé par Tétude delà langue se concilie en 
général avec les faits historiques, tels qu'ils ont été exposés par D. 
Onciul, Coni*orhiriliterarey XIX (v. en particulier p. 592); Originile 
principateîor rotnînt^ passim (Onciul accorde pourtant, à notre avis, 
une importance trop grande dans la formation de la nationalité rou- 
maine à Télément romain conservé en Dacie), C'est surtout dans la 
manière dont s'est constituée la principauté de la Valachie qu'on 
trouve un appui en faveur de la théorie d'une émigration roumaine 
du sud au nord. — Tomaschek, Zur Kunde der Hàmus-Halbinseï, 
49, plaçait l'émigration roumaine dans les pays carpathiques quelques 
dizaines d'années avant la date admise par Rôsler, au xii« siècle (cf. 
aussi Kaluznîacki, chez Miklosich, Die Wanderungen der Rum.y 39) ; 
à son avis, cette émigration aurait été favorisée par l'invasion des 
Petchénègues du nord au sud du Danube, événement à la suite du- 
quel une nouvelle population pouvait occuper les terrains habités par 
eux auparavant : « Erst als die Horden der Pecenegen... in's 
Gedrànge gerieth, als Hàuptlinge dcrselbcn (wîe im Jahre 1048) die 
Taufe annahmen und sich in dem bulgarischen Donaugcbiet ein- 
nisteten... wurden die Schranken, welche die griechische Politik 
an der unteren Donau gegen diè Barbarenwelt gezogen hatte, 




» L* 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 329 

durchbrochen. » Il se peut qu'il y ait quelque chose de vrai dans 
cette affirmation, mais le fait rappelé par Tomaschek n'est pas dans 
tous les cas suffisant pour expliquer l'émigration des Roumains au 
nord qui doit remonter plus haut et ne peut avoir été provoquée 
seulement par cet événement. 

129. Pour mieux illustrer ce que nous avons dit jusqu'ici 
sur les rapports du daco- avec le macédo-roumain, nous croyons 
utile de rappeler quelques faits particuliers qui, à côté de ceux 
d'ordre plus général étudiés plus haut, s'imposent à notre 
attention. 

Dans quelques régions du roumain nord-danubien, on trouve 
souvent des particularités propres au macédo-roumain et qui 
laissent entrevoir la manière dont celui-ci est venu se super- 
poser sur le daco-roumain. Ce sont pour ainsi dire des filons 
macédo-roumains sur le territoire roumain septentrional. 

Nous citerons d'abord quelques formes qui rapprochent 
d'une manière surprenante, par leur phonétique, le daco- du 
macédo-roumain. On trouve ainsi dans le parler du Banat : 
aklôy dauÇy nauç = mr. aklô^ daç, nag (G. Weigand, Jahres- 
berkhty III, 2?4, 312 ; à comp. en outre birbek^ pu^tiek, purek, 
sçarek = mr. birbek^ [pU^tif^o]^ purik, sçarik) ; dans les parlers 
transylvains de l'ouest : bçturn^dauQy nauQ^ sklab = mr. bgtçrny 
daç, naç, sklab (parler de l'Olympe; Weigand, /. ^., IV, 279, 
280; VI, 25 ; sklab et bçturn s'entendent aussi en Valachie, 
dans les districts de Vîlcea et Dolj ; Weigand, /. c, VII, 39) ; 
la forme aurmç (ibid. y IV, 325) montre aussi, par la prosthèse 
de Va, une particularité macédo-roumaine. Tous les mots que 
nous venons de citer s'éloignent des formes correspon- 
dantes habituelles du dr. : acolo, doua, noua, bàtrîn, slab, 
urmà. 

Pour la morphologie, nous avons à relever les concordances 
suivantes. L'emploi, dans le Banat comme en mr., des formes 
analogiques des i" et 2*^ pers. pi. de l'ind. prés, de la m* conj. 
en 'ém, -et s y refaites sur celles de la n* conj. : ban. fQiétn. /çiéts 
— mr. fçtsém, fgtséts (Weigand, Jahresbericht, III, 239); la 
3* pers. sing. du conj. prés, de la r* conj. en-p : ban., mr. huntQ 
(ibid.y, l'adjonction d'un ^ au part, passé employé à la formation 





330 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

du parf. composé : ban. am VQd:^tilQy mr. am vidTiutQ (jbid,^ 
244); à côté du ban. et du mr. viennent également se ranger, 
pour ce qui concerne ce dernier phénomène, quelques parlers 
transylvains occidentaux (iWrf., IV, 297 ;VI, 58) ; dans quelques- 
uns de ces parlers on rencontre encore d'autres particularités 
qui rappellent lemacédo-roumain comme l'emploi de it^a inva- 
riable au conditionnel (jbid,^ FV, 298) et la i*^* pers. de l'ind. 
prés, de fire^ esku (Frîncu-Candrea, Rominii din Mtinfii apuseni^ 
1888, 78). Dans le dr. général ces formes sont inconnues. 

Les parlers du Banat et de la Transylvanie possèdent un 
certain nombre de mots propres au mr., qui sont inconnus ou 
qui présentent une signification qu'on ne rencontre pas dans 
les autres régions où se parle le dr. : ban. undç « onde » en 
parlant spécialement de- l'eau bouillante ^^ mr. undç (Wei- 
gand, JahresberichtylU^ 329) ; transylv. apaise, uatse « ici » = 
mr. aua^ auatseQbid.Ay y 300); kgitiga « prendre soin, se sou- 
cier » (dr. général « gagner ») = mr. kçUig (ibid,, 328); kçti 
« pourquoi » ^= mr. kçtsé (/Wrf.); nare « nez » (le dr. emploie 
d'habitudf wjj) = mr. nare Çfbid.^ 329; VI, 78); urdinare 
« aller, aller souvent » = mr. urdin Çibid., IV, 332). 

Il y a là aussi, comme on le voit, des traces intéressantes 
du mélange qui s'est produit, au nord, entre le daco- et le 
macédo-roumain importé par des colonies venues du sud. 

130. Nousavons constaté jusqu'ici une migration roumaine 
du sud au nord. Mais il y a eu aussi un mouvement inverse 
qui s'est produit dans la masse de la population roumaine au 
moyen âge, mouvement qui fut cependant moins intense et 
qui se réduisit à l'établissement au sud du Danube de quelques 
colonies daco-roumaines isolées, analogues à celles qui se sont 
fixées dans les temps modernes sur la rive droite de ce fleuve, 
en Serbie et en Bulgarie. 

Une colonie daco-roumaine ancienne sur le territoire macédo- 
roumain doit être celle du Meglen. 

Le parler de cette contrée de la Macédoine est remarquable 
à plus d'un point de vue. Nous allons en examiner un peu plus 
longuement les particularités linguistiques qui nous permet- 



^ 




irrTV^^ K^ r ' £ïB 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 331 

tront de nous rendre un compte plus exact des relations de ce 
groupe roumain avec le reste du domaine roumain. 

Un premier fait qui nous frappe lorsque nous examinons le 
mgl., c'est qu'il présente plusieurs points de contact avec le 
daco-roumain et qu'il s'éloigne très souvent du macédo-rou- 
main. 

La comparaison suivante suffira pour le montrer. 

Mgl. au = dr. au : mgl. dauk, gaurg, ut — dr. adaug^ gaurày 
aud = lat. adaugeo, *cavula, audio (en mr. au est devenu av 
(af) : adavgUj gavrg, avdu^, 

Mgl. ;( = dr. :( (on trouve cependant en dr. et spécialement 
dans le parler moldave aussi di^^ comme en mr.) : mgl. u^si^ 
T^UQ — dr. au:(iiy liuà = lat. audivi, dies (mr. avd^iiy d^uç). 

Mgl. ^ = dr. / (mais aussi dj dans quelques régions) : mgl. 
^k, ^osy \uniy {ut = dr. joc^ jos, june, ajut = lat. jocus, deorsum, 
juveniSy adjuto (en mr. on a régulièrement d{ : ad^^ky djpm, 
ad^ui). 

Mgl. py b,Vy m + Cy i lat. conservés dans la plupart des cas 
comme en dr., avec la restriction mentionnée au § 124 : mgl. 
per^ perty pin, pitiOTy spiky spin — dr. pier, pierdy pin y piciofy 
spiCy spin = lat. pereOy perdOy pinus, spicum, spina (mr. hr, 
Herduy kin, tHlloVy sHiky shn) ; mgl. bine y :;ber — dr. bine y :(bier 
= lat. bene, * exbelo (mr. ^ine, ^er)'y mgl. vin, viniq, vis, vitsç 

— dr. viuy vicy viSy vifà = lat. vinuniy vinedy visum, * vitea de 
vitis (mf. ym, yiée, yis); mgl. durmire, miky miruses — dr. 
dormircy miCy miros = lat. dormire, gr. jxixpsç, jjLuptÇo) (mr. dur- 
nirây fiiky ahurd:^eshu^. 

Dans le traitement des labiales le mgl. n'est cependant pas 
conséquent. Il montre aussi dans certains mots les palatales à 
la place des labiales, comme en mr. : mgl. hpt, kiptine, proh 

— mr. hptUy iaptiney aproku = lat. pectuSy pecteny *adpropio'y 
mgl. iarmi, ^aspiy ^atsç, ^ies, ^m, ^ipt — mr. yermu, yaspe, 
yjatSQy yied:(, yiuy yiptu = lat. vermisy vespdy vivus + itia, vivo, 
vivuSy victus; mgl. nariy hel, nerk, nerkuriy fiedq, fies — mr. 
iiarCy hely hergu, nerkuriy nerlçy hed^u = lat. mel, agnelluSy 
mer go y *niercuriSy merlus, tnedius; il est à remarquer qu'à côté 
de nerky nerkuriy Aerlç on entend aussi mierky mierkuriy mierlg. 



K 



r 



332 HISTOIRE DE LA LAKGUE ROUMAINE 

Pour/ on constate aussi son passage à /; qui tombe ensuite; 
cette transformation semble être la règle puisqu'on ne trouve 
aucun mot avec /dans les conditions qui amenèrent son altéra- 
tion en h : mgl. i (6c Jie\kare] qui manque en mr.), iarCy {ery 
ierp, ikç, ili, ih\\ ir — mr. hare^ her^ berbuy fiikçy hiTu^ hilCy hir 
--- lat. fely ferruniy fervco^ ficus ^ filiuSyfiliay filum. 

Nous verrons plus loin de quelle manière il faut interpréter 
ces formes doubles du meglen. 

Nous avons h relever d'autres cas où le mgl. se rencontre 
avec le daco- roumain. 

Le mgl. connaît comme le dr. le vocatif en -ule dans les 
substantifs masc. en-i* : mgl. lupuliyfokuli — dr. lupuUy focu}e 
(cf. p. 244). 

Tandis que le mr. a pour le nom de nombre 20 la forme 
yifigits, le mgl. présente daç^ts qui correspond au dr. douà^eci. 

Pour le pronom, le mgl. connaît, d'accord avec le dr., plu- 
sieurs formes avec un a épithéthique : mgl. tsistUy tsela — dr. 
acesta, acela (les pronoms correspondants du mr. sont aisiUy 
ai sel). 

Pour le verbe on a : mgl. r* et 2"** pers. pi. ind. pr. des 
verbes de la m* conj. M/i>», vindim, ùniim — dr. bàtemy vindem, 
ûngem (mr. bçtémy vindétHy nndiém); mgl. y pers. sg. conj. pr. 
de fire : te — dr. fie (mr. Hîbç)\ mgl. imparf. 3* pers. pi. en 
-au y -fM : hqlkauy vid{u — dr. càlcauy vedeau (mr. kglkùy vidfo); 
mgl. parf. de ventre : venii — dr. venli (mr, vini); mgl. impér. 
kalkç, l'es, bâti, dçartni — calcà, ve:^i, batey dormi (le mr. forme 
ce mode avec sq -|- les 2*, 3* pers. de Tind. prés.); mgl. part, 
passé sans -q : kçlkat, vi\ut — dr. calent, i'd:;^ut (mr. kgîkatQy vid- 
Tiufç) ; mgl. part. p. de fire : fijst — dr.fost (mr. futç), A remar- 
quer, en outre, l'emploi au parfait cimiposé de l'auxiliaire après 
le part. p. : mgl. kqlkat-am — dr. càlcat-am (le mr. ignore cette 
forme); à la 3* pers. sg. l'auxiliaire présente en mgl. la forme 
an — dr. a (le mr. se sert habituellement de are). 

Les adverbes et les conjonctions suivantes rapprochent aussi 
le mgl. du dr. : mgl. prettna, {undi, ditmdiy ia, des — dr. 
impretinày unde, de tinde, a^a, des (mr. de adiirty ni, diti, aU); 
mgl. ka si ^= dr. casa (mr. ta si). 



{ 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 333 

Quelques mots se rencontrent seulement en mgl. et en dr., 
alors que le mr. en présente d'autres à leur place ou les ignore : 
mgl. aniseleg, ar:(inty drum^ flçare^ f^tguriy frik, kriei, Içk^ moi y 
nas, oglindalçy pimint, skimpy iimpy trgieSy tri;nety urrriQ, utsii, 
vinky vremi — dr. infeleg, arginty drum, floare^ friguri, frig, crier, 
leaCy mofy nas, oglhidàypàminty schimby timp, iràiesCy trirnet, urmày 
ucigy invingy vreme (mr. prindu — duhskuy asime, kale, îilitky 
tiiavrÇy arkoarCy mçduç — mintCy yatriCy ausy nare. yiliey M, 
alekseskuy kerô — a«, pqtseskuy pitreky vatgniy nikiseskuy kerô ; urniç 
manque en mr.). 

Dans d'autres cas, mais plus rarement, le mgl. concorde avec 
le mr. contre le dr. (cf. ce que nous avons dit plus haut à 
propos du sort des labiales). 

Mgl. e (/) précédé de />, Vy m conservé : mgl. pery spèly vety 
vinçy pimini — mr. pery spely ved, vinç = lat. piluSy * expello, 
videoy venUy pavimentum (dr. /wr, spàly vàdy vinà). 

Mgl. l -{-iy i en hiatus = /* : mgl. gQÏinÇy lerly ulit — mr. 
gglinÇy lertUy ult = ht. gallinay libertOy *oblito (dr. gàinày ierty 
uii). 

Mgl. n-\- i QVi hiatus conservée : mgl. kqstonQy kupit^riy vinç 

— mr. gQStQfUy kçpitinUy vine = castaneay capitaneuSy vinea (dr. 
càpàtîiy vity cf. cependant p. 283). 

Mgl. f -f- e, I = /J : mgl. dultsiy tsepÇy ter, tsinç — mr. 
dullsôy isçapç, tsery tsinç -— lat. dulciSy cepUy caelutUy cena (dr. 
dulcey ceapày cety cinà). 

Le mgl. connaît les pronoms indéfinis nisiikçtSy tsistiukare 

— mr. neskçntSy tsustukare qui manquent en dr. 

La 3* pers, sing. conj. prés, des verbes de la T' conj. se 

termine en mgl., comme en mr., en -^ : mgl. kalkg — mr. 

kalkq (le dr. a conservé la finale latine : cake), La i*^* pers. pi. 

ind. prés, de fire est en mgl. im ~ mr. liim (dr. seniy sîntem); 

\ . la i*"* pers. sing. conj. prés, du même verbe est en mgl. jes — 

mr. esku (le mr. connaît d'ailleurs aussi la forme iiiu qui corres- 
pond au dr. fiu). 

L'adverbe ua n'est connu qu'en mgl. et en mr. Çauà). Mult 
s'emploie dans ces deux dialectes à la place du dr. foarie. 

Dans le lexique, on remarque aussi plusieurs concordances 




ÎÎ4 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAIME 

avec le mr, : mgl. l'/p, içlffari, mes, puskg, ^burçs — mr. Bile, 
kçrt?are, mes, push}, ihurçsku (dr. jkà, càldurà, lunà, o(àl, 
wrbesc). 

Le mgl. concorde bien des fuis aussi avec l'ir. (quelques-unes 
de ces concordances le rapproche en m£me temps du daco- ou 
du macédo-roumain : d -\- e, i =^ ^ mgl., îr,, dr. ; / + i 
^= / mgl., ir., mr, ; Isista, tsela mgl., tsgila, tUla ir., aasta, 
actla dr. ; (ost mgl. dr., fait ir. ; emploi au parf. comp. de 
l'auxiliaire après le part, passé mgl., ir., dr. ; ia mgl., aso îr., 
o/d dr.; diundi mgl-, dende îr., d£ unde dr.). Les panicularités 
suivantes sont propres au mgl. et à l'ir. et les écartent des 
autres dialectes roumains. 

Mgl. ( tomW, k la Bnale, après p : mgl. /«/> — ir. lup = lat. 
lupi (dr. hipi, mr. iuk). 

Mgl, skant — ir, sk^^nt ^^ lat. scamnum (dr. scaun, mr. 
skamnu). 

En mgl. comme en ir. le génitif est formé d'habitude à l'aide 
de lu -\- le substantif articulé. 

L'adj. greu torme en mgl. et en ir. le pi. masc. en -/■' par 
analogie avec le féminin greli (ir. grfle) : mgl. grejr — ir. gref 
(dr. grei, mr, grcj). Comp. le pron. poss. mgl, meif — ir. met 
(dr. mei, mr. Aei). 

Le verbe habere présente en mgl. et en ir, l'aphérèse de l'a : 
mgl. vent, vêts — ir. ren, rets (dr. avem, avf(i, mr. avem, avels). 

Le mgl, et l'ir. connaissent l'adverbe kota, kçta ( — mare). 

A côté de ces p-irticula rites qui le rapprochent tantôt d'un 
dialecte roumain tantôt d'un autre, le mgl. en offre d'autres 
qui lui sont propres et qui méritent aussi d'être relevées. On 
trouve ainsi : p à la place du dr. à, i accentués (mr, g, if) : 
grçn, mgnkoin, dr. griu, mîncàm, mr. gr^n, miinkqm; îç iïnal 
pour dr. iV, mr. (ir.) /c : pk>aii, dr. ploaie, mr. plçaie (de 11 
l'identité du pi. et du sing. aux fém. en /i> : i//^); 1'^ final pré- 
cédé At ts = g : spilsf, dr. spice, mr. siitse (de là aussi pour 
quelques substantifs une même forme au sing. et au pi. : vitsg); 
la chute de l'a initial : dap, diiiit, ut, dr. adap, adaug.aad, mr. 
adap, adavgu, aixi»; e final ^^ i : niari, dr., mr. mare; d final 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 335 

diUeiyfaty stetyfrisy dr. deftept,fapt, oftept, fripfi, mr. dUteplUy 
faptÇy asUptUyfrips ; la substitution d'une sourde à une sonore 
à la fin des mots : or^, sçt^ dr. or^y fed, mr. ord:;^Uy içd; la chute 
de Vh résultée d'une /(cf. ci-dessous) : ;Vr, dr. fer y mr. her ; 
fiy mty Un à la place de mn dans certains mots : soriy semty ptiltUy 
dr. somtiy sernUy pumn, mr. somnUy semnu ; l'emploi constant de 
/a au datif; les pronoms pers. de datif tfn, ats (5/), aïy na, vûy 
la, dr. îmiy ifi, îfiy nCy va, le, mr. ni, isÇy //, ng^ vçy Iç; l'ace, 
sing. et pi. du pron. pers. y pers. la, /a, dr. //, îi, mr. /w, /ï; 
la 2* pers. pi. du parf. kglkatSy vid:(utSy dr. càlcaràfi, và:(uràfiy 
mr. (a.-roum.) kçlkaty vid:(ut'y la formation du fut. avec si -f- 
conj., dr. voi-]- inf., mr. vaÇsç) + conj.; l'imparf. àt fire : 
ratHy dr., mr. eram. 

Cette comparaison du mgl. avec les autres parlers roumains 
montre qu*il se rapproche surtout du dr. et dans plus d'un cas 
de l'ir., tout en présentant quelques points de contact avec le 
mr. Cela nous autorise à voir dans le mgl. plutôt un dialecte 
daco-roumain que macédo-roumain, en d'autres mots un par- 
ler daco-roumain transplanté au sud sur le territoire macédo- 
roumain (cf. p. 340). 

Ce qui nous donne surtout le droit d'envisager de cette 
manière le mgl., c'est le traitement qu'y ont subi les labiales. 
Nous avons vu que ces consonnes sont tantôt conservées en 
mgl. tantôt rendues par ky w, etc. Cette double valeur que 
présentent les labiales dans ce parler roumain ne saurait être 
expliquée qu'en admettant qu'on avait partout, à l'origine, />, 
/, Vy etc., et que ce n'est que plus tard et par l'influence du 
macédo-roumain, avec lequel le mgl. vint en contact, que /), /, Vy 
etc., furent remplacés dans certains mots par les sons palatalisés 
i Qj) etc. (comp. mgl. iundi qui est sorti du croisement du dr. 
undeavec le mr. iu); les habitants du Meglen se trouvent dans 
la proximité des Macédo-rou mains de l'Olympe et d'autres 
colonies macédo- roumaines, ce qui suffit pour expliquer une 
influence de la part de celles-ci sur leur parler. 

Nous ne saurions fixer avec précision l'époque où le mgl. se 
détacha du dr. Il y a pourtant quelques indices dont on peut 
induire, d'une manière approximative, l'époque où ce fait a dû 



336 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

se produire. Dans son travail Vlacho-Megleriy Leipzig, 1892, 

XXIX, G. Weigand fait remarquer que la majorité des habitants 
du Meglen se distinguent des autres Roumains par leur type 
particulier, ce qui montrerait un mélange de population rou- 
maine avec un élément étranger. Cet élément ne serait autre 
chose, d'après C. Jirecek {Arch. f, slav. PhiL, XV, 97; cf. 
Weigand, Aromunen, I, 250), que les Petchénègues. On sait, en 
effet, que des colonies petchénègues s'établirent dans le Meglen 
en Tan 1 091, lorsque Alexis I Comnène battit les Petchénègues 
à Choirenoi et Levunion et donna à ceux qui en restèrent après 
cette défaite des terrains dans différents points de l'empire 
byzantin (Zonaras, éd. Dindorf, XVIII, 23). On peut donc 
admettre avec une certaine vraisemblance que les Meglenites 
sont les descendants de ces colonies petchénègues qui s'éta- 
blirent en Macédoine et s'y mêlèrent avec une population rou- 
maine venue du nord et qu'elles trouvèrent là. Il se peut même 
que quelques Daco-roumains soient venus en Macédoine dans 
la compagnie des Petchénègues, puisque nous savons que des 
Roumains s'associèrent souvent aux incursions de ceux-ci dans 
l'empire byzantin (Nicétas Choniate, éd. de Bonn, 361, 691; 
cf. Tomaschek, Zur Kunde der Hàmus-Halbinsely 30-51). Aussi, 
est-il probable que les Meglenites se trouvaient déjà en Macé- 
doine au XI*" siècle. 

Cette hypothèse trouve d'ailleurs un appui dans un fait lin- 
guistique qui nous semble tout à fait probant. Le mgl. ne 
contient aucun élément hongrois. Il faut donc qu'il se soit 
séparé du daco-roumain avant que celui-ci ait commencé 
à être influencé par le hongrois. On peut donc, pour cette 
raison aussi, placer la séparation du mgl. du daco-roumain au 
X* ou au plus tard au xi* siècle. 

Transplanté au sud, le mgl. resta sans doute, au commen- 
cement, plus ou moins isolé du mr., en gardant ainsi la plu- 
part des particularités du daco-roumain. Ce n'est que plus tard 
qu'il subit l'influence du mr., et cette influence semble aujour- 
d'hui s'accentuer de plus en plus. Le temps n'est peut-être pas 
éloigné où le mgl. s'assimilera complètement au mr. et dispa- 
raîtra dans celui-ci. 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 337 

Quelques traces d'une émigration daco -roumaine au sud semblent 
s*ètn: conservées aussi dans le parler de Malovista, village macédo- 
roumain du nord situé entre Ochrida et Monastir. G. Weigand fait 
remarquer, Die Aromunen, II, 356; cf. I, 40 et Vlacho-Meglen, 55, 
que dans ce parler les subst. masc. articulés présentent la même 
forme qu'en dr. : omul^ bqrbatuî (les formes habituelles du mr. sont 
omlUf hqrbaUu) ; on y trouve, en outre, ^ à la place du mr. d^, comme 
en dr. : ^ok, \otu. Les habitants de Malovista ne sont peut-être qu'un 
reste de l'élément daco-roumain qui s'avança vers le sud en Macé- 
doine et donna naissance aux Meglenites. Quelques vestiges d'un 
élément daco-roumain, spécialement du Banat, semblent exister auss^ 
dans le parler des habitants de Samarina où te est prononcé comme 
i^r, exactement comme dans le Banat (Weigand,i4romM»^ii, II, 359). 
— G. Weigand, Vlacho-Megleny 52, assigne aumgl. une place à part 
dans la famille des dialectes roumains ; il le considère comme un 
quatrième dialecte. Cette manière de voir ne nous semble pas plei- 
nement justifiée. Bien que le mgl. montre, comme nous l'avous vu, 
quelques particularités qui le distinguent du dr., mr. et ir., sa dépen- 
dance du dr. est incontestable, de sorte qu'il est plus naturel de le 
considérer comme une subdivision de celui-ci ou plutôt comme un 
parler mixte résulté de la fusion du daco- avec le macédo-roumain ; 
il ne présente pas, en outre, de particularités aussi caracté- 
ristiques que l'ir. qui a pour ces raisons le droit d'être envisagé 
comme un dialecte à part. Cette question est d'ailleurs liée à celle 
des dialectes en général, si souvent débattue, et que nous ne pou- 
vons discuter ici. Tout en reconnaissant ce qu'il y a de vague et 
d'arbitraire dans l'emploi du mot « dialecte <», nous nous en sommes 
servi pour plus de commodité et pour établir des distinctions qui 
nous semblent, jusqu'à un certain point, justifiées. 

131. Il reste à nous occuper du dialecte istro-roumain. 

Un premier fait que nous devons mettre en évidence, c'est 
que Tistro-roumain n'a pu se développer à l'origine là où nous 
le trouvons aujourd'hui, qu'il ne peut par conséquent être 
rattaché directement au latin de la Dalmatie qui se serait trans- 
formé, en partie, avec le temps en un parler semblable au daco- 
roumain. 

La particularité la plus caractéristique de Tir., le rhotacisme 
(passage de Vn intervocalique à r), nous montre tout de suite 
qu'il ne peut être qu'un dialecte importé en Istrie et nullement 
indigène. Parmi les mots rhotacisés de l'ir. on y trouve tous 
ceux qui sont latins et deux ou trois empruntés à l'a.-bulg. ; il 

Dbnsvsiaku. — Histoire de la langue roumaine, 22 



33^ HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

n'y en a pas un seul d'origine vénitienne ou croate. Cela prouve 
que le rhotacisme était un phénomène accompli en ir. lorsque 
celui-ci est venu en contact avec le vénitien et le croate, et, en 
même temps, que ce phénomène n'a pu se produire en ir. sur 
le territoire de l'Istrie, puisque dans ce cas il devrait se retrou- 
ver aussi dans les éléments vénitiens et croates. Il faut donc 
admettre que le rhotacisme s'est effectué en ir. ailleurs qu'en 
Istrie et que son évolution était close au moment où ce dia- 
lecte roumain fut importé dans cette contrée. 

La présence de plusieurs éléments albanais en ir. nous 
empêche aussi de chercher sa patrie primitive en Istrie. Il suffit 
de rappeler quelques mots tels que deier^ moi, rçîtsç, tigfç = 
alb. djahy mohy rtndzSy kaft pour comprendre que l'ir. a dû se 
trouver autrefois plus à l'est, dans la proximité de l'albanais, 
tout comme le dr. qui connaît aussi ces éléments albanais, à 
Texception de djah. 

C'est à la même conclusion qu'on arrive lorsqu'on étudie les 
éléments slaves anciens de l'ir. Ils ont le même caractère que 
ceux du dr. et doivent pour cette raison être empruntés à l'a.- 
bulg. Cela ressort surtout des mots qui présentent les voyelles 
nasales ^, f propres à Ta.-bulg. : dobendi, gçndi^ g^ump^ muntsi, 
paminte =^ a.-bulg. dobçdç, g^^> g^Ç^ûy mqcitiy pam^tï (cf. pp. 
269 et suiv.). Le croate et le slovène qui ont influencé dans 
une large mesure l'ir. ont aussi connu, il est vrai, ces voyelles 
(cf. Miklosich, Rum. Unters,^ P, 84; Jagic, Arch.f. slav. PhiL, 
XVII, 79), mais ces dialectes slaves les avaient déjà perdues 
aux X* et XI* siècles, à une époque où, comme nous le verrons. 
Tir. était définitivement constitué et se sépara des autres dia- 
lectes roumains. Nous devons donc placer, pour cette raison 
aussi, la formation de Tir. dans la même région que celle où 
se développèrent les autres parlers roumains, sur un territoire 
où il pouvait se trouver en contact avec le bulgare. 

Il s'agit maintenant de fixer la partie du domaine roumain 
à laquelle l'ir. a dû appartenir à l'origine. 

Une comparaison de Tir. avec le dr. montre qu'il ne peut 
être qu'une branche détachée de ce dernier dialecte. 

Ainsi, Tir. comme une partie du dr., est caractérisé par la 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 339 

conservation des labiales : ir. pitscTy bire, fikçty vis, mik — dr. 

picior^ biiUyficat, vis, mie. Il y a toutefois qnelques mots, trois ^nàft 

en tout, qui y font exception et qui montrent des traces de 

l'altération des labiales propre au mr. : ir. kïept, têppitr, mnicy 

= dr. piepty pieptenCy mie (yipty yirçy yiuy yivi = dr. vipty vînây 

viuy it. viverey qui sont donnés par I. Maiorescu à côté de vipty 

virÇy viUy vivi et qui montreraient le passage dcv ^y comme en 

mr., doivent être écartés; ils ont été forgés par Maiorescu qui 

voulait les rapprocher des formes dr. qui présentaient un y ii 

la place de v). Nous verrons plus loin de quelle manière il faut 

expliquer l'existence de ces formes en ir. où elles sont tout à 

fait isolées. Nous ferons seulement remarquer qu'en dehors de 

klept on y trouve aussi pkpt et piept ; quant à tsçptivy il est 

évident qu'il doit reposer sur un plus ancien * ^ptir, L'interca- 

lation de l dans klept n'a d'autre part rien d'extraordinaire ; 

elle s'explique par l'habitude qu'ont les Istro-roumains, par 

suite de l'influence des Slaves, d'introduire une l devant i, y 

(comp. kulby Term (^vîerm\ pTerdy etc. = dr. cuiby vierme, 

pierd). 

La conservation des labiales en ir. nous force donc à cher- 
cher sa patrie dans la partie du domaine daco-roumain où l'on 
constate le même phénomène, c'est-à-dire vers le Banat ou le 
sud-ouest de la Transylvanie. 

C'est à la même région que nous renvoie la forme ^et = 
dr. deget qui se retrouve dans le Banat et en Transylvanie, ifigty 
^f^{/ (G. Weigand, Jahresberichty III, 215 ; IV, 264; VI, 17). 

Une forme intéressante qui rapproche particulièrement l'ir. 
du parler du Banat est celle de l'auxiliaire à l'aide duquel on 
forme, d'un côté comme de l'autre, le conditionnel ; la ressem- 
blance entre ces deux dialectes roumains est, en effet, frap- 
pante; on a ainsi : ir. v]rçiy ff/, rf, rf«, rets y rf, ban. v\reSy ff/, 
r(y ffm, r(tSy rç (cf. Weigand, /. c, IQ, 143 et suiv.). 

L'ir. concorde spécialement avec les parlers de l'ouest et 
surtout du sud-ouest de la Transylvanie dans la forme tspptir 
rappelée plus haut. Le passage de k k tS qu on constate dans ce 
mot ne peut certainement être expliqué par l'influence du cr. 
cesalj (M. Bartoli, Publica:i^ioni recenti di fil. rumenûy Turin, 



340 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

1901, 30); il doit avoir une autre raison. Et, en effet, les 
parlcrs transylvains des vallées du Mure;, Cri; et Some; nous 
offrent à la place de teptine les formes tiaptQti, tifpten qui se rat- 
tachent au premier par la phase intermédiaire feptine, le i 
cédant la place à / qui fut ensuite assibilé (cf. Weigand, Jabres-- 
bericht, IV, 263 ; VI, 16). L'ir. tsçptir ne peut donc être que ce 
tiaptçn qu'on trouve en Transylvanie ; ce n'est qu'ainsi qu'on 
peut expliquer le passage de I à /i qu'on ne rencontre que 
dans ce mot et qui est surprenant en ir., tandis qu'il est tout 
à fait normal dans la phonétique des parlers occidentaux de la 
Transylvanie. 

Un autre point de contact, et le plus remaroii;'ble, nu'on 
constate entre l'ir. et le roumain de cette partie de la Transyl- 
vanie est le rhotacisme. On sait qu'il existe au sud-ouest de la 
Transylvanie un groupe de Roumains, les Mo^i, dont la langue 
est caractérisée par le passage de Vn intervocalique à r, comme 
en ir. II est impossible de séparer ces deux groupes linguistiques 
roumains l'un de l'autre et de supposer que le rhotacisme 
istrien est indépendant de celui desMop. 11 faut que les Istro- 
roumains aient apporté le rhotacisme en Istrie de leur pays 
d'origine, et celui-ci ne pouvait se trouver que dans la proximité 
du territoire occupé actuellement par les Mop. 

Il y a lieu de relever, en outre, Tir. skçnt qui trouve un pen- 
dant dans le transylv. occidental jfaï(^nrf (Weigand, Jahresbericht^ 
IV, 261) et dans le mgl. skant. Cette fois l'ir. se rapproche 
aussi du mgL, ce qui semble prouver que ce dernier parler dérive 
aussi du transylv. occidental (cf. mgl. tnçtskat qui correspond à 
mçskat de Maramureç; Weigand, /. c, VI, 78). 

Il y a là, semble-t-il, des preuves suffisantes pour soutenir 
que Tir. dérive du dr. et qu'il doit être considéré comme un 
parler dr. transporté en Istrie par des colons roumains du Banat 
et du sud-ouest de la Transylvanie. 

Il reste à savoir à quelle époque ce fait s'est produit et si la 
philologie peut nous donner quelques renseignements sur ce 
point. 

L'ir. a conservé jusqu'à nos jours les groupes if, gt=hl. 
cl, gl : kletUy gïem, II y a là un premier fait qui nous indique 



u>ȕ 



■■-=^ 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 34I 

l'époque vers laquelle Tir. s'était séparé du dr. Cette époque 
doit être antérieure au xiii^ siècle puisque, d'après ce que nous 
avons dit ailleurs (§ 122), les groupes cl y gl avaient alors avancé 
en dr. jusqu'à chi^ ghi. 

Une autre circonstance nous donne le droit de pousser même 
plus loin la séparation de l'ir. du dr, L'ir. ne connaît aucun 
élément hongrois (j)gt le seul qu'on pourrait citer n'a rien à 
faire avec le hongr. pad; c'est à coup sûr le byz. irdcToç, alb. 
pat) ; il faut donc qu'il se soit détaché du dr. avant que celui- 
ci ait commencé à être influencé par le hongrois. Nous pou- 
vons de cette manière fixer le x* siècle comme époque à partir 
de laquelle l'ir. devint un dialecte indépendant du dr. 

Nous devons toutefois mieux préciser ce que nous entendons 
par là. Nous voulons dire que le fonds linguistique primitif de 
l'ir. doit reposer sur le parler d'une colonie daco-roumaine qui 
passa, vers le x^ siècle, du nord au sud du Danube. Outre cette 
colonie, il est sûr que d'autres sont venues plus tard s'établir 
sur le territoire croate. Les textes historiques confirment 
catégoriquement ce fait. 

Dans un passage de sa relation sur la ville de Zara, Antonio 
da Mula (1303-1570), qui administra cette ville de 1340 à 
1342, parle d'une colonie de Morlaques qui fut amenée vers 
1340 du Banat en Istrie par Aloise Badoer; après un court 
séjour en Istrie, ces Morlaques, ne pouvant s'habituer au climat 
du pays et n'y trouvant pas de pâturages suffisants pour leurs 
troupeaux, commencèrent à émigrer en Turquie ; on s'avisa alors 
d'empêcher cette émigration par des faveurs spéciales qui leur 
furent accordées et de rappeler ceux qui avaient passé en Tur- 
quie; ils furent de cette manière retenus en Istrie. Le texte 
d'Antonio da Mula est intéressant à plus d'un égard, et puis- 
qu'il a échappé à tous ceux qui se sont occupés des Istro-rou- 
mains nous croyons nécessaire de le citer ici d'après les Mon. 
spect. histor. Slav. merid. VIII, 172-173 : il magnifico meser 
Alaise Badoer fece venire dal Banadego, territorio turchesco... forse 
jooo anime de Murlachi i quali per sicurtà ftirono fatii passare in 
Istria dove Vanno passato, cacciati dal aère, dalla 5trette:^a di pas- 
coli,,. sUrano levati con le sue famiglie et ritornavano in Turchia. 



Î42 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Dal che vedeudo che nasceva doppio danno, . . délibérai di fart tuito il 
piio forxp di retenerli... Sin sul mio partire ne sono venuti da 
1000 anime in su ed ogni di ne ^on:^eno. Le même fait nous est 
rehté plus brièvement par G. Battista Giustiniano dans son 
Itinéraire^ rédigé dans la seconde moitié du xvi« siècle {Mon. 
Slav. nterid., VIII, 198; cf. XI, 18-19). 

Ces Morlaques ne peuvent être que des Valaques ou des 
Roumains du Banat. Le nom des Morlaques, comme celui des 
Cici, n'a pas toujours eu, il est vrai, une signification précise; 
il était employé au xvi* siècle pour désigner tantôt les Rou- 
mains tantôt les Slaves; les Istro-roumains sont appelés ainsi 
même plus tard, au xvii* siècle, par Tommasini (v. A. Ive, 
Romania, IX, 323). L'étymologie de ce nom (Maup^gXar/ot 
« Valaques noirs ») montre qu'il désignait à l'origine une 
population romane ou spécialement roumaine et qu'il ne fut 
donné aux Slaves que plus tard, après que ceux-ci eurent absorbé 
une partie de l'élément roumain istrien ou dalmate. Que 
les Morlaques d'Antonio da Mula aient été des Slaves, cela ne 
peut nullement être admis ; ils étaient du Banat et seule une 
population roumaine de cette contrée pouvait être désignée de 
cette manière (cf. Arch, J. slav, Philol,, XIV, 81). Il y a li, 
comme on le voit, un fait historique précis qui explique pour- 
quoi Tir. se rapproche sur plus d'un point du dialecte du 
Banat; il n'a pas cessé d'être influencé par ce dialecte même 
après sa séparation du daco-roumain. 

D'autres textes historiques, bien qu'un peu plus douteux, 
semblent aussi nous montrer que la migration roumaine vers 
l'Adriatique s'est produite d'une manière lente et à des époques 
différentes. On sait qu'une petite colonie roumaine a existé 
jadis dans l'ile de Veglia ; elle devait sans doute parler la 
même langue que les Istro-roumains. Il résulterait d'un docu- 
ment de 1465 publié dans les Mon. histor. Slav, tnerid,, acta 
croatica, I, 97 (cf. Miklosich, Die Wanderungen der Rum.^ 4) 
que ces Roumains se sont établis dans l'île de Veglia dans la 
seconde moitié du xv« siècle. Or, il arrive qu*un document de 
132 1 découvert récemment par G Vassilich, Sui Rum^ni delV 
Istria, 199 (cf. M. Bartoli, PubL rec. di filoL rum,, 105), men- 



/ LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 343 

tienne déjà à cette époque l'existence dans cette île d'une 
population valaque, vlaske :(emlje. Il y a toutefois une circon- 
stance qui enlève à ce témoignage la valeur qu'on serait porté à 
lui accorder. C'est qu'on peut se demander si les mots vlaSke 
Ticmlje désignent effectivement une population roumaine. 
Le mot Flah, Vlasho n'a pas toujours éjé, chez les Slaves, syno- 
nyme de « Roumain » ; il a été aussi employé par eux, et l'est 
encore aujourd'hui, pour qualifier les Italiens ou, en général, 
une population latine. Est-il donc sûr que ces vlaste lemlje du 
document de 1321 aient été une colonie roumaine? Nous ne 
saurions l'affirmer avec certitude, mais nous croyons que ce 
témoignage peut cependant avoir une certaine importance pour 
la question de l'origine des Istro-roumains, étant donné qu'il 
trouve un appui dans ce que nous avons dit précédemment. 

Il est donc certain que les Istro-roumains ne représentent 
pas une seule couche de population roumaine ; des colonies 
nouvelles se sont superposées sur celle qui était venue, dès le 
X* siècle, de la région daco-roumaine au sud. 

En soutenant que les Istro-roumains sont des Daco-roumains, 
nous ne voulons nullement dire par là qu'ils ne contiendraient 
pas aussi un élément macédo-roumain qu'ils auraient rencontré 
dans leur chemin lors de leur migration au sud du Danube. 
Un tel mélange des Istro-roumains avec des Macédo-roumains 
n'est rien moins que possible. Nous avons vu plus haut (§ C27) 
que des colonies macédo-roumaines isolées se trouvaient autre- 
fois en Serbie. D'autre part, des Valaques ou Morlaques sont 
mentionnés dans des documents du xm' siècle comme habitant 
sur les côtes de la Dalmatie (cf. C. Jirecek, Die Wlachen u. 
Maurowlachen in den Denkmàl. von Ragusa^ dans les Sit:^ungsber, 
der bôhm, Gesellsch.der JVissensch,, Prague, 1879, 112 et suiv.); 
parmi ces Valaques, dont une partie s'assimila sans doute avec 
le temps aux Istro-roumains, tandis qu'une autre partie fut 
engloutie par les Slaves, il devait y avoir aussi des Macédo- 
roumains. Lorsque les colonies daco-roumaines qui donnèrent 
naissance aux Istro-roumains passèrent au delà du Danube, elles 
se trouvaient par ce fait en présence d*un élément roumain 
méridional^ à coup sûr pas trop nombreux, qui devait naturel- 



344 HISTOIRE DE LA LANGUE RCKJMAINE 

lement se confondre, en partie, avec les nouveaux venus. C'est 
probablement de cette manière qu'il faut expliquer la présence 
en ir. de formes macédo-roumaines avee />, m transformés en k', 
û comme kFept, mnU. Mais, dans tous les cas, l'action de l'ëlë- 
ment macëdo-roumain sur les Istro-roumains fut minime. 

Si les documents n'attestent pas la présence d'une popula- 
tion roumaine en Istrie dès le x* siècle, cela ne doit pas nous 
étonner. La migration des Istro-roumains s'est produite, comme 
nous l'avons vu, d'une manière lente. Les Istro-rou mains 
étaient, d'autre part, des gens humbles, des paysans ; ils pou- 
vaient pour cette raison passer inaperçus, surtout lorsqu'ils 
n'étaient pas encore en nombre plus considérable. 

Il resterait à préciser les événements qui poussèrent les Istro- 
roumains vers le sud-ouest. Malheureusement l'histoire ne nous 
donne pas de renseignements là-dessus. On pourrait à la rigueur 
supposer que rétablissement des Hongrois entre la Theiss et les 
Carpathes amena une certaine confusion dans la population rou- 
maine nord-danubienne et qu'à la suite de cet événement quelques 
colonies roumaines quittèrent leurs demeures pour émigrer au 
sud. Il se peut aussi que l'afflux vers le nord de l'élément 
macédo-roumain ait provoqué un mouvement contraire dans 
une partie du domaine daco-roumain. Mais, il iaut le recon- 
naître, ce ne sont là que de simples hypothèses. 

Cf. Meyer-Lùbke, LiteraUtrhlatt f. rom. und germ. Philologie, XIII, 
275. — Dans un travail paru dernièrement, / casUlli délia Val d*Arsa 
(dans les Atti e mentor ie delta Società istriana di archeol, e storiay XIV, 
1 37), C. de Franceschi arrive à une conclusion qui se rapproche de 
la nôtre pour ce qui concerne l'existence d'un élément roumain en 
Istrie avant le xv^ siècle : « dai documenti riferentisi aile baronie délia 
Val d'Arsa, che contengono molti nomi personali e locali di radice e 
desinenza romanica, apparisce manîfesto qualmente già nella seconda 
meta del milletrecento la nostra regione fosse abitata dall' elemento 
rumeno. » 

La question de l'origine des Istro-roumains a été souvent 
discutée ; les différentes théories émises à ce propos sont résumées 
par G. Vassilich dans l'étude mentionnée plus haut, Sut Rumtni delT 
Istriay 1900, extr.de VArdheografo TriestinOy nouv. série, XXIII, 157- 
237 (cf. Bartoli, Public, rec. di fil. rumena, 98 et suiv.), à laquelle 
nous renvoyons pour d'autres détails. Rosier, Rom. Studien, 121, 



M 



i 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 3^5 

laissait indécise la question de Tépoque où les Istro-roumains s'éta- 
blirent en Istrie. De même Tomaschek, Zur Kunde der Hàmus-Halh- 
insd, 64; quant aux rapports de Tir. avec les autres dialectes rou- 
mains, ce savant exprimait, avec quelques réserves, une opinion que 
nous ne saurions partager : « Vielleicht lâsst sich behaupten dass, 
wâhrend die aurelianischen Daken die Vorfahren der istro-dalma- 
tischen und Donau-wlachen gewesen sind, die Bessen lûr die Vor- 
fahren der Rhodope- und der Pindos-wlachen zu geltcn haben. » 
D'après Miklosich, Die Wanderung, der Rum., 6, les Istro-roumains 
seraient venus en Istrie de la région macédo-roumaine au xivc siècle. 
G. Weigand, Enciclopedia romlnd, II, 893, les considère plutôt 
comme les descendants d'une colonie roumaine venue en Istrie de 
l'empire turc, au xvi« siècle ; contre cette opinion on peut invoquer 
l'objection que Tir. ne connaît aucun élément turc (perikqt^ qu'on 
cite comme tel, Bartoli, /. c, 40, m, est douteux et ne peut dans 
tous les cas être le turc hoghourtîoq donné comme étymologie par 
Cihac, Dict,, iîim, slaves^ etc. 549). G. Weigand constate d'ailleurs 
lui-même dans Icjahresher., III, 141 (cf. Byhan, ibid.y V, 300) que 
Tir. se rencontre souvent avec le parler du Banat, ce qui vient contre- 
dire l'opinion qu'il exprimait dans VEnciclop, rom. Hasdeu, Etym, 
magnum^ III, xxx, place la séparation des Istro-roumains des Daco- 
roumains au x« siècle, lors de l'invasion des Hongrois : il admet la 
même époque pour l'émigration des Macédo-roumains qui, d'après 
son opinion, auraient vécu jusqu'au x« siècle avec les Daco-roumains 
dans les Carpathes. D. Onciul, Convorhiri Hier are y XIX; 593, défend 
la théorie ancienne de l'origine des Istro-roumains d'après laquelle 
ceux-ci seraient un reste de la population latine des côtes de la Dal- 
matie. Le savant roumain invoque pour cela le passage de Constan* 
tin Porphyrogénète, Deadm. imp. 29, où celui-ci parle de la roma- 
nisation de la Dalmatie et des colons latins qui s'y établirent à. 
l'époque de Dioclétien : Diocîeiianus imperalor summopere Dalmatiam 
amavit ; quare etiam poptdi romani colonias eo deduxit; popuîique illi 
Romani nuncupati sunt,., manetqiu iis cognomen istud ad hodiernum 
usque diem. L'auteur byzantin conBrme par là le fait bien connu de 
l'existence d'un élément roman en Dalmatie ; mais cet élément ne 
peut pour cela être identifié avec les Istro-roumains. Le passage cité a 
toutefois une certaine importance pour l'histoire des Roumains en ce 
qu'il montre comment le mot « Romanus » s'est conservé au moyen 
ige dans la péninsule balkanique comme dénomination des descen- 
dants des Romains. — Il n'est pas sans intérêt de rappeler que la 
tradition a gardé chez les Istro-roumains le souvenir de leurs migra- 
tions. Une telle tradition existe encore de nos jours à 2ejane ; nous 
croyons utile de la reproduire ici d'après une notice publiée dans 
VArchivio storico fer TrieiU, Plsiria e il TrentinOy Rome, II (1883), 



34^ HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

9 $-^6 : « Secondo la tradizion;;... questi Rumeni... sarebbero i dis- 
cendenti di tre pastori,veauti dal basso Danubio. Opesti tre, passando 
in cerca di pascoU d*alpe in alpe, sarebbero giunti prima nell* altipiano 
di Mune e di Zejane, e poscia si sarebbero spinti fino nella Valdarsa. 
Trovato quei luoghi adatti al loro scopo, due di essi avrebbero fatto 
ritomo aile case loro per prender moglie ; e al loro ritomo avrebbe 
fatto lo stesso il terzo. » 



132. Telle est la manière dont nous envisageons la genèse 
des trois dialectes roumains principaux. 

Le mr. apparaît ainsi comme le continuateur direct du rou- 
main formé au sud du Danube; le dr. se présente comme le 
résultat de la fusion d'un élément macédo-roumain avec un élé- 
ment roumain septentrional, celui de la Dacie, moins considé- 
rable et un peu différent de celui du sud; Tir. (comme le 
mgl.) montre par toutes ces particularités qu'il n'est rien autre 
chose qu'un parler daco-roumain transporté au delà du Danube. 

Après une vie commune à l'origine, ces dialeaes se sépa- 
rèrent définitivement l'un de l'autre entre le x* et le xiii* siècles. 

C'est à cette conclusion que nous mènent les faits linguis- 
tiques, et nous croyons qu'elle est suffisamment justifiée par ce 
que nous avons exposé au cours de ce chapitre. 

133. Nous devons faire ici une mention des « Valaques » de 
Moravie dont l'histoire est en relation avec les faits étudiés dans 
les paragraphes précédents. On comprend par ces Valaques une 
population slave de Moravie dont le langage contient plusieurs 
éléments roumains. L'origine de ces Valaques n'est pas encore 
pleinement éclaircie. D'après quelques philologues, ils seraient 
des Roumains slavisés, d'après d'autres, des Slaves dont le par- 
ler fut influencé par celui des pâtres roumains qui arrivèrent 
dans leurs migrations au moyen âge jusqu'en Moravie (la plu- 
part des mots roumains employés par ces Valaques se rap- 
portent, en effet, à la vie pastorale : brytiT^a, fujara^ tnerenday 
urda^ etc. = dr. hrîn^à^ Jluiery nieriitdây urdà). La première de 
ces opinions semble être la plus plausible; elle trouve un appui 
dans le fait que le terme de « Valaques » a dû désigner ancien- 
nement une population roumaine. 




' ■ f r " r " — * _~ 



LA LANGUE ROUMAINE AU SUD ET AU NORD DU DANUBE 347 

Ces Valaques témoignent aussi de la grande expansion du 
peuple roumain au moyen âge et des ramifications nombreuses 
qu'il avait dans l'Europe orientale. 

Les colonies roumaines qui se mêlèrent aux Moraves étiiient 
sans doute venues de la région daco-roumaine avec les labiales 
conservées, comme il faut l'induire de la forme mor. frembia 
= lat. fimbria (dans le dr. actuel on ne connaît plus, à ce 
qu'il paraît, que fringhie^ introduit des contrées o\x b -{' i 2, 
passé à ght). 

Les migrations de ces colonies roumaines en Moravie doivent 
remonter à la même époque que celle des Istro-roumains; la 
forme mor. glaga = dr. chiag (cf. p. 303) montre que les 
Roumains qui furent en contact avec les Moraves avaient 
encore les groupes dy gly ce qui nous conduit tout de suite à 
une époque antérieure au xiii'' siècle. Quelques noms qui 
semblent être roumains se trouvent dans des documents 
moraves du XI* siècle, de sorte qu'on peut admettre que vers la 
même époque où quelques Daco-roumains s'avançaient vers le 
sud et s'établissaient en Istrie, d'autres erraient dans les Car- 
pathes et allaient se fixer en Mora\ie parmi les Slaves, au milieu 
desquels ils se perdirent avec le temps. Il est même possible que 
les migrations des Istro- roumains et celles des Valaques de 
Moravie aient été provoquées par les mêmes événements. 

Cf. Mikiosich, Die Wanderun^en dtr Rum., 7; M. Viclavek, Sbor- 
nik musejni spoJecttosti vevalalském Me:(iriciy 1898, II, 9-15; Hasdcu, 
Etym. magnum y III, xxix; T. Burada, cdlàtorie la Romînii din 
Moravia, Jassy, 1894 ; O cdl, la Rom, din Siksia, 1896. 

134. Un fait qui se dégage de tout ce que nous avons 
exposé dans les paragraphes précédents et qui devient de plus 
en plus évident pour celui qui étudie avec attention la forma- 
tion de la langue roumaine, c'est que des échanges nombreux 
ont eu lieu entre les deux groupes linguistiques principaux du 
domaine roumain, celui du nord et celui du sud du Danube. 
C'est là que réside l'explication de cette surprenante ressem- 
blance qu'on constate à chaque pas entre les différents dialectes 
roumains. 

Ce qui favorisa, en premier lieu, ces échanges, ce fut la posi- 



] 



34^ HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

tion géographique des pays habités par les Roumains. Ce 
furent ensuite les conditions dans lesquelles les Roumains 
vécurent au moyen âge ; leur instabilité et la vie aventureuse 
qu'ils menèrent jusqu'à une ceruine époque les poussèrent 
dans toutes les directions et facilitèrent en même temps le 
mélange entre les différents groupes dont ils étaient constitués. 
L'établissement de colonies nouvelles à côté d'autres plus 
anciennes, des émigrations continuelles d'un pays dans un autre, 
des translocations fréquentes : tels sont les faits qui caractérisent 
l'histoire ancienne, si compliquée et si intéressante, du peuple 
roumain. 



J 



rfa*"^ 



CHAPITRE VU 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTINE 
BULGARE ET SERBE 



135. Nous groupons ici ces influences qui se sont exercées 
sur le roumain pendant l'époque de sa formation. On pourrait 
les appeler les influences méridionales, puisqu'elles sont venues 
des idiomes parlés au sud du Danube. 

Nous n'étudierons dans ce qui suit que les éléments alb., 
byz., etc. plus ou moins anciens qu'on trouve en roumain et 
qui sont en partie communs à tous les dialectes. On sait que le 
mr. contient un grand nombre de formes empruntées à l'alb. 
ou au bulg. et qui manquent en dr. ; il continue encore de nos 
jours à être influencé par ces langues. Pour le moment nous 
devons renoncer à étudier les éléments propres au mr. ; ils 
seront mentionnés lorsque nous donnerons un aperçu de 
l'état actuel de la langue roumaine d'après les régions où elle est 
parlée (t. II). 



INFLUENCE ALBANAISE 

136. Nous entendons par cette influence celle de l'albanais 
proprement dit et qui doit être distinguée de l'influence illy- 
rienne ancienne que notis avons exposée aux §§7, 121. 

H est certes difficile dans plus d'un cas d'observer rigoureu- 
sement cette distinction, surtout dans l'étude des emprunts 
lexicaux. Nous ne saurions ainsi décider si le roum. mal vient 
de l'illyrien ancien ou de l'albanais (tnaï). Les lUyriens ont 
probablement connu une forme analogue ; elle semble se 



35Ô HISTOIRE ÛE LA LANGUE ROUMAIME 

retrouver dans le nom de lieu illyrien Diniallum^ mentionné 
par Tite-Live, et dans la Dacia tnalvensis (G. Meyer, Etym. 
Wôrterb. dtr alb. Spr.^ 257). L'ancienneté du roum. mal tsx. 
d'autant plus admissible que la forme illyrienne correspondante 
semble avoir contenu deux /, ce qui expliquerait la conserva- 
tion de r/ en roumain ; seulement dans le cas où l'on pourrait 
prouver que la forme ancienne de l'illyrien n'avait qu'une seule 
/, la dérivation directe -du roum. mal de l'illyrien devrait être 
écartée (* malum aurait donné, d'après les lois phonétiques du 
roumain, mar). 

Toutefois, malgré ces considérations, nous croyons que 
lorsqu'un mot roumain se rapproche beaucoup par sa phoné- 
tique d'une forme de l'albanais, il y a plus de raisons pour le 
faire dériver directement de celui-ci que de l'illyrien (cf. p. 28). 
C'est la norme que nous suivrons dans l'étude des emprunts 
albanais que nous examinerons dans les paragraphes suivants. 

137. Dans la phonétique roumaine, l'influence albanaise a 
laissé peu de traces. 

Elle se ressent d'abord dans le passage du c final à g qu'on 
constate dans quelques mots et qui n'a pas encore trouvé sa 
véritable explication. A côté de dr. adinc^ mr. ad^nku = lat. 
aduncus on a dr. aprig, sting, mr. st^ngUy vitreg = lat. apricus, 
vitricus (y étymologie de stfng est inconnue; la forme *stagni- 
carcy d'où Tit. stancare et l'adj. stanco, proposée par Grôber, 
Arch,f, lat, Lex.y V, 479, ne peut expliquer le mot roumain). 
La présence du g dans ces formes est due, à coup sûr, à 
l'infiltration en roumain d'une habitude de prononciation alba- 
naise. On sait qu'en albanais on trouve pour les mêmes mots 
tantôt une forme avec k tantôt une forme avec^, selon qu'ils 
sont articulés ou non : bhk-blogUy bunk-bungUy sUnk-sUngUy 
irunk-trungu. D'après le modèle de ces formes albanaises on 
commença à dire aussi en roumain aprigu, sitngUy vitregu, d'où 
après l'amuissement de Vu final aprigy stingy vitreg. Les formes 
avec g s'employèrent avec le temps de préférence à celles avec 
Cy qui ne disparurent cependant pas complètement. 

Quelques autres mots isolés montrent aussi dans leur pho- 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTINE, BULGARE ET SERBE 35 1 

nétique des altérations dues à l'action de l'albanais. Le dr. lâu- 
rufcà = lat. labrusca doit son f à l'influence de l'alb. hftisk 
dérivé du même mot latin ; labrusca ne pouvait donner en rou- 
main que *làuruscà qui doit avoir existé; ce n'est qu'en alba- 
nais que le se latin passe à sk. Contre un emprunt direct de làu- 
rufcà de l'albanais s'oppose la phonétique ; le passage de -ab- à 
-au- montre bien que la forme roumaine dérive du latin et 
que seulement le / a été pris de l'albanais. C'est de la même 
manière qu'il faut interpréter le dr. :(^gaibà. Il repose sur une 
contamination de *scaibà (la forme régulière sortie du lat. sca- 
fa>j)avec l'alb. :i^ebe; seul l'albanais présente un autre exemple 
de se lat. initial passé à :(g : :(jéûre = lat. scoria. 

Hasdeu, Etym. magnum^ II, 1958, explique îduru^ par une con- 
fusion avec les subst. formés avec le suffixe -ujcd (cf. $ 145); notre 
explication nous semble plus plausible. G. Meyer, Ètytn. Wôrterh. d. 
alh, Spr,, 484, obser\'e : « Rum. und alb. setzen ^aiha aus igabia 
voraus. » Mais une forme latine *igabia est inadmissible. Le passage 
de scÙL :(g dans i^ebe n'est pas, il est vrai, régulier en albanais, mais 
puisqu'il est attesté aussi dans ^âre, il faut bien le considérer comme 
d*origine albanaise et admettre qu'il s'est transmis ensuite au roum. 
^aihd qui resterait inexpliqué autrement. 

138. Pour ce qui concerne la morphologie, nous aurons à 
citer les formes suivantes où l'influence albanaise semble avoir 
laissé quelques traces. 

La I" pers. sing. de l'ind. prés, de habec est en roum. am 
(dr., mr. et ir.). Cette forme offre, en ce qui touche sa finale, 
une ressemblance surprenante avec l'alb. kam « j'ai ». Puis- 
qu'elle ne peut être éclaircie par la phonétique et la morpholo- 
gie roumaines, il y a lieu de supposer qu'elle est résultée de la 
confusion de habeo avec l'alb. kam. Cette confusion a pu être 
facilitée par le fait que pour la 3* pers. sing. du même mode 
le roum. présente a {are) = habet qui se rencontre avec l'alb. 
jb « il a » ; la ressemblance de a avec ia a pu amener am — 
kam. 

D'après G. Meyer {Etym. Wôrterb.y t), Va du dr. aista^ 
mr. aistUy ir. aist serait Va prosthétique albanais qu'on ren- 
contre dans les pronoms et adverbes {aj6y atjé). Aisia doit, en 



352 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

effet, £tre décomposé en a -f~ 'f'i> ce dernier reproduisant le 
lat. iste. On se deminde toutefois si Va n'est pas plutôt d'ori- 
gine roumaine; il se peut qu'il ait été ajouté à ista (Ai/a) par 
l'influence de acesta, actla. Puisque le roumain connaît cesta, 
cela à côté de acesta, aala, il n'est pas impossible qu'on ait 
introduit ce parallélisme aussi dans la forme simple correspon- 
dant à iste, d'où ista — aisia. 

Le même auteur (/. c, 6) voit dans la première panie du dr. 
acàlare, mr. ahtare l'alb. ak%- qui s'ajoute aux pronoms et aux 
adverbes (akt kui, akt ku). Dans la forme dr., acà- peut bien être 
albanais, mais pour le mr. ahtare qui correspond au dr. atartf 
nous croyons qu'il faut plutôt partir du lat. tccum-talis ou 
aeque-taiis. Il se peut d'ailleurs que eccum (aeque) se soit croisé 
en roumain avec l'alb. aki. 

Il est, en échange, tout i fait sûr que la forme a.-roum. 
vare est d'origine albanaise; elle repose sur l'alb. vait (G. 
Meyer, /. c, 462). 

L'explication que nouï avons admise pour am a été 
Me>-er-Labl(C. Gramm. d. rom. Spr., II. $ îj8. 

159. L'influence de l'albanais sur le roumain se 1 
tout dans le lexique. Le nombre des mots albanais 
en roumain n'est pas bien considérable, mais ils apj 
tous au parler populaire et constituent une panie 
du lexique roumain. 

Comme il arrive souvent qu'un mot albanais se ■ 
dehors du roumain, aussi en bulgare, serbe, etc., 
qu'il ait pénétré en roumain par l'intermédiaire di 
ces langues; nous citerons dans ce cas, outre la fc 
naise, les formes correspondantes du bulgare, etc. ; 
bascà, mr, baskç; dr. bucurart (bucurie, bucuros); bm 
rai.budxs; câlbeaxà (gàlbea^à), mr. g<}ll>(ad^g ; cà 
kqpu'se ; ceafà, ir. tiofe ; cioc ; copac, mr. kopals, ir, koj 
mr. hSil; cru\are; curprn, mr. kitrpinu; dirslà, mr 
dristà ; fluer, mt.fiuiara;fluture (Jliiturare) ; gâta (gâtes, 
ghiuj; gidilire, mr. g^'dilu; gresie, ir. gr(se; groapà, n 
gruma^, mr. grumad^u ; gu{e, mr. gusç, ir. gnse; mdgar 
mai (miîri), mr. wwj(fnOK); mof, mr. moaSç, ir. w 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTINE, BULGARE ET SERBE 353 

murgy mr. murgu; mufcoi; nàpircà, mr. nçpQriikQ; pàràu; rînià, 
mr. arQnd:^Q^ ir. rgn^^ç ; sat;simburey mr. sçmburu ; spuT^à ; straifâ ; 
strepede; fap, mr. /^ap, ir. /5p/>; farc (înfàrcare); vatrà, mr. 
vû/r^, ir. vçtrç ; :îfttra =alb. baskz ; bukuroA (bukun, bukurt); 
bunk; bu^ç, (le bulgare connait aussi bw^^a^ mais le roum. bu^a 
ne peut venir de celui-ci puisqu'il signifie « lèvre » comme 
Talb. t«;(e, tandis que la forme bulg. a le sens de « joue »); 
kelbuT^e (g&n>a:(e); ktpuh (serbe krpusa; le roum. càpufà vient 
directement de Talb. puisqu'il ne connaît pas IV de la forme 
serbe); kaft (àScutari isaf); tsok; kopats (comp. Hong, kopdcsy, 
kopil (j3L.-A)u\g, kopilûy bulg., serbe hopile)\ kurtseA; kuTper; der^ 
stihy frsj/îTe (bulg. drûsijd) ; drasU; /l'ocre ; JTuturs, (JTuturon)\ 
gat (gatuan); è^mp\ ^ûs; gudulis (bulg. gûdelickam); gerese; 
gropz; gurmas (le dr., mr. sugrum est apparenté à ce mot, 
mais ne vient pas de Talb. ; cf. Meyer-Lûbke, Liieraturbl. /. 
gertn, u. rom. Phil.y XII, 240); guh (bulg., serbe guia, Hong. 
gu5d)\magar(jgomar\ comp. mr. gumaru; bulg., serbe magarè)\ 
maguh (jiamuïê)'y mqjs (mord); moh; mugui; murk (bulg. 
murgOy serbe murgà); musk; neperkz; ptfua; rendes; fiât; 6ttwi- 
bul (jumbuï chez Kavaliottis, éd. G. Meyer, n° 437); ipu:^^ 
(bulg. spu:(a); straitse; itrep; skap (guègue tsap); ^ark; vatre 
(serbe va/m, pol. watrd); :i^ûn (bulg. :(gurà); comp. en outre 
baltà que nous avons étudié à la p. 277. 

Il est difficile de savoir si le dr. lai, mr. /j|, vient de Talb. 
hj; il est plus probable que la forme albanaise est empruntée 
au roumain, où /ai est plus souvent employé qu'en albanais; il 
resterait alors à trouver l'origine du mot roumain. 

Le dr. viià « bétail » se rapproche de l'alb. vjeU, mais nous 
ne saurions dire avec certitude s'il en provient; cette étymo- 
logie est dans tous les cas plus plausible que celle qu'on donne 
d'habitude, le lat. vita. 

n est tout aussi douteux que le dr. vàpaie dérive directement 
de l'alb. vapi (serbe vapa); ils peuvent être seulement apparen- 
tés (comp. lat. vampa, ital. vapa). 

Le dr. vàitare, mr. vaitu, ne se rencontre probablement que 
par hasard avec l'alb. vaiton ; il doit être une formation rou- 
maine de l'interj. vai. 

DncsunANV. — Hisunuiela Umgut rwmûifu. at 



X 



354 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Les formes dr. hriUy mr. brçnu^ leagàn^ mr. kagçnç, ir. /?ç^, 
scàpàrare, mr. askapiru, fopirlà montrent une certaine ressem- 
blance avec les alb. bres (J>rents)y likunt (comp. hong. lengent), 
ikrepy iapiy mais nous ne voyons pas comment on pourrait les 
y rattacher directement. 

Les formes albanaises introduites en roumain ont en général 
conservé avec fidélité leur signification primitive. Nous n'au- 
rons à signaler que les transformations de sens suivantes. 

Les dr. bucurare (réfl.), bucuros ont reçu l'acception de a se 
réjouir^ être gai, content », tandis que les alb. bukuron, bukure 
signifient « embellir, beau ». Le sens albanais doit avoir existé 
jadis en roumain comme le montre le nom propre Bucur qui 
doit avoir été donné à l'origine aux personnes qui se distin- 
guaient par leur beauté. 

Bungety dérivé d'un plus ancien * bung à l'aide du suffixe -et 
(comp. fàgcty frâsinei)y signifie en dr. à côté de « forêt de 
chênes » aussi « épaisseur d'un bois » ; seul le premier sens 
reproduit de près celui de l'alb. bunk « chêne ». 

Infàrcare « sevrer », de f arc « enclos » =alb. ôdrjfc, présente 
un changement de sens intéressant; de l'idée de « enclore, 
séparer les agneaux des brebis » s'est développée celle de 
« sevrer ». C'est un de ces termes de la vie pastorale des Rou- 
mains qui perdit sa signification première et devint avec le 
temps d'un usage général. 

Mof a conservé la signification de l'alb. moh « vieillard, 
aïeul », mais ses dérivés mofiey tnoftenire (tiré de moftean qui à 
son tour est formé sur le modèle de l'alb. mosatar dans lequel 
-ar fut remplacé par le suffixe slave -eatiy *nu>fâtean) ont reçu 
celle de « patrimoine, héritage, terre », c'est-à-dire « ce qu'on 
a reçu des ancêtres ». 

Stmbure ne signifie plus en roumain « bouton » comme l'alb. 
^umbul{^umf)y mais « noyau, pépin ». 

Si mal vient de l'albanais et non de l'illyrien il doit aussi être 
cité ici. En albanais m^r s'emploie avec le sens de « montagne »; 
le roumain mal signifie « rive, côte » et en même temps « mon- 
ceau de terre » ; il a dû avoir anciennement " propre 
à l'albanais (cf. ci-dessus, p. 317). 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTINE, BULGARE ET SERBE 355 

Parmi les mots dont la provenance albanaise n'est pas assu- 
rée, nous devons rappeler aussi copil qui a subi une transfor- 
mation semasio logique intéressante. L'albanais kopit signifie 
en même temps « serviteur » et « bâtard » ; cette dernière 
signification qui est propre aussi à l'a.-bulg. koptlù a été élar- 
gie en roumain, où copil est devenu synonyme de « enfant j» 
en général; il faut d'ailleurs rappeler que le sens de l'albanais 
se rencontre en a.-roumain. 

Outre ces transformations, d'ordre interne, nous devons 
mentionner aussi celles qui sont survenues dans la phonétique 
de certains mots. Tel ou tel son de l'albanais est souvent rendu 
en roumain par un autre ou a complètement disparu. Les chan- 
gements suivants méritent d'être relevés. 

alb. = à roum. : alb. m^ys, tnoré, dr. mai, mari (Va pour 

s'explique probablement par l'emploi fréquent de ce mot 

comme proclytique; le mr. a conservé Vo de l'albanais, mof). 

Pour à alb. = u(iu) roum. comp. ^ûi, :(gûn = dr. ghiujy 

Xgurà. 

F alb. initiale est tombée dans/yrf/ = dr. sat (la forme fsat 
existait cependant au xvi* siècle ; elle se rencontre encore dans 
le Psautier de ^cheia). 

B alb. = Sf f roum. : ^umbul, ^ark = dr. simbure, farc. 
È alb. =s roum. : alb./ia/, sirep = roum. sat, strepede (comp, 
scàpàrare^ spuT^a). A la finale, S a été rendu par / dans ^Hi = dr. 
ghiuj. 

A la place de ITalb. on trouve généralement / en roumain : 
zlb, fFoerey fTuturiy kiTba:^^. = dr. fluer^ fluture, càlbeazfi (comp. 
mat). Elle est reflétée par r dans : alb. bumbuly maguh = dr. 
simburCy màgurà (il se peut qu'il y ait eu dans ce cas une 
assimilation aux mots terminés en -«r, -urà ou à ceux qui con- 
tenaient en albanais i qui semble avoir été rendue en roumain 
par r ; comp. alb. muguiy vak = dr. mugur, vare). Le dr. cur- 
/>^n s'éloigne sensiblement de son prototype alb. kuFper; on y 
trouve d'abord r à la place de F et ensuite la finale -en à la 
place de -sr qui peut être due à un changement de sufiixe; 
quant à l'r, elle peut venir aussi de l'albannis où, à côté de 
kulptry on emploie aussi kurpuï. 



35^ HISTOIRi: DU LA LANGUE ROUMAINE 

Deux exemples de la syncope de l'e nous sont offerts par 
girtst, Ttndxs = dr. graie, rîn^à CgàresU, *riadâsâ). 

La méuthèse du groupe -ur- en -ru- se remarque dans : alb. 
kurtsen = dr. crufare. Dans le dr. gruma^ la métathèse n'est 
probablement pas d'origine roumaine; elle se trouve déjà en 
albanais, où gurmas est employé à côté de gntmas; le mr. con- 
naît toutes les deux formes, gunnad^u et grumad^u. 

L'alb. hopati aurait dû donner en roumain copaci, mais cette 
lorme ayant été confondue avec les pi. draci, saà, a été changée 
en copac, sur le modèle de drac, sac. 

Les élémenti albanaii du roumain n'ont pas encore èxt ètadiis 
d'une manière scieniilîque. Piusieun de ceux qui oni éti présentés 
comme tels par quelt^ues philologues nous semblent tout à iait con- 
testables. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, noùn est rattaché par 



- '■ " ■ -^ -a ^ ■ f ^^rir v 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTINE, BULGARE ET SERBE 357 

constatée au chapitre précédent. C'est des Macédo-roumains 
établis dans la région des Carpathes que les Daco-roumains ont 
reçu les formes albanaises que nous venons d'étudier. 

Cf. nos Studii defiioh^ie romhià, Bucarest, 1898, 8, lo. 



INFLUENCE BYZANTINE 

142. Nous enregistrons ici les formes introduites en rou- 
main à l'époque byzantine. Elles constituent la deuxième couche 
d'éléments grecs du roumain et sont venues se superposer sur 
ceux d'origine plus ancienne, datant de l'époque latine (pp. 198 
et suiv.). La plupart d'entre elles doivent avoir pénétré en 
daco-roumain par la même voie que les éléments albanais (cf. 
p. 290). 

Tous les mots que nous citerons plus loin ne peuvent être 
en roumain plus anciens que le vi* ou le vu* siècle. Et cela pour 
la raison qu'ils ne présentent aucune des transformations pho- 
nétiques roumaines antérieures à cette époque (cf. pp. 282 et 
suiv.). 

143. L'influence du grec byzantin sur le roumain est pure- 
ment de nature lexicale; elle n'a laissé aucune trace dans la 
phonétique ou dans la morphologie. 

Les mots empruntés par le roumain au grec byzantin ne 
sont pas plus nombreux que ceux d'origine albanaise ; il est 
même difficile de savoir s'ils viennent tous directement du 
grec ; plusieurs d'entre eux se retrouvent aussi dans les autres 
langues balkaniques, en albanais, bulgare, etc., de sorte qu'ils 
peuvent avoir été pris de l'une de ces langues et non directement 
du grec; pour ces formes douteuses nous donnerons, comme 
plus haut, leurs correspondants en bulgare, etc. : dr. agoni- 
sire \ dr., mr. argai\ arvunày mr. arvonQ\ camàtà; càmilày mr. 
kgmilç; càrâmidâ; condeiy mr. kandili; cort; crin; cucurà; cute^are, 
mr. kuted^iu; desagi^ mr. disagç; dr., mr. eftin; folos (folosesc, 
mr. felisesku); fricà, mr. frikç; horà; lipsire, mr. lipsesku; 
manie; mirosirey mr. aiiurdu^esku ; omidâ^ mr. unidg; pàràsire; 



3S8 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

pitic; prisas; proaspût, mr. prçaspit; scafàj mr. skafç; sosire; stol; 
strachinà; tetnei^ mr. ^enuTu; tigaie^ mr. tigaéc; traistà, mr. 
trastu ; vàpsire^ mr. vQpseskUy ^a {:(alè) = byz. iYwvCÇw (iv^vC- 
îsjxaOî «PY^'^iî (bulg., alb. argat^ scrht argatiri) ; ip^a^wv; 
xi;iJiT5; (serbe hamatûy alb. kaniaU^ Hong, kamat); xx^lt^kc^ 
(a.-bulg. kamiliy bulg., serbe kamila); X6p2|ji{8a(a.-bulg.,bulg. 
keramida^ alb. ieramile)\ xcvîuXi; xspTi; (xspTt;); xpivcv (a.-bulg. 
JfcriWM, serbe ^rm, alb. Arms); xcyxsjpsv; xsttiïw; îtffixxiov (bulg. 
disagi, strhe bisag^; eiOîjvr;; (bulg., serbe /w/i«); c^eXc;; çpixr, 
(alb. friks,); ycpd; (bulg. chorô); Xsticw (a.-bulg. lipsati, alb. 
npsem); ji.av{a(alb. mswi); jxjp'ïw, ;i.'jpsw (la forme mr. vient du 
premier de ces mots, tandis que celle du dr. doit plutôt être 
rattachée au dernier); |x{$2; (à — , chez Hésychius et Théo- 
phraste); ::ap£iw(et non TrapaiTsw, donné par Cihac, Dict,,élém. 
j/., 683, ni raptr.'^i proposé par Miklosich, Etym. Wôrierb.^ 
232; serbe /arajiVi) ; i:{0t;x5ç (a.-bulg. pitiku)\ repicrasç; rps- 
ŒçaToç ; ffxaçT< ; awjw, aoivu) (bulg. sosaja^ alb. 5(7j) ; orôXoç ; 
cffrpaxivs; (bulg. strakina); OsjjieXîs; (a.-bulg. temeli, bulg. /«m</, 
serbe temelj, alb. (kernel); Ti^,Yav5v (a.-bulg. tiganûy bulg., serbe, 
alb. /f^fln) ; -aYiffrpsv (le rar. /ra^/M peut venir directement de 
Talb., trastt); gaxtw (a.-bulg. vaptsati); Ca^a. 

Nous n'avons pas cité à côté deagonisircy condeiy cucurày nuro- 
sire les a.-bulg. agonisovatiy alb. kondily kukursy miroSy bulg. 
mirosamy puisqu'il y a des raisons pour croire que ces formes 
roumaines viennent directement du grec. L'a. -bulg. agonisovati 
signifie « être en agonie » tandis que le roum. agonisire a le 
« sens de gagner » (cf. ci-dessous), ce qui nous empêche de 
dériver celui-ci de la forme a.-bulg. Ccndei « plume » et cucurà 
« carquois » ne peuvent venir des alb. kondiïy kukurt puisqu'ils 
désignent des choses différentes de celles pour lesquelles les 
Roumains ont emprunté aux Albanais les termes correspondants 
(ceux-ci se rapportent en général à la vie primitive des Rou- 
mains, à la vie pastorale et à la nature) ; ce n'est que des Byzan- 
tins que les Roumains pouvaient prendre des mots qui se rap- 
portent à l'écriture et à l'armement. Quant à mirosire « sentir » 
il ne peut venir ni du bulg. mirosam ni de l'alb. miroSy car 
ceux-ci signifient « oindre » (l'alb. wsriw, apparenté à miros^ 



» 
I 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTINE, BULGARE ET SERBE 359 

signifie, il est vrai, « sentir >>, mais il ne peut expliquer au 
point de vue phonétique le roum. mirosire). 

En pénétrant en roumain, plusieurs mots grecs ont changé 
leur signification primitive. 

Agonisire ne signifie plus « lutter » comme le byz. «YwvtÇw, 
mais « acquérir, gagner laborieusement », c'est-à-dire « gagner 
à force de combattre ». 

Cutei^are montre une transformation de sens intéressante. Il 
signifie, comme Talb. kud7(ph et le vén. scote:(ar (cf. p. 224), 
« oser » ; la forme byzantine correspondante, xottîîw, présente 
le sens de « jouer aux dés » (comp. aleatn ludo = xcttiÇw 
dans le Corp. gloss. lat.y II, 354). La signification roumaine est 
résultée de celle de « hasarder » (cf. notre article consacré à 
ce mot dans la Romaniay XXVIII, 66). 

Eftin « bon marché » s'éloigne sensiblement du byz. suôTjVi^ç 
« heureux » ; la signification roumaine reparait d'ailleurs dans 
le néo-grec <p6iQvôî et dans le bulg., serbe jevtin. Cette significa- 
tion peut avoir existé déjà à l'époque byzantine, mais il est 
tout aussi possible qu'elle ait pénétré en roumain plus tard, à 
l'époque phanariote, lorsque le roumain fut de nouveau influencé 
par le grec. 

Stol « groupe, nuée » en face du byz. oroXoç « flotte » 
montre aussi une altération semasiologique, mais moins pro- 
fonde et facile à comprendre. 

Le mr. arvonç a don qu'on fait aux fiançailles », en regard 
du dr. arvunà « arrhes », doit sans doute ce sens au néo-gr. 
àp^a3o)va « fiançailles » (comp. jcp^a^iôvs; = sponsalia chez 
Ducange, Gloss. mediae graec.y 124). 

La forme unipersonnelle mr. hpsçaiie « il faut », de lipsesku 
« manquer » comme le dr. lipsire, a été influencée par l'alb. 
TipseU employé avec la même signification. 

Pour la phonétique nous avons à mentionner les transfor- 
mations suivantes : 

A tl e atones syncopés dans : dr. arvunà (a.-roum. aussi 
aràvona)y prisos = byz. ipfïa^cov, ^epiffasç. 

O initial tombé : dr. folos (pour un plus ancien *fàloSy d'où 
par l'assimilation de 1'^ \o \z, forme actuelle) = byz. c^sao^. 



360 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

On se demande toutefois si la chute de Vo ne s'est pas produite 
déjà en grec. Ducange ÇGloss. mediae graecitatiSy 1 670) cite un 
exemple de ^eXs; qui montrerait bien que la chute de To s'était 
produite en grec ; nous ne savons pas toutefois quelle confiance 
il faut accorder à ce seul exemple ancien de l'aphérèse de Yo 
(la forme aphérésée existe d'ailleurs dans les dialeaes grecs 
modernes; comp. ^eAcaiiuvo;, cité par Hatzidakis, Einkit. in 
dientugr. Gramm,, 1892, 147). 

Ua pour e dans argat = èpY«Tr,; est déjà grec ; la forme avec 
l'c assimilé à a {ip'xi'r^ç) apparaît de bonne heure dans les 
textes grecs (cf. Dieterich, Byiantinisches Archiv, I, 19, 274). 

L tombée devant i : dr. condei, tetnei (^ccmdefiy * temeTt) = byz. 
xsvS'jXt, OejjLéXio;. 

N tombée devant 1 en hiatus : dr. tigaie (^tiganie) = byz. 

Hzns proaspût = byz. rpovfato; on constate l'assimilation 
de fax. 

La chute de y et la métathèse de p dans traistâ = byz. 
xi-xi^rzpo^ sont d'origine grecque; le premier phénomène est 
ancien en grec (cf. Dieterich, /. r., 86); pour le second, on 
peut comparer les formes néo-gr. dialectales Tpatcrro à côté de 
TaijTpo, TaïŒTép (G. Meyer, Indogertn, Forschungen, H, 443). 

n reste enfin à rappeler que les verbes grecs introduits en 
roumain reproduisent d'habitude la forme de l'aoriste : dr. 
lipsire^ vàpsire, etc. =^ aor. IXci^a de Xs-rw, î^i^oi de ^ixto). 
La même particularité se rencontre dans les emprunts grecs 
du slave et de l'albanais (a.-bulg. lipsati^ alb. Tipseni), 

Cf. G. Murnu, Studiu asupra eUnuntului grec ante-fanariot in îimba 
ramtnd, Bucarest, 1894. La plupart des éléments grecs du roumain 
mentionnés par l'auteur de cette étude sont en général d'un caractère 
plus récent que ceux que nous avons étudiés ; ils datent du xvi« ou 
du xviie siècle, lorsque les Grecs commencèrent à se mêler dans les 
affaires religieuses et politiques des pays roumains. Nous nous occu- 
perons ailleurs (t. II) de cette nouvelle influence du grec sur le 
roumain, qui doit être distinguée de celle que nous venons d'étudier. 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTINE, BULGARE CT SERBE 361 



INFLUENCES BULGARE ET SERBE 

144. Les éléments slaves dont nous allons nous occuper ici 
compléteront la série de ceux que nous avons étudiés au cha- 
pitre V. Leur introduction en roumain doit être placée entre les 
XI" et XV* siècles. 

Parmi ces éléments slaves, plus récents que ceux que nous 
avons étudiés jusqu'ici, nous devons mentionner en première 
ligne ceux qui se rapportent à l'organisation politique et reli- 
gieuse des pays roumains au moyen âge : ils forment une classe 
à part et doivent plus ou moins être distingués de ceux que 
nous examinerons plus loin. 

Pour ce qui concerne TÉglise (la hiérarchie ecclésiastique, 
le çervice religieux, les fêtes, les différents objets qui ont trait 
au culte chrétien, etc.), nous avons à relever les mots suivants : 
dr. càJelnifày càlugàr (ce mot, comme beaucoup d'autres, est 
à proprement parler d'origine grecque, mais il a pénétré 
en roumain par le slave), catapeteai^mày crisnicy cristelnifây 
hrarriy mànàstirey odàjdiiy patrahir^ popà, prapor, pristoly protopopy 
Rusalii (ce mot qui désigne la « Pentecôte » pourrait être con- 
sidéré, pour ce motif, comme très ancien, mais la conserva- 
tion de 1'/ montre qu'il est entré en roumain après que 1'/ -|- i 
en hiatus était tombée ; autrement on aurait dû avoir Rusait)^ 
schimniCy schity sfitày staref, stranây fircovniCy vlûdicày :^mirnà = 
bulg. (a.-bulg.) kadiltnicay halngerùy katapeta^nuiy krûstïnihiy 
krûstilïnicay chramûy monastyrîy ode^duy petralnlùy popu (serbe 
popd)y praporûy prèstolûy protopopày rusalijay skimtnikûy skitû, 
svitUy starîcïy sfratuiy crùkûvînikà, vladykûy T^tnyrùna. Dans la 
même catégorie entrent quelques mots de la littérature ecclé- 
siastique : dr. caianie, ceasloVy psaltire, psalm = ha:^anijey caso- 
slovHy psalûtyrty psalûmù. 

Pour l'organisation politique nous avons à citer les mots : 
dr. cifKwniCy cluceTy craiy ispravniCy paharniCy postelniCy slnjety 
vodây voievody tww/r = bulg. (a.-bulg.) àifwvînikûy kljucatty kralty 
ispravînikûy pechartnikù, posielînikuy slui^arîy vojevoday dvortnikû 
(cf. ci-dessous, p. 365, ban). 



362 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

En outre, quelques mots se rapporunt à la législation (actes 
publics, droits de propriété, etc.) : dr. baftinây pravilà, uric, 
sfipisy etc. = baitinay pravilOy urokuy :^apisû, 

14s. Parmi les éléments serbes et bulgares du roumain, il y 
en a quelques-uns d'ordre morphologique. 

Ainsi, Tadv. dr. Ofijdere montre dans sa dernière partie une 
influence serbe. La finale -j'àere est empruntée à la. -serbe tako^- 
dere (serbe mod. iakodjer; comp. l'a.-bulg. taho^de^e)^ de sorte 
que Ojijderc n'est rien autre chose qu'une contamination du dr. 
*fl/i (comp. mr. ai/) avec la forme serbe mentionnée. 

Comme d'origine bulgare ou plutôt serbe doivent être consi- 
dérés les suffixes -a/, -if, -wf . Ils ne peuvent pas venir de l'a.- 
bulg. comme ceux que nous avons étudiés aux pp. 249 et suiv., 
et cela pour deux raisons. D'abord, parce qu'ils ne se ren- 
contrent pas en a. -bulgare, tandis qu'ils apparaissent très sou- 
vent en serbe, et ensuite parce qu'ils sont surtout propres au 
dr. (-0/ manque tout à fait en mr.), ce qui montre qu'ils ont 
dû pénétrer dans ce dialecte lorsqu'il eut commencé à s'isoler du 
macédo- et de l'istro- roumain. 

Nous passerons en revue chacun de ces sufiîxes pour montrer 
quelle est leur fonction et en quoi ils se rapprochent des élé- 
ments correspondants du serbe et du bulgare. 

Af forme: i**des subst. et des adj. diminutifs : bàUfofy copilofy 
fluerofy iepurof, fngfrofy pàunofy scàunofy ioporofy unchiof; drà- 
gàlaf (de drag par l'intercalation de -àl, sur le modèle du 
hong. dràgalàtos)y golaf; 2° des subst. et adj. désignant la 
profession, l'occupation, les qualités d'une personne : arcof, 
càlàrafy cârufafy fruntof, ttuntof, ostof, pungafy trimbifof ; tnâr- 
ginofy pàtimofy pi:^mafy trufafy vràjrnof. 

If forme aussi des diminutifs, mais en général seulement en 
combinaison avec d'autres suffixes (cf. ci-dessous); il est le 
plus souvent employé à la dérivation de collectifs : dr. alunify 
frun^ify tnàràcinify màrunfif, pietrify stejtrify ttifif, mr. tufis (sur 
le modèle desquels on a dérivé desif, luminif); on le trouve, en 
outre, dans des substantifs dérivés de verbes et exprimant l'ob- 
jet résulté de l'action désignée par le verbe ou l'endroit où peut 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTINE, BULGARE ET SERBE 363 

s'effectuer cette action, etc. : dr. ascuriT^if, mr. askuntii, ascufify 
coborîf^ învâlif, mr. anveliiy suif, tàif, 

Uf remplit d'habitude la même fonction que -af : i° dr. 
càfelufy mr. kutsulus^ curelufây inelus, màgàrufy picioruf, mr. 
kiUoruSy purcelufy mr. purtsiluSy etc. ; negruf ; à la même famille 
appartiennent les noms de plantes et d'animaux en -ufe : dr. 
urechiufe; gàinufe; 2**dr. bàtàtif, càràuf^ jucàuf ; comp. en outre 
quelques dérivés semblables à ceux de la dernière catégorie de -if : 
culcuf, mr. kulkuSy lunecuf, frecuf, etc., et en même temps les 
formes albuf, gàlbenuf « blanc — , jaune d'œuf » où la fonction 
de -uf est autre et semble se rapprocher de celle de -// dans desif 
(comp. mr. greus). 

Af^ -//, 'Uf se joignent souvent à d'autres suffixes pour for» 
mer surtout des diminutifs : -// -|- an (mr. guliian), -if -|- ^^ 
(dr. blidifel)^ -w/ + ^l (dr. mielufel), -af + ifà (dr. mînufifà), 
'ûf, -if, -Uf + c?r(dr. càlbàfoarà; bànifor, befifor, domnifor, ochi- 
fOKy verifOTy acrifor, bunifor^ màrifor, binifory incetifor; bobufOTy 
focufor; a tombe quelquefois, d'où le suffixe -for : dr. locfûTy 
trupfOTy mr. bunSor, nikior). 

En serbe, -as et -us se rencontrent surtout aux nomina agen- 
tis : kolibaSy pletkaiy robijasy slra^as; hoduSy blebetuia, govoruia 
(comp. dr. arcaf, bàtàuf). Plus nombreux qu'en roumain sont 
les noms de plantes et d'animaux en -uia : grebenusay mad^a- 
ruia ; dorusa, jastrebusUy etc. ; le dr. brindufc reparaît dans le 
serbe brndusa (brriduska); d'après quelques auteurs (Danicic, 
Rjeèniky I, 663) la forme serbe serait empruntée au roumain; le 
contraire nous semble cependant plus admissible, puisque nous 
ne voyons pas quelle serait Tétymologie du mot roumain ; 
brîndufe peut être d'origine serbe, comme beaucoup d'autres 
noms de plantes roumains. Le serbe ne nous offre malheureu- 
sement aucun exemple de dérivés avec -us analogues aux dr. 
lunecufy albufy etc. (comp. en échange le slovène okolus). 

Pour -iiy le serbe nous donne quelques formes semblables 
aux dr. desif, suif : gnstii, okolis ; peut-être faut-il voir un 
exemple de -is avec le sens collectif dans slatkis. 

Contre la dérivation de -ût/, -if, -uf des serbes -aSy -il, -us on 
pourrait invoquer le fait que les suffixes serbes ne forment que très 



3^4 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

rarement des diminutifs (comp. dragaiy tnaUsy dramusa desquels 
on pourrait peut-être rapprocher le bulg. pelinas), tandis que les 
roum. 'ûfy -if y -uf se rencontrent souvent dans dessubst. et des 
adj . de cette catégorie. L'emploi fréquent de -a/, -//, -uf aux dimi- 
nutifs peut toutefois s'expliquer; il a été probablement facilité par 
les circonstances suivantes. D'abord, par l'existence en serbe de 
quelques formes hypocoristiques telles que babusa (de babo)^ 
MasUy Sasûy etc., et ensuite par la présence, à côté de -Of, -if, 
-ttf, des suffixes -a^cày -ifcày -ufcà = si. -askay -iskay -niha qui 
donnent naissance en roumain à de diminutifs nombreux : 
dr. morifcày podifcày sitifcà ; biciufcàyfemeiujcày ràfufcày etc.; ces 
derniers suffixes étant décomposés en -af -f- cày -if-\-cày -w/-f- 
^a, on finit par introduire aux diminutifs aussi les simples -a/, 
'if, etc. Il faut probablement chercher dans une autre cir- 
constance la naissance, en spécial, des nombreux diminutifs 
en 'Uf; il est possible qu'on ait formé d'abord des subst. masc. 
càfely purcel les fém. càfelufCy purcelufc (comp. serbe fém. aj^- 
rusUy beâarusa en face des masc. ajgiry beéar)y d'où ensuite cà^e- 
lufy purceluf ; plus tard, sur le modèle de ceux-ci on forma 
nuielufCy curelufe, de nuiay cureay comme càfea-càfelufe. 

Nous reconnaissons qu'il y a encore quelques points obscurs 
dans l'histoire de ces suffixes, mais nous croyons que leur ori- 
gine slave est tout à fait certaine. On pourrait seulement 
se demander si -afy -uf reposent exclusivement sur les si. -oj, 
'UJ ; on sait que le hongrois connaît aussi deux suffixes, -ds, -oSy 
qui forment, comme ceux du roumain et du slave, des nomina 
agentis; il est possible que ces suffixes hongrois se soient croi- 
sés en roumain avec ceux venus du slave (cf. le chapitre sui- 
vant). 

Cf. S. Pu^cariu, Die rumànischen Diminutivstiffixe 114 et suiv. 
qui défend l*origine slave des suffixes que nous venons d'étudier. — 
Nous n*avons pas enregistré parmi les dérivés avec -1^ les adverbes 
terminés de la même manière : dr. cruci^y curme^^y fil^h f"^h 
morfi^y etc. ; à notre avis ce suffixe adverbial doit être distingué de 
celui qu'on trouve aux substantifs. Nous ne saurions d'ailleurs pré- 
ciser quelle est son origine; est-ce le même suffixe que celui qu'on 
trouve dans l'adverbe serbe cetverii} D'autre part, est-il sûr que le 
suffixe verbal -i§are qu'on constate dans des verbes tels que furijare. 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTINE, BULGARE ET SERBE 365 

imhrdfi^are, infà^i^are repose exclusivement sur le suffixe adverbial 
mentionné; n'y a-t-il pas quelque relation entre ces verbes et 
quelques formais slaves en -//j/t comme le ruth. iovstUati (de tovstd)} 
Ce sont là des questions auxquelles nous ne pouvons maintenant 
donner une réponse satisfaisante. 

146. Dans le lexique roumain, Tinfluence bulgaro-serbe a 
laissé des traces nombreuses ; nous signalerons les emprunts les 
plus importants : dr. arminden; a:(vîrlire (^vîrlire); bàlaur; 
ban; bivolifà; boinav; bolià; brea:^; bre:(aia; btibày bubulifà; 
busioCy mr. busuFak; bufirCy mr. busesku; càciulà, mr. kçtsulç; 
calapàr; ceucà; ciocan, mr. Isukan; cioplire; cîrd; ciulire; ciu- 
pire; chcirCy mr. kluUesku; clanf; cobire; cosifày mr. kusitsç; 
coslràf; crac y mr. krf^k; crapy mr. hrap; crastavete; crivàf; dài- 
nuire; dobitoc ; drtig ; greblà; hainâ\ împrofcare; jivinà; julire; 
la:(; lesne; liliac; lin; maicà; matcày mr. matkq; tnelCy mr. tnelku; 
tnîfà; morcou; tnoruuy mr. murun; mreanà; nàvalà; nà:(uire; 
obosire; odolian; odor; ogoire ; ogor; oifte; otavà; pahar; pàlà- 
midày mr. pQlçmidg; pelinci ; pirtie; potecà; pràjinà; pràsire; 
ràbof; ralifà; râxgîiare; ruje; scoruf; sfredely mr. sfrçadin; 
slobod; socotire;slejar; flir, mr. sttrç; ftiucâ;stup (la même forme 
en mr.); sucalà; sur; fut, dut ; tigvà; tîrlà; trupinâ (julpina); 
virfe = serbe JeremijeVy Jeremijin dan ; vrljati ; blavor (blavury 
blor); bjn; bivolica; bulg. boinav; bulg. boita y serbe bota; bulg. 
brëi; brë:(aja ; SQvhQ buba, bubuljica; bosiljaky bulg. bosiljok, bosi- 
lek (alb. bosiïok); busiti; bulg. kaculka, kacjul (comp. alb. 
ktsuV^); serbe kaloper;cavka; bulg. cjukan; serbe copljiti, bulg. 
coplja ; serbe krd ; éuliti ; cupati ; bulg. kloca (alb. klolsis); serbe 
kljunii; kobiti; kosica; kostres; kraky bulg. kraku (comp. alb. 
krahi); serbe krap (la même forme en albanais); krastavaCy bulg. 
krastavicaÇdXh. kastravetsz) ; krivac; danovati (danivatt); dobi- 
taky bulg. dobitûk; druga, bulg. drûg; grebuljey grablfe, bulg. 
greblo ; baljina; prockati ; ^ivina ; ^ulitiy bulg. yuli ; la:^ (alb. 
las); lesnjy lasany bulg. leseny lesninû; liljak (on trouve aussi en 
a. -bulg. la forme lilijakùy mais le roum. lilicu: ne peut venir 
de celle-ci, puisqu'elle aurait dû donner liiacy cf. p. 284) ; 
lin y linjy bulg. lin ; majkay même forme en bulg.; bulg. matka; 
melcey melcjov; serbe wiVa, nmca (alb. matsty mitsi); bulg. mor- 



366 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

kov; serbe, bulg. moruna; mrena; serbe navala; fia:(vaii; obositi; 
odoljan ; ixÈora ; ogoja (comp. g<^iit) ; ugar (même forme en 
albanais, en bulgare et en hongrois, pol. ugof)\ ojiite\ oiava; 
pehar (même forme en albanais) ; palamida; bulg pelence ; serbe 
prt^ prlina^ bulg. prûtina; bulg. poteka ; prù^ina ; serbe prasiti ; 
raboi^ bulg. rubos; ralua; ra^gojiti; serbe, bulg. r«^j; serbe 
oskoruSa; bulg. suràlel; serbe slobodiiiy bulg. sloboden; bulg. 
sokoiiti; serbe, bulg. j/^rr; serbe stir ; serbe, bulg. i^ttJta; serbe 
siup ; jfiib/(7 ; serbe sur ; serbe, bulg. sut (de même en alb.) ; serbe 
iikva; trio, bulg. /r/V/o; serbe trupina; vrsa. Quelques-uns de 
ces mots existent aussi en ir., mais ils doivent venir du croate : 
ir. kaloper, kosits{, miisCy olpvfj stupy sur (surast) =- cr. kaloper, 
kosicCy mica, otava, stup, sur (^surkasi). 

Pour les mots dr. agri^, cetinà, fâclUy tnarjà, palof la prove- 
nance bulgare ou serbe (serbe egres, Utina, faklja, serbe, bulg. 
ftuirva, serbe paloi) n'est pas tout ù fait certaine; ils peuvent 
venir aussi du hongrois {egres, csetina^Jàklya, marha, pallos). du- 
percà ne doit pas sans doute être séparé du bulg., serbe peturkay 
mais la métathèse des deux premières syllabes de la forme slave 
se rencontre aussi dans le hong. cseptrke, csiperke, de sorte que 
le dr. ciupercà peut bien venir du hongrois, bien que l'hypo- 
thèse contraire soit tout aussi vraisemblable. Dans la même 
catégorie entre l'interj. hais « à droite! » qui se retrouve en 
même temps en serbe, ais, et en hong., hajsx^ (comp. dr. cea! 
hong. csà\ « à gauche! »). 

Le dr. cre\ semble bien être le même mot que le serbe krecav, 
d'autant plus qu'ils ont tous les deux la même signification ; il 
est cependant difficile de faire venir cre\ directement de krecav, 
leur finale étant différente. 

Pour le dr. scai on donne d'habitude comme étymologie le 
serbe ckalj\ il y a cependant une difficulté phonétique qui 
s'oppose à cette dérivation ; c'est Y s à la place de c. 

Le dr. bordei a des formes parallèles en bulgare et en serbe, 
burdejy burdef; nous ne saurions dire laquelle de ces formes 
est primitive, si bordei vient de burdej ou vice-versa ; il se peut 
que le mot slave ait été emprunté au roumain, mais il resterait 
à trouver l'étymologie du dr. bordei. 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTiNE, BULGARE ET SERBE 367 

Tout aussi obscurs sont tnâmâligà et :^trey deux mots dr. 
des plus populaires. Le premier se retrouve en serbe, mafna- 
Ijuga ; le second en bulg., :(estra. Avons-nous- affaire à des mots 
d'origine slave introduits en roumain ou plutôt au cas con- 
traire ? Il nous est impossible de nous prononcer pour Tune ou 
l'autre de ces hypothèses, l'histoire de ces mots étant encore 
à faire (cf. Cihac, Dict.yélém, slaves, 185; Hasdeu, Cuvinte din 
bàtrîni, I, Lix, lxxx). 

Si nous jetons un coup d'oeil sur les formes que nous venons 
de citer, on remarque tout de suite que la plupart des éléments 
empruntés par le roumain au serbe ou au bulgare sont des noms 
d'animaux et de plantes (Ww/i/a, costràf, crap, liliac, lin, morun, 
mreanà, ftiucà; busioCy calapàr, odoliatty pàlâmidày f tirette.) ou se 
rapportent en général à la vie agricole et pastorale (/fl:(, ogor^ 
otavày ralifây stup; /w/, tirlâ). Cela nous donne une idée des 
relations dans lesquelles les Roumains ont vécu avec les Slaves 
pendant une partie du moyen âge, avant qu'ils soient arrivés 
à une culture relativement plus avancée et avant qu'ils leur 
aient emprunté l'organisation ecclésiastique et politique, à 
laquelle se rapportent les formes étudiées au § 144. 

Quelques mots ont subi les changements de signification 
suivants : 

Crac « jambe, branche » ; en serbe et en bulgare (krak, kraku)^ 
seule la première signification est connue. 

Obosire « fatiguer (se — ^) » ; serbe obositi « déchirer sa chaus- 
sure, être les pieds nus », c'est-à-dire « marcher longtemps », 
d'où le sens propre au roumain. 

Odor « chose précieuse, bijou », etc. ; serbe odora « butin, 
vêtements, armure ». 

Ogoire v tranquilliser, calmer » ; serbe ogoja « éducation, soli- 
citude », gojiti « nourrir, élever, soigner ». 

RâT^iiare « dorloter, gâter un enfant » ; serbe ra:(gojiti « éle- 
ver bien » . 

Stejar « chêne » ; le serbe ste!(ery comme la forme de Ta.- 
bulg. skj^eru, signifie « gond » ; mais il présente aussi le sens de 
et tronc, poteau » (comp. bulg. steS^er); seul le croate sterj;^ 



368 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

« sorte de chêne » offre un sens rapproché de celui de la forme 
roumaine. 

Stup « ruche »; serbe stup « branche, colonne ». 

Altérations phonétiques : 

U passé à : ogar — serbe ugar, probablement par l'assimi- 
lation de l'initiale à la voyelle de la dernière syllabe, ^ugar 
(quant à V-or i la place de -ar, il doit venir des formes verbales 
gorjeti, ugorjcti). 

Vo pour u dans clanf — serbe kljunii n'est pas clair. 

Pahar — serbe pehar s'explique par l'assimilation de Ye à a. 

Calapàr — serbe kaloper montre aussi un cas d'assimilation 
vocalique : a -- = a — a. 

A l'initiale, je (f) a passé à a dans arminden — serbe Jtremifev, 
(Jeremijin)dan. 

Chute de voyelles : clonf — kljunié; scoruf — serbe oskorusa 
(comp. cependant bulg. skoruia, slov. skars; il est d'ailleurs 
possible que Yo ne soit pas primitif en slave ; cf. Miklosich, 
Etym. Wikîerb,^ 227). 

Insertion de voyelles : hàlaur — serbe blavor, 

V passé à / après s : sfredel — bulg. svrèdel (cf. p. 276); 
tombé ou vocalisé dans bàlaur — blavor, 

L tombée : Ijainà — serbe haljina ; busioc — serbe bosiljak, 
bulç. bosiljok. 

C changé en { devant c : improfcare — serbe prochati (comp. 
pnufcare pour Ta.-roum. mucicaré). 

Changements de suffixe : dobitoc — strht dobitak y bulg. dobitùk; 
siejar — serbe, bulg. ste^er (comp. cependant le dérivé stejerif). 

M fie a été refait sur les tormcs rac, sac; le bulg. nulèe a péné- 
tré en roumain sous la forme tfulci qui s'entend encore dans 
quelques régions ; celle-ci étant prise pour un pluriel, on a 
forgé un sing. melc par analogie avec les mots cités (comp. plus 
haut, p. 356, copac et, en outre, crastaveie pour *crastavef — 
serbe krastavac qui fut changé en crasiavete par l'influence de 
buretCy pàrete^ etc.). 



1 



r 



INFLUENCES ALBANAISE, BYZANTINE BULGARE ET SERBE 369 

Un travail spécial sur les éléments bulgares et serbes du roumain, 
datant des derniers siècles du moyen âge, fait encore défaut. Dans 
les publications de Milclosich et Cihac, ces éléments sont, comme 
nous Pavons rappelé ailleurs (p. 255), enregistrés en bloc avec 
ceux provenant de Tépoque bulgare ancienne. 



Demsusianu. — HûmnJg la kmgue roumain*. 



CHAPITRE VIII 



INFLUENCES HONGROISE, CUMANE ET POLONAISE 



147. Les influences dont nous allons nous occuper ici pour- 
raient être appelées septentrionales, pour les distinguer de celles 
que nous avons étudiées au chapitre précédent et auxquelles 
nous avons donné le nom de méridionales. Elles viennent des 
peuples septentrionaux avec lesquels les Roumains ont été en 
contact dans la dernière période du moyen âge. 

INFLUENCE HONGROISE 

148. Nous accorderons la première place à l'influence hon- 
groise, comme la plus ancienne et la plus importante. 

On sait que les Hongrois commencèrent à s'établir sur le 
moyen Danube dans la seconde moitié du ix* siècle. Peu à 
peu, leur domination s'étendit sur les contrées situées entre ce 
fleuve et les Carpathes; ils occupèrent une partie de la Tran- 
sylvanie et devinrent par ce fait les voisins des Roumains. 

Cest à partir du x* siècle que le roumain commença à être 
influencé par le hongrois ; ce n'est qu'à cette époque qu'il pou- 
vait se trouver en contact plus ou moins intime avec cette langue. 
Cette influence s'accentua de plus en plus dans la suite et elle 
n'a pas cessé de s'exercer même de nos jours, comme le 
montrent les diflférents parlers roumains de quelques contrées 
de la Hongrie dont plusieurs sont continuellement imprégnés 
d'une foule d'éléments hongrois. 

Comme nous l'avons rappelé ailleurs, seul le daco-roumain 
contient des éléments hongrois; on n'en trouve la moindre 
trace ni en macédo- ni en istro-roumain. 



^ 



INFLUENCES HONGROISE, CUMANE ET POLONAISE 37 1 

Ce qui pourrait paraître surprenant à première vue, c'est 
que les formes hongroises que nous donnerons plus loin se 
rencontrent sur tout le domaine daco-roumain ; elles ne se 
trouvent pas exclusivement dans le parler des Transylvains, les 
seuls qui aient cohabité avec les Hongrois, mais aussi dans 
celui des Moldaves et des Valaques. Toutefois, cette par- 
ticularité peut facilement être expliquée lorsqu'on se rappelle 
le passé des pays roumains. On sait que les Moldaves et les 
Valaques ne sont, pour la plupart, que des descendants de 
colons roumains émigrés de Transylvanie. D'autre part, des 
échanges nombreux ont eu lieu entre la population roumaine 
de Transylvanie et celle des anciennes principautés de la Mol- 
davie et de la Valachie. De cette manière, les éléments hon- 
grois introduits dans le roumain de Transylvanie furent trans- 
mis au parler des Roumains du Royaume, où ils forment une 
partie intégrante de la langue populaire. 

149. Avant d'aborder l'étude des éléments lexicaux hongrois 
du roumain, les plus nombreux et les plus intéressants, nous 
devons mentionner ceux d'ordre morphologique et compléter 
ce que nous avons dit au § 145 à propos des suffixes -a^, -m/. 

Nous avons affirmé plus haut qu'il est possible que -Ofy -uf 
ne soient pas exclusivement d'origine slave, puisque le hon- 
grois connaît aussi deux particules semblables. 

On trouve, en effet, en hongrois un nombre considérable de 
dérivés formés avec -as qui, outre d'autres fonctions, en rem- 
plit aussi deux de celles qui sont propres au roum. -Of. Nous 
avons ainsi des nomina agentis : barboràs^ bôbitâsy csàrdàSy csor- 
dàSy dàrdâsy dudâSy dushàs, furollyâs, iskolâs, dérivés de barbora, 
bôbita, csàrda^ csorda^ darda, duda, duskûyfurollyay iskola. Quel- 
quefois, une même forme se rencontre en roumain et en hon- 
grois : dr. arindafy cosaf, hong. ârendâs, kas^iâs ; la première de 
ces formes peut bien être empruntée directement au roumain ; 
il est cependant tout aussi vraisemblable qu'elle soit une for- 
mation hongroise du primitif ârenda qui repose sur le roum. 
arîndà ; quant à kas;^âs, il peut être aussi une formation hon- 
groise indépendante du roum. cosaf, 11 est par contre sûr qu'une 




372 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

autre forme de la même famille^ citeras ne se rencontre que par 
hasard avec le roum. ceterof; elle est un dérivé hongrois de 
citera -- allem. Zither. Comme le roum. -j^, le suffixe hon- 
grois apparaît parfois aussi dans les adjectifs : csodàs^ de csoda. 

Au roum. -uf des nomina agentis correspond en hongrois 
-oj : birtokoSy bivalos, csànakos, dolgos^ ékâros, gyalogos^ harcos^ 
kalapos, lakûs, formés de birtok, bivaly csônak, dology ikàru^ gya- 
log, Ijarc, kalapy lak. Le dérivé lakatos^ de lakat^ a pénétré tel 
quel en roumain, làcàtuf. Aux adjectifs, -os est aussi assez fré- 
quent : agyagoSy agyaros^ ajakos, bolondos^ bûkôros de agyag, 
agyar^ ajaky bolond, bûkàr. 

On voit bien par ces exemples que les Kong, -^s, -os s'em* 
ploient de la môme manière que les roum. -a/, -uf; on trouve 
d'un côté comme de Tautre des nomina agentis et des adjectifs. 
Il faut cependant faire remarquer que hIs et -os ne sont jamais 
employés en hongrois dans les diminutifs, comme c'est le cas 
pour les roum. -afy -«/. Nous croyons pour cette raison qu'il 
n'y a aucune relation entre les -a/, -uf des adjectifs roumains, 
qui ont plus ou moins la signification des diminutifs, et les -ix, 
'OS des adjectifs hongrois. Mais, en échange, il faut reconnaître 
que les nomina agentis du roumain ne peuvent être séparés de 
ceux du hongrois, la ressemblance entre eux étant évidente. 
Une dépendance partielle des roum. -afy -uf des hong. -4f, -os 
n'est donc rien moins que probable. 

On serait peut-être tenté de rapprocher aussi -if du hongrois 
-es. Ce suffixe hongrois apparaît, en effet, quelquefois dans des 
dérivés ayant un sens collectif, analogues aux roum. alunif, 
stejerify etc. ; ctunp. cseres « forêt de chênes », de cser « chêne ». 
Il y a cependant une circonstance qui parle contre un tel 
rapprochement. C'est que -es devait pénétrer en roumain sous 
la forme -e^ et non -if. C'est de cette manière que le hong. -es 
est reflété en roumain dans quelques dérivés d'un autre genre et 
dont le suffixe est à coup sûr d'origine hongroise. Le repré- 
sentant régulier de V-es en roumain est le suffixe adjectival -^ 
qu'on rencontre dans les formes chipefy cinsiefy gurefy oachef, 
trupefy etc. (comp. hong. begyekesy hegycSy békeSy ékes, de begyeky 
begyy békey ék; le roum. chipef « bien fait, imposant » ne repro- 



INFLUENCES HONGROISE, CUMANE ET POLONAISE 373 

duit pas directement le hbng. képes « capable »; c'est une for- 
mation roumaine de chip, comme le montre le sens). Si, dans 
ces dérivés -ef se réduit quelquefois à -if Çh côté de guref on 
entend aussi gurif)^ cela se conçoit facilement; en qualité de 
suffixe atone Y-e^ pouvait être affaibli en -// (cet affaiblissement 
était impossible dans les îormes aluni f y etc. où Taccent se trouve 
sur le suffixe). Cela est suffisant, croyons-nous, pour contester 
toute relation entre V-if collectif du roumain et V-es hongrois, 
dont le seul représentant régulier et incontestable ne peut être 
que -ef. 

Le roumain doit encore au hongrois deux autres suffixes. Ce 
sont 'fag et "fugy employés tous les deux h la dérivation des 
substantifs. Le premier, assez rare, reproduit le hong. -sàg : 
dr. fur tifag y molofag, vàlmàfog; comp. hong. adôssàgy aggsàgy 
alaksâgy hinasàgy birsdgy csinossàgy de adàsy agg, alak, béna, Wr, 
csinos. Le second nous renvoie au hong. -ség : dr. prietefugy efte-- 
§^S i.^fi^^i^s)> comp. hong. becsességy bûnôsségy ibcrségy de becseSy 
bûnoSy éber. Les dr. betefug, meftefugy viclcfug (a.-roum. hit- 
ktifug) viennent directement du hongrois : betegségy tnestersêgy 
hitlenség. 

Le roumain doit encore au hongrois le suffixe verbal -^luire 
qu'on rencontre dans che:^à^luirey prefâluirCy rà^àluire et qui 
vient de fiormes telles que pecsételniy s:(âllâsoltîiy ST^âttiolni = dr. 
pecetïuirCy sàlàfluirCy sâmàluire. 

L'origine hongroise des suffixes -oj, -/;, -m;, sans distinction des 
fonctions qu'ils remplissent, est défendue par Meyer-Lûbke, Granim. 
der rom. Spr., II, 5 515- S. Pu^cariu, Die rutnârt. Diminutivsuffixey 
134, conteste par contre toute relation entre eux et les particules 
hongroises. — Gaster, Grundr. der rom. PhiîoL, I, 412, dérive du 
hongrois aussi le sufRxe verbal -nire que nous considérons comme 
slave et que Hasdeu, Cuv. din bàtrini, I, 301, fait venir de l'albanais; 
ce que nous avons dit à la p. 254 (cf. le $ suivant) suffit pour mon- 
trer que le suffixe en question ne peut être que slave. 

150. Le hongrois a fourni au dictionnaire roumain un con- 
tingent assez grand de mots et d'un caractère tout à fait popu- 
laire. Nous n'enregistrerons ici que ceux qui portent un cachet 
ancien et qui sont d'un usage général en daco-roumaîn. . 



1 



374 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Tels sont : alcàtuire ; olJàmof ; alean ; altoire (ultoire ; altoij 
ultoan); aprod; bânat; hdnuire; barda; belfug ; beteag ; bintuire; 
tir 'y tir litre; ti:i^uire; cheUuire; cht^àf (che:iàf luire) ; chib;(uire ; 
cbin ; coroi ; dobà ; fàgâduire ; fedeUf ; fel ; feràstrâu ; ga:^dà ; gia- 
làu; gind (gindire) ; gingaf ; giulgi; haità Qmiiuire); hâlàduire; 
ham ; harf ; heUfteu ; hirdâu ; hait ; hotar ; ilàu ; ima^ ; ingàduire ; 
labà; làcat ; lâmire (Jàcaf); méfier; miglà; mîntuire; mistuire 
(amistuire); neam;oraf; pildà; raitâ; ràvaf; sàlaf;samà; sicriu; 
fir; fireag; sirguire; foim; suduire; tàgàduire; talpà; tàmà- 
duire; uliu; uriaf ; vàgof; vanià (yamej) ; viclean; viieag; :^àbalà 
= hong. alkotni; âldomàs; ellen; oltani (oltvàny)^ apràd; 
bànat; banni; bàrd; bôség (bâvség); beteg; bàntani; bér; timi; 
ti^ni ; kdlteni; ke^^es ; kipe^ni ; kin ; karoly (karuly) ; dob; fogadni; 
fedeles; fêle; fûrés;(to) ; gaida ; gyalû; gond (jgondolnî); gyenge 
(gyengis); gyolcs; hajtani; haladni; hàm; harc (cf. pol. barc); 
halastô ; hordà ; holt ; hatàr; àlô; nyomàs ; engedni; lAb; lakat ; lakni 
Qakàs) ; méfier; màglya; menteni; emés:(teni; nem ; vàros; pilda; 
rajta; ravâs; s^âllâs ; si^dm; s^ekrény ; sor ; sereg; szprog (cf. Szar- 
vas et Simonyi, Magyar nyelvîôrtineti s^ôtàry III, 308; comp. 
sxprgoSy s:(prgalom) ; sôlyom; s^idni; tagadni ; talp; tàmadni ; ôlyv 
(ôlyû); âriâs; vâgâs; vàm (yàmos)\ hitlen; vilàg ; xpbola, A rap- 
peler, en outre, les formes anciennes désignant des titres de 
fonctions pircàlab et fo//w;( -- hong. porkôlàhy solyls:^ (j>frgar 
est douteux ; il se rapproche du hong. polgâr^ mats il est pos- 
sible qu'il reproduise plutôt le sax. purger). 

L'origine hongroise de farcà (hong. s:(arkà) ne nous semble 
pas suffisamment démontrée, bien qu'elle soit admise par 
quelques savants (cf. Asbôth, Arch.f, slav, PhiloL, XXII, 469). 
Ciripire et gheb ne peuvent sans doute être séparés des hong. 
csiripelni et gôb^ mais nous hésitons à les dériver de ceux-ci ; 
il est plus probable que les formes hongroises sont empruntées 
au roumain; ciripire a pu, comme mot onomatopéique, être 
formé en roumain; quant in gfjeb^ il semble aussi être un mot 
roumain ancien, bien que son éty nologie ne soit pas connue 
(rétymologielat.jf/^ittj, donnée par Cihac, Dict.yélém, /â/.«io8, 
est inadmissible; on aurait dû tivoir geb); contre l'origine hon- 
groise de gheb parle dans tous les cas la présence en mr. du 



INFLUENCES HONGROISE, CUMANE ET POLONAISE 373 

dérivé ^ibos (nous savons que le mr. ne connaît aucun élément 
hongrois). 

Sous le rapport de la forme, les mots que nous venons de 
citer s'éloignent souvent de leurs prototypes hongrois. Les 
phonèmes du hongrois ont été remplacés dans plus d'un 
cas par d'autres en roumain ; il arrive même que pour le même 
son du hongrois on trouve en roumain, dans les mêmes con- 
ditions, deux ou trois correspondants différents. 

A s'est en général conservé lorsqu'il était accentué : hong. 
àldomâSy bârd, làb = dr. aldàmaf^ barda, labà; il a passé à à 
(I devant n/) dans le cas où il ne se trouvait plus sous Taccent : 
hong. bânaly bànniy bdntani, vàgàs = dr. bànat, bànuire, bin- 
tuirty vàgûf. 

A accentué est rendu en roumain para : hong. ga^^day harc, 
rajtùy talp = dr. ga^dâ, harf, raità, talpà; comme atone, il 
ne s'est conservé qu'à l'initiale : hong. alkotni, aprod = dr. 
alcàtuircy aprôd; dans d'autres cas il a été reflété tantôt par à 
tantôt par o : hong. hajianiy haladm, lakat^ lakniy tagadni = 
dr. hàituirCy hàlàduire, làcat (mais on entend aussi lacài)y làcuire 
(la forme locuire employée aujourd'hui par la majorité des écri- 
vains et qui a pénétré même dans le peuple s'explique par une 
fausse étymologie ; làcuire a été considéré comme dérivé de 
loc = lat. locm)y tàgàduire; hong. hatâry karoly = dr. hotar, 
coroi. Le dr. hele^teu=^ hong. halastô est surprenant; on aurait dû 
plutôt avoir hàlàftàu (comp. plus haut hàlàduirCyCt pour la finale 
hong. hordô = dr. hirdàUy etc.); peut-être faut-il expliquer Ve 
à la place de Va de la manière suivante : la finale -^u a été 
échangée contre -erw par l'influence des mots qui présentaient ce 
dernier suffixe; *hàlàfteu, changé de cette manière, passa ensuite 
à helefteuy par l'influence assimilatrice de Ve de la finale sur Va 
des deux premières syllabes. 

^accentué s'est conservé dans un mot tel que hong, fêle = 
dr. fel; il a passé à i dans : hong. bér, pilda = dr. Wr, pildây 
ce dernier changement s'observe quelquefois aussi lorsqu'il 
était atone : hong. emésT^teni, képeini = dr. mistuirey chih^uire. 

E accentué est resté d'habitude intact : hong. mester = dr. 
me^ter ; mais hong. nent = dr. tieam ; en position atone, il 



I 

N 



37^ HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

est quelquefois devenu <ï, à Tinitiale : Hong, elletty emisi^ni = 
dr. alean^ amistuire (la forme habituelle aujourd'hui est mistuire^ 
avec l'aphérèse de l'a); comp. hong. Erdily = dr. Ardeal\ 
devant n -|- consonne on trouve à sa place / : hong. engedni, men- 
teni :^ dr. ingàduire^ mintuire. Un cas de syncope de IV nous 
est offert par chik^uire = hong. képe;;ni. 

I s'est généralement conser\'é : hong. bimi, Hn = dr. biruire, 
chin ; seul suduire -- hong. s:(idni présente une altération de 
Yi qui n'est pas tout à fait claire ; peut-être est-ce par l'action 
assimilatrice de l'i^ de la finale que i a été changé en u. 

O accentué suivi de n a passé à t dans gtnd = hong. gond 
(à remarquer le sort identique du même groupe de l'a. -bul- 
gare, p. 269) ; tout à fait surprenant est l'i pour dans fir = 
hong. sor (la seule étymologîe admissible pour ce mot, 
puisque le latin séries, proposé par certains philologues, doit 
catégoriquement être écarté) ; toutefois, cet i peut être expliqué 
en supposant qu'il a été introduit dans *for (la forme qui serait 
résultée du hong. sor) de fireag -- hong. sereg ; le sens rap- 
prochait fir « série » de fireag « rangée, file », de sorte que 
cette circonstance favorisa l'introduction de Vi de ce dernier 
dans *for, qui doit avoir existé jadis. O atone a été rendu de dif- 
férentes manières; on trouve à sa place à : hong. àldomâsj 
alkotnijfogadniy rovàs = dr. aldàmafy alcàiuire^ fâgàduire, ràvaf; 
devant r -f consonne on trouve habituellement { : hong. hordâ, 
porkolàh, s:(prog = dr. hirdàUy pircàlab, sirguire. 

O = e : hong. kôlteni = dr. cheltuire ; on a aussi n à la 
place de ô : hong ôlyv ^^ dr. uliu, 

Û = i : hong. ûlô ^^ dr. ilàu ; dans feràsiràu = hong. 
fûrési(fjô) Vi résulté de û a passé à e par suite de l'assimilation 
à r^ de la syllabe suivante (^firestràti — ferestràii). 

V initial s'est vocalisé dans oraf (^uàraf) — hong. vàros (la 
forme oraf apparaît déjà au xv* siècle; cf. L. Miletic, Novi 
vlaho-btdg. gramotiy 149). 

Ly s'est réduit à / : hong. karoly, sâlyom =^ dr. coroi, foim. 
On est étonné de trouver i aussi à la place d'une / simple : 
hong. holt =^ dr. hoit ; pour expliquer cette dernière forme il 
faut admettre une ancienne prononciation */w/'/. 



^ 



INFLUENCES HONGROISE, CUMANE ET POLONAISE 377 

Ny a donné le même résultat que ly dans : hong. nyomàs = 
dr. ima^ (la chute de Vn s*est produite dans une région où le 
Il était inconnu; cf. p. 283). 

G suivi de _y a passé à gi (g), j : hong. gyalû^ gyengés^ gyolcs 
= dr. gialàu (jilàu)y gingaf, giulgi (dans ce dernier mot la 
finale a été assimilée au gi initial; la forme ancienne doit 
avoir été *giulci). 

H a été remplacée par v dans viclean = hong. hitlen; ce 
changement phonétique est relativement récent, puisque les 
anciens textes roumains ne connaissent que hiclean (pour // 
devenu cl, comp. le lat. veclus pour *vetluSy vetulus et les 
formes d'origine slave clacà, vicleiniy p. 277). La substitution 
du V à Vh s'est produite dans une région du domaine daco- 
roumain où t^ se croisait zvecyi (cf. ci-dessus, § 123); puisque 
dans une telle région on entendait yin à côté de vin, on a cru 
que la forme primitive de hicleafty prononcé aussi yicleatty était 
viclean ; cette dernière forme se généralisa avec le temps aux 
dépens de l'autre qui finit par tomber en désuétude. Cest un 
témoignage intéressant de la lutte entre les deux prononcia- 
tions du daco-roumain, celle avec v et celle avec y. 

Une forme qui s'écarte sensiblement de son prototype hon- 
grois est belfug = hong. bâvség (boség) ; au xvi* et au xvii* siècles 
on rencontre bifug, bivfug qui reproduisent mieux la forme 
hongroise; les raisons pour lesquelles 1'/ a été intercalée entre 
^et ^ nous échappent. 

Dans quelques cas les différences phonétiques que l'on cons- 
tate entre les mots roumains et leurs correspondants hongrois 
s'expliquent par des changements de suffixes. Ainsi, :(abola fut 
assimilé aux mots terminés en -alày d'où le dr. :;^àbalà'y oraf = 
hong. vàros montre -af pour -os; -af pour -es se rencontre 
dans ginga^ := hong. gyengés; pour -fw, -eg on a -eany -eag 
dans aleany viclean; beteagy firag Qireag) = hong. elleny 
hitlen ; beteg, seregy à côté desquels vient se ranger aussi vileag 
= hong. vilâg; pour -w, -ô (-a) changés en -an {-eu) on a les 
exemples gialàUy helefleUy hîrdàUy ilàn = hong. gyalt}, halasiôy 
hordày ùlô. 

Les verbes hongrois introduits en roumain présentent une 




378 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

forme particulière; ils ont été assimilés, pour ce qui concerne 
leur finale, aux verbes en -uire venus du slave (cf. p. 254) : 
Hong, alkotniy banni, bâniani, blrniy bl:^niy emés^teni, engeàni, 
fogadniy hajtani, haladni, képe:^niy kôlteni, Iakniy menteniy oltani, 
s^idni, tagadni, tàmadni — dr. alcàtuire^ bànuire, binîuirCy bi- 
ruirCy bi^uirey mistuirCy ingàduire, fàgàduirây hàituirty hàlàduirty 
chik^uirCy cheltuirty làcuirCy mlntnirey oltuirCy suduirCy tàgàduirCy 
tàmàdnire. Il esta remarquer que le roumain se rencontre à ce 
point de vue avec le serbe, où les verbes empruntés au hongrois 
ont reçu la finale -ovati (ind. prés, -ujem) qui correspond au 
roumain -uire : scrhc aldovati (comp. le roum. dialectal alduire), 
bantovatiy engedovatiy felelovati (comp. a. -roum. feleluire) = 
hong. àldniy bàntaniy engedniy felelni (comp. en outre ga^do- 
vatiy roum. gà:(duirey dérivé du subst. ga:idd). Il se peut que 
quelques-uns des verbes mentionnés n'aient pas pénétré en 
roumain directement du hongrois, mais par une filière slave 
(comp. les formes bantovatiy ktlotovaiiy lakovati dans des docu- 
ments slaves des pays roumains, L. Miletic, Novi vlaho-bulg. 
gramotiy 146, 148). 

Au point de vue semasiologique, les mots hongrois ont subi, 
en pénétrant en roumain, plusieurs altérations. 

Banni signifie en hongrois « regretter » ; le roum. bànuire 
présente le sens de « soupçonner, reprocher » ; la signification 
hongroise se rencontre cependant en Transylvanie. 

Fedeles hong. « couvercle » a passé en roumain, /eûfe/ef, avec 
l'acception de « petit pot, baril ». 

Gond hong. « souci » = roum. gind « pensée » (comp. 
cependant gond traduit par cogitatio chez Szarvas et Simonyi, 
Mag, nyelvtôrtituti s^iàtâr, I, 1098, et les formes actuelles gon- 
dolât « pensée », gondolni « penser »). 

S:(dm hong. « nombre, somme, compte » = roum. samà 
« garde, attention ». 

Tàmadni hong. « surgir, se lever » = roum. tàmàduire 
« être en convalescence, se remettre ». 

Alean employé d'abord comme préposition (Jn aleanul lui) avec 
le sens de « contre », comme le hong. ellen, est devenu avec 
le temps substantif et a reçu le sens de «< ce h », 



INFLUENCES HONGROISE, CUMANE ET POLONAISE 379 

Fel montre aussi une évolution intéressante. Le hong. fêle 
ne se rencontre qu'en composition avec d'autres mots : egyfék 
« de la même façon », efféle « pareil ». Le roumain fel appa- 
raît aussi quelquefois avec la même fonction que le hong. 
fêle : astfel « ainsi », altfel « autrement »; il est cependant 
devenu un mot indépendant et, comme tel, il a reçu la signifi- 
cation de « manière, façon, sorte ». 

Raità mérite aussi une mention spéciale. Le hong. rajta 
interj. signifie «allons! sus! »; le roum. raità s'emploie 
comme substantif et avec le sens de « tournée, ronde ». 

Les éléments hongrois du roumain ont été étudiés plus d'une fois. 
Les différents travaux qui leur ont été consacrés sont résumés et 
complétés par O. Âsbôth dans Tarticle ^'/^ oldh nyelbe dtment magyar 
s^âk, publié dans la revue hongroise Nyelvtudomànyi hô^emények 
(Budapest), XXVII (1897), 525-341, 428-448. 



INFLUENCE CUMANE 

151. Vers la même époque où les Hongrois s'établirent en Pan- 
nonie un peuple nouveau, de race turque, fait son apparition 
dans les pays balkaniques. Ce sont les Petchénègues. Venus de 
l'extrémité orientale de l'Europe, ils occupent peu à peu les 
plaines de la Valachie et poussés plus tard, au xi^ siècle, par 
les Cumans, ils s'avancent vers l'ouest et vers le sud, en péné- 
tant en Hongrie et dans l'empire byzantin. Leurs incursions 
furent arrêtées par la résistance des Byzantins qui leur livrèrent 
plusieurs combats et réussirent à les soumettre, après une 
lutte sanglante, en 109 1. Ceux qui survécurent à cette défaite 
furent engloutis avec le temps par- les Byzantins, les Cumans, 
les Roumains et les Hongrois. 

Le peu qui nous est resté de leur langue, quelques noms 
propres, montre que les Petchénègues étaient apparentés aux 
Turcs (cf. Vamb^y, Der Ursprung der Magyar eriy Leipzig, 1882, 
107-114). Ce fait est confirmé aussi par le témoignage d'Anne 
Comnène, Alex. VIII, 5 (éd. de Bonn, I, 404) qui observe 
que les Petchénègues parlaient la même langue que les Cumans 



n 



380 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

(nous savons positivement que ceux-ci appartenaient à la 
famille turque; cf. ci-dessous): ^xjOxi f=-= llaxïivixsi]... tsîç 

Faute de renseignements plus précis sur Tidiome des Pet- 
chénègues, il nous est impossible de savoir s'il a laissé quelques 
traces dans le vocabulaire roumain. Seuls quelques noms de 
lieux, PecnteagOy Picinraga^ Picincgul (distr. de Buzdu, Bràila» 
Tulcea et Muscel ; comp. Pecenrfca en Hongrie ; Pecetioge, 
Peccnjnxi en Serbie) ont gardé le souvenir du séjour de cette 
peuplade dans les pays roumains. 

Nous sommes heureusement mieux renseignés sur le parler 
d'une autre tribu turque qui envahit la péninsule balkanique 
dans les derniers siècles du moyen ikge, les Cumans. Ceux-ci 
s'étaient emparé, dans la seconde moitié du xi' siècle, de ta 
Moldavie et de la Valachie; ils avaient franchi, à la même 
époque, le Danube et s'étaient établis dans quelques contrées de 
l'empire byzantin. L'élément cuman devait être fort nombreux, 
au xiii* siècle, en Moldavie et en Valachie, comme le montre 
le nom de Cuftmnie qui était donné à ces pays par les écrivains 
de cette époque. L'invasion mongole en 1241 mit une fin à la 
domination des Cumans à l'est des Carpathes; la plupart s'en- 
fuirent alors en masse en Hongrie ; d'autres se réfugièrent en 
Bulgarie. Ceux qui s'abritèrent en Hongrie continuèrent à y 
vivre en relations pacifiques avec les habitants du pays ; ils s'y 
maintinrent assez longtemps (leur dernier descendant est mort 
en 1771), mais ils finirent par se perdre parmi les Hongrois et 
les Roumains. Quelques restes des Cumans subsistent de nos 
jours en Bulgarie, oîi ils sont représentés par une population à 
part, les Gâgâu^i et les Surguci. 

Le cuman nous est assez bien connu grflce à un glossaire 
latîn-perse-cuman rédigé en 1 303 par des missionnaires italiens et 
allemands et qui fut donné par Pétrarque à .la Bibliothèque 
Saint-Marc de Venise. Une édition critique de ce glossaire, 
auquel sont ajoutés quelques textes écrits en cuman, a été 
publiée en 1880 par Géza Kuun, Codex cumanicus^ Budnneitt (c(. 
W. Radloff, Das tûrk, Sprachmaierial des « Cod, a 
les Menu de l'Acad, de Péter sbourg, 1887, XXXV) 



ISFLUENCia HONGROISE, CUMANE ET POLONAISE jSl 

non à laquelle nous renvoyons dans le relevé que nous don- 
nons plus loin des formes cumanes du roumain. 

152. Si les Roumains ont vécu relativement assez longtemps 
en contact avec les Cumans, il faut sans doute que leur langue 
montre quelques traces d'influence de la part de ce peuple 
oriental. Il y a cependant une difficulté qui se dresse devant 
nous lorsque nous voulons préciser cette influence et montrer 
la mesure dans laquelle elle s'est exercée. C'est que la plupart 
des formes cumanes qui nous sont connues du Codex cumani- 
cits se retrouvent aujourd'hui en turc ; si, par conséquent, tel 
ou tel mot commun au cuman et au turc se rencontre en rou- 
main, il est difficile de savoir d'où il a été pris par celui-ci. 

Ainsi, le Codex cumankus nous donne les formes suivantes 
qui reparaissent en même temps en turc et en roumain : 
amhar 95 ; bardac 123, 179; chaUr 127; for 116 (qui n'est peut- 
être qu'une mauvaise transcription pour kôr; comp. la forme 
turque); echindu, chindà So;habar}9; haram 183; tnaydan 
90; mayniun 128; murdar 104, 164; lanmn 137 = turc amhar 
{hanéar'); bardac; hatyr; kôr; îkindî; habar; haram; maydan; 
maymutt ; murdar ; tamam = dr. hambar, mr. bambare ; bardac ; 
caiir; chior, mr, kior; chindie (dans le dialecte moldave aussi 
achindie dont l'u peut représenter \'e de la forme cumane) ; 
habar, mr. habare ; haram, mr. harame ; màidan; maimu(à 
(formation roumaine avec le suffixe dimin. -«(â), mr. maimun; 
murdar; taman, mr, tamam. La provenance de ces mots rou- 
mains est, comme on le voit, assez douteuse ; ils peuvent venir 
du cuman aussi bien que du turc. Toutefois, si l'on pense que 
tous ces mots sont répandus en roumain (quelques-uns d'entre 
eux sont même d'un usage général en daco-roumaîn et se ren- 
contrent aussi en macédo-roumain), peut-être y aurait-il là un 
motif pour admettre, du moins pour une partie d'entre eux, 
une origine cumane (les emprunts turcs sont en général d'un 
emploi plus restreint). A côté de ces formes on peut ranger 
a qui ne peut sans doute être 
us I2J. Le turc connaît une 
)uer ce mot roumain en admet- 



38i 



HISTOIRE DE I » I .V. 

^ LAN'tiUK ROUMAINE 



,. , ""«-'.HAINE 

"nt qu on lui ait ajouté le suffi 
♦»"tMl supposer que W„.l'"f''\™"'"- 7'/" Peut-étre 
ctcV, dans laquelle ■ac^TZ^UcéZr'' '°™'^""^"^ 
nons pour cette dernière bvrJ,rh£.r / '""' "°"' '"^ine- 

Nous devons, en revanche, considérer 
formes suivantes, bien qu elles soient .rr f"""^ '"'^"« '« 

Vodi XV,. siècle); A,/^,„. l^LZT" ''"^'"P^ '^^ ^°^- 
mr. k>sap; califea, nir. ^^z,/,,. Jl' ' '"[• ^J f'»'"^; ««A 
Ak-.i«; Mri,, n,r. ^/^//.;Ur ^ "".• Y^' '''^'«^' '"' 

^'«/; Wa«; mar«/; ««aL, ;^: ''f»"^"' f'^nar; fil j^,- 

or; /.;>. z,j. Ce sont des l[sl'''' '"'""' ''^•' '-l-l 

connus seulement dans quelques T " °", "°'"^ ^^«"^ et 

roumain, notamment là où n"? ^ '' '^^ ^««"^ine daco- 

pour quelques-uns d'entre eux 'o "'" '"'"*'"" * ^^^ '«ense - 

phonétique (comp. ^«^ ï/^,r^'"^ '^''^^^ ressort de leu; 

Si aucune des formes citées nT 
^de du cuman. il en reste pour'anro T ''"^'^ ^^'^ «^ti- 
^>ne cumane nous semble incont!«Ar *'"''"""" *^°« '«ri- 
Tel est en premier lieu h ^^^^^^'e- 

«nté au mot roumain). Mais le A ""' ""'"^'^ é^re appa- 
A-A ./ 229 glosé par l'allem MV 'f'* '"""""'^«^ "ous donne 
'"'^ P- "r^s ,nun,a, c'est ^Cid'^f^^^j;^:^ " ^" ^^ ^-" "- 



INFLUENCES HONGROISE, CUMANE ET POLONAISE 383 

Le dr. toi correspond trait par trait au cum. toy glosé dans le 
Cod. cum. çzT convivium 17 ; le sens propre au cuman a disparu en 
roumain et a été remplacé par celui de « bruit » ou « point cul- 
minant d'une action ». La forme correspondante du turc est doy. 

Nous sommes tenté d'attribuer une origine cumane et non 
turque aussi au dr. scrunty mr. skrum, cum. kurum = rus 220 
(turc kurum). Ce qui nous fait voir dans ce mot un emprunt 
antérieur à l'influence turque, c'est la forme particulière qu'il pré- 
sente et qui le rapproche de l'alb. skrumpy quia la même étymo- 
logie. Comparés à kurum, les mots alb. et roum. montrent 
deux altérations phonétiques communes, la prosthèse de Vs 
(s) et la syncope de Vu de la r* syllabe. Nous croyons pour 
cette raison qu'il est impossible de séparer la forme roumaine 
de celle de l'albanais. Or, dans ce cas il faut admettre que 
kurum avait pénétré en albanais et en roumain à une époque 
où ces deux langues étaient en contact l'une avec l'autre, ce 
qui nous renvoie au xi* ou au xii* siècle. De cette manière, 
kurum a pu être traité de la même façon en roumain et en 
albanais ; il est d'ailleurs possible que scrum soit emprunté à 
l'albanais; il ne reproduirait alors qu'indirectement le cum. 
kurum. Mais même dans ce cas scrum doit être antérieur à 
l'époque des premiers contacts des Roumains avec les Turcs. 

La cohabitation des Roumains avec les Cumans a laissé des 
traces aussi dans la toponymie des pays roumains. 

Le nom du district de Teleorman (Valacbie) est sûrement 
cuman. Il est composé de teli et orman, dont le premier est 
glosé dans le Cod, cum, par stultus 116 et le second par boscus; 
Teleorman signifie donc « forêt folle », c'est-à-dire « forêt sau- 
vage, épaisse » (comp. le nom de lieu de la Roumélie Delior- 
matty où apparaît le d turc à la place du / cuman; cf. C. Jirecek, 
Sit^ungsber, der bôhm, Gessellsch, der IVissensch,, Prague, 1889, 
1 1). Le nom de Teleorman est attesté sur le territoire roumain, 
sous la forme Tivcu ipfjLsv (probablement une transcription 
fautive), chez le chroniqueur byzantin Cinname III, 3 (éd. de 
Bonn, 94) lorsqu'il raconte que les Byzantins attaquèrent en 
II 48 les Cumans, au nord du Danube, et les poursuivirent 
jusque dans les Carpathes orientales («7:1 ïpc; Tivcu op(xov). Le 



1 



384 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Tivcu cp;i.sv de Cinname ne coïncide pas d'ailleurs avec le 
Teleortnan d'aujourd'hui; les Cumans désignaient peut-être par 
Teli orman toute la région montagneuse de la Moldavie et de 
la Valachie ; cette dénomination fut ensuite restreinte à une 
partie de la Valachie. 

C'est toujours des Cumans que doit venir le nom de Cara- 
cal y capitale du district de Romana;i. Ce nom se décompose 
en kara « noir » ÇCod, cum, 143) et kala « fortification, châ- 
teau » (kalaa dans le Cad, cum. 89, glosé par castrum). 

Le nom des Cumans s'est conservé dans un grand nombre 
de localités roumaines : Conianul (distr. de Bacàu, Neamt, Vîl- 
cea) ; Valea lui Coman (distr. de Muscel) ; Cotnani (Oit, Dolj) ; 
Cotnana (Buzàu, Vlaçca) ; Comanca (Romanaçi, Vîlcea) ; Coma- 
«^f// (Bacau, Covurlui, Romana;i, Gorj, Mehedinp); comp. 
bulg. Kofnan, KomaniiCy Kutnanicay Kunianavo, Quelques-unes 
de ces dénominations reposent d'ailleurs sur le nom de per- 
sonne Cofnan, pris toujours des Cumans (comp. bulg. et serbe 
Kumatty Kumanau; cf. V. Maretic, Rad jugosl. Ahademijey 
Agram, LXXXI, 92). 

LMnrïuence du pt^tchénègue et du cuman sur le roumain a été 
exagérée plus d*une fois par Hasdeu, surtout dans son Etym. magnum. \ 
elle a été réduite à des proportions plus justes par L. Çàineanu, 
Injitt^tifa orientalà astipra limbei ji cuUum romim, Bucarest, 1900, I, 
XV et suiv. (cf. Rotnaniay XXX, 540 et suiv.). La liste des formes 
attestées dans le Cod. cum. et existant en même temps en turc et en 
roumain que Çâineanu donne aux pp. xviii-xix de son travail est 
bien incomplète et pleine d'erreurs ; l'auteur y a confondu les 
formes cumanes avec celles du perse, bien qu*elles soient nettement 
distinguées dans le Cod. cumamcus. D'après Çàineanu (cf. G. Kuun, 
Cod, cum. y Lxxxiv) le nom de la ville moldave laji (Jassy) serait 
aussi cuman ; il reposerait sur yaasi « archer », c'est-à-dire « la ville 
des archers » (comp. yaa -^ arctis dans le Coil. cum., ,118); cette 
étymologie, comme beaucoup d'autres qu'on a proposées pour ce 
nom, nous semble bien attaquable. Les noms des villes les plus 
anciennes de la Moldavie sont en général slaves et hongrois, ce qui 
concorde bien avec ce que l'histoire nous enseigne sur l'organisation 
municipale et en général politique de l'ancienne principauté moldave. 
Nous doutons fort d'autre part que des Cur"«"*^-^"'"t existé en 
nombre plus ou moins grand parmi les 1 'Hes mol- 

daves, la seule circonstance qui pourrait :umaue 






INFLUENCES HONGROISE, CUMANE HT POLONAISE 385 

d*un nom comme loji; ils vivaient plutôt à la campagne, et c'est là 
qu'ils se fondirent dans la population roumaine. Tout aussi contes- 
table nous semble Tétymologie que G. Kuun (/. c, lxxviii) pro- 
pose pour les noms de lieux Bd^noasa, Be:(ejti (Moldavie; comp. 
Besenyô en Hongrie); l'auteur hongrois suppose que ces noms 
dérivent de Bisseni^ la dénomination des Petchénëgues dans les docu- 
ments hongrois. — Nous croyons inutile d'insister longtemps sur 
d'autres étymologies cumanes proposées pour tel ou tel mot roumain, 
^âineanu, /. c, I, xvii, ceux, a réfuté à juste titre la dérivation du 
cuman des formes acceCy aslam, haierd, etc., admise par Hasdeu, 
Eiym. magnum, I, 136; II, 1865 ; III, 2363. Un mot sur lequel nous 
devons toutefois nous arrêter un instant est baUgd dans lequel Hasdeu, 
/. ^.,111, 2384, voit toujours un reste de l'influence des idiomes toura- 
niens sur le roumain. Cette forme qui reparait dans le serbe balega et 
dans l'alb. baigi semble être apparentée à Tistr. (Sissano)^/t^o/a (Ive, 
I dialetti ladino-venetiy 171 ; cf. Meyer-Lùbke, Literaturhl. f. rom, u, 
germ. PhiL, XII, 240); cette circonstance parlerait en faveur d'une 
origine latine du mot en question, bien que nous ne voyions pas quelle 
en serait la véritable étymologie (il est dans tous les cas sûr qu'il n'a 
rien à faire avec le dr. baie, auquel Çàineanu, /. c, I, cxxxvui, le 
rattache à tort). 



INFLUENCE POLONAISE 

153. Nous n'aurons pas beaucoup à dire de cette nouvelle 
forme de l'influence slave; elle n'est représentée dans le daco- 
roumain général que par quelques mots. 

Les affaires politiques mirent en contact, vers la fin du 
XIV* siècle, les Roumains avec les Polonais. Les relations, tan- 
tôt pacifiques tantôt hostiles, qui lièrent ces deux peuples pen- 
dant plusieurs siècles laissèrent quelques traces dans la langue. 
C'est surtout le moldave, comme il était naturel, qui fut le plus 
influencé par le polonais; quelques-unes des formes qu'il lui 
emprunta se popularisèrent avec le temps dans tout le domaine 
daco-roumain; d'autres ne furent pas connues au-delà de ses 
irontières. Seules les premières de ces formes nous intéressent ici. 

Parmi celles-ci nous avons à relever : dr. càtufi; càuf ; danifà; 
dulàu ; hrijcà ; jac (Jafy jefuirè) ; laie ; lan ; mocirlà ; sdranfà ; fold ; 
stàruire; tencuialà; iulei = pol. katus:^^ (la forme polonaise 

DzxsuUANU. — Histùirt dt la langm roumaine, a$ 



386 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

signifie « torture », celle du dr. « instrument de torture, fers, 
chaîne »); koiis^; doi'nica; dohw; hryc^ka; S;ak Çl'f de jaf, jefmre 
doit venir du ruth, !;f(huvaty; pourcA slave devenu/ en rou- 
main, comp. praf, etc., p. 277); ta/a; tan; mx^yta (comp. 
aussi le bulg. mocorliv); dranua (même forme d'ailleurs en 
russe); s^otdra (comp, tchè<]. ioldd); starowaé; lynhtwaé; luleja; 
comp, en outre l'ancien titre de fonction haOnart —-■ poi. hd- 
man. Pavâ^à doit aussi être polonais, pau>e{ (it. pavese); on 
trouve en a.-roum. aussi une forme avec /, plave^â (Hasdeu, 
Cuv. din bàlr., I, 421) qui correspond à l'it, palvese; nous ne 
croyons pas toutefois qu'elle vienne directement de l'italien; 
elle peut être empruntée au polonais, bien qu'elle n'y soit pas 
attestée; elle a pu exister autrefois. 

L'absence d'éléments polonais en macédo- et en isiro-rou- 
main n'a plus besoin d'être expliquée. 

I S4. Nous terminons avec ces remarques l'étude des 
influences anciennes sur le roumain, antérieures au xvi* siècle. 
Nous aurions dû certes nous occuper aussi de l'influence 
turque, dont les premières manifesutions remontent au 
XV' siècle. Nous avons cependant été obligé d'y renoncer, pour 
ta raison que cette influence s'est continuée pendant plusieurs 
siècles et qu'il est souvent diflîcile de faire un triage entre les 
éléments turcs du roumain datant du xV ou du xvi' siècle 
et ceux qui sont postérieurs à cette époque. L'influence turque 
trouvera donc mieux sa place au tome II. 

Les éléments étrangers du roumain que nous avons étudiés 
jusqu'ici ne représentent encore qu'une partie minime du fonds 
de provenance externe de sa grammaire er de son lexique. 
Nous verrons, dans l'étude du développement subséquent du 
roumain et dans la description des différents parters qui le 
constituent, que d'autres couches linguistiques se sont super- 
posées sur celles que nous avons constatées au cours des derniers 
chapitres. On peut toutefois dire que les influences que 
nous venons de reirac;;r sont les plus importantes, les plus 



INFLUENCES HONGROISE, CUMANE ET POLONAISE 387 

le roumain doit révolution particulière qu'il a suivie au moyen 
âge et les traits les plus notables qui le distinguent, à tant 
d'égards, des langues congénères. 

La phonétique, la morphologie, le lexique (moins la syn- 
taxe), toutes les parties qui composent le trésor linguistique du 
roumain, montrent une infiltration intense d'éléments étrangers, 
une réaction énergique de la part des idiomes qui l'ont 
entouré; à chaque pas on découvre un filon hétérogène dans 
la masse des formes héritées du latin. 

Ce que nous offre surtout, à ce point de vue, le lexique est ce 
qu'il y a de plus intéressant, de plus instructif pour l'histoire 
générale des Roumains. Il n'y a aucun domaine de l'activité 
humaine, aucune sphère de la nature où la langue roumaine ne 
montre quelque terme d'origine étrangère. Devant la concur- 
rence que leur faisaient les formes introduites de l'albanais, du 
slave, du grec, etc. plusieurs mots latins ont disparu du langage 
populaire, après avoir végété quelque temps à côté de ceux qui 
devaient les supplanter. Ce serait un travail considérable et sans 
doute assez intéressant que de dresser une liste des mots latins 
qui ont péri, sans laisser le moindre vestige, dans la lutte avec 
leurs synonymes de provenance étrangère. Quelquefois, 
cette substitution d'un mot étranger à un mot latin peut être 
expliquée par les circonstances particulières dans lesquelles 
les Roumains ont vécu au moyen âge (il n'est pas, par exemple, 
difficile de comprendre pourquoi urbs est tombé dans l'oubli et 
sa place a été prise par le hong. vdroSy roum. araf); mais qui 
pourrait toujours découvrir les causes qui amenèrent la vic- 
toire de telle ou telle forme slave, alb., etc. sur un mot latin? 
Est-il possible de savoir pourquoi labruniy puer, amarty avidus, 
siiperbuSy spes, uxor, aurorUy etc. ont cédé la place aux alb. 
bi4:i^e, kopiTy si. Ijubiti, lakoniûy mi^drûy nade^ddy nevêstay T^orija 
(roum. bu:^y copily iubire, lacotUy mîndrUy nàdejdcy nevastày xpri)} 
Le fait important n'est pas d'ailleurs toujours de savoir pour- 
quoi les formes étrangères se sont imposées plutôt que celles 
transmises du latin, mais bien de constater le degré de popu- 
larité dont elles jouissent, la place qu'elles occupent dans le 
trésor lexical de la langue, la manière dont elles ont été modi- 



300 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

fiées, la famille de mots i laquelle elles ont donné naissance, 
etc. Ec puisque chaque mot est une page d'histoire, l'étude des 
éléments éirangers du roumain n'a-i-elle pas aussi une autre 
importance, celle de découvrir quelques faits historiques du 
passé du peuple lOumain et, en général, de tous les peuples 
balkaniques? Que de choses inconnues ou obscures ne nous ont- 
elles pas été évoquées et édaircies grùce aux mots que nous 
avons étudiés! Aurail-il été possible, sans le secours de tels 
mots, de préciser jusqu'à un certain degré la patrie primitive 
des Roumains, et n'est-ce pas toujours d'eux qu'il tant attendre 
des renseignements sur les rapports dans lesquels les Roumains 
ont vécu, avec leurs voisins, au sud comme au nord du Danube ? 
Les philologues et les grammairiens roumains de l'ancienne 
école, en voulant ignorer ces éléments étrangers du roumain 
ou les chasser mcme de la bngue, commettaient donc une 
faute grave et enlevaient aux investigations historiques un 
moyen des plus précieux pour connaître l'histoire primitive des 
Roumains; aujourd'hui, les savants doivent, au contraire, 
s'imposer comme un devoir de découvrir ces éléments et de les 
étudier i tous les points de vue; on peut même dire que les 
progrès de la philologie roumaine dépendent en grande partie 
de l'intérêt qu'on accordera à l'étude des relations du roumain 
avec les autres langues balkaniques. 



CHAPITRE IX 

LES PLUS ANCIENNES TRACES 
DE LANGUE ROUMAINE 



155. Les faits examinés au chapitre précédent nous con- 
duisent au seuil du xvi* siècle, l'époque qui clôt l'histoire 
ancienne du roumain, celle de ses origines et de sa formation. 
Nous arrivons ainsi au moment où le roumain est définitive- 
ment constitué et tel que nous le connaissons par les monu- 
ments littéraires du xvi* siècle. 

Pour compléter ce que nous savons de cette partie de son 
histoire, il reste à montrer ce que les textes étrangersantérieurs 
au XVI' siècle nous fournissent pour la connaissance directe du 
roumain ou, en d'autres termes, quelles sont tes formes qui 
nous ont été conservées de l'époque où il n'existait pas encore 
une littérature roumaine. On comprend l'importance d'une 
telle enquête pour l'étude de l'époque antérieure à l'apparition 
des premiers textes. 

156. Soucieux de trouver quelques reliques linguistiques 
des premiers temps du moyen âge, les philologues roumains 
ont recouru aux chroniqueurs byzantins qui sont, comme on 
le sait, des sources précieuses pour la connaissance de l'histoire 
primitive des Roumains et chez lesquels on trouve quelquefois 
des mots intéressants des idiomes balkaniques. Malheureuse- 
ment, ce qu'on a découvert chez eux pour l'étude de la langue 
rmiinnine «ip rpilnit h neii île rhose ; nous verrons même qu'on 

e de ce qu'on y a relevé. 
de langue roumaine qu'on cite 
le chroniqueur byzantin Théo- 

rmogTaphte (éd. de Bonn, I, 397), 



390 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Théophane raconte que dans une expédition contre les Avares 
un soldat de Tarmèc byzantine, conduite par Martin et Comen- 
tiolus, ayant perdu la charge de son mulet en fut averti par un 
de ses compagnons qui lui cria : torna, torna, fratre (Tspva. Topva 
çpiTps); Théophane observe que ces paroles furent prononcées 
dans la langue nationale (t^j ::aTp(03t çwvfj). Le même fait est 
rapporté par Théophilacte, Hist. II, 15 (éd. de Bonn, 99) qui 
modifie un peu le récit et dit que le soldat aurait crié retorna 
(^sTopva); il remarque d'ailleurs aussi que cette parole était 
dans la langue du pays (iztywpw.) v/jotty;). Ce témoignage est à 
coup sûr intéressant, mais il ne peut avoir pour l'histoire du 
roumain l'importance que lui ont donnée la plupart des philo- 
logues. Et cela pas pour la raison que torna ne peut être, 
comme l'affirme G. Weigand {Encichpedia romînày I, 230), une 
forme roumaine puisque le sens de « retourner » serait 
inconnu au roum. turnare (affirmation inexacte, car l'a.-roum. 
et le mr. connaissent ce verbe précisément avec le sens donné 
par Théophane), mais pour d'autres raisons. C'est que torna 
était un mot du langage officiel de l'armée byzantine; il est 
donné comme tel, à côté de cedcy sta, etc., dans le traité de 
stratégie (éd. Scheffer, Arriani tactica et Mauricii artis militaris 
libri XII, Upsal, 1664, 83, 435) attribué à l'empereur Mau- 
rice (582-602); dans ces conditions, il ne peut plus être regardé 
comme un vocable roumain, mais simplement comme un 
terme de commandement du latin de l'époque byzantine (cf. 
Jirecek, Archiv /. slav. PhiloL, XV, 99). Quant à fratre, il a 
sans doute plus de valeur que torna^ mais il ne peut non plus 
être regardé comme foncièrement roumain ; il est une forme 
latine vulgaire, non encore transformée dans le xo\im. frate. 

Un autre écrivain byzantin chez lequel on a cru trouver des 
formes roumaines anciennes est Procope (vi*^ siècle). Parmi les 
noms des châteaux bâtis ou restaurés en Mcsie, en Thrace, etc. 
par Justinicn, que cet auteur donne dans son livre De aedificiis, 
IV (éd. de Bonn), il y en a plusieurs dont le caractère roman 
est évident, mais qui ne contiennent, à notre avis, rien de par- 
ticulièrement roumain. On y relève ainsi : Féiaevs; 277, 
KajjLivc; 279, «Pajxiat 280, Aoj-c^ivTava 284, KajTeXXsvo^o, 




LES PLUS ANCIENNES TRACES DE LANGUE ROUMAINE 39 1 

*ApY£v-:a;e;, TpeBsTiTi/a'sj; 285 ; aucun de ces noms ne peut être 
considéré comme roumain; ils sont tous latins vulgaires (les 
formes roumaines correspondantes seraient Geaniàrty Câmifiy 
Fâfii, FintUia Lupulni, Castelul noUy Arginlariy Treiieci tei); 
d'aspect roumain incontestable sembleraient, en échange, être 
r6iJL£AXop.o!>vT£; 307 (lat. truMttSy roum. fnun\i)y SxsTrxexiaaç 
285 (roum. !i apte case y on aurait donc/ rendu par cnt), Sxape; 
283 (roum. Scàrt), SipCY^eç 284 (roum. Strungt), Sexoupaixa 
292 {Suuriced)y mais ceux-ci sont tout aussi peu probants que 
les précédents (l'w à la place de o dans -'^suvtsç est un phéno- 
mène latin et nullement roumain, cf. p. 77; SxeTTTe- est peut- 
être une faute pour -6t;t£, il est dans tout le cas téméraire de 
voir dans ox une transcription du / roumain ; quant aux autres 
formes, il est douteux qu'elles représentent les mots roumains 
que nous avons donnés entre parenthèses et avec lesquels on a 
voulu les identifier). Si aucun des noms cités ne nous offre des 
particularités caractéristiques du roumain, il va sans dire qu'il 
n'y a rien à tirer ni de AsutïsXs, Kou(jxouXoç, KcJ^yxiXs;, cités 
par le même auteur (281, 284, 305), et dans lesquels certains 
philologues ont vu l'article roumain -w/, -le. 

Dans un passage de son Hist, contpend, (H, 466, éd. de 
Bonn), Cédrénus raconte la lutte de Setaïna (1017) des Byzan- 
tins avec les Bulgares et rappelle que ceux-ci alarmés par l'appa- 
rition brusque de leurs ennemis, conduits par Basile H, se mirent 
à crier gs^eî-re, b T^aTaap. Le premier de ces mots a été pris par 
quelques savants pour roumain et identifié avec la 2* pers. 
pi. de l'impér. de fugy fugifi (en macédo-roumain /«rf;(i/j ; 
comp. la forme de parfait 2" pers. sing. vd:(ii chez G. Weigand, 
Arotnuneriy II, 108); en réalité, ce n'est autre chose que la forme 
bulgare fe^iVf , comme Ta bien fait remarquer C. Jirecek (^Arch, 
sL Phil.y XV, loi). 

Aucun des mots cités ne peut, comme on le voit, être con- 
sidéré comme roumain. 

Il reste, en échange, une forme dont le caractère roumain 
semble être certain. C'est le nom de lieu Kîixga Asy^ou qui 
existait jadis dans le Rhodope et qui est mentionné par Cédré- 
nus (II, 457) sous l'an 1014; nous ne voyons aucune difficulté 



392 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

à l'identifier avec le roumain Clmpulung = Campus longus (ce 
nom de lieu se rencontre d'ailleurs aussi en Italie, en Rhétîe, 
etc.; comp. frioul. Ciamplung, A. di Prampcro, Gioss. geogr. 
friulano, Venise, 1882, 28; tstr. Kanpulongu, Ive, Istr. Mttn- 
darten, 39). ■ 

1S7. Pour trouver des formes roumaines anciennes plus 
nombreuses et plus intéressantes, nous devons nous adresser aux 
documents latins et slaves. Il est toutefois regrettable qu'on 
n'ait publié jusqu'ici que peu de documents slaves antérieurs 
au XVI' siècle; pour cette raison, notre moisson de formes rou- 
maines tirées des documents slaves ne sera pas aussi riche que 
nous l'aurions désiré. 

La liste que nous donnons plus loin contient surtout des 
noms propres ; ce sont, en effet, les formes qu'on rencontre le 
plus souvent dans les documents. Il va sans dire qu'on ne trou- 
vera dans cette liste que tes mots qui ont un caractère rou- 
main bien marqué ; les textes slaves font souvent mention de 
Roumains portant des noms slaves tels que VeUsIava, Prodan, 
etc. (Jagic, Svetostefanski hrisovulj, 29), mais comme ces noms 
n'ont rien de particulièrement roumain, ils n'avaient que 
faire dans notre liste; nous avons, en échange, relevé les noms 
d'origine slave qui présentent quelque particularité roumaine, 
comme l'article, etc. (Bralul, Gradul). 

Nous avons omis dans notre liste des noms tels que Danuh 
1018, Andriidus, Chtidult, Dedulus, Dracciilus 1080, An:^HÎa 
1080 (Mon. spect. Slav. merid., VU, 34, 154, ijj, 177) qui 
sembleraient h première vue contenir l'article roumain -iil et 
qui ont été considérés comme tels par quelques philologues; il 
faut plutôt voir dans leur finale le suffixe italien -olo. 

Quelques mots roumains des documents hongrois des xi'- 
xiii' siècles ont déjà été relevés aux pp. 316-318 (cf. pp. 30}, 
306); nous nous dispenserons de les reproduire ici. 
Dans U citation des pub 



.Irh. t!(. =Arbh\\ 
1871; fiogdan = 1 



LES PLUS ANCIENNES TRACES DE LANGUE ROUMAINE 393 

1889; Fejér = G. Fejér, CcxUx dipîomaticus Hungariof, Budapest, 
1829- 1844 (cf. M. Czindr, Index alphaheticus codicis diploftiatici Hun- 
gariae per G, Fejér ^ Budapest, 1866) ; Jagic = V. Jagic, Svetoste- 
fanski hrisovulj^ Vienne, 1890 (cf. St. Novakovic, Svelostefanska 
hrisovulfûy dans le Spottitiiik, Belgrade, IV, et Arch. f. si. Pbil., 
XIII, 253); Kaiuzniacki = E. Kaiuzniacki, Documente sîavone din 
arhivele impériale din Moscva, dans la collection Documente privitoare 
la istoria Rominilor (Hurmuzaki), Bucarest, 1890, I" ; Melhisedec, 
Cron. Hu^.y Cran. Rom. =: Melhisedec, Cronica Hujilor, Bucarest, 
1869, Cronica Romanului^ Bucarest, 1874; Miklosich = F. Miklo- 
sich, Mottumenta serbica^ Vienne, 1854; Miletii = L. Miletià, Novi 
vlaho-hûlgarski gramoti otû Braimni^ Sofia, 1896 (extrait du Shornik 
du ministère de l'instr. publ. bulgare, XIII); Miletic-Agura =: L. 
Miletic et D. Agura, Dako-romûniti i téhnata slavjanska pismenosti 
(extrait du Shornik bulg., IX); Milojevid =■ M. Milojevid, Detamke 
hrisovulje (dans le Glasnik srpskog uienog druitua, Belgrade, 2« série, 
XII) ; Mon. Hung. = Monumenta Hungariae historica, diplomataria^ 
1857 et suiv. (cf. F. Kovics, Index alphaheticus codicis diplomatici 
Arpadiani continuati per G. IVen^el, Budapest, 1889); Mon. hist. 
Slav. == Monumenta spectantia historiam Slavorum tneridionalium , 
Agram , 1868 et suiv. ; Mon. jur. Slav. = Monumenta historico- 
Juridica Slavorum meridionalium, Agram, 1877 et suiv. ; Rev. ist. = 
Revista pentru istorie, arheologie^i filologie (publiée par Gr. Tocilescu), 
Bucarest, 188} et suiv. ; §afarik= J. Safarik, Hrisovula cara Ète/ana 
Duiana (dans le Glasnikù drustva srbske slovesnosti, Belgrade, 1862, 
XV, 262 et suiv.); Jrans. rz: TransUvania, Bra^ov, 1868 et suiv.; 
Uljanicki m: V. Uljanicki, Materialy dlja istorii vxaimnyhU otnolenij 
Rossii, Poltsi, Moldavii, Valahii i Turcii, Moscou, 1887; Venelin 
=1 J. Venelin, Vlaho-holgarskija ili dako-sknjanskija gramaty, Péter- 
sbourg, 1840; Zimmermann = F. Zimmermann, C. Werner et G. 
Mûller, Urkundenbuch :(ur Gfschichtc der Deutschen in Siehenhûrgen^ 
Hermannstadt, 1892 et suiv. 

Nous suivons, dans la citation des formes, l'ordre chrono- 
logique : 

XI' siècle : Kokora C052 Boczek, Cad. diplom. et epist. Mora- 
wfl^, Brùnn, 1836,!, 125. 

XIP siècle : Crei (= Cre\) 1135 Fejér VII % 102. 

Xni« siècle : Butul 1209 Fejér El' 72; Balan 1222 ibid. VII', 
210; Bucorûy Bunûy Gaie, Singurû 1222-1228 Miklosich 11, 
12, 13; Cingul 1228 Mon. Hung. XI, 463; Buyul 123 1 Zim- 
mermann I, i5; Tunata 125 1 Fejér IV", S^-^Btidul 1252 Mon. 
Hung. Xn, 342; Crnul 1275 ^'^- Z'^^- •^^^^- ^^y 34 5 Bucurû, 



39'4 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

Cucorti {CiKurovu), ^erhann 1293-1^02 Mikiosich S9, 61,63. 

XIV' siècle : Buhtr 1302 Mon. Hung. X, 293 ; BcU, Btuorfi, 
Copilfi, Macicalû (comp. la forme màfcal citée à la p. 340), 
Miculii, Nfagulû, Radtilù, yisitoru vers 1318 Jagic 17, 29, 30, 
31, 32, 33, 34; Nfgul 1323 Mon. hist. Slav. X, 125 ; Barbalû, 
Bralulù, BucuTÙ, Bunii, Copilfi, CreliilN,DraguJii, Duftilù,Mutulà, 
Raduki, Rahulfi, ^arulû, Visatorù, {Vssalora, Fisitorù) 1330 
Milojevic î, 11,23,31,38,40,4s, so, SI, S2, S3,SS> 72, 74. 
78, 91, los, 112, 113, 122, 12), 124, I2S ; Balanû, Bradelu, 
Dagulû, Datulû, Doîulû, Drajiilii, Duftnatiù, Feàorû, Grûjulù, 
Hraliilù, Hranulù, MiUpra, Mràcitta, Neagulii, Oparihilù, Radu- 
/of(>/i (suffixe slave, Radul), Raiuh'i, Rafuli'i, Staîulii, Slanulù, 
Surduîû, Ursulavikii, fifityorj^/ (terminaison slave, Vini^or), Vla- 
dttïù 1348? Safarik 270, 271,272, 289, 290, 291, 294, 295, 297, 
298, 299, 301 ; hrençe (-- brinià) 1357 Mon. hist, Slav. XIII, 
200; Musad t^€2, Miisalh 1363 (= - Mujal) Traits. IV, 238, 
239; Kaidu 1366 ibid. 289; Koc^ohtd (=^ Càciulatà) 1372, 1374 
ibid. V, 67, 68; Radulù, Salciforii, vers 1382 Venelin 9, 10; 
Janku!, Radul 1383 FejérX'"" 134, 136; Sàpatul, van 
(y. sur ce mot p. 352) 1 386-1418 Miletic-Agura 117; S^trimba 
(— Strimba) 1390 Fejér X' 584; i^amiM 1391 Trans. V, 151; 
Bratula, Mufatû, Niatrdtila (terminaison slave) 1392 Ra'. ist. 
\11, î68; Csfiate, Kalin, Peraoh S^as:^iloru (= Pàraele Safilor), 
Piatra obla, S^lancsttl egiimcnuîu, Vallya Opaliilui, Vallya 
Vic:^oniîor, Vallya S:;(r(csi, Apa Tunsuliit 1392 Trans. V, 151, 
IS2; Bratulova, NtaUduloi-a (avec suffixe slave) IJ92 Arh. 
isl. V, 18; Niateduift 1395 Uljanicki 8-9; Rlnlu albu, Riusor 
1398 Trans. V, 172; Mandulû, Radulù, Slanciuhi, Barbulavù, 
Stanulovff (avec suffixe slave) 1398 Venelin 19. 

XV'siùcle : marturià, marturisali (forme slavisée, dr. màrlu- 
risire), i" moitié du xv» s. Miletic 71 ; Bratulii, Jumetale 1404 
Uljanicki ts Clés mêmes noms sont mentionnés dans deux 
documents de 1407, 1408, Melhisedec, Cron. Roin. I, 102, Cron. 
Hu^. 4); Slant^ul 1405 
fixe slave) 1412 Kaiuii 
ment de r42S, ihid. 83; 
Miletiè48; Dubilul (= 



LES PLUS ANCIENNES TRACES DE LANGUE ROUMAINE 395 

■ 

Agura 122; bffbac (= bumbac), Turqori^ vare 1420-1431 Miletic 
SS> S^j S7> LungOjH 1421 ibid. 52; Budulû, Danciul, Stroifor 
1421 UIjanicki 26 ; Nanul 1421 Trans. V, 222 ; pedepsati (forme 
slavisée, dr. pedepsiré) 1421-143 1 Miletic 5 5 ; Cirefctuly Stancîulay 
SalciforofH (avec flexion slave, Sàlcifoarà) 1424 ^rA. ist. I,, 19; 
Eremieftiy Popcftiy Pisca (== Fisc), Zugrafù 1425 Kahizniacki 
836, 837; Matasà, Jumetateva (suffixe slave) 1428 Arh, ist. T, 
121 ; Cercfevu (suffixe slave, Ciref), Sràbfori 1429 Venelin 56; 
Repede 1430 Fejér X^", 231; Albuluy Camara^ 1430-1446 
Miletic 63, 64; Balanûy Stràmba 143 1 Kaiuzniacki 838; 
MosulyS:(lancsul (Sthinchul'), Vajkul {Volcul) 1432 Tm/w. VI, 6, 
32; Gànescul, Stanciulay Stefula (terminaison slave) 1432 Rev. 
ist, VII, 370, 371 ; Limbadulce 1433 UIjanicki 35 ; Afo/w/ 1433 
Mon, jur, Slav, VI, 132; Jude 1434 UIjanicki 42; Buciumeani 
1434 Kaiuzniacki 852; Limbàdulcevica (suffixe slave) 1435 Arh, 
ist, I", 19; Ryusor 1435 Fèjér XI, 303; Piîatra, Stràmba 1436 
UIjanicki 49, 53; Albulu, Aninosûy Gàureaniy Lànjefti, Rugul, 
Setneriy Vlaiculu 1437 Miletic- Agura 122, 123; Dulcescula (suf- 
fixe slave) 1438 Arh, ist. T, 4; Buciumeani y Judecii 1439 UIja- 
nicki 57; Cfl/r^, Semenûy Tatuln Sràbulûy Turbafi 1441 Venelin 
88, 89; Serbescula (terminaison slave), Ureacle 144^ UIjanicki 
6ï y 62; Jumâtatici y Limbàdulcica (suffixes slaves) 1442 Arh. 
ist. Vy 74, 123; Miniiula (= Min:i^ul) 1444 ibid. 123 ; ijfj/^tt 
1444 Trans. VI, 66; Dulccscula (suffixe slave), Urîacli 1445 
UIjanicki 65, 66, 67; Craciunova (terminaison slave) 1446 
ibid. 68; Bw^wr 1446 Trans. \1, 67; Mûn^ula (terminaison 
slave) 1447 Arh. ist. I, 113 ; même forme dans un document 
de 1448 UIjanicki 72, 74; Sràbulù 1448 ibid. 71; PàntecCy 
Scurtulû 1449 UIjanicki 76 (cf. 78); Bratula, Danciulay Moices- 
cnhy Sràbula (terminaison slave) 1450 Bogdan 2^'ybucurost 
(z=:= bucuros)y Màgureani 2^ moitié du xv* s. Miletic 91, 
92; Gavaneftiy Mu fat y Pe^tifaniy ^erbul 145 1 Miletic- Agura 
12}; Dobruluy Vulpa^u 1452 UIjanicki 79 (cf. 88); Secarà 
1452-1456 Miletic 73; Albnlay Gàuriciay Pintecia (terminaison 
>, slave) 1453 Arh. ist, T, 103; Danchul, Merisory Malajesd 

(— Màlàiqtiy même forme, Malaiesthy dans un doc. de 1457) 
1453 Trans. \ly 116, 126, 162; Vale seacà 1453 UIjanicki 8t; 



39^ HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

t 

Buduln 1455 ihid, %j\\Buctumù^ Galhinû^ Mihulù 1456 ibid, 
87; Corbi 1456 Arh. isl. P, 142; Barbât 1436-1477 Miletià76; 
Albul^ Ciocràlie^ Vlaicul document de l'époque d'Etienne le 
Grand (1457-1504) Rev. ist. Vil, 374; Buctufna (terminaison 
slave) 1460 Arh, ist. I", 7 (cf. 115); Buciumù, Dobrulu, hotarûy 
marturi, mqa^i^ Olflescula^ unka (-- uncJn^ terminaison slave) 
1464 Melhisedec Cron. Huf. 9, 10, 11 (cf. Cron. Rom, 135); 
Zi^ul 1466 Mofi, jur, Slav, VI, 253 ; Corneani^Floci, Fràtileftiy 
Gure^a (terminaison slave), ^diumul 1467 Miletiè-Agura 125 ; 
Vlaicula (terminaison slave) 1468 Uljanicki 107 (cf. 108); 
ArhurCy MihulUy Valea seacà 1470 Uljanicki 108 ; Ciocàrlie^ 
Cràlani 1470 Rev, ist, VII, 378; ^crhu^ Tatulu, Vlàculû 147 1 
Venelin 95, 96; PreàUtulH (faute pour Pràlitulii --- Pirlitul) 
1472 Venelin 112; Creful^ Ràtundul 1472-1481 Miletic 82, 
87; Kos^teiului, Kukuluiy din gura vali, Strimptu^ Versatura 
{cxundationis decursHS vulgo « Versatura ») 1474 Trans.\\ 262; 
Negrulù 1476 Venelin 118; Bu^at^ Gangura 1480 Arh, ist, V, 
116 (cf. 75); Cràcimar^ I:;voraniy Popefti, Sàràcineftiy Scurtulova 
(terminaison slave) 1480 Miletic-Agura 126, 128, 129; Myhul 
1480 Uljanicki no; Miculy Mu^at 1481 ibid, 130; Barbulcv 
(terminaison slave), Dancïul 1483 Arh. ist, I' 37; Florescul 
1483 Miletic-Agura 130; Batrinuly Fada en ttasipy Fofitatia negra^ 
Gauriy Gura vaii albinilor, Knea:^uluiy Krettg (- - Crîng\ Pereu 
rosu ÇPàrdul rofu) 1486 Trans, \'II, 9; bucata, Cornilortiy Petre- 
ftilorû 1487 Rev. ist. I, 378 ; Baclul, judecii, Mihul, nepot (jiepotuU 
nepoata), Puïa, Puïul 1488 Melhisedec Cron. Rom, I, 134, 
135, 147; Co:^minHUiy Secara 1488 Uljanicki 117; Dosul^ Fan- 
tana negra^ Gaure, Gura Isvoruluiy Knea:^uly Pamentu rosiuy pietra 
Kos:^tiny Popescului^ Vaii albinilor 1488 Trans, Wl^ 18; Albote^- 
tilory Bodea Sràhula, Bodea Rumârula (terminaison slave, Roms- 
nul), Limbàdulce, Sàrata, trotan 1489 Arh, ist, I', 155 ; Pàlmrnicel 
1489 Uljanicki 117, 118; Albu, Fruntefa (suffixe slave), Lupuly 
Mu^ata, Pietreani, Prâvuly Purecc, Secarà 1490 Arh. ist, T, 5, 6, 
66, 156; Bâe^tiy Sprintemyva (terminaison slave) 1490 Miletic- 
Agura 132; CopacïUy Secarà y StàrostecHla{f[nz\ts\^\t)i^^i Arh. 
ist. r, 156; Pervulfi 1491 Venelin 130; Jumeiate^ Màndrefti 
1492 Arh. si. XV, 198; Mufatii 1492 U'* Barbuly 



À 



LES PLUS ANCIENNES TRACES DE LANGUE ROUMAINE 397 

Cornàfeluly Fântàneale, Gro:^àve^tiy Làudat, Pràvul, Ursefti 
1493 Miletic-Agura 133, 134; Càlugàrcfti, Copàcely Corbi, Cra- 
ciun, Urfi i/^^6ibid. 136, 137; I^ranul 1497 ibid. 137; Tre- 
stiora 1498 ibid, 138; Arbure^ Fruntepiy Grunia^ûy Tàutulû 1498 
Uljanicki ij6; Frunte^a (finale slave) 1499 Melhisedec Cr(7w. 
Rom. I, 151; Bradet, gura Jilpdui 1499 Miletic-Agura 138; 
Barbulùy Pràvulû 1499 Venelin 134. 

158. Les formes que nous venons de citer n'enrichissent pas 
beaucoup, comme on peut le voir, nos connaissances sur l'ancien 
roumain ; elles ont toutefois de l'importance pour le lexique et 
surtout pour la phonétique (comp. par ex. Ltubitul 141 8, ^oïu- 
mul 1467, etc.); elles confirment d'autre part un fait que nous 
avons rappelé ailleurs, c'est que le roumain était constitué, 
dans ses traits les plus caractéristiques, dès le xiii* siècle ; on ne 
constate aucune différence notable entre les formes de cette 
époque et celles du xvi* siècle. 



\ 

i 



CONCLUSION 



Nous arrivons au bout du chemin que nous nous étions pro- 
posé de parcourir dans cette première partie de notre travail. 

Les moments les plus importants de l'histoire ancienne du 
roumain ressortent, croyons-nous, assez clairement de la mul- 
titude de faits que nous avons étudiés. 

Transporté dans la péninsule balkanique, le latin y rencontre 
le thrace, Tillyrien et le grec ; dans la lutte qui s'engage entre 
lui et ces idiomes, le thrace et Tillyrien perdent la plus grande 
partie de leur domaine. En absorbant en lui une portion de 
l'élément autochtone, le latin balkanique se transforme avec le 
temps en un parler roman spécial, dont le développement va 
dans une certaine mesure, jusqu'au vi* siècle, de pair avec celui 
de l'albanais et surtout du dalmate, de l'italien et quelquefois 
du rhétique. Ce parler roman devient le roumain proprement 
dit au moment où l'invasion slave le sépare du reste de la 
Roman ia. 

Du centre de sa formation, l'illyrie, le roumain avait au 
moyen âge des ramifications au nord, jusqu'en Dacie; entre ce 
roumain septentrional et celui d'au delà du Danube des échanges 
nombreux ont eu lieu pendant plusieurs siècles. C'est dans ces 
échanges et surtout dans l'émigration en Dacie d'un fort contin- 
gent d'élément méridional qu'il faut chercher la raison de la 
ressemblance surprenante qu'on constate entre les différents 
dialectes roumains ; ce sont les mêmes faits qui expliquent la 
séparation du roumain dans les trois dialectes :onnus. Cette 
séparation était accomplie au xni* siècle. C'est l'époque où le 

roumain prit la forme qu'il a conservée, dans " -'■ les plus 

saillants, jusqu'à nos jours ; les influences plus 



A 



CONCLUSION 399 

importantes qui se sont exercées sur lui et qui lui ont imprimé 
la plupart de ses particularités sont antérieures à cette date. 

Envisagée de cette manière, l'histoire ancienne de la langue 
roumaine est placée dans son vrai cadre; elle ne se présente plus 
comme un exposé de quelques faits isolés et choisis à dessein 
pour défendre des thèses dictées par des préoccupations souvent 
étrangères à la science. Le développement du roumain apparaît, 
après ce que nous avons dit, plus compliqué qu'on ne le soup- 
çonnait ou qu'on ne voulait le croire jusqu'ici; il ne se 
réduit pas à une simple transformation, lente et exempte de 
toute influence étrangère profonde, du latin de la Dacie, 
comme l'ont supposé la plupart des philologues; il comprend 
quelque chose de plus, l'histoire entière du latin oriental et 
plus d'un chapitre de l'histoire des autres idiomes balkaniques. 

Y a-t-il là quelque chose qui enlève au roumain son impor- 
tance dans les recherches de philologie romane et balkanique 
et le prestige de son origine latine, que les savants roumains, 
dans leur ardeur patriotique, ont cru devoir défendre et sauver 
par tous les moyens et dans des combats souvent inopportuns ? 
Le roumain ne gagne-t-il pas en valeur pour les études philo- 
logiques et en importance à côté des langues sœurs lorsqu'on 
écarte les barrières étroites entre lesquelles on a enfermé jus- 
qu'ici son histoire et lorsqu'on lui accorde sur le territoire de 
la Romania une place si notable, celle de représentant du latin 
balkanique, d'une partie immense de l'ancien domaine des 
Romains ? 

Et en quoi le roumain a-t-il perdu de son caractère latin par 
le fait que différents idiomes étrangers ont influencé sa phoné- 
tique, son lexique, etc. ? Aurait-il été possible que les choses se 
passassent autrement ? Peut-on concevoir la vie d'une langue 
sans une infiltration continue d'éléments nouveaux, sans une 
altération de ses formes sous l'action de telle ou telle cause 
extérieure ? Et n'y a-t-il pas dans chaque langue quelque chose 
de stable, ce qui lui donne sa marque distinctive, le caractère 
de langue appartenant à une famille déterminée ? Le roumain 
n'est-il pas resté après tout un idiome foncièrement roman ? 

Et puisque, comme nous avons eu l'occasion de le relever à 



400 HISTOIRE DE LA LANGUE ROUMAINE 

plusieurs reprises au cours de ce volume, b philologie doit aller 
d'accord avec l'histoire, comment pourrait-on présenter d'une 
autre manière l'évolution de la langue roumaine ? L'histoire ne 
nous enseigne-t-elle pas que les Roumains ont vécu au milieu 
des éléments ethniques les plus divers, qu'ils se sont mêlés 
avec eux, et que ce mélange a souvent été des plus intenses ? 
Leur histoire est-elle bien des fois autre chose qu'une page de 
l'histoire des peuples avec lesquels ils se sont trouvés en contact ? 
Pourquoi ne pas se réjouir alors de cette concordance entre les 
données de la philologie et celles de l'histoire ? Le but suprême 
de la science n'est-il pas d'unifier tous les efforts, de coordonner 
les faits acquis par des méthodes diverses et d'arriver par des 
voies différentes à des résultats identiques ? 



TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES 



Adjectif : degrés de compa- 
raison 142, 175; emploi de 
prea pour exprimer le su- 
perlatif 176, 248; adjectifs 
devenus substantifs 137. 

Adverbes 156, 171, 229, 243, 
332, 333» 334/362, 379. 

Albanais : leur origine 3, 
23-26; rapports de l'alba- 
nais avec le roumain 31, 
291, 293; particularités 
communes à l'albanais, au 
roumain et à l'italien 223- 
224 (cf. 231); Albanais sur 
le territoire serbe 32e; cf. 
Illyriens. 

Aphérèse : dr. cà^unare = lat. 
*occasionare 21 j ; folos== byz. 
c^eXc; 339; ràtàcire = lat. 
*erraticire 218; rindunea = 
lat. * hirundinella 217 ; 
mgl. dapy dauky ut = dr. 
adapy adaugy aud 334; 
mgl. vetHy vêts y ir. reriy rets 
-= dr. avetUy avep 334; 
mgl. ram — ■ dr. eram 333 
(cf. dr. scoru^ 368 et it. *na- 
ra^a 231). 

Apocope de Tw, 5, /lat. 121- 
122, 216; du-rf de l'infinitif 

Denscsiamu. — Histoire de la langue roumaine. 



2 1 9 ;de 1'/ et du d en meglen 
(ir.)334. 

Article défini 34, 176, 178, 
281,301, 337, 392; indéfini 
177, 178. 

Assimilation 

vocalique : latin d-e > 
a-a : passer > passar 92 
(dr. pasàre^ ; ae-a > a-a : 
aeramen > *aratnen 92 (dr. 
aramà) ; i-a > a-a : silvati- 
eus > salvaticus 91 (dr. 
sàlbatic) ; i-u > u-u : ci- 
cuta > ^cucuta 91, 94 (dr. 
cucuta) ; y-o > (ho : cydonea 
> codonea 9 1 , 94 (dr. gutuie) 
— .roumain : â-e > ^-éJ : dr. 
*hàlàfteu (hong. halastS) > 
helefteu ^jy, a'0'> a-a: dr. 
calapàr^= serbe kaloper 368; 
â-o >o-odr. *làgodirey nàroCy 
nàrod (a.-bulg. lagoditi, 
narokûy narodu) > fo|^(?- 
rf/r<î, «oroc, nofOii 273 ; ^-fl> 
a-a : dr. *be:i^ac(mie (a.-bulg. 
beiakanije) > ba:^aconie 273; 
dr. */i?Aar (pâhary serbe 
/)er/?ar) > /)aZ?ar 368 (comp. 
byz. èpYi'TQÇ > àpYaTTjç 
360), éî-/ > t-z : dr. belire 

26 



i 



r- 



402 



TABLE ANALYTiaUE DES MATIÈRES 



(a.-bulg. Miti) > bilire 
273 ; dr. *plevire (a.-bulg. 
plèti^ plêvç) — plivire 27 5 ; i-a 
> a-a : dr. *sirac (a.-bulg. 
siraku) — sàracÇ^sarac^zj^ ; 
te > t't : dr. * firestràu 
(hong,fûrés^>ferestràu (/îr- 
râstràu) 376 ; i-u > n-u : 
dr. * siduire (hong. 5:^idnt) >► 
sudtiire 376 ; ia-e > ie-^ : 
dr. */aj/^, * iavedy *priiaîen 
(a.-bulg. /ai/i, javèyprijatelî) 
>► iW/^, aieveûy prietin 275 ; 
i>-/ > iW : dr. * /rt^iV^ (a.- 
bulg. javitt) > îV/r^ 275; 
/-/ > i'i : dr. *llpirey * m/- 
//V^, *odîhnirey * potîcnirty 
* ftirbirCy * ifmbri, mr. /^w- 
:^/r(î (a.-bulg. /i/>eVf, * mi^itiy 
odûchnçtiy potûknçtiy strùbu, 
j^çbrty tçi^itt) > lipire, mijire, 
odibnirCy poticnirCy ftirbirCy 
:(imbri (ji^imbru), tin^re 270, 
275 ; î'0'> 0-0 : dr. * siroc 
(a.-bulg. sûroku) > soroc 
275 ; o-a > a-a (â-à) : dr. 
^propàdirCy ^propastie (a.- 
bulg. propadçy propastï) > 
pràpàdirCy pràpastie 275 ; o-w 
>► (^0 : dr. *potulire (z,- 
hu\g, potuliti) >pololire2jyy 
u-o^ O'O : dr. *ugor (serbe 
ugar 4- gorjeti) >• ogor 368. 
consonantique : latin mb 
>> wm : *ambidui > *flw- 
miduiÇdr, amîtidot) 1 18, am- 
bulare > * ammulare-* am- 
minarefmr. ttunu) 167, r(?m- 
i//r^rér > commurere 1 18 ; «t/ 
> nw : grundio >> grunniOy 



stipendiorum > stipenniorum 
118, *mandicare > * man- 
nicare (dr. tnîncare) 119; 
ln>nn : *alnius> *annius 
(* anninus^ balnium > *itf n- 
nmm (dr. am'n, ^^i^) 119, 
121 ; r j > Ji : dorsum,deor- 
suniy sursum > dossuniy 
deossunty sussum (dr« ^i, 
/oj, jttj) 1 19 ; dr > rr : y«/i- 
draginia > quarranta 119; 
/-/> >/-/ : /tr/>f jc (/(?r^/>0 > 
y<?r/irjc (àr , foarfeci) 124, 127; 
v-î > ^-A : valbaty *verbac' 
tutUy verbena, verbeXy vulbae 

> balbaCy ^berbactunty ber- 
benay berbex (dr. berbece), 
bulbae 100; /-i/> d-tf : /^<ii 

> rfflftftf (dr. :çarf4) 124, 
127 (cf. Contamination); 
comp. aspectare >• *astectare ? 
(dr. Ofteptare) 124, 127 — 
roumain : ^/ > /h/> : dr. 
*proasfàt (byz. içpoa^xrcç) > 
proaspàt 360 ; v-A > v-i» : dr. 
*vihor (a.-bulg. vichru) > 
* f ïwr, vifor 277 ; /-x >► f-f : 
dr. * ;wj/ar (a.-bulg. iwfarû) 

> fiiftar27'j'ygi'Ci>gi-gi: 
dr. *^m/a(hong. gyolcs) > 
fiM/^i 377. 

Besses 14, 17-18, 21, 301 ; cf. 
Thraces. 

Changement de sens en latin 
38-39, 186-196; en rou- 
main 36, 38-39, 72, 221- 
223, 229, 233, 263-268, 

297-299.330>3S4-355.359> 



i 



TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES 



403 



367-368, 378-379, 383, 
386. 

Christianisme : la religion 
chrétienne dans les pays da- 
nubiens 13, 261 ; termes la- 
tins et slaves concernant le 
culte chrétien 15, 189, 193, 
194, 199, 261-262, 361. 

Conjonctions 184-185, 332. 

Consonnes : 

/>, b, /,^ V, m 4- i, i pala- 
talisés (k'y g', //, y, n) en 
niacédo- et daco-roum. 33, 
307 et suiv. (cf. 276, 347, 
377); en meglen 331, 335; 
en istro-roumain 339, 344. 

p tombé devant /, s en 
mgl. 334. 

b intervocalique latin 
tombé 151, 283 (cf. 96); 
bi -f- voyelle > ib 218; 
b(u) slave tombé 276. 

/ (alb.) tombée à l'initiale 

355- 

V lat. initial > ^ 99 ; omis 
entre deux voyelles 15 1, 283 
(cf. 102); 1/ slave >/ après 
Sy h